ICI TRAVAILLA ET MOURUT
JEAN BELLEGAMBE SURNOMMÉ LE MAITRE DES COULEURS PEINTRE EXCELLENT (1600-1626).
Quelle vie de grand artiste laborieux et vivant avec ses rêves, a été enserrée dans un poème lapidaire plus sobre à la fois et plus éclatant? L’enchantement de cette inscription m’a bien des fois retenu immobile devant la pauvre maison longtemps après que la musique et la couleur de ces lentes et nobles syllabes fussent entrées pour toujours dans ma mémoire.
Le collège anglais était contigu à la prison et faisait avec elle un carré de deux à trois cents mètres de côté. On y entrait par la rue Saint-Benoît, ruelle déserte à l’entrée de laquelle était une ancienne maison de postes où naquit Saint-Chrétien et qui aboutissait à l’église des Chartreux. De hauts murs, surélevés pour le jeu de balle, faisaient vis-à-vis à une rangée d’humbles maisons de deux fenêtres et de deux étages. On ne voyait du collège que les têtes des tilleuls, dominant ces murs, mais à de certaines heures on entendait, suivant la saison, le bruit sec de la balle de cricket sur la batte, où le bruit sourd du ballon renvoyé d’un camp à l’autre. Des voix grêles ou viriles s’élevaient de temps en temps avec l’intonation gutturale ou nasale qui défigure l’anglais dès qu’on le crie. Du quai de la Scarpe, on voyait tout l’étage supérieur du bâtiment central avec l’horloge et un campanile, les fenêtres et la flèche aiguë d’une svelte chapelle gothique. La porte n’était jamais ouverte. On n’entendait jamais dire que qui que ce fût allât chez «les Anglais». Au temps de la vieille université, quand les «nations» étaient sœurs, quelques professeurs ou présidents des établissements britanniques s’étaient fait à Douai une réputation de prédicateurs, plusieurs y avaient même exercé des fonctions pastorales. Mais ç’avait surtout été des séculiers des Grands-Anglais. Les bénédictins avaient toujours été plus enfermés dans leurs habitudes claustrales et depuis leur retour, en 1818, leur devise avait semblé être: ni amis ni ennemis. Ils avaient même renoncé depuis quinze ou vingt ans à prendre des élèves français et ils vivaient comme dans une île. Les Douaisiens avaient une sorte de connaissance théorique de leur existence, c’était tout. Les têtes se levaient à peine aux fenêtres quand le miroir flamand annonçait l’approche précipitée des jeunes Anglais portant sur leurs épaules un long canot ou le pesant attirail du foot-ball. Certains vieux prêtres paraissaient surpris qu’on leur demandât s’ils avaient jamais visité le collège; d’autres y étaient allés une ou deux fois en trente ans, entendre quelque office, et avaient conservé le souvenir de la musique la plus religieuse et la plus pénétrante. On ne citait personne qui eût été familier dans cette enceinte impénétrable. L’atmosphère de réserve qui l’entourait de toutes parts, transforma, dès les premières semaines de mon séjour à Douai, ce qui avait été un lieu de rêves, en une sorte de désert inaccessible et glacé. J’approchais rarement du collège dans mes longues flâneries d’amoureux de vieilles maisons et je prenais, comme tout le monde, le chemin de n’y penser jamais.
Un dimanche de novembre, me promenant seul sur la route bordée de peupliers qui ramène en ville par la porte de Valenciennes, j’admirais avec quelle noblesse le dôme de Saint-Pierre ferme la perspective entre les deux mélancoliques rangées d’arbres assoupis. Il n’y avait ni vent, ni soleil, ni bruit que celui des feuilles mortes, ni rien qui pût troubler le profond repos d’un dimanche de novembre aux abords d’une ville dont tout le trafic se faisait sur un canal. A un quart d’heure de la porte je fus dépassé par une voiture de maître attelée de beaux chevaux. Trois bénédictins y étaient assis. Ils portaient leur costume religieux, sans doute à cause du dimanche et leurs figures pâles ressortaient plus pâles encore sur le capuchon et l’élégante pèlerine noire qui distinguent la congrégation anglaise. Aucun de ces hommes ne parlait. Ils me regardèrent quelque temps avec la fixité d’expression caractéristique des gens qui rêvent ou qui se croient examinés. De nouveau je sentis se réveiller le désir de pénétrer dans l’âme de ces hommes que leur origine, leur vocation et leur vie mettaient à part de tous ceux que j’approchais. Quiconque est agité du désir de savoir ce que sont les vies autres que la sienne n’en est souvent possédé que par une persuasion secrète que ces vies se suffisent à elles-mêmes, et qu’elles ont une vitalité vers laquelle la sienne aspire sans y avoir jamais atteint. Cette curiosité n’est que le besoin profond d’une âme faible, en quête de la formule ou du soutien où elle espère trouver lumière et repos. La vie religieuse supposant un idéal absorbant et la renonciation volontaire à l’esclavage des passions et des désirs sans cesse renaissants semble la plus libre, la plus indépendante qui puisse être. Elle réunit la domination intellectuelle du philosophe et l’énergie superbe du soldat, adoucies par la poésie et la mélancolie du cloître. La pensée de cette existence close et cependant heureuse me hantait. Je ne songeais pas que notre existence, à nous aussi, était limitée à un étroit espace, protégée par des murs et embellie par un jardin et que nous paraissions aussi heureux qu’on peut l’être dans notre solitude, sans que cependant la soif d’«autre chose» qui fait le charme et le tourment de cette vallée de larmes fût plus apaisée chez nous que chez le reste des humains.
Des mois passèrent, les longs mois d’hiver où la musique ne jouait plus sur la place Saint-Jacques traversée de bises et de rafales. Nous trouvions d’autres harmonies dans les quelques salles du Musée. Douai n’a pas l’éclat artistique de Valenciennes. La patrie de Watteau, de Pater, de Carpeaux n’a guère de rivales. Cependant à Douai comme dans presque toutes les villes du Nord, il y a une bonne école d’art et des amateurs plus artistes que beaucoup de gens qui tiennent le pinceau ou l’ébauchoir. Il n’y reste que peu de chose de Jean Bollogne qui passa d’ailleurs sa vie en Italie et que presque tout le monde appelle Jean de Bologne, ni de Bellegambe dont les œuvres sont pour la plupart dans les musées d’Allemagne. Mais la petite galerie douaisienne n’en est pas moins un endroit délicieux où un homme attentif peut se faire une éducation artistique assez complète. On peut commencer par la poésie douce et accessible des frères Breton ou des Duhem, peintres du pays, s’affectionner à la peinture savante des Flamands dans une salle qui commence par des scènes de genre et finit par quelques triomphants tableaux de Rubens, de Van Dyck et de Frans Hals, et passer de là à une admirable salle italienne où se trouve la collection Escallier. Le docteur Escallier était médecin à Florence: il était amateur et savant antiquaire; vers la fin de sa vie il rapporta sous le ciel natal sa collection: trente ou quarante toiles parmi lesquelles on ne trouvera pas une seule copie et où éclate un portrait de femme de Paris Bordone. Le jour où l’on se sent attiré autant par la grâce de ces Italiens que par la richesse de Rubens ou même l’élégance de Van Dyck, on peut être reconnaissant au petit musée et à l’homme qui a enrichi la petite ville septentrionale des trésors de Venise. Médecin artiste, homme de bien qui as pensé que d’autres admirations que la tienne consoleraient ces exilées de se voir, toi disparu, sous un climat gris et dans une lumière froide, tu n’as pas obligé que des ingrats et l’amour des choses belles que tu léguais à tes descendants n’a pas toujours été perdu!
Un soir du mois de mai, nous entendîmes du jardin les notes d’un étrange carillon. Ces cloches semblaient très lointaines et cependant proches, harmonieuses et pourtant rudes et métalliques. Nous sortîmes, et, à travers les rues tièdes, dans la brune commençante, nous cherchâmes dans quel clocher chantaient ces étrangères. Les sons mystérieux nous guidant, nous arrivâmes à la rivière, dans le quartier de la prison endormie, et devant le collège anglais: les cloches bizarres qui résonnaient dans le petit campanile étaient des cloches d’acier, invention britannique récente alors, les mêmes dont le tintement innombrable ajoute encore à la tristesse des soirs de dimanche à Londres. Nous fîmes lentement le tour du monastère. A l’angle de la rue Saint-Benoît, vis-à-vis l’église des Chartreux, nous nous arrêtâmes. Au-dessus de nous des voix mâles chantaient un cantique du mois de Marie, le soir tombait et les arbres éparpillaient un bruissement et une faible odeur printanière. Quand le cantique cessa nous revînmes sur nos pas: la ville était déjà endormie.
A la rentrée d’octobre nous eûmes à Saint-Jean un jeune élève anglais. Son père avait passé quelques années au collège trente ans auparavant et, le moment d’envoyer son fils sur le continent venu, il avait écrit à un ancien professeur qu’il supposait vivant, et qui, par hasard, l’était, et lui avait confié ce fils. C’était un garçon de quinze ou seize ans, intelligent, et possédant au plus haut degré les caractéristiques de son pays. Je n’avais jamais vu de près aucun Anglais et j’étudiai celui-ci avec un vif intérêt. Je fus frappé de le trouver incomparablement plus homme que ses camarades français. Il avait une confiance sans bornes en son père et tenait compte des moindres mots qu’il lui écrivait. Mais dans les limites que l’obéissance lui marquait, il montrait à chaque instant une indépendance de jugement et de résolution qui existe parfois chez nos enfants, mais que leur légèreté ou une sorte de respect humain dissimule et qui mettait un abîme entre eux et lui. Il avait des opinions faites sur une foule de points où les Français n’en ont jamais, parce qu’ils passent brusquement du rêve de l’enfance à l’indifférence ou au scepticisme de leurs vingt ans. Il jugeait les hommes aussi, promptement et franchement, et avait le mépris facile. Il était doux, sociable et obligeant, mais dans les limites que j’ai souvent eu occasion depuis de voir que les Anglais ne franchissent guère. Tenace et persévérant, il avait les découragements subits et profonds, les impuissances devant des obstacles qu’un Français voit à peine, si fréquents chez l’Anglais isolé et qui l’empêcheraient à jamais de faire aucun progrès dans la vie et sur le globe, si quelques instincts dominateurs ne possédaient toute la race et n’entraînaient les faiblesses des individus comme un torrent. Dans le commerce ordinaire il était honneur et la droiture mêmes.
Il se trouvait connaître un des bénédictins et deux élèves de Saint-Edmond. Le dimanche qui suivit son arrivée, je le conduisis les voir. C’était un peu avant l’heure de vêpres. Au moment où nous franchissions la petite porte que je n’avais jamais vue ouverte, le carillon d’acier commença son étrange harmonie. La cour était presque déserte. Deux ou trois religieux se promenaient séparément à grands pas rapides sous une galerie à colonnes qu’on appelait la piazza. Quelques élèves en grands cols rassemblaient hâtivement leur attirail de jeux: bientôt ils gagnèrent les dortoirs où une règle que nos collèges ignoreront longtemps encore les appelait à leur toilette avant de descendre à l’office. Un de ces petits garçons s’offrit cependant poliment à nous conduire à la chapelle. Nous passâmes devant un réfectoire gothique et montâmes par un escalier aux sombres lambris jusqu’au premier étage. A droite, un long corridor s’enfonçait vers les quartiers des élèves: il était ciré et lambrissé, orné de tableaux et de gravures; des portes à cadres de chênes faisaient face aux fenêtres à travers lesquelles on voyait une aile du collège et un très grand jardin. Une odeur singulière et que je n’ai jamais sentie ailleurs régnait dans ce corridor, lieu régulier et où l’on ne parlait jamais. C’était un mélange de la cire et de l’encens qui filtrait de la chapelle, sur un fond balsamique inexplicable, comme si un grand bois de plus se fût trouvé dans le voisinage. Un moine aveugle s’avançait d’un pas assez ferme dans ce corridor, de temps à autre touchant rapidement la muraille de la main.
Une porte de chêne noircie donnait accès dans la chapelle. Pugin qui l’a construite et qui construisait ses églises en poète et en chrétien aurait été content de l’impression que celle-ci me fit. Qui dira le rien qui, surtout en architecture, sépare le beau du passable? Ruskin dit, quelque part, de je ne sais quelle église ogivale moderne, que ceux qui l’ont faite n’y croyaient pas. Pugin avait cru de tout son cœur à sa chapelle. C’était un simple vaisseau dont les proportions faisaient toute la grâce. Mais la hauteur et la profondeur de cette nef avaient une attraction de chose vivante. On était à peine sous l’envolement de la voûte que la froideur de l’homme qui regarde s’évanouissait dans l’attirance des longues lignes séduisantes et victorieuses, dans le mystère des parties hautes noyées dans l’ombre, dans l’éclat des minces lancettes où la lumière extérieure semblait se condenser sans oser les traverser. Trois rangs de stalles sculptées, étagées de chaque côté, laissaient au milieu une large allée où l’aigle du pupitre seul étendait ses ailes de cuivre clair. De hautes torchères s’allumaient çà et là, tandis que le carillon semblait continuer très loin son appel. Deux ou trois enfants de chœur en noir et blanc disposaient des livres: ils allaient comme des ombres. Le carillon se tut; trois heures sonnèrent; une petite cloche discrète et très douce sonna; le cortège monastique fit son entrée. Rien ne pourrait donner l’impression de la religion, comme ce pas recueilli. Vingt enfants de chœur s’avançaient d’abord, puis sur deux lignes, les élèves uniformément vêtus de noir, puis les religieux, les mains sous leur scapulaire, la tête encapuchonnée, et enfin l’officiant avec le diacre et le sous-diacre en riches ornements gothiques. L’orgue, placé au-dessus de nos têtes, commença une modulation infiniment lente et douce, prière et supplication, bien plus que musique, tandis que moines, enfants et tout le chœur, inclinés vers la croix, récitaient les prières secrètes: puis le Deus in adjutorium. Tous ceux qui ont entendu un office grégorien savent la signification de ces premières paroles de vêpres, dites plutôt que chantées. Depuis quelques années, les bénédictins anglais avaient adopté la prononciation italienne du latin, et cette sourdine à la voix naturelle de l’officiant semblait la rendre très lointaine. Tout le chœur répondit. Les voix étaient mâles et de timbre un peu métallique; elles s’élevaient et s’abaissaient ensemble sous une impulsion rapide. Les psaumes se succédèrent. C’étaient les mêmes que j’avais entendus depuis mon enfance et cependant combien différents. Les endroits même que j’aimais surtout, ceux où le son des paroles ne manquait jamais de me transporter loin, bien loin de la terre de tous les jours, avaient leur ancien charme, mais aussi un charme nouveau, comme si j’eusse assisté pour la première fois à un office catholique. Ces vêpres étaient une sorte d’hymne variée et pourtant sans heurts dont le mouvement continu berçait et élevait, dont je souhaitais le progrès et redoutais la fin comme d’un drame. Après les oraisons, le prieur sortit de sa stalle et lut une courte homélie. Sa voix montait et descendait avec les phrases. C’était la première fois que je suivais cette mélopée de la lecture anglaise qui devait me devenir familière et mes oreilles en restaient étonnées comme du chant des vêpres.
Après le salut, quand la chapelle fut vide et qu’il n’y resta plus que le parfum de l’encens flottant dans la pénombre, nous passâmes chez le Prieur. C’était un grand homme, sans rien d’anglais dans les traits du visage, à figure spirituelle et railleuse. Il nous reçut avec une aisance d’homme du monde très différente de la politesse ecclésiastique, nous fit des questions un peu curieuses, de grand seigneur, nous dit de revenir tant que nous voudrions et nous congédia. Cet accueil aristocratique n’allait pas tout à fait avec l’impression poétique que je gardais de mes vêpres et il m’étonna. Je devais m’habituer peu à peu à trouver ces religieux très différents, suivant qu’on les voyait au chœur, moines abîmés devant la grandeur de Dieu, ou Anglais indépendants et à l’aise dans le commerce des hommes.
Tandis que mon jeune compagnon retrouvait ses amis, un frère convers, Irlandais badin, me montra le réfectoire. C’était une grande salle gothique à plafond peint, en tout semblable aux halls des collèges d’Oxford. Il y avait une table pour le Prieur et les pères, une pour les jeunes profès non prêtres, et une autre pour les frères lais. Au milieu, une chaire à prêcher où se faisait la lecture. Tous les meubles étaient anglais et l’on se fût cru bien loin de France. Aux murs étaient suspendus des portraits, austères figures de moines, d’abbés et d’évêques du XVIe et du XVIIe siècle. Allen, fondateur du collège dans les temps troublés d’Élisabeth, était là avec sa barbe courte, son regard clair et sa barrette rouge de cardinal. Les évêques regardaient du haut de leurs collerettes blanches; les moines étaient raides dans leurs cadres. L’expression de toutes ces figures était uniformément sévère. Ces hommes étaient bien ceux dont j’avais lu l’histoire dans les livres de M. Destombes: ils savaient ce que c’était qu’être un Doway priest, ou préparer les autres à ce titre redoutable. La tristesse de l’exil et plus encore d’une cause vaincue, les espérances déçues, le courage renouvelé, la pensée des traversées périlleuses, des espions devinés dès le port, des trahisons, des mandats d’arrêt, de la fuite et des cachettes, de la Tour et du procès, pour aboutir enfin à la claie, au poteau et au gibet de Tyburn, se lisaient sur ces fronts pâles. Dehors, les enfants jouaient avec des appels et des cris qui n’étaient pas ceux de France. Il me semblait vivre un songe.
Je revins souvent. Dès ma seconde visite, je fis connaissance avec les bibliothèques et nouai promptement une intimité avec elles. Celle des Pères était sous les combles et contiguë à une vieille salle de billard toujours déserte. En haut des travées on lisait les inscriptions latines habituelles: Patres, Concionatores, Grammatici, etc. Dans des armoires étaient enfermées quelques pièces assez précieuses, plusieurs des vieilles chansons, entres autres, dont Mac Pherson avait tiré Ossian. Il régnait dans cette grande pièce isolée plus que du recueillement et le sentiment de la solitude y causait facilement une sorte d’oppression. Je me tenais plus volontiers dans la bibliothèque des élèves où personne ne venait l’après-midi et où les bruits de la maison faisaient un fond de vie sans troubler la tranquillité. Il y avait là des journaux et des revues auxquels je ne touchais jamais, ayant encore pour la vie et le journalier le dédain superbe de la jeunesse. Mais, sur les rayons, quinze ou dix-huit cents volumes bien reliés appelaient l’œil et la main: poètes, romanciers, biographes, historiens. Je m’émerveillais de la largeur d’idées qui présidait au choix des lectures de garçons de seize ans. Je me souvenais avec un petit mouvement de rancune que l’on m’avait confisqué un Vicaire de Wakefield que je lisais en rhétorique, et que Lamartine, qu’il faut pourtant lire avant vingt ans, nous était sévèrement prohibé. Je voyais ce que mes jeunes amis anglais lisaient, j’entendais leurs réflexions: elles étaient saines et franches, sans pruderie ni outrecuidance. Je comprenais mieux ce que j’avais toujours rêvé: une éducation basée sur la confiance, sur la certitude que, dans l’enfance, un idéal d’honneur et de pureté trouve presque infailliblement des instincts qui lui répondent et que la protection à outrance qui est l’esprit de l’éducation des Français ne fait que reculer des difficultés inévitables et laisse parfois derrière elle des infirmités sans remède. Il régnait au collège Anglais une atmosphère d’innocence et cependant je voyais qu’à la veille d’en sortir, les aînés étaient déjà des hommes, parlant et raisonnant en hommes. Un air si doux faisait des tempéraments robustes. Les enfants n’avaient pas non plus la superstition des succès classiques, comme on le voit dans les collèges où les principes et la méthode de Mgr Dupanloup se sont conservés. Le «premier de classe» adulé par ses maîtres et ses camarades, passablement orgueilleux et merveilleusement préparé à trouver la vie incompréhensible et absurde, n’était pas connu au collège Anglais. On n’y connaissait pas non plus l’élève sage, bien qu’il s’y trouvât quelques étourdis pour faire contraste. Les jeunes Anglais qui laissaient une trace à Saint-Edmund’s avaient été à la fois des écoliers dociles et sans prétentions, des esprits brillants, avec une facilité pour le vers ou une éloquence naturelle--deux points particulièrement estimés--et des amateurs de sport habiles ou intrépides. Ceux à qui le caractère, l’allure et un rien de témérité avaient manqué étaient promptement oubliés ou l’on se les rappelait comme d’intelligents nigauds. Les études tenaient à peine la moitié de l’existence dans cette éducation qui voulait être une éducation complète. Chaque jour, il y avait de longues heures de liberté: on les passait au foot-ball ou au cricket, souvent à la bibliothèque, parfois sur les bancs, à l’ombre, dans la cour à raccommoder des balles ou des engins de pêche. Quand il faisait très froid, le Prieur donnait un demi-congé et l’on s’en allait sur la glace des marais, nombreux autour de Douai, ou sur celle du canal, avec l’ambition de battre certain record très ancien, en dépassant une écluse très lointaine. Quand il faisait très chaud, le Prieur donnait un demi-congé et l’on allait se baigner à la rivière, plus tard, dans une jolie campagne qu’on acheta, et qui, en moins de deux ans, prit la physionomie la plus anglaise du monde, ou encore à l’étang de Goelzin où l’on pêchait à la ligne jusqu’à la fraîcheur. On vivait avec les saisons. Les dates observées dans la vieille Angleterre n’étaient pas méconnues. On jouait au foot-ball sous le ciel gris et dans le gazon boueux de la Berce Gayant tant que durait l’hiver, mais le Samedi-Saint ouvrait le temps du cricket: battes et guichets entraient en jeu et les balles sifflaient par la cour accompagnées du cri inquiétant: heads! heads! Il y avait de vieux congés de fondation, qu’on appelait carriage-days (jours de voitures) du temps où l’on s’entassait dans un char à bancs pour aller, par le pavé, visiter les antiques voisines de Douai: Arras ou Valenciennes, plus rarement Cambrai. Il y avait surtout le temps de Noël où études, corridors et salles étaient enguirlandés de sapin odorant, où, après la messe de minuit, le Prieur ayant retenu tout le courrier le jetait pêle-mêle par l’étude à cent mains avides, où l’on passait les journées dans une liberté et un loisir délicieux, coupés de visites aux pâtissiers, et où, chaque soir, jusqu’à l’Épiphanie, on jouait la comédie, le drame, et Shakespeare et même l’opéra, l’allègre opéra-opérette de M. Sullivan.
Tout ce mouvement, ce bruit et cette dissipation restait à l’intérieur. Douai n’en savait rien et l’on pouvait, comme je l’avais fait longtemps, imaginer ces Anglais modernes sous les traits des contemporains de Campian.
Naturellement, je me fis des amis parmi les religieux. Je les étudiais curieusement. Il y en avait de gais, de délicieusement gais et jeunes, plus ou moins Irlandais souvent, spirituels et railleurs. Il y en avait de réfléchis, Anglais à visages pâles et au regard profond. Il y en avait qui s’ennuyaient et à qui Douai ne suffisait plus. Ils voulaient ce que la langue des Anglais catholiques appelle toujours la «mission»; la vie fiévreuse que le prêtre mène dans les faubourgs de Liverpool ou de Cardiff: la lutte incessante pour disputer de pauvres jeunes filles au mariage mixte ou de vieux hommes abandonnés, à l’aumône protestante; la recherche sans trêve de brebis toujours errantes et toujours en danger de se perdre; ou encore le travail de Sisyphe pour soutenir une école. Ou bien la nostalgie les avait pris. Douai, où ils étaient venus tout petits et qu’ils devaient aimer toujours, leur devenait odieux pour un temps, avec ses ciels bas, sa rivière éternelle et ses maisons closes. Home, home! Il leur fallait les prairies et le vert profond du Midland, ou les collines de Malvern ou même la bise glacée des comtés du Nord, le Black North d’où ils venaient presque tous. Le charme subtil du long et profond paysage anglais les avait repris, celui du ciel changeant, de la température capricieuse, celui même de la pluie féconde et chantante que Wordsworth aimait tant.
Dans les dernières années, le collège fut érigé en abbaye et le Prieur devint abbé à crosse, mitre et anneau. Ce furent des années de richesse et d’élégance. Un ami opulent vint s’installer au collège et prit plaisir à l’embellir, comme il convenait à une abbaye. Des constructions s’élevèrent: un grand cloître, un vaste quartier d’hôtes. Toute une partie du collège avec son silence, son confort, son luxe solide et discret, ressemblait à un de ces châteaux anglais assis au détour d’un parc et où la vie semble couler dans une paix éternelle. Nous devînmes très civilisés, cela se sentit à des nuances de prononciation, à des réformes dans le vêtement, à des façons dégagées qui n’étaient pas dans la tradition quand Douai s’appelait encore Doway. Nous eûmes des visiteurs distingués. On s’arrêtait à l’Abbaye en allant à Rome ou à Paris. On voyait parfois des voyageuses très élégantes, dans la tribune, pendant la grand’messe: on apercevait des courriers et des femmes de chambre. Je crois bien que tous les Pères n’approuvaient pas cette agitation insolite. La tradition bénédictine a toujours mis quelque chose de seigneurial dans l’hospitalité, mais Douai était une abbaye trop récente et rappelait des souvenirs trop sévères, pour que le changement ne fût pas perçu. On le sentait, quand un bénédictin voyageur, pèlerin de l’érudition monastique, comme Don Mackey, le savant éditeur de saint François de Sales, s’arrêtait quelques jours à Saint-Edmond. La joie était toute autre sur certains visages que si l’on eût vu un pair héréditaire. Le passage de ces moines savants était une fête et faisait sentir une fierté. Je prenais ma part de ce bonheur familial: un moine savant m’apparaissait comme la réalisation d’un double idéal, et le tranquille sourire de ces hommes attachés au passé, comme nous le sommes au présent, et lisant les journaux comme des pièces d’archives, était une grande leçon.
La plupart de ces religieux étaient libéraux en politique. Le clergé de la ville, se plaignait parfois de ce qu’ils ne voulussent lire aucun journal d’opposition et crussent à l’avenir du régime républicain. Ils étaient Anglais et concrets, respectueux des pouvoirs établis et convaincus qu’un fait s’impose par lui-même et qu’il faut être Français pour attacher une importance souveraine à une idée qui n’est encore qu’une idée.
Cette bonne foi et cette façon britannique d’envisager l’histoire, devaient être ébranlées par un coup foudroyant. J’avais quitté Douai depuis longtemps, quand la loi sur les Associations vint en question, mais je profitais de toutes les occasions pour y revenir et je me préoccupais du sort de mon cher vieux collège. Les Pères vivaient dans une grande sérénité. Ils étaient dans leur maison depuis trois cents ans: qui pouvait dire que leur existence ne fût pas autorisée? D’ailleurs, la droiture de M. Waldeck-Rousseau avait été évidente, et M. Combes n’était pas si noir qu’on le disait. N’avait-il pas fait des promesses solennelles aux députés de la circonscription et au maire de Douai? J’essayai vainement d’ébranler cet optimisme d’honnêtes gens incapables de soupçonner la fourbe. Il y avait des moyens faciles de tourner la loi, et de mettre le collège à l’abri pendant la tourmente. Ces finesses légales ne plurent pas à la simplicité bénédictine. Un beau jour, au moment même où l’Abbé recevait la nouvelle et formelle assurance que M. Combes se garderait bien de toucher aux fondations britanniques, le liquidateur se présenta muni de papiers authentiques, et mit les scellés partout.
Ainsi finit le Collège Anglais de Douai, après trois siècles d’existence, et ainsi finit l’un des plus charmants rêves éveillés que j’aie faits. Dans la stupide proscription en bloc que Combes fit des ordres religieux, l’expulsion des Bénédictins Anglais fut une brutalité plus stupide que les autres, et je ne la pardonnerai pas facilement à ce garde champêtre dont le hasard fit un premier ministre. J’ai un serrement de cœur, chaque fois que j’aperçois du chemin de fer la petite flèche aiguë qui signale de loin le chef-d’œuvre de Pugin. Jamais plus, je n’entrerai dans cette chapelle; je n’entendrai plus ces voix tout ensemble amies et étrangères. Avec un grand pan de l’histoire religieuse de la France, un grand pan de ma vie s’est écroulé.
Mai 1904.
LA TRAPPE
Des prairies et des bois, dans un long pays onduleux et vert, puis, une belle forêt bordée de bruyères roses, puis une plaine déserte, quoique fertile et cultivée comme un jardin, et à droite, près de la lisière du bois, la Trappe, triste et silencieuse, sous un ciel de septembre, bleu et blanc et agité. Je ne l’ai pas revue depuis mon enfance. La brique fine et les pierres bleues de la chapelle me semblent un peu pâlies; l’ardoise grise des toitures aussi; les thuyas et les sapins qui font au monastère une ceinture sombre ont extraordinairement grandi; on ne voit pas une forme humaine dans la campagne: pas apparence des carrioles sonnantes qui amenaient les gais pèlerins d’antan: je trouve que le paysage est devenu plus fort, plus rude, plus réel et moins poétique que lorsque je le voyais par mes yeux d’enfant: ces arbres grandis, secoués par un vent d’ouest inquiétant me font sentir que vingt ou vingt-cinq ans ont passé et que ma vie passe aussi. Les moines ont élevé une sorte de tumulus disgracieux sur lequel est un calvaire.
On suit toujours le même chemin de terre, le long du bois, et, en approchant de l’hôtellerie, le même sentier un peu plus étroit entre les sapins élargis. Une forme brune va et vient aux abords de la petite porte d’entrée: c’est le frère hôtelier qui promène sa méditation, tandis que les autres font la sieste.
Il faut faire un peu d’instances pour entrer: on ne reçoit plus les hôtes comme autrefois, on a fait une réforme: d’ailleurs midi vient de sonner et le frère cuisinier sera parti. J’insiste, il y a si longtemps que je ne suis venu, je ne dérange pas souvent les habitudes de la communauté; d’ailleurs je mangerai n’importe quoi. Le frère hôtelier réfléchit: le cas lui paraît grave et exceptionnel. Enfin son front s’éclaircit, il sourit: «oui, oui, entrez! il y aura toujours des pommes de terre et une omelette.»
Nous traversons la cour de l’hôtellerie. Rien n’a changé: les espaliers tapissent toujours la façade, des petites pommes du Japon brillent comme autrefois dans une haie qui coupe le jardin en deux; seulement, je m’étonne de voir que tout est devenu plus petit. L’ancien père hôtelier est mort, très mort. Celui auquel le frère me présente dans le vestibule dallé de grandes pierres bleues est un homme d’au moins soixante-quinze ans, très maigre dans sa robe blanche, l’air frileux malgré le soleil qui lutte nerveusement avec le vent, le regard lointain sous des paupières lourdes. Un prêtre qui finit sa retraite est debout dans la salle des hôtes, bouclant son sac. Il embrasse le père hôtelier, ils se font des adieux naturels et sincères où ils parlent de la mort et du temps en termes simples qui saisissent.
Le prêtre parti, je m’assieds. La salle est haute, blanche et froide. Une grande horloge l’emplit de son tic-tac. Certainement la Trappe était moins triste autrefois, ou cette heure de midi est plus silencieuse et vide que la nuit. Le vieil hôtelier va du guichet de la cuisine à la table, sans rien dire et avec une lenteur surnaturelle: il apporte une assiette, un verre, une bouteille de bière forte. La figure du frère cuisinier paraît au guichet, il me fait signe, il ne m’en veut pas, il va me faire mon omelette. En effet, la voilà qui arrive, infiniment lente, puis trois pommes de terre et du fromage. Nous disons alors le bénédicité et le vieil hôtelier s’assied à ma gauche, un peu fatigué d’avoir été tant de fois du guichet à la table. L’horloge tique-taque bruyamment, scandalisée de voir qu’on mange à cette heure, elle fait un grand ronflement métallique et mécontent et sonne midi et demi avec un profond soupir.
Le père hôtelier me parle. Sa voix est comme son regard, très lointaine. Jamais je n’ai entendu de voix semblable: on dirait la voix d’une âme et je prête l’oreille dans le profond silence de la chambre. Le Père devine, je ne sais comment, que je demeure à Paris: il me fait des questions; nous parlons de l’abbé Loisy, de l’extrême difficulté de se maintenir dans la bonne doctrine quand on s’écarte de la tradition, du danger de l’orgueil. De temps en temps la voix lointaine expose longuement et avec une sorte de complaisance des objections subtiles et redoutables, mais un texte de la Bible ou d’un saint Père vient toujours à propos pour renverser le vain échafaudage. «Ces hommes n’ont donc pas lu», dit le père, «ce que le Saint-Esprit lui-même dit dans l’Écriture sainte». Bientôt ce vieux père hôtelier m’intéresse vivement. Dans la région éloignée d’où sa voix s’élève il a des pensées qui étonneraient singulièrement ceux qui regardent un Trappiste comme un automate habillé de bure.
Voilà soixante ans qu’il est à la Trappe où il est entré presque enfant, et sa personnalité est autrement marquée que celle de la plupart des gens du monde. Je m’aperçois bientôt que, sans qu’il s’en doute, il a des goûts de raffiné, d’artiste et de poète. Il a eu un jour une discussion avec un monsieur qui devait être un professeur et dont les idées religieuses qu’il se rappelle et résume à merveille, lui faisaient horreur. Cet homme souffrait de ses doutes et sa figure avait une noblesse dans son inquiétude. «Il y a de ces malheureux», me dit le père, «qui seraient des saints si Dieu les éclairait». On voit bien qu’il a une sympathie pour tout homme qui sent vivement. Il aime la beauté, l’art, l’éloquence. Il s’étend sur la puissance de parole du Père Abbé qui est encore très jeune et a une facilité incroyable. L’élégance le ravit. Il me dit tout à coup qu’il est étranger, il est né dans une vieille ville des bords du Rhin. On ne s’en douterait guère: sa phrase lente est d’une pureté singulière. C’est qu’il a toujours pris plaisir à remarquer des termes choisis et une prononciation distinguée. L’année dernière, des Westphaliens sont venus visiter la Trappe: il a été frappé de la différence de leur allemand d’avec celui de la province rhénane. L’un d’eux, un monsieur «évidemment du grand monde», avait une façon délicieuse de prononcer le mot achtzig. Et la voix lointaine répète achtzig, achtsig, avec complaisance. Je m’étonne qu’un Trappiste qui n’a commencé à parler qu’à soixante ans aime tant le beau langage et ait appris à parler si bien. Le vieil hôtelier sourit. Apparemment on parle, à la Trappe, bien plus que je ne croyais. On parle pendant le noviciat et quand on fait ses études, on parle au chapitre et il semble même qu’on y parle quelquefois avec animation, on prêche, on va voir le Père Abbé. En somme on a une vie bien moins renfermée que je ne supposais, et il y a quelque mérite, même à un Trappiste, à être obéissant, charitable dans ses jugements et modéré dans leur expression.
Le père hôtelier est vieux, il a connu plusieurs abbés, il n’est donc pas à craindre que je sache quel est celui dont il parle et qui est «depuis longtemps dans son tombeau». Eh bien! celui-là avait plus de zèle que de science. Parfois, au chapitre ou à l’église, il lui arrivait de laisser échapper des affirmations surprenantes et qui faisaient se relever les têtes avec un mouvement étonné. Le père hôtelier attendait un jour ou deux, puis allait frapper à la porte de l’Abbé. «Mon Révérend Père, vous avez dit ceci ou cela. Vous avez surpris la communauté.» L’Abbé répondait qu’il avait vu cette doctrine dans un livre, mais le livre ouvert et le passage lu il paraissait toujours que le père abbé n’avait pas bien lu.
Cet Abbé-là n’aimait pas le père hôtelier...
Le père hôtelier reste silencieux un long moment: il me regarde de ses yeux éteints. Tout à coup sa voix lointaine se fait plus ténue encore pour une confidence: ce Père Abbé était Janséniste. Un beau jour le père hôtelier entrant chez lui à l’improviste l’avait trouvé lisant, quoi? l’Augustinus.
Nouveau silence pendant lequel cette révélation me jette dans un abîme de réflexions et de doutes. L’horloge affirme avec force que le père hôtelier n’aurait pas dû raconter cela. Le vide et le silence de la salle bourdonnent à mon oreille. Je me sens un peu mal à l’aise pour expliquer au vieux Trappiste que, malgré ce que je viens d’entendre, je regarde toujours la Trappe comme une Thébaïde et que peut-être l’Abbé se servait du gros livre de Jansénius comme Chrysale de son Plutarque.
Par bonheur, on entend dans le vestibule les éclats d’une voix jeune et bruyante. Cette voix répète qu’avec de la bière, du pain et du fromage on déjeune fort bien. La porte s’ouvre et un jeune curé paraît au seuil, un peu pâle d’avoir eu trop faim. On s’empresse et un troisième déjeuner, vrai déjeuner d’anachorète cette fois, remonte bientôt de la cave. Le père hôtelier regrette la conversation théologique où nous étions, mais, comme il faut être hospitalier, il met le discours sur la Séparation. Le jeune curé est intarissable. Il déclare que tout le monde mourra de faim, mais que le Pape ne peut songer une minute à accepter la loi. Sa paroisse est peuplée de paysans avares qui ne donneront jamais un sou. N’importe. Il faut lutter. On dira la messe dans une grange et on verra bien qui tient à la religion et qui n’y tient pas.
Le frère hôtelier qui est un ami du jeune curé est rentré avec lui. Il l’écoute silencieux, approbateur et un peu narquois, en prenant de larges prises de tabac. Bientôt, comme il est Belge, il commence un parallèle complaisant entre la situation des catholiques dans son petit pays et celle des catholiques de France. Vous êtes pourtant trente-six millions, dit-il. Le jeune curé sait bien que c’est vrai, puisque c’est dans les géographies. Il mange un peu nerveusement son Port-Salut. Cependant le frère hôtelier, poursuivant ses avantages, fait un tableau paradisiaque de la vie paroissiale et ecclésiastique au diocèse de Namur. Il apporte des chiffres. Peu à peu la conversation dévie et le père hôtelier lui-même, sortant d’une rêverie, commence à parler millions et millionnaires. Le frère hôtelier s’assied et continue de manier avec aisance des sommes énormes. Le jeune curé malin laisse entendre que les Trappistes sont immensément riches et le frère hôtelier, pour ne pas répondre, prend plusieurs prises coup sur coup.
Une heure et demie approche. C’est l’heure de la visite. J’ai fait passer ma carte au Père Abbé et on vient dire qu’il m’attend dans la galerie. Ce Père Abbé est tout jeune, d’allure presque élégante. Il me laisse à peine baiser son améthyste. Il met aussitôt la conversation sur des sujets qui ne m’ennuieront pas. On se croirait chez un de ces religieux curieux et polis qu’on rencontre à Rome et qui savent parler de tout. Moi-même je prends le ton du monde...
Une heure et demie sonne. Le Père Abbé a quelque affaire. Nous nous séparons sans que je songe que nous sommes au désert et sans que le père abbé me dise qu’il faudra mourir.
La visite commence. On traverse les cloîtres couverts d’inscriptions austères et ornés d’un chemin de croix. On traverse l’église où se célèbre l’office nocturne, puis le dortoir avec la tête de mort qui invite si étrangement au sommeil. Puis on monte dans les greniers de la brasserie où règne l’odeur du grain brûlé, on visite la ferme où un chien d’aspect terrible vient demander férocement une caresse au père hôtelier. Celui-ci ne parle presque plus. Il glisse à travers le monastère sur ses vieux souliers appesantis. Au sortir d’une cour, nous nous trouvons dans un petit cimetière où l’ombre de la haute abside de l’église fait régner une grande fraîcheur et une tranquillité éternelle. Les petites croix noires portent toujours en lettres blanches l’inscription Frère N., mort à l’âge de... ans. La visite est finie et je vois que le père hôtelier est bien fatigué. Il est vieux pour ainsi monter et descendre.
Je demande à retourner à l’église. Je m’agenouille dans la tribune d’où l’on voit fuir les lignes souples de la voûte ogivale. Le soleil a envahi toute la partie supérieure de l’église et l’on sent une tiédeur. Cependant le vent d’ouest continue à se jouer follement dehors, dans les arbres et sur les toits: il chante et gronde et siffle et souffle pour rire sur l’armature plombée des vitraux. Je médite sur le calme de cette solitude, je fais des comparaisons et des examens de conscience.
A trois heures je remonte à bicyclette. La machine agile me porte. Je traverse des bois, des prairies, des plateaux où l’herbe sèche ondule. Parfois la route fait le gros dos et je vois de grands paysages calmes. Dans le ciel bleu les nuages blancs font aussi des randonnées. Septembre chante partout sa chanson mélancolique.
Septembre 1905.
LA VALLÉE DU CADI
ET