XII
DJIMINI ET DIAMMALA.
13-17 juin.
C’est de nouveau le voyage à pied. Il a fallu laisser à Kong les bourriques achetées à Bondoukou. Ces quadrupèdes, considérés désormais comme fétiches, n’ont point accès dans le Djimini. Cela est d’autant plus regrettable que, pendant une quinzaine, nous voyagerons en terrain découvert, sur un sentier très praticable pour les bêtes de somme. Nous avions compté qu’il nous serait facile de nous procurer à Kong des bœufs porteurs. Mais il ne s’en trouvait aucun sur la place. Les derniers ont été achetés par le capitaine Ménard, et, depuis son départ, l’épizootie qui sévit dans le nord a empêché les caravanes d’en amener d’autres.
Nous avons adopté les marches de nuit, du moins quand il y a lune ou, à son défaut, ciel étoilé. A la rigueur, par un temps pur, la lueur astrale permet de se diriger. Néanmoins, ce n’est point impunément que l’on avance, cinq ou six heures consécutives, au milieu des hautes herbes chargées de rosée. L’engourdissement vous saisit, une courbature que les premiers rayons du soleil ne parviennent pas à dissiper.
Notre santé générale est bonne, grâce à Dieu. Quoi qu’il en soit, nous ne saurions nous illusionner au point de ne pas constater sur notre organisme les influences du climat. Nous sommes légèrement anémiés, cela est clair, et n’enlevons plus la course avec le même entrain qu’il y a six mois.
Nos pauvres noirs sont plus à plaindre, en ce sens que le moral ne les soutient pas : au moindre malaise, ils s’abandonnent. Rebelles à toute précaution, ils ne franchiront pas un marigot sans s’abreuver à pleines calebasses, fussent-ils couverts de sueur. Aucune remontrance ne les déterminera à disposer autour d’eux des feux durant la nuit pour se préserver un peu de l’humidité. Tous s’endormiront insouciants le ventre à l’air. Et ce seront, chaque matin, des plaintes. Celui-ci est pris de coliques, tel autre de fièvre. L’indisposition est souvent simulée, l’homme n’ayant d’autre but que d’être débarrassé de son ballot dont il faut répartir le contenu sur les autres charges. Tout cela n’est pas sans nous créer bien des ennuis, et je pressens que, dans un moment critique, nous ne saurions fonder grand espoir sur nos gens.
Notre petite troupe ne compte plus à présent, nous compris, que vingt- six personnes. Les porteurs, il convient de le reconnaître, si démoralisés jusqu’ici, ont paru, au départ de Kong, reprendre courage. Enfin, disent-ils, ils voient le soleil se lever à leur gauche ; ils ont le visage tourné vers le pays de Krinjabo. Ces heureuses dispositions dureront-elles ? Pour qui connaît le caractère mobile, indiscipliné de cette race, il est permis d’en douter. Force est, pour triompher des défaillances, de recourir à des subterfuges. C’est ainsi que, le 17, afin de traverser la zone déserte qui forme la frontière entre le pays de Kong et le Djimini, nous avions dû lever le camp à minuit, l’étape étant de sept à huit heures. Afin d’enlever aux irrésolus toute idée de s’attarder en chemin, nous leur avons déclaré que des traces suspectes relevées la veille sur le sentier étaient, à n’en pas douter, des empreintes de lion. La contrée en était infestée jusqu’à Ouandarama. Là seulement nous serions à l’abri. Et, traducteurs fantaisistes, nous leur affirmions que le nom signifiait en mandé : l’endroit où finissent les lions ! L’avis a produit son effet : rarement trente kilomètres furent abattus d’un pas plus leste.
Ouandarama, la seule localité du Djimini qui puisse prétendre au titre de ville, est divisée en trois quartiers habités par des populations d’origines très diverses : Mandés-Ligouy, Dioulas et Kifiris. Ces derniers représentent l’élément autochtone, qui n’est point beau. La taille est élevée, la carrure puissante, mais les attaches sont grossières, le crâne déprimé, la face bestiale. On ne se les représente guère autrement qu’un fardeau sur la tête ou la pioche à la main. Bons cultivateurs. Leur outil, une sorte de houe en bois dur, renforcée d’une armature de fer forgée dans le pays ; leurs armes, la lance et la flèche. Ils sont vêtus beaucoup plus sommairement que la plupart des indigènes de ces régions. Un lambeau de cotonnade, ou même une bande de fou (écorce d’arbre assouplie à coups de maillet). Parmi les femmes, beaucoup n’ont pour tout costume qu’une ceinture de coquillages (cauris), parfois une simple cordelette à laquelle est suspendu un petit carré de bois ou d’ivoire en manière de feuille de vigne. Quelques-unes prétendent s’embellir en se perforant la lèvre inférieure et en passant dans l’ouverture une longue cheville en roseau. Point d’autres bijoux que de lourds bracelets, des bagues en fer grossièrement martelé.
Tout autre est le reste de la population, en particulier la fraction Dioula, chez qui l’on retrouve le type de Kong, intelligent, éveillé, le souci du vêtement, de la maison solide. C’est elle qui occupe ici la situation prépondérante. Le chef de Ouandarama lui-même, Péminian, vieux brave homme assez insignifiant, subit cette influence qu’exerce sur lui notre hôte, Karamokho-Sirifé, un musulman. C’est un commencement de prise de possession. A la mort du chef actuel, ce Karamokho aura quelque chance de prendre sa place, auquel cas les Dioulas de Kong compteraient, en fait, une colonie de plus. Toujours est-il que Ouandarama, déjà la ville la plus populeuse du Djimini, située à proximité d’un ruisseau aux eaux excellentes, au centre d’un pays cultivé, tend à se développer et à devenir une station de premier ordre sur la route que devront suivre les caravanes qui se rendront de Kong au littoral.
[Illustration : DANS LE QUARTIER DIOULA — OUANDARAMA (DJIMINI)]
La capitale du Djimini, Dakhara, n’est qu’un grand village, d’aspect triste, sans la moindre animation, étrangement dépeuplé, où l’on ne compte plus les cases abandonnées, menaçant ruine. Là réside, ou est censé résider le roi, Domba-Ouattara, celui qui reçut Binger en 1889 et conclut le traité plaçant le pays sous notre protectorat. Mais on ne le voit plus. Il est malade, nous dit-on d’un ton un peu singulier. Ceci signifie tout bonnement qu’il est mort. C’était déjà, il y a trois ans, un homme usé, laissant le soin des affaires à son frère. Ce frère, Brahima, est à l’heure actuelle le vrai roi. Mais il n’en prend pas le titre, répétant, comme les autres, que son frère est encore souffrant et ne peut quitter sa case. Cela dure depuis un an et plus. Il y a beau temps que le valétudinaire est passé de vie à trépas. Seulement, par suite d’une coutume très répandue dans ces contrées, personne n’est assez osé pour parler de cette mort. En effet, le premier soin d’un nouveau roi est de faire couper la tête au messager qui lui annonce le décès de son prédécesseur. Ce don de joyeux avènement est de nature à faire réfléchir les plus bavards. Chacun sait fort bien à quoi s’en tenir, mais on ne dit mot. C’est donc Brahima qui nous a reçus, et de façon très amicale. Nous avons même dû, sur ses instances, rester ses hôtes pendant deux jours. C’était, au surplus, le minimum de temps nécessaire pour échanger quelques paroles sérieuses. Il est, en effet, impossible d’expédier un entretien en une seule séance ; les noirs fixent difficilement leur attention sur un même sujet pendant plus de deux minutes, après quoi ils se déroberont et vous parleront de niaiseries. La meilleure part de leur vie est prise par des enfantillages. C’est ainsi que, le lendemain de notre arrivée, le grand événement qui occupa la cour et la ville fut une bataille entre un chien et un canard. Le caneton était très mal en point ; son propriétaire l’avait placé sous un panier avec le fol espoir de le voir revenir à la vie. Le roi, informé du fait divers, y prenait le plus vif intérêt. A chaque instant, il interrompait la conversation pour envoyer prendre des nouvelles du volatile. Le messager revenait annoncer gravement que le blessé reposait — mot à mot, « attendait la fraîcheur ».
Il fallait enfin un délai raisonnable afin de permettre au roi de préparer ses cadeaux. Il désirait, entre autres choses, nous faire présent d’un bœuf, mais pas d’un bœuf quelconque. Il lui fallait un animal de choix, de nuance spéciale, et la bête avait dû être amenée de fort loin. Quand cette viande sur pied fit son apparition, nos hommes poussèrent des cris de joie. Brahima nous fit remarquer que le bœuf était rouge, — « en signe d’amitié » !
Satama (Diammala), 26 juin.
En quittant Kong et durant la traversée du Djimini, nous avions repris l’itinéraire du capitaine Binger. Un peu au delà, au village de Natéré, nous nous en écartions définitivement pour nous diriger vers le sud- ouest et pénétrer dans le Diammala. Cette fois, c’était l’inconnu.
Quatre étapes, de vingt à vingt-cinq kilomètres en moyenne, nous ont amenés à Satama. Sur tout le parcours, le pays est assez riant, plus boisé. La végétation se ressent du voisinage de la forêt. Beaucoup de rôniers, de palmiers à vin. La campagne est riche, quoique médiocrement arrosée : quantité de mares, mais peu ou point d’eaux courantes. Chaque jour nous traversons de belles et vastes cultures, maïs, sorgho, ignames. L’époque de la récolte est proche. Les moissons mûres sont protégées contre les déprédations des oiseaux — et surtout des singes — par des gardiens postés dans les champs de distance en distance, et dont la mission consiste à pousser de minute en minute des cris stridents pour effrayer la gent maraudeuse. Ces sentinelles, des enfants pour la plupart, font consciencieusement leur faction, encore que leur salaire soit des plus modiques : deux épis de maïs par tête et par jour. Tous les villages où nous avons campé, — Djidana, Ouélasso, Diéléadougou, Lafibokho, — sont très propres. Rarement nous avons vu des cases en meilleur état, des places aussi vierges d’immondices, ombragées de plus beaux arbres.
La population, qui voit pour la première fois des blancs, nous a fait un accueil inespéré, — j’oserai dire trop empressé. Ce n’est plus de la bienveillance, c’est de l’enthousiasme. Et cela ne va pas sans quelques désagréments. De la journée la case ne désemplit pas. On nous harcèle, on nous palpe, les moindres articles de notre défroque passent de mains en mains. Notre cor de chasse surtout, un malheureux cor tout bossué, qui sert à sonner le réveil, excite une admiration sans bornes. Chacun tente, mais en vain, d’en faire sortir un son. Le pis est que nous sommes invités à exhiber nos talents ; force nous est d’emboucher la trompe qui vient de passer par tant de lèvres peu engageantes. Mais quel précieux instrument de conquête ! Partout il a retrouvé le même succès ; il nous vaut cause gagnée.
Viens, sonne de ce cor et ne prends d’autres soins.
Tout sera fait !...
C’est à peine si, aux heures des repas, il nous est possible d’obtenir quelques minutes de solitude. Encore la foule reste-t-elle massée devant la case dont l’entrée a été masquée par une couverture. On continue à détailler nos perfections qui, paraît-il, sont nombreuses. Les derniers arrivés interrogent les autres, les privilégiés qui ont eu l’heur de nous approcher, et en reçoivent des renseignements fantastiques. Les femmes sont les plus terribles et d’une liberté d’allures inquiétante ! Dialogue surpris entre deux « honnestes dames » de Djidana qui, en compagnie de beaucoup d’autres, péroraient sur le seuil :
— Mokto Kagni ?
— Akagni Ahi !
Le ton était celui de deux mondaines parlant d’un ténor, la traduction la plus fidèle : « Comment les trouves-tu ? — Oh ! si jolis !... » Il n’y a pas à dire, c’est un succès !
Si seulement, la nuit venue, on nous laissait quelque répit. Mais non. Fatigués par la longue marche de la matinée, énervés par les palabres interminables de l’après-midi, c’est à peine s’il nous est possible de goûter une heure de sommeil ininterrompu. Mon compagnon, en particulier, que l’on sait parler couramment la plupart des dialectes mandés, est le plus importuné par les visiteuses en quête d’interviews anacréontiques. De son côté, mon pauvre boy, allongé devant la case, en travers de la porte, défend le domicile de son maître avec une constance digne d’un meilleur sort. Jamais on ne vit rien de pareil. C’est une procession. Éconduites, ces dames reviennent, une demi-heure plus tard, avec quelques amies, insistant d’une façon fâcheuse. A bout d’arguments, l’une d’elles va, pour être accueillie, jusqu’à exciper de sa qualité d’étrangère. Elle n’est pas du village, elle arrive de très loin ! Nullement découragées, plusieurs, le lendemain, persistaient à accompagner le convoi pendant toute une étape, quelques-unes même avec un ballot sur la tête, à l’extrême satisfaction de nos porteurs. On ne saurait garder moins rancune d’un accueil maussade.
Deux jours après avoir pénétré dans le Diammala, nous passions du bassin du Comoé dans celui de l’Isi, dont nous franchissions bientôt l’un des principaux affluents, le Bé, à mi-chemin des villages de Diéléadougou et de Lafibokhos, tous deux assez importants. Le Bé est profondément encaissé entre des berges à pic couvertes d’une végétation très touffue. La quantité d’arbres morts échoués dans son lit témoigne des ravages occasionnés par les grandes crues. Les eaux sont encore basses, mais nous voici au début de la saison des pluies ; presque chaque jour, nous avons à subir quelque tornade. Pour peu que notre marche eût été plus lente, nous courrions le risque de trouver le Bé transformé en un furieux torrent aux rives noyées, dont le passage eût présenté des difficultés très sérieuses.
Vingt-quatre heures plus tard, nous faisions notre entrée dans Satama, où réside le roi du Diammala. En dépit des sympathies que nous témoignaient les populations, on pouvait craindre que la conclusion d’un traité plaçant le pays sous le protectorat de la France ne fût obtenue qu’au prix de beaucoup de temps et de patience. Si bien disposé que puisse être un chef, il est toujours prudent de s’attendre aux lenteurs et aux tergiversations dont la diplomatie noire est volontiers coutumière. L’événement, par bonheur, allait donner tort à nos conjectures. Dieu sait pourtant si nous procédions par intimidation. Venir parler de traité quand on n’a que deux tirailleurs pour toute escorte, ce ne sont point là façons de matamores.
A dire vrai, le peu de solennité de notre arrivée ne laissait pas espérer un dénouement aussi prompt. L’étape avait été très dure ; il était près de midi lorsque nous atteignions Satama. A cette heure, la plupart des gens font la sieste. Une cinquantaine de curieux, pas davantage et dans le nombre beaucoup d’enfants. Un enthousiasme de seconde classe.
Mais, trois heures plus tard, quel triomphe ! Il n’y a pas d’autre mot pour exprimer l’effet produit sur le populaire par le spectacle de notre cortège se rendant auprès du roi. Ce dernier nous attendait sous les arceaux d’un arbre magnifique, — sa salle d’audience, — assis sur une peau de bœuf. A ses côtés, rangés en demi-cercle, les notables, les anciens, plus trois marabouts dioulas, porteurs d’un manuscrit du Koran dont ils se sont partagé les feuilles volantes, toujours les mêmes, qui ont fini par prendre la teinte de leurs doigts. Point d’apparat, peu d’étiquette. Le chef, comme son entourage, était vêtu de l’ample boubou en tissu de coton à rayures, d’une propreté très relative. Tous mâchonnaient leur chique de kola, envoyant régulièrement, de minute en minute, un long jet de salive, bouche mi-close, entre les dents, avec un sifflement de piston qui a des fuites. Massés en arrière, les seigneurs sans importance, la jeunesse, les femmes, celles-ci tout en peau, avec leur haute perruque en cimier, donnant l’impression d’un peloton d’amazones en costume de bain.
[Illustration : MARCHANDE DE DOLO, DAKHARA (DJIMINI)]
Devant ce public, nous procédions sur une file, — un monôme, — dans l’ordre suivant : en tête, l’interprète Ano, jouant de la trompe ; ensuite, l’élite de nos porteurs, une demi-douzaine, un peu moins effarés et déjetés que le reste de leurs camarades ; enfin nous-mêmes en grand tralala. De longs burnous corrigeaient la raideur de nos vêtements fripés. Une écharpe lamée, fleur de la pacotille, roulée en turban autour de la chechia, donnait à notre coiffure un diamètre respectable. Un murmure flatteur avait accueilli notre entrée. L’effet était immense. La moitié de notre garde, en la personne du tirailleur Sambandao portant le pavillon français, fermait la marche ; le reste de la force armée, le tirailleur Moussa Diara, avait été laissé au campement : — la réserve.
Après avoir défilé devant l’assemblée, avec, de part et d’autre, des Anissé !... M’ba !... Baracalla !... soupirés par des basses profondes, nous prenons place sur des tabourets, à l’aile droite, nos gens derrière nous, deux d’entre eux tenant nos ombrelles éployées, bien haut, pour le décorum ; car nous jouissons d’un coin d’ombre.
Puis la parlotte commence, assez vivement menée. L’envoyé de Brahima, qui marche avec nous depuis Dakhara, dit quelques mots complimenteurs de la part du roi du Djimini. Ensuite, Ano prend la parole en agni, langue que la plupart des auditeurs comprennent à l’égal du mandé, et débite sa leçon, très brève. Le capitaine, explique-t-il, était venu dans ces contrées il y a trois ans, envoyé par le chef des Français, qui commande aux blancs établis sur la côte. Celui-ci lui avait dit : « Va trouver de ma part les chefs de là-bas, les rois de Bondoukou et de Kong, ceux du Djimini et du Diammala ; dis-leur que je suis leur ami et que je serai bien content s’ils deviennent aussi « camarades » avec moi. » Et le capitaine a visité les chefs. On a écrit sur un papier qu’on était « camarades ensemble », et il a donné aux chefs son pavillon, afin qu’ils le montrent aux autres blancs qui pourraient venir par la suite, comme un signe d’amitié. Mais le capitaine est tombé malade et n’a pu pousser jusqu’au Diammala. Cette année, le chef des Français l’a de nouveau envoyé, en le chargeant de cadeaux pour nos amis : Ardjima, roi de l’Abron, Karamokho-Oulé, Brahima. « Cette fois, a-t-il dit, ne manque pas d’aller voir le roi du Diammala. Dis-lui combien je serais content que nous devenions « camarades » ; que ce serait bon pour nous deux. Les gens du Diammala qui viendraient en France (j’aime cette supposition !) seraient traités en frères, et les Français qui visiteraient le Diammala, reçus comme enfants du pays. Signe avec lui un papier et offre-lui mon pavillon. »
Rien de plus. C’est simple et grand. Une argumentation plus serrée et des considérants plus touffus seraient de l’hébreu pour un noir.
Le message avait été écouté avec l’attention la plus sympathique. L’impression fut plus favorable encore, lorsque le roi eut pris connaissance du sauf-conduit délivré par les chefs de Kong. Parmi les assistants, les trois marabouts dioulas étaient seuls en état de déchiffrer le document rédigé en arabe. On le leur fait passer, et les voilà à l’œuvre. Pénible, cette traduction, très pénible. Ils épluchent le texte, syllabe par syllabe, sur un ton nasillard de marmot ânonnant un exemple de lecture, suivant du doigt les lignes. Enfin ils attaquent le mot à mot, un mot à mot qui ferait dresser les cheveux d’un arabisant. Cependant, le sens général y est. « Nous sommes de braves gens, n’apportant que des paroles de paix, marchant avec la justice, etc., etc. » Cela est attesté par Karamokho-Oulé-Ouattara, par Iamory, Soukoulomory et autres constellations de même grandeur. Il n’y a qu’à s’incliner. Le papier nous est retourné avec des sourires qui en disent plus que de longs commentaires.
Il s’agit maintenant de frapper le grand coup : les cadeaux. Le roi sera certainement flatté de les recevoir en public ; leur splendeur rehaussera d’autant la majesté royale. Et les présents sont apportés : boubous brodés, pantalons de soie à ramages, écharpes de gaze pour les dames. Un éblouissement ! Le roi est ravi : il reste digne, mais on voit bien qu’il fait effort pour se contenir ; ses yeux brillent, ses mains ont de petits frémissements d’impatience, ses pieds esquissent sous le boubou un entrechat discret. Une seule chose manque à son bonheur, le pavillon ; il demande le pavillon. Sambandao lui passe gravement l’étendard. Après quoi le monarque et sa suite remercient sur un mode solennel, défilant devant nous par trois fois, en s’inclinant. Compliments, congratulations, fanfares. La séance est levée. Commencée d’une façon un peu terne, la journée s’achevait dans une apothéose.
Le lendemain, le traité était rédigé en triple expédition. Le roi y apposait sa croix, les marabouts leur parafe, et le siècle comptait un document diplomatique de plus. Nous avions lieu de nous réjouir de ce succès si rapidement obtenu. L’importance en est considérable. Le Diammala, habité par des populations paisibles, adonnées à la culture, chez lesquelles l’influence de leurs voisins de Kong, plus civilisés, commence à se faire sentir, nous assure l’accès de la route la plus directe vers la mer par les vallées de l’Isi et du Bandama. Il est la clef du Baoulé. Il comprend, qui plus est, sous sa dépendance le pays des Gannes, l’un des principaux centres de production pour la noix de kola, si recherchée non seulement des indigènes du littoral, mais que les caravanes importent sur tous les marchés du Nord, du haut Niger à la Volta.
En revanche, les renseignements obtenus sur le Baoulé, qui est cependant tout proche, sont fort contradictoires. Plusieurs y sont allés ; mais, ici comme partout ailleurs, le noir n’observe guère ; ses souvenirs ne sont jamais très précis. De plus, ces informations si vagues ne s’obtiennent qu’au prix de beaucoup de patience, après des pourparlers interminables, étant donnés le nombre, le caractère des interlocuteurs et la facilité avec laquelle la conversation dévie. Dans notre case se sont empilées jusqu’à dix-sept personnes, dans un espace de dix pieds carrés ; bon nombre mâchent la kola et dessinent sur le mur avec leur salive de rouges arabesques du plus heureux effet. Une vieille, affligée d’un catarrhe, ne manquait jamais d’apporter son crachoir, une calebasse pleine de sable. On a de l’usage ou on n’en a pas.
Par bonheur, ces séances comportent des intermèdes. Au moment où l’on s’y attend le moins, l’un des assistants prie les autres de vouloir bien sortir un instant ; il désire parler aux blancs sans témoins. La compagnie s’exécute de bonne grâce. Resté seul, l’individu raconte à voix basse sa petite affaire, et ce sont parfois de singulières confessions suivies de la demande d’un fétiche ou d’un remède. Mais, le plus souvent, on fait moins appel au médecin qu’au sorcier. Ce qu’on veut obtenir du blanc, c’est une amulette extraordinaire, un charme pour être heureux à la chasse, à la guerre, en amour. Se dérober ? Impossible, sous peine de se faire un ennemi. Quelque scrupule que l’on éprouve à se jouer du pauvre diable, il faut se prêter à sa fantaisie. Il va sans dire qu’en matière médicale nous procédons avec une extrême prudence, par doses homéopathiques, en ayant soin d’ajouter que c’est là un remède « bon pour blancs » dont nous ne saurions garantir l’efficacité sur les noirs.
En ce qui concerne les gris-gris destinés à préserver le chasseur ou le guerrier de mort violente, ces restrictions sont inutiles. En effet, de deux choses l’une : ou le client sera tué, auquel cas il ne réclamera point ; ou bien il en sera quitte pour une simple blessure et se dira, dans un élan de gratitude : « Sans le fétiche que m’ont donné les blancs, j’étais un homme mort ! »
Mais, je le constate avec plaisir, la clientèle batailleuse donne peu. D’ordinaire, le postulant est un amoureux tenu à distance par quelque beauté cruelle. Il en vient de tout âge et de toute condition. A celui- ci, — un homme de sang royal, s’il vous plaît ! — Céladon sur le retour, nous remettons quatre grains de corail de grosseur différente, en lui conseillant de les offrir à celle qu’il aime, un à un, de huit jours en huit jours, en commençant par le plus petit, bien entendu. A un autre, j’ai confié une de mes cartes de visite pliée en quatre, en lui recommandant de la coudre dans son bonnet et de la porter ainsi pendant une lune. Lorsque cette lune « sera morte », il tâchera de se procurer un coq vierge, attachera la carte au cou de l’oiseau et fera présent du tout à l’adorée. Si elle accepte le cadeau, c’est bon signe ; si l’oiseau reste chez sa nouvelle maîtresse, c’est le triomphe à bref délai. Mais s’il venait à s’échapper pour retourner à son ancienne basse-cour, tout serait à refaire. Cependant, il y a lieu de croire qu’une semblable persévérance ne saurait manquer d’attendrir le cœur le plus sauvage. Ano a traduit mot pour mot cette ordonnance à l’intéressé, qui se l’est fait répéter, et s’en est allé ravi. Eh bien, je suis persuadé que ce garçon-là réussira !
Très mélangée, la population de Satama. Les types des races les plus diverses, Dioulas, Agnis, Apolloniens, Gannes, y vivent dans une harmonie parfaite. Un certain nombre de musulmans, à qui l’on doit l’introduction de quelques industries, l’usage du vêtement, le métier à tisser. A cela près, un islamisme des plus accommodants qui s’est superposé aux pratiques anciennes du fétichisme sans entrer en lutte avec elles.
L’autorité revêt ici un caractère patriarcal : rien du pouvoir absolu. Le chef n’est pas mieux logé que le vulgaire. Aucun insigne ne le distingue, à tel point que, plus d’une fois, comme il venait s’installer dans ma case, j’ai failli le prendre pour un importun quelconque et le congédier de façon un peu leste. C’est la simplicité des premiers âges. Le roi, avant de prendre une décision, consultera toujours les notables, les anciens. Il s’abritera derrière les avis des plus circonspects plutôt qu’il ne commandera en maître. La société n’est pas encore assez solidement constituée pour qu’on sente le besoin d’une autorité responsable centralisant les forces au profit de la communauté. C’est une famille : le roi n’a guère que la part d’autorité attribuée au père ou à l’aïeul.
Les renseignements indispensables obtenus tant bien que mal, nous nous disposons à partir. Notre objectif est Ouassaradougou, sur la rivière Isi ou Bandama, résidence d’un des chefs les plus importants du Baoulé. Sur l’homme et ses dispositions, les dires n’ont rien d’affirmatif. Toutefois, la présence de deux chefs du Diammala qui vont nous servir de guides nous vaudra peut-être un accueil favorable. L’un de ces chaperons répond au joli nom de « Tête de hyène » ; l’autre, Baba Ali, est fils du dernier roi. Ce Baba Ali, par parenthèse, est le même personnage auquel nous avons donné quatre grains de corail enchanté pour qu’il réussît dans ses entreprises amoureuses. Un bienfait n’est jamais perdu !
[Illustration : FEMME DE SATAMA (DIAMMALA)]