‹ FollaChapitre 16 sur 16 · XVI

XVI

EPILOGUE

Les Milane n'ont point quitté Marseille et continuent à habiter l'hôtel Noailles. On ne voit plus avec eux la jolie fillette blonde et rose avec laquelle ils s'y étaient installés; en revanche, une autre petite fille non moins jolie, mais brune et vive, les suit partout.

Folla est redevenue la Folla d'autrefois, pétulante, espiègle, rieuse, mais toujours gentille, avec un brin de gravité en plus; car la souffrance mûrit, et Folla a souffert.

Elle a repris ses costumes élégants, sa douce vie et sa chère musique. Elle avait supplié ses grands-parents de garder avec eux sa sœur de lait, avec Gervaise.

M. et Mme Milane ont consenti à cet arrangement, mais en l'ajournant; ils trouvent juste que l'orgueil et l'égoïsme de Sophie Marlioux reçoivent une petite leçon. Ils ont laissé Gervaise emmener Sophie à Endoume; mais elles n'y pâtiront point, comme Folla y a pâti.

Gervaise est capable maintenant de soigner son petit ménage; elle peut faire face aux dépenses, grâce à la générosité de M. Milane, qui ne veut pas voir Sophie vivre dans le dénuement ni même dans la gêne.

Celle-ci néanmoins ne peut se consoler de son changement de position; elle est mal à l'aise dans ses vêtements très simples, mange du bout des lèvres les aliments apprêtés cependant avec tant de soin par sa mère; elle souffre et se trouve à l'étroit dans sa chambrette pauvre, comparée à celles qui l'ont abritée jusqu'alors: bref, elle ne peut prendre son parti de sa disgrâce, et espère toujours que les Milane la reprendront; elle sait qu'elle n'aura plus le premier rang dans la famille, dans leur maison, mais au moins elle reverra ce luxe qu'elle regrette.

Vous voyez quelle différence entre elle et la petite Folla, accourue de si bon cœur près de ses parents indigents, et pourtant dédaignée par eux!

Cependant le rêve de Sophie Marlioux ne se réalisa point aussi promptement qu'elle l'espérait: les Milane quittèrent Marseille, avec leur petite-fille, bien entendu, pour la faire voyager pendant quelques semaines.

Au bout de ce temps, jugeant l'épreuve suffisante, ils comptaient reprendre Gervaise et sa fille pour les installer à la Seille, où la première remplirait les fonctions de femme de charge. On tâcherait de caser Félix quelque part, et de le convertir à de meilleurs sentiments.

Or il se trouva qu'à cette époque Sophie, la vraie Sophie, était fort malade; elle s'en allait de fièvre lente, couchée entre les quatre murs blancs de son petit réduit, qui lui faisait l'effet d'une tombe; elle était aussi pâle qu'un marbre, et ses grands yeux étaient pleins d'une mélancolie navrée.

Cependant cette maladie lui devenait salutaire: elle changeait au moral comme au physique; dans ses longues nuits sans sommeil, elle faisait son examen de conscience, et, en se comparant à sa sœur de lait, elle voyait enfin ses fautes, son égoïsme, sa vanité; elle en eut honte, et, quoique triste encore, elle se montrait tendre et douce envers sa mère et supportait vaillamment son mal.

Comme je voudrais vivre pour devenir bonne et pour aimer à mon tour, pour réparer mes fautes et me rendre utile!" soupirait-elle parfois.

Mais il était trop tard; elle était atteinte mortellement, et malgré les soins de sa mère éplorée et de Mme Milane, qui la fit transporter à la Seille, elle ne put guérir.

L'excellente dame fut vivement peinée en retrouvant en si triste état sa Juliette autrefois.

Cependant la campagne parut un peu ranimer la malade; elle respirait avec ivresse l'air pur et les brises tièdes de ce lieu aimé. Elle passa ainsi l'été.

Il y avait un an, à pareille époque, elle était bien fière d'être la petite Kernor, et maintenant elle n'était plus que la petite Marlioux.

Mais elle ne se sentait plus humiliée que par le souvenir de son orgueil passé.

La belle saison s'écoula donc dans une tranquillité relative que troubla un seul événement: Félix Marlioux, qu'on ne pouvait corriger de ses vices honteux, fut écrasé par une voiture au chemin des Catalans, un soir qu'il s'y était laissé tomber ivre-mort.

Sa fille le regretta, car elle se disait: "Je l'aurais pourtant aimé, et je l'aurais peut-être ramené à nous en devenant bonne comme Folla."

Et Gervaise pleura, car elle l'avait aimé.

Il fut décidé que l'ancienne nourrice ne quitterait plus la Seille; quant à Sophie, on ne pouvait former de projets à son égard, tant que sa santé ne serait pas rétablie.

Elle eut encore quelques jours de bonheur au milieu de ses amis; puis, au commencement de l'automne, elle s'éteignit doucement, sans souffrir beaucoup, dans les bras de sa mère.

Elle s'était fait chérir, et la bonne Mlle Cayer, de retour à la Seille après un long séjour dans sa famille, déclarait ne savoir laquelle elle préférait de ses deux élèves.

Folla pleura beaucoup sa sœur de lait, et demeura longtemps triste de sa perte; puis elle se mit à l'étude avec ardeur pour réparer le temps perdu, ce qui put la consoler un peu.

Vous devinez si elle était gâtée par ses parents, qui voulaient la dédommager de tout ce dont elle avait été privée pendant quelques mois; mais cela n'altéra jamais son caractère généreux et aimant. Elle resta la charmante petite fille qui donnait tout son argent aux malheureux, et savait rendre service à tout le monde. Aussi était-elle chérie de tous, et particulièrement de la pauvre Gervaise, qui disait souvent en essuyant ses larmes:

"J'ai perdu deux fois ma fille, mais j'en ai trouvé une autre qui me fait supporter la vie."

FIN

TABLE

— En veine de paresse

— L'enfant de la Gervaise

— Poulets perdus

— A la mer

— L'homme qui revient

— Ce qu'entendit Félix en dormant

— Tes père et mère honoreras

— La dernière nuit

— La dernière journée

— La femme folle

— Endoume

— Volée

— Rencontre

— En route

— Une scène dramatique

— Epilogue

22427. — Tours, impr. Mame.

erreurs typographiques corrigées silencieusement :

chapitre 1 : =qui n'en fit pas son idole= remplacé par =qui n'en fît pas son idole=

chapitre 1 : =Sophie et Juliette tetèrent= remplacé par =Sophie et Juliette tétèrent=

chapitre 2 : =ell allait jouer de la guitare= remplacé par =elle allait jouer de la guitare=

chapitre 4 : =fait bien ce qui peut, le pauvre= remplacé par =fait bien ce qu'i peut, le pauvre=

chapitre 6 : =fixement son interlocuteur= remplacé par =fixement son interlocuteur.=

chapitre 11 : =privée de raison parce que nul= remplacé par =privée de raison; parce que nul=

chapitre 14 : =demandait-elle douloureusement. Et s'ils= Et s'ils remplacé par =demandait-elle douloureusement. "Et s'ils=

chapitre 15 : =Que voulez vous, Madame= remplacé par= Que voulez- vous, Madame=

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