‹ Fantasques: Petits poèmes de propos diversChapitre 102 sur 105 · CCCXCIX

CCCXCIX

PROPOS

Quand le boiteux, le cul-de-jatte Et le bancal sont réunis, ils se querellent A propos de la sauterelle Qui ne sait pas se servir de ses pattes.

CD

SOUVENIRS

Vous me contez d’une voix enrhumée La splendeur de vos jeunes ans: Il vous aimait, vous l’aimiez... quel roman! Souvenirs sans flamme! fumées!

CDI

INVITATION

L’heure sonne; voici votre écharpe amarante, Vos chaussons noirs, vos voiles fous, (Si blancs!) enfin voici votre collier de trente Perles fausses... Danserez-vous?

CDII

CONCILIABULE

Ces grands pins murmurants qui dominent la plage Parlent-ils d’embellie ou d’un prochain orage?

CDIII

JADIS

Te souviens-tu, Calliste, De l’arbre sous lequel nous nous dîmes adieu? Il était blanc de fleurs contre un horizon bleu. Les fleurs sont mortes, mais le lourd chagrin persiste.

CDIV

EMPREINTE PROFESSIONNELLE

Tu ne sortiras plus du rigoureux dédale Où t’enferment les mots! Sont-ils d’un si grand prix? Humble valet de la grammaire, ton esprit Même en amour a des raisons grammaticales. Maintenant je comprends pourquoi ta femme a dit Qu’elle s’ennuyait moins à tes cours qu’en ton lit.

CDV

TROPIQUES

Au lieu de t’essuyer le front, regarde, vois Dans ces gorges, sous les rides horizontales Des fougères, Les lianes perpendiculaires, légères En leur décor et lourdes par leur poids, Tombant des branches qui s’affalent Sur une eau jaune, furibonde, Qui rejaillit et plonge Bas, Puis tourbillonne, se divise, gronde, Et ronge Le roc droit, Tout droit, tout nu, qui monte vers Ce bouquet de bananiers verts Piquant leurs beaux boutons de feu Comme des pointes de flèches, Contre ce toit trop bleu, Trop dur, ou ce toit gris, cotonneux et mouillé, Ou cette voûte trop peu céleste et trop sèche, Aux tons souillés.

CDVI

INSPIRATION

De sa chambre, Musset regarde dans la nuit, «Sur le clocher jauni», la lune au teint malade Et, devant ce tableau familier, il se dit Que cela pourrait faire un sujet de ballade.

CDVII

CONSEIL

Lorsque tu veux juger, ne lève pas les yeux, Baisse-les.--Une tour se mesure à son ombre Plate et plaquée au sol, un prince, par le nombre De ses bas envieux.

CDVIII

RAFFINEMENT

Madame, depuis votre arrivée à Paris, Je note un changement dans vos goûts littéraires, Car vous balbutiez des vers de Baudelaire Et citez moins souvent «ce charmant Soulary».

CDIX

PRÉCAUTION

Si tu veux la garder aimante et tendre, parque La femme que, jadis, tu retiras du bouge, Et fais, de temps en temps, reparaître la marque (Un soufflet suffira) du fer rouge.

CDX

FIGURE DE ROMAN

Corps de couleuvre, face pâle, Grands yeux d’eau verte au regard froid, Vous ressemblez à la «femme fatale» Qui florissait sous Napoléon III.

CDXI

LA SEULE INJURE

Marchez-lui sur le pied, frappez-le par traîtrise, Dites même qu’il triche au jeu, honteusement, Mais ne doutez jamais de sa belle maîtrise D’amant!

CDXII

CONSEIL TENDRE

Ne retiens pas les ombres noires, Ma belle enfant: Il faut alléger ta mémoire. Je te défends Les tristes songes Où, certains soirs, tu plonges A cœur perdu, Ces songes dont tu ne sors plus! Pense à l’instant présent, pense à l’aube prochaine; Qu’importe le crépuscule d’hier! Pense à l’aube sur la mer, A cette aube qui ramène La joie au cœur; Ecarte le souvenir obsesseur, Et si tu retrouves des traces D’anciennes larmes, efface! Souris, mais sans mentir, parle sans biaiser, Que ton âme soit transparente... Lève enfin ta face charmante Pour me rendre ce baiser.

CDXIII

QUELQUES HAÏKAÏ JAPONAIS

1

Ecrivez une épigramme Mauvaise, mais ne froissez Ni les roses, ni les femmes.

2

C’est un acte malfaisant Que de railler la pervenche Par un mot, fût-il plaisant.

3

Respectez une grenouille Sage.--Devant l’escargot Réfléchi, je m’agenouille.

4

Il n’est pas de fleur vulgaire. Si l’on sait la regarder, La plus simple a de quoi plaire.

5

On trouve un rêve partout: Sous le ventre des limaces Et dans le sein vert des choux.

CDXIV

EXPRESSION JUSTE

Un juste sobriquet accuse la nature. Vous agréez, dit-on, (même hors de saison), L’hommage de chacun.--Serait-ce la raison Pour laquelle on vous surnomme: «Vaine pâture»?

CDXV

INCERTITUDE

De ce vase couleur de cire, Jaillit un lys au pistil frêle. Une abeille veut le séduire, Mais... saura-t-elle?

CDXVI

GRACE PARFAITE

Vos légères façons d’aimer, légère amante, Vos si légers discours, votre légère mort, (Vous avez su mourir comme une autre plaisante), Tout cela m’a formé le plus lourd des trésors.

CDXVII

PROJETS

Tourbillons de souvenirs sans suite, Poèmes de propos divers, (sans dédicaces), Couleurs, sons et parfums qui passent Vite: Echos d’arpèges d’une harpe, Brusque image d’un saut de carpe, Tragédie, en mon jardin, D’une rose qui succombe En s’effeuillant soudain, Son perlé d’une goutte qui tombe Et tinte, Dans la douve aux mille teintes; Spectacles d’une seule minute: Chute D’un rayon d’or au milieu de ma table, Course très délectable, Devant les cyprès de la route, D’une libellule qui fuse... Des riens!... sans doute, Mais qu’importe, s’ils vous amusent!

CDXVIII

DANS LA RUE

Ce gamin du ruisseau semble heureux: les pieds nus, Il patauge sous l’œil d’un réverbère et joue Et sourit au profil de la lune, apparu Dans le miroir terni d’une flaque de boue.

CDXIX

MUSE

Fermière qui passez, les bras chargés de fruits, Votre aspect donnerait au poète sénile, Avec le plaisir du déduit, Le plan tout dessiné de nouvelles idylles.

CDXX

ABSENCE

Les étoiles, pour l’honorer, chantaient en chœur, La lune rougissait en lui faisant hommage, Mais le Prince rêvait de quelque autre visage Et n’écoutait que le seul rythme de son cœur.

CDXXI

APPRÉCIATION

Dans la tranchée.--Il fait beau, l’oiseau chante, La brise apporte un souvenir de fleurs. Dupont me dit que la guerre est charmante... Un sifflement, un éclat.--Dupont meurt.

CDXXII

RETENUE

Gardez-vous d’exprimer fortement votre haine Envers ce rat puant et couvert de poils roux, Quand un vase chinois de fine porcelaine Se trouve sur la table entre le rat et vous.

CDXXIII

LETTRE

Ton silence est bien long!--Dis-moi quelles merveilles Tu veux écrire: un drame en cinq actes? des vers? Quel rêve te séduit, aujourd’hui, toi qui veilles Et t’éblouis des pas de Phœbé sur la mer?

CDXXIV

LA CHINE TELLE QU’ELLE EST

La Chine est un pays où jamais on ne mange Que des choses étranges; Les œufs n’y sont bons que pourris; L’Européen mal élevé y dépérit, Car les bâtonnets à la mode Restent longtemps d’un emploi peu commode Et ne valent pas nos fourchettes; Les somptueux temples chinois Sont ornés de clochettes Qui tintent maigrement et toutes à la fois; En Chine, chaque soir, on torture Quelqu’un et l’on répand ainsi beaucoup de sang, Ce qui procure Des spectacles intéressants; La chinoise a des pieds tordus et minuscules, Mais qui se dissimulent Dans de jolis souliers de soie; Le chinois ne parle pas, il aboie, Il s’éclaire avec des lanternes; Les hôtels de Péking sont des hôtels modernes.

CDXXV

THISBÉ AU LIT

La malade éternue et demande un mouchoir; L’Abbé le lui apporte avec un pot de rouge, Des épingles, la houppe à poudre, le miroir... Tandis que le plumet caudal du roquet bouge. A l’aide de ce bout d’aérien linon, Thisbé panse le bord gonflé de sa narine, Puis, durant qu’on répète un mot de Voisenon, Elle s’amuse à peler une mandarine... Et les draps blancs du lit semblent plus blancs encor Sous la grasse couleur des épluchures d’or.

CDXXVI

COMPENSATIONS

Tes gestes ont toujours je ne sais quoi de dur, Ta voix a des accents qui giflent et qui cinglent, Tu te sers de tes mots comme on fait d’une épingle, Mais ton regard si bleu ne cesse d’être pur. En contemplant ces yeux d’un azur si céleste, Je tâche d’oublier tes gestes, et le reste.

CDXXVII

MASQUE

A cinquante ans, par son allure cavalière, Elle peut faire illusion (avec beaucoup De fard) en cachant sous des perles les salières De ce cou décharné qui fut un si beau cou.

CDXXVIII

COÏNCIDENCES

Les duvets pensent à danser, la brise pense A murmurer d’abord, puis à s’évanouir, L’homme pense à parler, à danser, à mourir, Et le vent meurt souvent à l’heure où l’homme danse.

CDXXIX

FIN D’ÉPÎTRE

... Enfin, très cher ami, pour que ma longue lettre S’achève par un vers honorable à citer, Je signerai ceci du mieux que va permettre «Une plume de fer qui n’est pas sans beauté».

CDXXX

ÉTRENNES UTILES

Je t’offre, ami, ce poignard d’acier clair Et ces lourds fruits d’automne; Je t’offre cette couronne Forgée en fer; Je t’offre un oiseau d’or dont les reflets sont verts, Et ce coffret, tout grand ouvert, Qui montre son trésor; Je t’offre ce bateau qui rentre dans le port, Chargé d’épices rares; Je t’offre ces bijoux barbares Et ces cruches de vin; Je t’offre des objets que l’on voit, que l’on touche... Prends cette femme, enfin, Dont la bouche Saura charmer tes nuits Et promet les plus folles fêtes... --Tu refuses mes dons en détournant la tête: Un mauvais rêve a pour toi plus de prix, Car tu ne peux te reposer Que dans l’imaginaire ou dans le supposé.

CDXXXI

RENAISSANCE

Ce vieux songe ne vaut Certes pas un écu; je souffle sur le songe... La flamme se rabat, se recourbe, s’allonge Et me brûle d’un feu nouveau.

CDXXXII

IMMORTALITÉS

Chérissez la nymphe qui sort En chantant du rocher, le satyre au poil d’or, Le centaure et la néréide: Ceux-là sont immortels! ceux-là n’ont point de rides!

CDXXXIII

RESSEMBLANCE

A cause de vos yeux d’expression si dure, Si cruelle, toujours, je comprends que l’on voie En vous un épervier, un bel oiseau de proie Qui trouve son plaisir dans le sang et l’ordure.

CDXXXIV

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