‹ Fantômes et fatochesChapitre 2 sur 12 · Chapitre 2

Chapitre 2

Dans la rue des Archers, étroite et montante, les étrangers, fort intrigués, s’arrêtaient devant une habitation de belle apparence dont la porte et les fenêtres aux croisillons de pierre étaient surmontées d’une accolade sculptée retombant à droite et à gauche des ouvertures en cordons rigides, fruités de raisins à leur extrémité.

Le battant de chêne, poussé, donnait accès dans une salle lambrissée d’armoires où, derrière une table encombrée de balances, de pinces, de cuillers au manche perforé de trous ronds, un jeune garçon se tenait.

— Ce n’est qu’un serviteur, disaient les guides.

Ses petits yeux verts inspectaient les nouveaux venus à l’abri d’un front minuscule encore rétréci par une chevelure courte mais envahissante.

Ayant jugé à quelle sorte de pratiques il avait affaire, le valet s’empressait d’aller quérir son maître, et bientôt un grand vieillard livide accueillait les étrangers d’un sourire souffrant. L’acier cliquetant d’un trousseau de clefs luisait à sa hanche, sur l’étoffe sombre du costume, et l’on se demandait de quel prisonnier ce grave personnage avait la garde.

C’était Hermann.

La bienvenue de cet homme trop pâle et de taille exagérée frappait toujours ses hôtes d’étonnement et les confirmait dans cette pensée émouvante que le logis d’un être aussi anormal devait, en vérité, tenir du phénomène. C’est pourquoi, tout en suivant le large dos parmi l’obscurité d’un couloir, ils ébauchaient, sans même le savoir, des récits merveilleux à l’usage du retour, et ces Ulysses espagnols ou allemands préparaient pour Burgos ou Aix-la-Chapelle la relation incroyable de leur visite au repaire d’un cyclope.

Cependant, le futur Polyphème des fables internationales fouillait dans l’ombre une serrure familière ; il en faisait jouer les combinaisons et l’on entendait glisser avec soumission les leviers pesants de la fermeture compliquée ; une autre clef pénétrait une seconde mécanique ; la détente de ressorts lointains criait douloureusement, presque mélodieuse ; des engrenages grinçaient ; enfin, après un dernier bruit de verrous tirés, sur une protestation ultime de la machine aux rouages embrouillés, venue de Nuremberg, la porte épaisse s’ouvrait.

Alors, toutes les paroles vantardes des guides tombaient dans l’oubli, les mots de collection, musée, galerie, trésor même, qui avaient attiré les curieux chez Hermann, eussent semblé d’une mesquinerie insultante à qui s’en fût souvenu ; mais personne n’avait d’idée, nul n’a pu dire jamais la forme de la salle, ses voûtes, ses fenêtres solidement grillées. Chacun, fasciné, vivait seulement par les yeux agrandis et regardait avec des frissons un spectacle sans pareil dont les histoires les plus invraisemblables n’auraient point augmenté la splendeur ; car le vieux geôlier gardait captive la nuit étincelante des étés d’Orient.

Le premier regard, jeté du seuil, ne distinguait dans un demi-jour crépusculaire qu’une infinité de points incandescents ; et rien ne déconcertait comme cette multitude innombrable d’étoiles, si ce n’est le fait de les savoir chacune un joyau sans prix.

Quelle fortune patiente et connaisseuse avait amoncelé une telle profusion de gemmes aussi parfaites ? Et quelle science avait su les disposer si habilement que, dans cet intérieur sombre, elles luisaient comme au soleil ? Cela déroutait l’habitude et la logique. Il fallait qu’Hermann fût prodigieusement riche, savant à l’excès ; et tous ces passants le vénéraient, depuis qu’ils avaient découvert en lui Aristote et surtout Crésus.

Lui, les joues maintenant timbrées d’un petit cercle rose et maladif, demeurait taciturne. À ceux qui, s’étant approchés des vitrines, avaient remarqué certains arrangements des pierres par groupes, par catégories, et lui demandaient la raison de cet ordre, l’esprit de cette classification, Hermann murmurait des réponses d’un laconisme évasif, et les fâcheux ne se risquaient plus à fatiguer de questions ce spectre aux gestes harassés, dont la voix tremblait.

Parfois il se trouvait parmi les curieux quelque orfèvre pour renseigner ses compagnons ; ces jours-là, Hermann souriait davantage et se taisait tout à fait. Mais, c’étaient d’habitude les guides qui, verbeux et importants, faisaient les honneurs du magique firmament et enseignaient à leurs clients d’un jour les erreurs les plus pittoresques.

L’empereur d’Allemagne, le roi de France étaient venus ; mais Charles Quint n’avait rien appris de son hôte impénétrable, et François Ier s’en fût allé de même, sans l’heureuse présence du joaillier de la cour. Encore, un pli moqueur aux lèvres d’Hermann ne cessa-t-il de railler le docte artisan, comme si sa harangue n’eût été que menteries ou balourdises.

Certaine journée, pourtant, un visiteur solitaire s’étant nommé avec le léger accent de Toscane, le lapidaire le conduisit à la célèbre chambre et l’entretint longuement, accordant à cet unique auditeur la grâce qu’il avait refusée aux peuples de la terre, comme à ses monarques.

Or, sa voix devint plus chaude et plus assurée à mesure qu’il parla. Il dit :

— Seigneur Benvenuto Cellini, voici mes gemmes les plus précieuses, celles que je ne vends pas, afin de m’en réjouir les yeux et aussi de peur de ruiner les nations.

« Toutes les espèces sont là dans toutes leurs variétés, rangées selon les liens divers, véritables ou supposés, que les lois de la nature ou le caprice des hommes ont mis entre elles.

« Voilà le coin des origines.

« Regardez cette motte d’argile d’un gris sale à côté de cette boule grossière de silex ; que je les nomme seulement et vous frémirez, car la motte est une gangue et la boule une géode. Je ne les ai pas fait ouvrir ; elles cachent peut-être des pierres miraculeusement limpides ; mais, plus loin, des choses similaires sont coupées en deux morceaux pour montrer le diamant brut, encore terne, gisant au fond de l’une et la paroi de l’autre tapissée magnifiquement d’améthyste.

« Sectionnez maintenant par la pensée tous ces cailloux quelconques apportés de Perse, de Boukharie, de Hongrie, et dont les nuances éteintes sont verdâtres, bleutées ou fadement polychromes ; examinez alors dans la case voisine leurs tranches sciées et polies : ce sont des turquoises, des lapis-lazuli, des opales…

« Au fond de ce bassin que vous voyez là, où des miroirs versent une resplendissante lumière, des huîtres de Polynésie élaborent lentement leur bijou morbide, et ce banc de moules continue de sécréter ici des perles roses commencées sous les flots de l’océan Indien. Cette autre cuve recèle un buisson de corail chaque jour plus fleuri, les rameaux en sont blancs, teinte inestimable… Mais, pardon, ces commentaires sont superflus et vous connaissez mieux que moi les nids des cristaux, la gestation des grains nacrés et les pépinières sous-marines.

« J’espère vous surprendre tout à l’heure par de moindres vulgarités.

— Détrompez-vous, repartit Benvenuto, il est toujours sain d’entendre les gens éclairés redire les vérités que l’on sait ; car les imbéciles les répètent parfois, et la parole d’un érudit, venant à les confirmer de nouveau, leur rend la pureté primitive et la certitude. Aussi bien, n’ai-je point ouï disserter des pierreries devant des modèles aussi rares que ceux-là ni disposés si raisonnablement ; et je ne m’attendais guère à contempler dans votre maison des coquilles perlières en exercice, non plus que des bosquets de pierre pleins de vie…

Mais Hermann l’entraîna vers un large panneau couvrant tout le mur principal, face à l’entrée, sur lequel des centaines de tisons semblaient se consumer et, groupés dans des cadres sculptés, formaient des rangs et des colonnes, alignements incompréhensibles qui décelaient un plan mystérieux.

— Ces douze gemmes, reprit Hermann, sont les symboles des douze mois chez les Slaves, et voici le calendrier des Latins. Différence de races : il n’existe pas de concordance entre ces deux fantaisies ; l’attribut d’avril, par exemple, est ici le diamant, et là c’est le saphir…

— La saison printanière, fit Cellini, a la couleur des yeux qu’on aime ; c’est folie de la vouloir fixer à jamais et pour tous… Mais voilà des années aussi précieuses que le temps lui-même ! Que veulent dire ces assemblages nouveaux ?

— Ce sont, reprit le lapidaire, les groupes des vertus, des fétiches, des médicaments, et des saints.

« Les vertus se succèdent de haut en bas, par ordre d’excellence.

— La sardoine qui brille au sommet signifie donc la qualité que vous prisez par-dessus toutes ?

— Oui, c’est l’emblème de la pudeur.

— Peuh ! fit Benvenuto. Alors, cette opale, la dernière, représente probablement le pouvoir de charmer ?

— Vous l’avez dit.

— Mais, reprit l’illustre ciseleur, ces pierres rendent-elles vertueux qui les porte sur soi, ou bien…

— Elles ne sont que des images, fit Hermann. Voici les fétiches, au contraire, qui sont des porte-bonheur, des alliés, écartent les cauchemars et désignent les filons d’or, comme la topaze ; la calcédoine met en fuite les fantômes et rien ne vaut l’améthyste pour chasser l’ivresse.

— Je savais cette propriété, dit Benvenuto, aussi ne m’a-t-on jamais vu paré d’améthystes. Je me plais à mettre l’ivresse au rang des bienfaits les plus respectables et je plains de tout cœur les prélats de ce que l’anneau pastoral enchâsse un joyau si funeste… Après tout, c’est une commodité de le porter non à l’encolure, mais au doigt ; on se dévêt plus secrètement d’une bague que d’un collier. Mais, poursuivons. Voici, m’avez-vous dit, la pharmacie minérale ?

Hermann eut un petit rire, puis, reprenant son visage sévère :

— Ces drogues-là guérissent, répondit-il. Elles rendent la santé à ceux qui croient en elles. La foi remue de même paralytiques et montagnes, et j’ai accompli beaucoup de cures étonnantes, parce que le nombre des malades est moins grand que celui des crédules.

— J’admire ces objets inertes qui exécutent de grandes choses sans force, murmura Benvenuto.

— Ils possèdent en tout cas la puissance qu’on leur prête, la plus formidable de toutes, puisqu’elle est à la mesure sans borne de l’imagination ; et puis, que sait-on… peut-être les créatures, rochers, bêtes et plantes, sont-elles reliées par d’obscures affinités…

— Oh !…

— Comprenez-vous, dit Hermann en saisissant le bras de l’artiste, la matière universelle est la même sous des aspects multiples ; nous sommes de l’argile dont se composent loups, reptiles, mollusques, rosiers, mousses, coraux et granits. Insensiblement, par degrés imperceptibles, en pente douce, sans choc, la nature passe du caillou : ombre et stupidité, à Benvenuto Cellini : lumière et génie…

Mais, au lieu de poursuivre sur ce ton, Hermann sembla se raviser et il ajouta seulement :

— Or, certains végétaux sont des remèdes efficaces ; pourquoi refuser ce titre à des minéraux, à peine plus éloignés de nous dans l’échelle des êtres ?

— Hum ! fit la lumière géniale, vous êtes un flatteur, maître Hermann, car cette escarboucle – un simple caillou cependant – jette des flammes que ma pauvre cervelle ne saurait jamais produire.

— Elle guérit de l’ophtalmie, reprit Hermann tout à fait calmé, et sa voisine, l’onyx, arrête les hémorragies ; voici le jade encore, pierre néphrétique, et le rubis par quoi l’on traite la mélancolie…

— Oh ! l’admirable pierre ! s’écria Benvenuto.

— J’en ai de plus belles, dit fièrement Hermann.

— En effet, voici une émeraude où paraît condensé l’infini glauque de l’océan.

— Je ne voulais point parler de cette émeraude, dit Hermann. Elle resplendit au tableau des saints pour y figurer Jean l’Évangéliste, et voilà près d’elle saint Mathieu.

— Encore une améthyste !

— C’est, en effet, la pierre des cultes religieux, et les anciens l’avaient consacrée à Vénus.

— Cette religion est plaisante, dit l’incorrigible orfèvre, car les dogmes en sont indiscutables. Améthyste, sois absoute ! Je pardonne saint Mathieu en faveur de Cypris.

Hermann désignait d’autres bataillons flamboyants :

— On a formé des alphabets avec les lettres initiales du nom des pierreries.

Puis, avec un sourire, il ajouta :

— Voici de quoi écrire Vénus en dix langues. Nous commencerions par la vermeille, qui est ce corindon écarlate. En sanscrit, il faudrait le remplacer par le diamant : vajira… En hébreu…

Mais Benvenuto contemplait déjà une vaste table scintillante. C’était un rendez-vous de toutes les familles de gemmes ; et chaque échantillon pouvait passer pour le plus beau du genre qu’il représentait. Du diamant au jais, l’arc-en-ciel avait répandu sur ces merveilles les mille gammes de son septuor. Les cristaux, d’un volume surnaturel, montraient une eau pure comme le vide, et l’orient des perles les faisait comparer à des rayons de lune roulés aux doigts des sirènes ; auprès de chacune gisait un petit morceau de racine de frêne pour leur conserver longue vie. Les facettes miroitantes de tous les joyaux dénotaient un art de magicien chez l’ouvrier qui les avait taillés ; du reste, Benvenuto s’aperçut bientôt qu’un seul diamantaire pouvait les avoir façonnés de cette manière savante et mystérieuse qui les allumait dans l’ombre.

Hermann choisit au milieu de cette constellation un astre blond :

— Qu’est cela ? dit-il.

— Topaze, répondit Benvenuto.

— Non pas : saphir. Et comment nommerez-vous ce brillant bleu ?

— … Diamant de Cypre, fit en hésitant Benvenuto qui n’osait pas prononcer : saphir.

— Non, triompha Hermann, c’est un béryl, une émeraude !

— Mais, cependant…

— Tout le prouve : les brisures des pierres cassées, leur densité, leur contexture, leur composition.

— En vérité, avoua le Florentin, je n’aurais jamais supposé cela ; mais votre saphir et votre émeraude ne pourront manifester aux yeux du monde tous leurs mérites, puisque le plus intéressant est justement de paraître ce qu’ils ne sont pas… Il siérait aux Vénitiens, dans les mascarades du carnaval, d’en étaler de semblables : tout en eux serait déguisé, même la parure.

— Si quelqu’un désirait se travestir, repartit Hermann, je pourrais lui prêter ce costume. Il est en soie brodée de bijoux ; douze gemmes forment le pectoral, traçant des colonnes mystiques, et, sur chacune, comme en un cartouche, des mots sont gravés : les noms des douze tribus d’Israël ; c’est la robe du grand prêtre Aaron et le rational des jugements tissé d’or et de lin tordus, sur l’injonction de Jéhovah.

« À côté, reposent le collier de fiançailles donné par Joseph à la Vierge, le monocle vert de Néron ; enfin voilà des camées grecs, des intailles millénaires, des dieux chinois en porphyre, des scarabées de jade dont l’achèvement a rempli des existences d’Égyptiens ; tous bibelots vénérables par la pureté du travail, la vieillesse ou l’histoire ; ils racontent assez complètement les usages différents auxquels les générations et les peuples ont employé les pierreries, et prouvent en quelle estime ils ont toujours tenu ces sœurs lointaines.

Benvenuto, ravi, maniait avec précaution les colliers naïfs des femmes primitives, égrenait les chapelets aux dizaines superbes ; des ferrets guillochés enrichis d’aigue-marine firent claquer dans ses mains leurs jointures exactes ; d’un coup d’œil amical, il salua certain pendant de cou finement ciselé : assemblage de chimères et de nymphes qu’un Apollon Citharède présidait parmi les volutes d’or et les gemmes ; un fil de perles soupesé bruit doucement ; et comme la clarté traversait le fond translucide et violet d’un camée au regard charmé de l’artiste, Hermann le tira de son extase.

— Venez, dit-il, tout ceci n’est rien. Je vais vous montrer un spectacle vraiment digne de votre admiration.

La lourde porte fit entendre en se fermant son bruit laborieux de ferrailles. Les deux hommes marchèrent un instant au sein des ténèbres, puis, Hermann ayant réveillé le même tintamarre aux profondeurs d’un autre battant, ouvrit, sur le côté du couloir, un cabinet.

Ils entrèrent. Mais Benvenuto s’arrêta, stupéfait, à la vue d’un écrin de velours vert où des rubis, fabuleux de grosseur et d’éclat, dardaient comme autant de braises leurs rayons écarlates. Ils avaient l’air d’étincelles divines dérobées par quelque Prométhée au feu éternel de la Vie. Il y en avait neuf ; ils formaient un cercle éblouissant, rompu cependant par un vide : la place d’une pierre absente, semblait-il.

— Cela est impossible, murmura Benvenuto, ces rubis reflètent une fournaise cachée ou tout au moins un morceau de drap cardinalice dérobé dans le couvercle de l’étui…

Il en prit un, mais l’éblouissement rouge persistait, même dans ses mains jointes ; tant qu’un mince filet de lumière pouvait tomber sur une facette, le rubis tout entier irradiait, et l’orfèvre voyait le bord de ses doigts fermés s’illuminer de pourpre, comme si, au travers de cet écran, il avait regardé le soleil.

Il replaça l’objet inquiétant sur le velours vert et demeura soucieux à regarder briller la couronne infatigable.

Au bout d’un instant :

— La dizaine de prodiges n’est pas complète, fit-il.

— Non, répondit le lapidaire, mais elle le sera bientôt.

— Vous êtes un homme surprenant. Chacun de vos rubis semble sans pareil ; or, vous en possédez neuf qu’il est impossible de différencier l’un avec l’autre tant ils sont identiques ; et voilà que vous affirmez sérieusement acquérir bientôt le dixième semblable aux autres en tous points !… De quel pays faites-vous donc venir ces corindons géants ?

— Vous avez là une dague dont la poignée est remarquable, dit Hermann, la coquille de la garde est fouillée à ravir. En êtes-vous l’auteur ?

Et Benvenuto, voyant que le vieillard se refusait poliment à répondre, prit congé de lui avec force civilités, et crut, en quittant cette maison, sortir d’une légende.

q

Page 1