Chapitre 56 Graves déclarations
A la suite d’un léger malentendu, un de ces légers malentendus comme ces messieurs du Métropolitain en ont tant sur la conscience, avec leur façon d’ellipser leurs indications de station (Anvers pour Square d’Anvers, Lyon pour Gare de Lyon, etc., etc.), je me trouvais l’autre jour dans la gare de Rome, de la ville même de Rome, de la Cité Éternelle, alors que, m’assignant un rendez-vous tel pour telle heure, la jeune personne entendait simplement signifier Rome, c’est-à-dire la station du chemin de fer métropolitain correspondant à la rue de Rome, à Paris.
Assez vexé de la mésaventure – mettez-vous à ma place, – je me disposais à reprendre le prochain train vers la France, quand l’idée me vint de pousser une petite pointe jusqu’au Vatican.
Je ne connais que fort superficiellement le pape actuel, mais avec Merry del Val, on est des vieux copains.
Merry del Val justement n’était pas là ; heureusement un muletier secret, que j’ai connu dans le temps chez Fernando et qui – le brave garçon ! – ne s’en montre pas plus fier pour ça, se mit très volontiers à ma disposition et un quart d’heure à peine s’écoulait que, la main tendue, le souverain pontife daignait me débarrasser de mon sac de voyage et de ma belle ombrelle verte, qu’il mettait bien soigneusement dans un coin, derrière son propre oratoire.
Pie X 1 ne s’exprime pas volontiers en français.
De leur côté, mes parents négligèrent de me pousser dans la langue italienne.
Nous colloquâmes donc en latin.
— Quid pro tua servitio, fili mi ? s’informa le Saint-Père.
— Primo, répondit son indigne serviteur, obtenire benedictionem tuam, ensuito, tibi extirpare petitam interviewam.
– Interviewam ! Pesto ! Non y vas manu morte, fili mi !
– Habeo, ô Supreme Pontifex, maximum culolum. – Devisa mia : « Nihil homini impossibile. Quid non possit facere, laissit. »
– Habes bonas ! fili mi, habes bonas !2
Et, disant ces paroles, Pie X riait très fort.
Notre conversation se poursuivit sur ce ton.
Grand parti pris de ma part de ne pas sembler plus que ça épaté de la profession de mon auguste interlocuteur.
De l’autre côté, un grand abandon plein de charme et de séduction, avec, brochant sur le tout, l’ironie décidée d’un qui commence à en avoir assez, de toutes ces histoires-là.
Je crus tout de même bon de manifester le regret de ce que le gouvernement de mon pays se fût si mal conduit à l’égard de l’Administration centrale de l’Église catholique.
— Sancte Pater, eprouvo maximam hontam videndo Combun persecutare tuam Sacratam Apostolicamque Entreprisam. Combensis attitudo non est digna boni Galli !
Le successeur de saint Pierre eut un bon sourire et, fatigué, sans doute, de cette longue conversation en latin, n’hésita pas, à l’aide de la langue italienne, devant cette déclaration que me traduisit son muletier secret et dont l’importance n’échappera, je pense, à personne :
Le souverain pontife en a plein le dos (pleno dorso) de toutes ces blagues-là !
Il n’a pas recherché la haute situation (l’alta situazione) que lui a imposée le dernier concile (ultimo concilio). Simple archevêque de Venise (di Venezia), il se plaisait beaucoup dans cette ville et ne demandait qu’à y rester.
La profession de pape à Rome constitue une véritable captivité dans le Vatican (una veritabile captivita nello Vaticano) peu faite pour un homme comme lui, habitué au grand air et aux balades en gondole (balada in gondola).
Si la situation reste tendue à ce point (tenduta allo questo pointo), Pie X est parfaitement décidé (perfettamente decidato) à envoyer tout faire lanlaire.
Cette évolution n’étant pas de nature, s’attend-il, à le bien faire désormais voir du monde catholique (del mundo catolico), le Saint-Père rentrera dans la vie civile (nella vita civile).
Ne possédant aucune fortune (nulla galetta), et comme il faut bien vivre, Pie X n’hésitera pas une seconde (una secunda) et, à défaut de toute autre profession qu’il pourrait accomplir, se fera gondolier (gondoliero).
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Un ancien pape, gondolier !
Telles sont les graves déclarations que nous avons recueillies de la bouche même du souverain pontife. Quel coup pour la Religion !
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À moins, ce qui est fort possible, que nous n’ayons été la proie d’un de ces fumistes comme il en pullule dans les villes d’Italie tant soit peu importantes, et qui se font passer pour chef de l’Église catholique, alors qu’ils n’ont aucun titre à cette flatteuse appellation.
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