Chapitre 12 Gracieuse
Le soleil, à son zénith, resplendissait, chaud et lumineux, au haut de l’horizon.
Silencieux, dans les champs, hommes et femmes coupaient, râtissaient le foin et l’air ambiant s’imprégnait des parfums du trèfle et de la luzerne fleurie.
La chaleur était intense. De temps en temps, les travailleurs essuyaient du revers de leur manche leurs fronts ruisselants, puis se remettaient bravement à l’ouvrage.
Tout à coup, le son argentin d’une clochette retentit dans l’espace, et, sur le long chemin poudreux, se déroulant irrégulièrement à travers la campagne, on vit apparaître le blanc surplis d’un prêtre que précédait un enfant de choeur.
L’enfant marchait nonchalamment, l’air distrait.
Quand il passa devant le champ de Reuben Côté, il s’arrêta presque, pour juger des progrès des ouvriers.
— Il sont pas rendus à la talle d’aulnes, aras le petit ruisseau, dit-il à mi-voix. D’abord que M. l’curé se dépêchera, j’aurai le temps de r’venir chercher mon nique d’oiseaux avant que p’tit Pite Gagnon l’ait dénicheté.
Et il se remit à agiter plus fort la clochette qu’il tenait dans sa main en hâtant le pas pour arriver plus tôt.
Le vieux prêtre suivait, plongé dans un profond recueillement, l’air grave et triste. Ses deux mains croisées sur sa poitrine pressaient l’hostie sainte et ses lèvres s’agitaient dans une muette prière.
À son approche, on avait suspendu tout travail. Les hommes ôtèrent leurs larges chapeaux de paille et tous s’agenouillèrent pieusement en faisant le signe de la croix.
Derrière le prêtre, suivant la coutume, quelques vieilles personnes formaient cortège et la petite procession se perdit bientôt à travers les grands prés et les blés mûrissants.
— C’est pour la Gracieuse qu’on va porter l’bon Dieu ? demanda le gros fermier Reuben.
— Oui, la pauv’femme, répondit Justine. J’ai rencontré la mère Savard qui m’a dit que sa bru était bien basse et qu’elle voirait point le soleil couchant.
— I a-t-un des grands ciarges qui s’est éteint dimanche passé durant la grand’messe. C’est un signe de mortalité ; vendredi, on a enterré Noël à Jacques et, vous savez, quand la terre s’rouvre un vendredi, y a toujours un autre mort dans la semaine.
— La dernière fois qu’on est allé au cimiquière ensemble, reprit une autre, all’est tombée de tout son long. En se r’levant, alle m’a dit comme ça : « J’vas mourir dans l’année ! » et comme de fait ça ne manque pas.
— Pauv’Gracieuse ! dit la bonne fermière ; la mère Savard lui faisait la vie dure et on peut ben dire que la pauv’ n’avait pas grand agrément sur la terre.
— Son mari est-il arrivé, demanda quelqu’un.
— Non, mé la mère Savard l’attendait aujourd’hui de Bersimis, si l’vent d’nordet r’tarde point trop la goélette… Quiens, v’là M. l’curé qui s’en r’vient. Si all’ est morte, les glas r’tarderont pas à sonner.
— C’est ben triste mourir à vingt-quatre ans, soupira la blonde Cécile.
— On meurt à tout âge, dit sentencieusement Reuben, en se remettant à l’ouvrage ; un peu plus tôt ou un peu plus tard, faut toujours y passer. Allons, la charette est chargée… enlevez les gars ! Hue donc, l’Blond !
†††
Sur son lit d’agonie gisait la pauvre femme.
Déjà, la mort avait marqué sa victime au front, et ses grandes ailes noires déployées n’attendaient plus pour s’envoler avec sa proie que la chute des derniers grains de sable dans le sablier des âges.
Les beaux traits de Gracieuse, émaciés par les souffrances, se teintaient de cire et ses grands yeux gris, où toute son âme s’était réfugiée, semblaient interroger cet espace sans bornes sur les confins duquel son âme flottait incertaine.
Quelques vieilles femmes chuchotaient à mi-voix auprès de son lit. Leurs paroles arrivaient claires et distinctes aux oreilles de la malade dont la grande faiblesse avait doublé le sens de l’ouie.
On s’entretenait de sa mort prochaine, on suivait avec curiosité les progrès du terrible mal, et déjà on ne la comptait plus parmi les vivants.
Pourtant, ces femmes n’étaient pas cruelles et toutes, à l’exception de la mère Savard peut-être, avaient des regrets pour cette jeune femme fauchée en plein printemps.
Mais cette sympathie s’exprimait mal. Leurs paroles sonnaient dur aux oreilles de la mourante ; son pauvre coeur, qui avait cru ne pouvoir plus souffrir, se serra douloureusement ; l’angoisse qui la torturait monta jusqu’à ses lèvres et se trahit par un gémissement.
Une des voisines se pencha au-dessus de son lit et lui demanda :
— T’faut-y queuque chose, Gracieuse ? Me reconnais-tu ?
— J’ai faim, balbutia la pauvre délaissée, qui sentait tout-à-coup un grand vide se creuser au-dedans d’elle.
— C’est la faim de la mort, dit tout haut la mère Savard.
Et elle alla chercher un bol de faïence plein d’un gruau épais et noir qu’elle remuait avec une méchante cuillère de fer, et s’approcha du lit de la malade.
On souleva sa pauvre tête pendant que la belle-mère approchait des lèvres de sa belle-fille cette bouillie informe.
Avant même que ses lèvres y eussent touché, ses yeux se détournèrent pleins de dégoût et, d’un geste, elle refusa cette nourriture grossière.
Des sueurs maintenant perlaient à ses tempes. Ses beaux cheveux blonds se collaient en mèches autour de sa tête et pas une main amie pour essuyer ces pleurs suprêmes, ces adieux éternels de la chair à l’esprit !
Oh ! la misérable vie que la sienne ! Pourquoi la regretterait-elle ? Même dans l’incertitude de la vie future qui s’entr’ouvrait devant elle, rien ne pouvait égaler les souffrances qu’elle avait endurées sur la terre.
Oui, il aurait fallu que cet au-delà de la tombe fût bien terrible pour lui donner encore autant de douleurs.
Lentement, repassaient devant ses yeux ses jeunes années, ces printemps sans soleil, cette soif de bonheur qui n’avait jamais été étanchée.
Elle se voyait toute enfant, délicate, fluette, avec de grands yeux « qui mangeaient son visage » comme on le lui avait dit tant de fois.
Orpheline de bonne heure, elle ne se rappelait pas sa mère. Quelquefois, en fouillant bien avant dans ses souvenirs, elle voyait revivre, comme dans un rêve, un grand jeune homme qui la regardait avec des yeux si tristes.
Puis, la nuit se faisait de nouveau dans sa mémoire, et la jeune femme se retrouvait enfant chez sa tante et sa marraine à la fois, dont la bonté brusque n’avait pu la protéger contre les brutales taquineries de ses frères d’adoption.
La mignonne enfant avait grandi au milieu des rebuffades. Ses membres frêles et délicats, sa faible constitution ne lui permettaient pas les travaux des champs et parmi tous ces gars pleins de robustesse et de santé, qui lui jetaient à la figure, comme une injure, la petitesse de sa taille, elle s’était sentie si seule, si désolée, que rien ne pourrait dire, non, rien ! combien elle avait souffert.
Quelques rayons de bonheur, oh ! si pâles, oh ! si furtifs, avaient quelquefois traversé son existence.
Après bien des instances auprès de sa tante, qui l’aimait à sa manière, elle avait obtenu de fréquenter l’école du village où elle avait appris à lire et à écrire. Et dans les quelques livres qu’elle avait réussi à se procurer, quelles bonnes heures d’oubli elle avait passées ! Ces distractions, trop courtes et trop rares, avaient été ses seules, ses plus douces jouissances.
Plus tard, encore, Simon l’avait demandé en mariage et elle l’avait accepté plutôt par reconnaissance et pour décharger sa marraine du soin de son entretien que par affection bien profonde.
Son mariage lui avait fait une ennemie jurée de la mère Savard dont l’avarice et la dureté étaient proverbiales.
Celle-ci avait désiré pour son fils, Sarah Dubé avec ses terres et ses écus luisants ; c’est pourquoi elle ne pardonnait pas à Gracieuse, « cette quêteuse, cette propre à rien, d’avoir empigeonné son gars. »
Au souvenir seul du douloureux martyre qu’elle avait enduré avec sa belle-mère, Gracieuse éprouva un redoublement d’angoisses jusque dans les affres de la mort qui s’approchait.
Simon n’avait pas été souvent là pour la protéger ; il s’était lassé trop vite de s’interposer entre les querelles de sa mère et les larmes de sa femme et, pour éviter ces scènes désagréables, quand il était « à terre, » il ne rentrait que fort tard à la maison.
Il y avait bien peu d’années qu’il avait épousé Gracieuse et déjà son amour semblait s’être refroidi. Peut-être même, pensait la pauvre enfant, avait-il des regrets quand il voyait passer devant sa porte ces robustes jeunes filles à la mine hardie, à l’oeil vif et éveillé, qu’il comparait sans doute avec la démarche alanguie et les grands yeux tristes de Gracieuse.
Et maintenant tout cela était fini : le temps ne comptait plus. Fini son long martyre. Finies aussi ses longues aspirations vers le bonheur, finies toutes les joies de la terre !
N’avait-elle pas toujours été morte puisqu’elle n’avait jamais réellement vécu ? Oh ! que la vie eût pu lui être et meilleure et plus belle, s’il se fût seulement trouvé dans son rude chemin une âme sympathique qui répondit à la sienne.
Ses rêves de bonheur avaient été des chimères ; l’implacable réalité les avaient emportés loin d’elle. Peut-être là-bas, dans ce séjour mystérieux où elle allait entrer, auraient-ils un meilleur destin…
Une révolte soudaine gronda au-dedans d’elle-même.
Mourir ! si jeune, encore belle ! non elle ne le voulait pas.
Quoi ! quittez si vite les champs, les bois, les verts sentiers, le petit ruisseau ! Ah ! eux au moins l’avaient aimée ; et comme elle leur manquerait quand elle n’irait plus là, à la tombée du jour, pour recueillir leurs secrets.
Pourquoi partir maintenant ? Le soleil disparaît-il à l’horizon avant d’avoir terminé sa course ? Voit-on la plus pâle étoile s’éteindre avant son heure ?
Non, mais la fleur trop souvent est moissonnée avant qu’elle ait exhalé ses parfums, et l’oiseau tombe palpitant sous la flèche du chasseur avant d’avoir traversé le ciel bleu.
Tout à l’heure, le vieux curé qui l’avait baptisée, l’avait consolée et fortifiée pour ce grand passage. Maintenant qu’il n’était plus là, que ses paternelles exhortations ne relevaient plus son âme défaillante, une épouvante sans nom s’emparait de tout son être. Des ombres affreuses passaient devant ses yeux, des spectres hideux entouraient sa couche et des terreurs angoissantes la mordaient au coeur.
Ses yeux, agrandis par la peur, fixaient, affolés, ces effrayantes apparitions que la Mort évoquait devant elle. Ses pieds se glaçaient ; une sueur plus abondante encore mouillait tous ses membres, et, rassemblant ses forces, elle leva ses mains livides dans un dernier effort pour repousser ces visions sinistres qui l’étouffaient.
L’agonie cruelle, douloureuse, effrayante, était commencée.
— Allez chercher sa marraine, dit une des femmes, alle se meurt.
— La Salomée est chétive elle-même, p’tête ben qu’alle sera pas capable de venir, répliqua-t-on.
— Non, reprit la première, la Salomée a ben recommandé de l’envoyer cri quand viendrait la fin. I faut ben qu’alle vienne aider sa filleule à mourir.
Elle est assez singulière cette superstition qui veut que la présence de la marraine à l’agonie de l’enfant qu’elle a tenu sur les fonts baptismaux, adoucisse ses souffrances et « l’aide à mourir. »
Salomée, bien que retenue à la maison par un violent rhumatisme, n’eût pas voulu manquer à ce devoir sacré, et elle accourut aussi vite que ses forces le lui permettaient.
Comme si Gracieuse n’avait attendu que sa présence pour s’endormir, ses traits se détentirent, son oeil s’étonna, puis se remplit d’une douceur indéfinissable ; on eût dit qu’un voile soudain s’était déchiré devant elle et que, dans cette entrevue, elle avait compris les mystères de l’éternité. Ses lèvres s’entr’ouvrirent encore une fois et son âme, en les effleurant d’un dernier souffle, les consacra dans un suprême baiser.
— Elle est ben heureuse, dit Salomée en essuyant une larme.
Était-ce bien le bonheur enfin !
†††
La morte gisait sur son lit de parade.
Dans sa toilette, toute blanche, les mains croisées sur la poitrine avec son beau visage où semble reluire une clarté céleste, on eût dit qu’elle dormait.
À la tête du lit, sur une petite table recouverte d’un drap blanc, une branche de rameau trempait dans une soucoupe pleine aux trois quarts d’eau bénite, tandis que de chaque côté d’un crucifix, deux chandelles de suif, aux mèches fumeuses, brûlaient dans des chandeliers d’étain.
En revenant du champ, la blonde Cécile avait cueilli une grosse gerbe de marguerites croissant à profusion le long du ruisseau et les avait déposées, avec un soupir, auprès de la couche funèbre.
Une à une, les voisines s’étaient retirées en promettant de revenir sur les neuf heures pour faire la veillée des morts. Le silence qui s’était fait après leur départ dans la chétive maisonnette n’était interrompu que par le va-et-vient de la mère Savard, qui, tout en vaquant aux occupations du ménage, supputait dans son esprit les chances que ce départ prématuré laissait à Simon.
La mort n’avait pas attendu cette mégère. Dans son avarice sordide, elle avait même disputé aux ensevelisseurs le meilleur linceul de Gracieuse.
— C’est toujours trop bon pour aller dans la terre, grondait-elle.
Elle avait voulu lui enlever son anneau de mariage, mais Salomée était intervenue : Gracieuse s’en irait avec ses meilleurs vêtements et quant à son alliance, Simon, qui ne devait plus tarder, la lui ôterait lui-même, s’il le jugeait à propos.
La mère Savard en avait gardé une sourde rancune qui se traduisait par un redoublement de haine contre son innocente victime.
Au dehors, les oiseaux chantaient doucement le requiem du jour mourant.
Le soleil se couchait derrière les grands arbres dont il illuminait les cimes. La brise, passant sur les prairies, apportait sur son aile de subtils arômes ; elle pénétra par la fenêtre ouverte, fit pencher les marguerites tremblantes, vaciller la flamme des bougies et promena par tout le réduit son souffle embaumé.
Le blanc suaire de Gracieuse frémit à son contact. Discrètement, le vent le souleva, effleura le pâle et beau visage, caressa avec amour les bandeaux de ses épaix cheveux et murmura à son oreille fermée une plaintive prière…
La vieille se pencha au dehors et regarda longuement, en haut, en bas, la route était déserte et le silence se faisait de plus en plus profond dans la campagne.
Alors, s’approchant à pas furtifs du lit de la morte, elle allongea le bras, et s’emparant des chandelles, rageusement elle en éteignit la lumière.
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