‹ FollaChapitre 1 sur 16 · I

I

EN VEINE DE PARESSE

VERBE MARCHER

Indicatif présent.

Je marches Tu marche Il parle Nous marchons Vous marchent Ils marchez.

Imparfait.

Je marches Il marchat Nous marchons Vous marchiez Ils marchent.

Le reste de la page était à l’avenant ; vous jugez par cet échantillon de l’application de l’élève. Elle trempait cependant sa plume jusqu‘au fond de l’encrier, ce qui rendait ses petits doigts bien noirs, et elle soupirait bien fort. Or il est de foi que les soupirs n’avancent pas les devoirs, au contraire.

Et si vous aviez vu ce cahier saturé de taches, de ratures et de corrections!

Lassée d’avoir écrit jusqu‘au futur tant bien que mal, la fillette posa son porte-plume et leva le nez, un joli petit nez, ni rond ni pointu, sous lequel souriaient une bouche rose et de petites dents de nacre.

Elle s’appelait Sophie, notre paresseuse; mais elle portait si mal son nom (car vous n'ignorez pas que Sophie veut dire sagesse), qu'on la surnommait Folla, ce qui lui seyait infiniment mieux.

Folla avait, outre sa bouche rose qui riait toujours, une chevelure foncée et bouclée en constante rébellion, un menton à fossette et de grands yeux noirs, vifs et pétillants, qui devenaient doux comme une caresse lorsqu'elle était sérieuse un instant.

Folla avait neuf ans; la vie ne pesait guère à ses mignonnes petites épaules, par conséquent; elle jouait sans cesse, et elle avait bien mal employé ces quelques années, ce qu'elle regrettera plus tard, vous le verrez.

Au jour où nous la trouvons à la salle d'étude, bâillant sur sa page chiffonnée, elle ne savait pas encore écrire correctement un temps de verbe; les quatre règles de l'arithmétique se brouillaient dans sa petite tête de linotte, et les leçons quotidiennes étaient généralement à reprendre à la récréation. Aussi les livres, passablement écornés, avaient-ils reçu d'abondantes averses de larmes sur leurs pages ramollies.

Et pourtant, sans son incurable paresse, Folla eût été une adorable enfant, non par sa beauté et son espièglerie, dons, comme vous le savez, purement accessoires, mais à cause de son cœur d'or et de sa franchise excessive.

Tout le monde l'aimait à la Seille, non seulement les maîtres de la maison, mais les domestiques, les gens de la ferme, même les animaux, et les pauvres qui passaient, quêtant un morceau de pain ou un sou.

Mais revenons à la peu studieuse écolière, qui avait déposé sa plume sur le bord du bureau, comme si elle eût été à bout de forces pour avoir barbouillé une page.

Sauter de sa chaise à la fenêtre (en passant par la table, bien entendu) fut l'affaire d'une seconde.

Folla pencha sa tête brune au dehors, dans un rayon de soleil qui l'enveloppait d'une lumière éblouissante.

"Sapho! ici, Sapho!" cria-t-elle à un beau chien bondissant qui vint s’arc-bouter des deux pattes sur le rebord de la croisée ouverte. Et les deux amis firent d’incroyables efforts, l’une pour tendre sa joue ronde, l’autre pour allonger sa grande langue rose.

Sapho, veux-tu achever mon verbe? Tu serais bien gentil!"

La brave bête ne répondit qu’en remuant la queue.

"C’est heureux, les chiens! pensa la fillette soudain songeuse; ça n’apprend rien, ni l’histoire, ni la grammaire, ni surtout le calcul. Oui, c’est bien heureux, les chiens!" ajouta-t-elle dans un soupir, en jetant un regard d’envie sur la pelouse veloutée où Sapho retournait s’étendre, puis sur les beaux arbres du parc tout verts et touffus depuis quelques semaines, et sur la pièce d’eau où naviguaient les cygnes orgueilleux, leurs longs cous onduleux blancs comme la neige, plongeant gracieusement par intervalle dans l’eau bleue.

Tout à coup, sous le balcon de la salle d’étude, qui était au rez-de-chaussée, apparut le bonnet de dentelle noire de Mme Milane:

"Arthur! cria-t-elle en levant sa tête rouge et animée vers les croisées du premier.

— Qu’est-ce, ma bonne amie? répondit une voix masculine.

— Du vermicelle ou du riz?

— Ah! c’est le jour du bouillon? Eh bien, va pour le vermicelle, voilà deux fois qu’on nous sert le potage au riz ; et puis la petite l’aime mieux.

— Bien!" Et le front de la vieille dame s’abaissa et disparut bientôt dans les sous-sols, où Mme Milane élaborait avec sa cuisinière un dîner soigné.

"Bon, se dit Folla, qui avait éclipsé sa mignonne personne derrière la persienne pendant ce court colloque, voilà qu’on parle de bouillon: ça prouve que six heures approchent. Fraülen va ramener Juliette de sa leçon de piano, et je serai grondée; aussi il n’y a pas de bon sens de me donner à faire un verbe tout entier en une fois. Et mon thème anglais, qui n’est même pas commencé. Voilà qu’on va encore me punir, et c’est demain dimanche! Je n’ai jamais de chance, moi. Si Juliette pouvait revenir sans Fraülen, elle m’aiderait; mais elles rentreront ensemble. Si mademoiselle pouvait avoir la migraine!..."

Folla rougit aussitôt de sa mauvais pensée:

"Voilà que je deviens méchante, maintenant! Souhaiter du mal à ma maîtresse! Je l’aime pourtant bien..., surtout quand elle ne gronde pas. Voyons, écrivons vite."

Futur antérieur.

J’aurai marché Tu seras marché Nous aurions marché...

"Moi, j’aimerais mieux du riz; le vermicelle, ça n’en finit plus...

Vous auriez marché...

"Bien! j’entends la voix de Fraülen! Mon Dieu, mon Dieu! que va-t-elle dire! Elle me privera de ma leçon de musique de mardi, et j'ai déjà manqué celle d'aujourd'hui; moi qui aime tant la musique et M. Walter! Dire qu'on n'a pas plutôt l'idée de me priver de dessert!"

Au même instant, comme Folla, rouge et confuse, baissait le nez sur son cahier, une autre fillette du même âge environ entrait dans la salle d'étude.

Juliette était plus grande et plus élancée que Folla. C'était une fort jolie enfant, aussi blonde, d'un blond foncé, avec un teint blond et rose, des traits fins et de beaux yeux noisette au regard tranquille et un peu fier. Seulement il manquait à sa figure l'expression de bonté et de franchise infinie qui se lisait sur celle de sa campagne.

Les deux petites filles ne se ressemblaient aucunement; ce qui n'avait rien d'étonnant, puisque nul lien de parenté ne les unissait, quoiqu'elles fussent persuadées du contraire.

Elles étaient unies comme deux soeurs et se croyaient cousines.

Juliette était la petite-fille de M. et Mme Milane; son père et sa mère étaient morts depuis quelques années, et, sous la douce tutelle de ses grands-parents, elle s'élevait, excessivement gâtée, choyée et adulée.

Aussi n'était-elle pas éloignée de se croire une petite perfection morale et physique. Son naturel, bon et doux au fond, s'altérait progressivement sous la perpétuelle admiration dont elle était l'objet.

Il n'y avait guère dans la maison que son institutrice, Mlle Cayer, qui n'en fît pas son idole et ne lui épargnât point les remontrances, en dépit des grands-parents, qui n'admettaient pas cela.

En vérité cependant, sauf ceux-ci, on préférait Folla; seulement on adulait la petite Kernor pour complaire aux maîtres, chose assurément blâmable, qui rendait un bien mauvais service à la petite égoïste.

Et Folla, qui donc était-elle, si elle n'était ni la petite- fille ni même la petite-nièce des châtelains de la Seille?

Mon Dieu, tout simplement une enfant adoptée, une sœur de lait de Juliette, pas autre chose.

Il y avait environ neuf ans de cela: Gervaise, la nourrice de cette dernière, partageait ses soins et son lait entre la petite Kernor et sa propre fille.

Gervaise habitait avec son mari une ferme aux environs d'Avignon.

Le médecin de Mme Kernor ordonna pour leur bébé, qui était née frêle et maladive, l'air pur de la campagne et le soleil. Voilà pourquoi, malgré les larmes de la jeune mère, on confia la petite fille à Gervaise.

L'excellente femme prodiguait si bien ses soins à ses deux nourrissons, qu'on ne savait à laquelle elle montrait le plus d'amour.

Sophie et Juliette tétèrent, vagirent, jouèrent et grandirent donc de concert.

Toutes deux mignonnes et gentilles, elles se ressemblaient beaucoup; d'ailleurs, à cet âge, tous les bébés sont semblables ou à peu près; elles avaient également un teint clair, une bouche rose, des yeux foncés et une voix argentine. On les eût confondues certainement sans le costume qui différait, riche chez l'une, pauvre mais propre chez l'autre. A la longue, les cheveux blonds de l'enfant de Gervaise brunirent progressivement, tandis que Juliette garda ses boucles mordorées.

Pendant que leur fille prospérait chez sa nourrice, M. et Mme Kernor voyageaient en Italie. A leur retour ils s'arrêtèrent à Avignon pour reprendre leur trésor, alors âgé d'une quinzaine de mois.

Ils trouvèrent la petite ferme en grand émoi; il courait dans le pays une vague rumeur: un crime avait été commis.

La Gervaise pleurait, la tête cachée dans son tablier, tandis que les bébés criaient, demandant vainement leur soupe.

La Gervaise était bien malheureuse; "son homme" avait disparu depuis la veille, et des langues malveillantes disaient que "le coup" pouvait bien venir de lui.

M. et Mme Kernor la consolèrent de leur mieux, mais ce n'était point tâche facile.

En même temps ils caressaient les deux mignonnes, surtout la petite Sophie, qui avait les yeux noirs de Mme Kernor et le sourire de son mari.

Quand Gervaise fut apaisée et capable de parler et d'entendre, la jeune femme lui montra Sophie:

"C'est la mienne, n'est-ce pas, nounou? Dire qu'il y a plus d'un an que j'ai quitté mon enfant, et que j'hésite à la reconnaître.

— La vôtre, Madame, c'est celle-ci," fit Gervaise en désignant Juliette.

Et elle se couvrit de nouveau le visage pour sangloter de plus belle.

Vraiment, l'idée qu'on lui enlevait son nourrisson n'était point faite pour tarir ses larmes.

Mme Kernor lâcha la petite Sophie pour presser Juliette contre son cœur. Celle-ci n'avait rien des Kernor, c'était vrai; mais elle était plus frêle, plus blanche, et enfin, dans la suite, on retrouverait mieux chez elle les traits de la famille; même, en la bien considérant, on lui découvrait une vague ressemblance avec un aïeul de M. Kernor.

Gervaise fut comblée de présents et de bonnes paroles: elle avait si bien soigné Juliette! Mais tout cela parut redoubler son chagrin, au contraire, et le soir la trouva seule à la même place, pleurant toujours, sans que les cris suppliants de Sophie parvinssent à l'arracher à sa douleur.

Et son homme ne revint jamais.

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