Chapitre 3
L’automne dans ce pays est chaud et limpide ; toute cette verdure sur les montagnes a des teintes admirables.
Aujourd’hui, c’est jour de repos à bord. Les matelots, bien propres dans leurs vêtements de toile, jouent à des jeux d’enfants, — ou flânent, étendus à plat ventre, sur les ponts qui sont aussi, blancs et nets que du bois neuf.
D’un navire à l’autre, ils s’examinent curieusement avec des longues-vues. En effet, c’est une singulière escadre que la nôtre : — près de nous, des Français ; — plus loin, des Autrichiens ; — puis des Russes, des Allemands, des Italiens, — tous amis pour l’instant, et reposant en paix sur l’eau bleue.
C’est dimanche, — et il fait un vrai temps de dimanche : pas un nuage au ciel, pas un souffle sur la mer. — Autour de nous les grandes montagnes ensoleillées sont silencieuses.
De tous les villages d’alentour, les paysans sont descendus pour voir cette étonnante escadre. Il en est venu de fort loin, même de Scutari et du Monténégro, et les barques des pêcheurs de Baozich ne suffisent plus à les conduire.
C’est nous, les Anglais, — avec les Français nos voisins, — qui recevons le plus de visites ; ces gens ont le sentiment que les autres nous sont inférieurs.
Il nous arrive des barques pleines : des Dalmates, — des Monténégrins à mine de bandit, vêtus de velours brodé d’or, — et des Albanais, que j’aime parce qu’ils me parlent la langue de Stamboul.
Le soir approche. Les tourmentes de pierre du Monténégro prennent là-haut des teintes d’un rouge sombre, — ensuite d’un violet profond.
Puis tout s’éteint, et on ne voit plus en l’air que de lointaines silhouettes, étonnantes de hardiesse et de hauteur.
La nuit est venue et je descends à terre. Je passe devant le hameau de Baozich, devant l’auberge noire où soupent les bateliers. Par un sentier déjà connu, déjà familier, je m’en vais dans la montagne. Je monte, je monte dans l’obscurité épaisse des arbres, et m’arrête près d’une cabane isolée, dans un enclos d’oliviers.
Là m’attend une petite fille qui porte le costume des femmes de l’Herzégovine, pauvre petite gardeuse de chèvres et de moutons qui vient s’asseoir auprès de moi, en toute innocence, je crois bien, en toute candeur de petite sauvage.
Elle me conte des choses enfantines dans un italien mêlé de mots slaves que j’ai grand’peine à comprendre, et me quitte chaque soir en courant, quand, de la chaumière voisine, une voix tremblante de vieille l’appelle : « Pasquala ! Pasquala !… »
Pasquala Ivanovitch docilement rentre au logis, se couche sur son lit de bruyère et s’endort.
Pauvre petite, je ne veux rien d’elle, — rien que la regarder parce qu’elle est jolie, — comme je regarde les fleurs rares qui poussent ici dans les bois.
D’abord elle se sauvait comme elles font toutes. A présent, sa frayeur est passée, et nous sommes grands amis depuis trois jours.
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