Inauguration du chemin de fer de l’Ouest.
Ml’évêque de Rennes a béni, lui aussi, l’apparition de ce merveilleux inconnu sous le ciel un peu ténébreux de la vieille Armorique ; mais, comme le remarquait, dans notre dernier numéro, un écrivain, chroniqueur aussi spirituel que puissant romancier, ce n’a été ni sans restriction ni sans réserves. Le peuple breton a été plus confiant ; ce peuple si constant, — constant comme son sol de granits et de chênes ; — ce peuple si rebelle à tout changement, s’est ému : il a compris la voix stridente du nouveau coursier. La Bretagne est le pays des poëtes, et si le poëte aime à contempler dans les nuages du passé les lumineuses réfractions du souvenir, ce n’est pas en arrière seulement qu’il aime les horizons lointains ; ce n’est pas sans cause que les anciens l’ont nommé vates (prophète), il sait aussi deviner l’avenir et le peuple breton a compris tout ce que lui promettait de prospérité, de bien-être et de richesse cette rapidité qui est aussi une force et peut devenir une clarté. Il a compris que les guérets peuvent succéder aux landes ; que les brises de l’Océan peuvent rouler, en houle d’or, des moissons là où elles ne frémissent aujourd’hui que dans les ajoncs et dans les bruyères sans que ses plaines en soient moins belles, ses coteaux moins pittoresques et moins riants. Toutes ses stations se sont parées de banderoles et de genêts en fleur : la Gravelle acclame le puissant renovateur, Vitré lui bat des mains, les Rochers, pour le saluer, oublient leur spirituelle marquise ; Rennes fait mieux : elle convoque, pour le fêter, son passé et son présent, ses moines et ses ouvriers, ses chevaliers et ses soldats, ses comtes et ses industriels. Voyez plutôt, à notre page 5, le cortége qui défile : c’est Jean V, un brave homme de duc, peu batailleur à cette époque glorieuse des morions et des horions, un agréable juste milieu entre le roi d’Yvetot et Marc-Aurèle ; c’est Arthur de Bretagne, c’est le connétable de Clisson, un homme tout d’acier celui-là : armure et cœur, l’antithèse sanglante du bon duc. Si sa vaillance lui valut l’épée au foureau fleurdelisé des connétables de France, sa cruauté lui mérita le surnom de Boucher, et son blason est resté taché de cette rouille de sang ; mais voici l’infortuné Gilles et son frère François que le remords doit frapper mortellement comme un coup de poignard ; puis le sire de Laval, et tant d’autres, tout le passé : chevaliers, religieux, bannerets, hérauts, écuyers, qui vient s’associer au présent, dont les chars emblématiques symbolisent toutes les activités et toutes les vaillances pour célébrer l’apparition de cet hôte généreux qui s’appelle : l’Avenir.
F. G.