‹ France noireChapitre 5 sur 15 · IV

IV

PREMIERS BIVOUACS.

28 janvier.

Dès hier, tout le chargement arrimé, une partie de la flottille faisait route pour Frambo, village situé à l’extrémité orientale du lac, en face des bouches du Tanoé. Ce matin, de bonne heure, nous quittions Assinie à la remorque de l’Evelyn.

La journée promettait d’être belle, et nous espérions arriver avant midi à hauteur d’Afforénou. Malheureusement, le temps s’est gâté. A peine avions-nous dépassé les dernières pêcheries assiniennes et parcouru, sur le grand lac, un quart de mille, que le ciel s’obscurcit. Une bourrasque s’éleva de l’est, tellement furieuse que la chaloupe, forçant de vapeur, brassait l’eau vainement, sans avancer d’un mètre. Bientôt même, sous l’impétuosité de l’ouragan, elle dérivait, rejetée sur les embarcations pesamment chargées qui s’entre-choquaient, embarquant les lames, prêtes à couler. Au même instant, une formidable averse achevait de voiler l’horizon. Ce fut un beau désordre. Il fallut, non sans de sérieuses difficultés, larguer les amarres emmêlées et laisser les canots s’égarer dans la brume, plutôt que de les exposer à se briser l’un contre l’autre. La tempête ne dura qu’une demi-heure, mais les minutes nous parurent sans fin au milieu de l’ondée tourbillonnante et du brouillard. Déroutés, aveuglés comme le voyageur surpris par une tourmente de neige, la rafale nous fouettait et nous poussait Dieu sait où ; impossible de se diriger sur ces eaux enténébrées. Allions-nous heurter un banc de sable ou, qui pis est, un arbre submergé ? Un moment, nous eûmes la perspective très nette du naufrage de la mission échouée à peine au sortir du port.

Enfin, la pluie cessa, la nuée fondit aussi rapidement qu’elle était venue, et nous parvînmes à rallier nos barques dispersées. Aucune n’avait éprouvé d’avaries graves ; mais hommes et cargaison étaient trempés. Le garde-manger et la basse-cour avaient souffert. Des bananes, des mangues, des œufs, quelques paires de poulets achetés le matin même, avaient disparu. Ceux des volatiles restés à bord gisaient noyés au fond du canot. De ce qui devait nous adoucir la rigueur des premiers campements, la meilleure part s’en allait à vau-l’eau.

Il était plus de midi, quand, l’ordre rétabli, on put se remettre en route.

Une heure plus tard, nous longions de fort près une grande île très basse, couverte de forêts, inhabitée, inhabitable, l’île Fétiche. Il court à son sujet des légendes extraordinaires : pour rien au monde, un indigène ne s’y aventurerait. C’est une terre hantée. Malheur à celui dont la pirogue touche sa berge maudite ; il périra dans l’année ! Qu’un téméraire se hasarde dans sa jungle, jamais plus il n’en sortira !

La vérité est que l’île dut, à une époque reculée, servir de nécropole aux populations riveraines de la lagune. Les Européens qui l’ont visitée, pour y rechercher l’acajou ou le caoutchouc, y ont rencontré des monceaux d’ossements humains, des traces de sépultures fouillées par les oiseaux de proie, des débris de poteries. Cette constatation funèbre n’est pas faite pour infirmer les préventions de l’indigène : il persiste dans ses terreurs. Pendant que nous rasons l’île de mort, nos gens détournent la tête et parlent bas, très mal à l’aise.

Vers deux heures, l’Evelyn jette l’ancre à une encablure du rivage que pare une végétation des plus drues. La forêt s’étend jusqu’au lac : des palétuviers la prolongent dans l’eau à une assez grande distance de la grève, dont on n’entrevoit nulle part le contour. On dirait moins une terre qu’une formidable poussée de plantes aquatiques où, seuls, les caïmans pourraient trouver un abri.

En face de nous s’ouvre une crique voilée, un porche d’ombre donnant accès à une petite plage de sable fin, presque invisible du dehors, dans la lueur crépusculaire tamisée par les branches.

C’est le débarcadère d’Afforénou. Le hameau est situé au bord de la mer, séparé du lac par une bande de terre large d’environ trois kilomètres. Les Anglais, venus d’Axim par la côte, doivent y établir leur bivouac. Nous n’en saurions faire autant. La distance jusqu’au village est courte ; mais le terrain est accidenté, coupé de marigots, d’étangs saumâtres. Il faudrait d’ailleurs, pour un séjour de quarante-huit heures, transporter deux fois le matériel de campement et les bagages, manœuvre inutile et d’une exécution laborieuse avec le petit nombre de bras dont nous disposons. Nous camperons donc ici. Ce parti est le plus sage : notre voyage, en effet, se poursuivra par la lagune et le Tanoé, tandis que nos collègues britanniques ont résolu de s’acheminer par voie de terre d’Afforénou à Nougoua.

Rendez-vous avait été pris tout d’abord à ce dernier village, la frontière étant figurée jusque-là par le cours du Tanoé. Quant au jalonnement du tracé entre l’Océan et le lac, l’opération semblait de celles qui peuvent être confiées à des agents subalternes ; aucune contestation n’est à craindre. Les chancelleries ne se chamailleront pas pour quelques mètres carrés de broussailles. Mais le commissaire anglais, revenant sur la décision arrêtée en Europe, a demandé dans sa dernière missive que cette partie du travail ne fût pas différée. La simple courtoisie commandait d’acquiescer à son désir, dût-il en résulter un retard de deux ou trois jours.

Nous n’avons que faire ici des pirogues de charge et du détachement de tirailleurs ; les vivres sont rares, et la plage est juste assez vaste pour y dresser la tente. On conservera seulement deux des Sénégalais pour la garde du camp, deux embarcations pour les bagages et le gig de l’Evelyn.

Le soir même, le vapeur continuait vers Frambo, d’où la flottille, sous le commandement du lieutenant Gay, se dirigera sur Nougoua, à petites journées, à la pagaie. Elle nous y devancera de deux ou trois jours.

Nous voici donc campés sous bois, au pied d’un de ces arbres immenses que soutiennent une série de cloisons disposées en étais autour du tronc. Chacun des compartiments a reçu sa destination spéciale. Là, le logement des noirs ; à côté, les ustensiles de ménage, les seaux en toile, les filtres ; plus loin, la cuisine, le brasier au-dessus duquel, à trois perches réunies en faisceau, pend la marmite qu’Anoman surveille du coin de l’œil tout en se grattant la tignasse avec une de nos fourchettes.

Combien ces premières nuits sous la tente ont de douceur ! Comme elles vous reposent des agitations du départ, dans une détente absolue des nerfs, dans le calme d’un sommeil d’enfant !

La soirée est magnifique, l’air plein de lucioles. Dans l’eau, un léger clapotis, un froissement de branches mortes, de feuilles tombées. Par delà le ténébreux portail ouvert dans les palétuviers, un angle d’horizon bleuté, de lac assoupi sous les étoiles.

Camp d’Afforénou, 29 et 30 janvier.

Deux journées bien remplies : visites, réceptions et délimitation combinées.

Le chef de la mission anglaise est M. le capitaine Lang, du corps des Royal Engineers (le Génie). Il est accompagné de M. le capitaine de Boisragon, commandant l’escorte de quarante tirailleurs Haoussas (cet officier appartient à une famille d’origine française émigrée après la révocation de l’édit de Nantes), et d’un jeune médecin, M. le docteur Mallet.

La première entrevue fut on ne peut plus cordiale, la mise en scène de haut style. Ces messieurs sont venus s’asseoir à notre table : à cette occasion, les couleurs britanniques étaient hissées à un mât improvisé, au milieu du camp. Pareils honneurs nous attendaient à New-Town, où, lors de notre visite, l’étendard du Royaume-Uni cédait la place au pavillon tricolore.

Afforénou ou New-Town, indiqué sur la carte en gros caractères, est loin d’avoir autant d’importance sur le terrain. Cette ville neuve n’est même pas un village : simple poste de miliciens noirs, quatre cases entourées d’une palissade. Trois cocotiers déplumés ornent la plage sur laquelle la barre déferle.

Le couvert avait été dressé en plein air, sur des cantines. Le dîner fut très gai. De part et d’autre, on porta des toasts à l’heureuse issue de la mission, dont, au surplus, l’accomplissement ne saurait présenter grandes difficultés, sa tâche étant nettement définie par les termes d’un protocole. Mais qui sait ? Il n’est convention si claire qui ne recèle, en germe, quelque litige. Les souhaits sont donc de rigueur : puissent-ils être exaucés ! Ce serait plaisir de voyager ainsi côte à côte pendant trois mois dans une collaboration amicale : les rivalités de peuple à peuple, les divergences d’opinion sur un point de détail, ne peuvent altérer les bonnes relations entre gens du même monde que les circonstances ont réunis sur cette plage désolée, au seuil de la brousse africaine.

La délimitation de New-Town est chose faite. Le commissaire anglais désirait que la frontière fût marquée en pratiquant, à la hachette, une trouée à travers bois. Binger objectait que, sur une distance de trois kilomètres, l’opération exigerait beaucoup de temps, et que l’on pourrait se contenter d’une ligne idéale dont les points extrêmes seraient déterminés au moyen d’une observation. Cependant, devant l’insistance du capitaine Lang, des indigènes s’étaient mis à la besogne, attaquant la broussaille arborescente à coups de machette. Après deux heures d’un travail acharné, la longueur de la tranchée était de cinq mètres. De ce train-là, nous en avions pour cinquante jours. On dut se rendre à l’évidence et recourir au procédé plus expéditif suggéré par Binger.

Notre retour au camp fut accidenté.

On s’était séparé fort tard, le point de jonction pour la semaine suivante devant être Nougoua. Nos hôtes nous avaient reconduits, à la clarté de torches de palme, jusqu’au bord de la nappe d’eau saumâtre qui coupait le sentier allant de la mer au grand lac. Pas d’autre bac qu’une petite pirogue vermoulue qui déjà, à l’aller, en plein jour, nous avait inspiré des craintes sérieuses. Pour une traversée nocturne, bien que le trajet durât tout au plus dix minutes, nous ne jugeâmes pas prudent d’ajouter au poids du passeur celui de nos quatre personnes. Binger et le docteur, embarqués les premiers, atterrirent sains et saufs sur l’autre rive, où nos boys avaient allumé un énorme brasier en guise de phare.

Un quart d’heure après, la pirogue revenait nous prendre, le lieutenant Braulot et moi. Nous fûmes moins heureux. A peine avions-nous franchi deux cents mètres que la misérable coque, dont les plaies mal pansées s’étaient rouvertes, s’emplissait rapidement ; nous coulions. Le pagayeur éperdu sautait par-dessus bord et nous enjoignait de faire de même afin qu’il pût vider le canot : ce ne serait pas long. La manœuvre se renouvela deux fois. Le lac était tiède, peu profond ; nous n’avions de l’eau que jusqu’à la poitrine. Mais le souvenir des caïmans que j’avais aperçus par douzaines, quelques heures auparavant, prenant leurs ébats dans cette onde, m’était extrêmement désagréable. Le contact d’un roseau, un bouillonnement dans la vase, faisaient passer dans mes veines une soudaine fraîcheur. Rarement canotage m’a laissé des impressions plus vives. Et notre tournure en touchant au port, les vêtements collés à la peau, nos habits de cérémonie, méconnaissables, hélas !... Une retraite au pas de course rétablit la circulation dans nos membres engourdis moins par la baignade que par l’appréhension d’un souper de sauriens où nous eussions figuré comme plat de résistance.

Mais devant nous les boys galopaient brandissant des tisons, secouant une pluie d’étincelles ; bientôt nous avions atteint le bivouac où flambait un grand feu. Et, prêts à nous endormir, dans notre chambre à coucher aux parois de feuilles, éclairée comme une salle de bal, nous dissertions, entre deux bâillements, sur les imperfections des moyens de transport et les inconvénients des dîners en ville, à New-Town.

Je ne sais qui de nous, désireux sans doute de couper court aux émotions rétrospectives, et de nous épargner de mauvais rêves, déclara que, somme toute, le péril encouru n’était pas très grand. Les caïmans ne sortent guère à pareille heure ; ils reposent dans les palétuviers, près de la rive. D’accord ; mais les caïmans eux-mêmes peuvent être affligés d’insomnies : il y a parmi eux des noctambules !

31 janvier — 3 février.

Rivière Tanoé.

La navigation fluviale ne nous réussit pas.

Le 31 au matin nous abandonnions Afforénou pour Frambo, où la plupart des villages de la lagune avaient envoyé des délégations nous saluer. De toutes les criques les longues pirogues débouchaient, le pavillon français hissé à l’avant, et déposaient sur la grève les chefs chamarrés de gri-gris, les porte-cannes, les tam-tams. J’ai compté près de deux cents individus massés devant la tente, en demi-cercle. Le palabre a duré trois heures.

Ces gens-là venaient aux renseignements. La nouvelle de l’arrivée simultanée des Anglais et des Français avait ému les populations. Des bruits étranges circulaient ; on parlait de guerre imminente. A quel sujet ? Dans quel but ? Le noir n’en demande pas si long. A ses yeux, des Européens de races diverses escortés de soldats devaient fatalement en venir aux mains. Nous avons coupé court à ces racontars et rétabli les faits. Il est question, entre nous, non de carnage, mais d’un bornage. Cette explication a calmé les esprits, et la séance a été levée après les congratulations, les protestations de dévouement et les politesses réciproques : offrandes de poulets, de régimes de bananes et de vin de palme ; distribution d’« Angelus » et de tabatières.

Le lendemain, la tente était roulée avant le jour et, au lever du soleil, nous entrions dans le Tanoé.

Je ne sais guère de cours d’eau plus tortueux. Bien que la distance de la côte à Nougoua soit tout au plus de 60 à 70 kilomètres à vol d’oiseau, le trajet, calculé seulement depuis la lagune de Tendo, peut être évalué au double. Ajoutez à cela les innombrables obstacles créés par les arbres morts échoués un peu partout et qui, sur certains points, barrent presque complètement la rivière. Il est telle de ces palissades dont le passage exige plus d’une heure. L’embarcation, aux prises avec les branches enchevêtrées, semble une mouche qui se débat dans une toile d’araignée. Parfois l’écueil, dissimulé entre deux eaux, ou pointant à la surface, présente de sérieux dangers, surtout aux approches de la nuit ou dans la brume opaque du matin.

Le Tanoé, malgré l’exubérante végétation de ses rives, est d’une tristesse infinie. Aucune trouée dans la forêt, pas un défrichement, pas un village. Deux ou trois fois seulement, au cours d’une journée, apparaît un groupe de huttes à demi effondrées presque enfouies sous la brousse. D’habitants, pas trace. Ces paillottes ne sont occupées qu’à certaines époques de l’année, par des pêcheurs. Les villages se trouvent, pour la plupart, à des distances considérables de la rivière : les points indiqués sur la carte comme lieux habités ne représentent, en réalité, que des débarcadères pour les pirogues. Les seules localités occupées de façon permanente sont les hameaux de Gourou-gourou et d’Ellubo, sur la rive gauche, et Nougoua, sur la rive droite.

Les ennuis de cette navigation monotone ont été doublés pour nous, à la suite d’une erreur de nos piroguiers.

Mais était-ce bien une erreur ?... Un sortilège, affirmaient nos gens ; un de ces méchants tours que la rivière joue aux nouveaux venus, surtout si quelque détail, dans la physionomie ou l’accoutrement du voyageur, est de nature à lui déplaire.

Il convient, pour l’intelligence de ce qui va suivre, de ne pas oublier que les fleuves, lacs et sources, et jusqu’aux derniers des marigots, représentent, dans le vague panthéisme local, autant de personnalités distinctes, d’humeur généralement tracassière et fantasque. Les nymphes de ces régions ont des caprices d’enfants gâtés. Celles-ci ne sauraient tolérer que l’on parle ou que l’on chante dans leur voisinage ; d’autres ne supportent pas qu’un guerrier se montre en armes sur leurs rives. Il en est pour qui la présence d’une femme osant se baigner dans leurs eaux serait une mortelle injure. Bon nombre professent pour telle ou telle nuance une aversion marquée. Dans ces conditions, voyager n’est pas commode. Le moyen de contenter toutes ces puissances et de ne pas, sans songer à mal, blesser quelque divinité rancunière ?

Le Tanoé, paraît-il, ne peut souffrir les couleurs sombres — ce qui, par parenthèse, est au moins étrange de la part d’une rivière coulant au pays nègre. — Quoi qu’il en soit, le fait est acquis ; tous les indigènes vous le diront. Pour naviguer sur le Tanoé, n’ayez sur le corps que des étoffes de teintes claires. Le noir, le brun, le vert foncé sont rigoureusement proscrits. Libre aux incrédules de ne pas tenir compte de ces répugnances. Ils sont prévenus : en cas de mésaventure, qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes.

Or le docteur possédait un paletot noir. Il l’avait endossé au départ de Frambo, par-dessus sa veste de toile, l’air étant assez frais sur la lagune au lever du jour.

Et lentement on avançait, très lentement, vers les îles herbeuses disséminées à l’embouchure de la rivière. Le gig était très chargé. Nos quatre boys et Ano l’interprète y avaient pris place avec nous, et pagayaient sans enthousiasme. Un bateau de ce genre, avec ses plats- bords élevés, se prête moins bien qu’une pirogue au maniement de la pagaie, le seul propulseur dont sachent se servir les noirs de la côte. L’aviron ne saurait d’ailleurs être utilisé dans un chenal souvent resserré, encombré de bancs de sable et de palissades.

Ensuite, nos jeunes gens avaient besoin d’être entraînés. Évidemment ils manquaient de zèle, interrompaient la manœuvre sous un prétexte ou sous un autre, pour changer de place, assujettir leur pagne ou pour émettre une observation sur le temps, la durée probable de l’étape. Un avertissement énergique les réveillait :

— Tamga !... Tamga !... (Pagayez !... Pagayez !...)

Et ils recommençaient à piocher l’onde sans conviction pendant cinq minutes, au bout desquelles les bras mollissaient, les langues se déliaient de plus belle.

Brusquement il y eut un arrêt, prolongé cette fois. Sourds à nos appels, les gars paraissaient se concerter entre eux, fort émus. Que se passait- il donc ? Ano prit la parole au nom de ses camarades et, pour toute explication, désignant Crozat qui tenait la barre, déclara :

— Le docteur... Son pagne noir. Il n’y a pas bon !

— Comment cela ?

Les autres avaient repris en chœur :

— Pas bon pour Tanoé !

— Voulez-vous bien vous taire !

Ils se turent, gênés, la tête basse, et ne bougèrent plus.

— Tamga !

Alors, résignés, ils ramèrent, mais avec un découragement tel, des gestes si las que le canot se déplaçait à raison d’un demi-kilomètre à l’heure. Une inquiétude les paralysait, cela était visible. Le plus sage était de ne pas s’obstiner. Le bon Crozat, en riant, déposa son pardessus, et l’équipe soulagé redoubla d’efforts.

Cependant — et les noirs ne manquèrent pas d’en faire la remarque — le sacrifice venait un peu tard. Déjà nous nous trouvions engagés entre les berges ; le Tanoé avait vu le malencontreux paletot. Ne ferait-il pas payer cher cette offense ? La situation était grave !

[Illustration : IÉBIÉNIÉ

CHEF DES CAPTIFS DU ROI DE KRINJABO]

Tandis qu’on discutait de la sorte, les autres embarcations où se trouvaient les effets de campement, les bagages, la cuisine, avaient pris les devants ; elles disparaissaient bientôt dans les méandres de la rivière. La journée s’acheva sans qu’on les revît.

Le soleil couché, la nuit venue presque aussitôt, très obscure, comme quelqu’un s’étonnait que nous ne fussions pas encore parvenus au débarcadère d’Elléna, désigné pour le campement, les boys protestèrent. L’endroit était depuis longtemps dépassé. N’apercevant personne sur la rive, ils n’avaient point jugé à propos de nous avertir, et poursuivaient leur route dans le fol espoir de rattraper leurs camarades. Ceux-ci, plus nombreux et plus robustes, montés sur des pirogues effilées, étaient déjà loin sans doute. Songer à les atteindre eût été naïf ; l’ombre s’épaississait de plus en plus. Impossible de se diriger au milieu des écueils et des arbres écroulés dans le chenal : à plusieurs reprises nous avions failli échouer. Mais le moyen d’aborder ! Partout les berges escarpées, masquées par une végétation touffue, projetaient au loin, au ras de l’eau, les énormes branches chargées de lianes pendantes. Difficile en plein jour, l’atterrissage était impraticable à pareille heure.

Une chance unique nous restait : retrouver la trouée pratiquée dans la brousse par les indigènes d’Elléna pour abriter leurs pirogues. Nos boys étaient sûrs, disaient-ils, de la reconnaître. On vira donc de bord, et doucement, au fil du courant, nous redescendîmes, fouillant du regard les ténèbres.

Combien de temps dura cette dérive ? Une demi-heure, une heure peut- être. A chaque détour nous croyions entrevoir le havre tant désiré. Une voix s’écriait : — Des barques amarrées, là, dans cette crique ! Mais la prétendue barque était un banc de roches, un tronc renversé. Une brume se levait, très dense. Le mince ruban de ciel étoilé, les hautes falaises de verdure, la coulée d’ombre du fleuve, tout disparut. Il n’y eut plus qu’une blancheur moite, une vapeur de rêve où nous flottions, emportés on ne savait où, sans bruit, à l’aventure.

Pour comble de malechance, le gig fatiguait beaucoup : la membrure gémissait, l’eau filtrait par les joints : nous en avions jusqu’aux chevilles. Les noirs, en asséchant l’embarcation, se démenèrent si bien qu’ils arrachèrent le dalot fermant l’ouverture destinée à faciliter le nettoyage après que le bateau a été halé à terre. Soudain un formidable jet nous inonda. L’esquif à demi rempli s’enfonçait : c’était la submersion imminente à quelques mètres de la rive insaisissable, dans cette rivière peuplée de caïmans. Mais, juste à point, la bonde était retrouvée, par miracle, et remise en place ; puis, tout le monde d’écoper avec les calebasses, les gamelles, les gobelets, les chapeaux. Au même moment, Alfred posté à l’avant, en vigie, jetait un cri :

— Elléna !... Elléna !...

Il disait vrai. L’échancrure dans laquelle le hasard d’un remous venait de nous pousser, marquait l’amorce d’un sentier de forêt aboutissant à Elléna. Le village étant à plusieurs kilomètres, il ne pouvait être question de s’y diriger à tâtons. Nous camperions au bord de l’eau. Le bivouac fut vite installé. Quelques brassées de broussailles étalées sur le sol boueux, et le lit est fait. Cinquante centigrammes de quinine, une tasse de thé, une pipe, voilà le souper.

Et nous avons reposé, malgré tout, d’un bon somme. Au matin, de légères courbatures bientôt dissipées par le soleil nous rappelaient seules les émotions de la soirée et les désagréments d’un mauvais gîte.

Celui qui suivit ne fut guère meilleur. Notre avant-garde, après avoir manqué une première fois le point fixé pour l’étape, ne s’était pas troublée pour si peu. Elle avait passé outre, sans se soucier autrement que nous serions contraints de dormir deux nuits de suite, sans tente et sans literie, sur une couche de feuilles recouverte d’un prélart. Par bonheur, nous avions du thé ; nous eûmes même l’agréable surprise de découvrir au fond du canot deux boîtes de conserves et, chemin faisant, quantité de pigeons verts et de perroquets. Un ordinaire très acceptable, bien que le rôti tant soit peu carbonisé et privé de tout assaisonnement n’eût pu prétendre à l’approbation des gourmets. Heureusement aussi le temps est resté beau. La moindre pluie nous eût mis dans une situation très précaire.

En fin de compte, l’épreuve avait été bénigne et le Tanoé s’était montré bienveillant. Sans doute estimera-t-on que la contravention n’entraînait pas un châtiment plus sévère. Deux nuits à la belle étoile, c’est assez pour un paletot noir.

Pareils incidents ne sont pas rares en ce pays. C’est la menue monnaie du voyage, que l’on procède par terre ou par eau. Pour peu que la marche soit longue, si vous vous placez en tête de la colonne, tenez pour certain que la moitié de vos hommes resteront en route. Les faites-vous passer devant ? vous stimulerez les traînards : en revanche, les plus agiles feront diligence — une fois n’est pas coutume — au point de doubler l’étape, à moins encore qu’ils ne s’égarent. Toujours est-il que, deux soirs sur quatre, vous pouvez compter dormir ailleurs que dans votre couchette. Affaire d’habitude.

Nougoua, 3-10 février.

Nos collègues britanniques sont arrivés le 4 au soir.

Ici devaient commencer les travaux de délimitation et, par suite, les difficultés. Le protocole stipule que, jusqu’à Nougoua, le Tanoé formera la frontière, la rive droite restant à la France. Il ne semble pas douteux que ce village doive nous appartenir, puisqu’il se trouve sur la rive droite. Telle n’est pas cependant l’opinion du commissaire anglais, lequel me paraît commenter et éplucher les textes avec la subtilité d’un abstracteur de quintessence :

— De ce qu’un territoire vous appartient jusqu’à tel point, il ne s’ensuit pas forcément que ce point-là soit vôtre. Il faudrait pour cela que le dispositif fût ainsi libellé : jusques et y compris... Alors il n’y aurait plus doute.

— Mais cela est sous-entendu.

— Permettez-moi de n’en rien croire.

La discussion élevée à cette hauteur, notre devoir est de l’y maintenir. Aussi, adoptant, à l’exemple de notre interlocuteur, une argumentation purement grammaticale, ripostons-nous :

— Vous voudrez bien cependant remarquer qu’aux termes mêmes de la convention, nous devons entreprendre le tracé de la frontière à partir de (starting from) ce village. Partir d’un endroit, cela suppose qu’on y est entré. Donc nous sommes ici chez nous.

L’entretien s’est poursuivi sur ce ton pendant près d’une semaine. Il aurait pu se traîner pendant des mois. La conclusion à en tirer était l’impossibilité de se mettre d’accord.

Il a donc été convenu que la question réservée ferait l’objet d’un nouvel échange de vues entre nos gouvernements respectifs[3]. Il y aura encore de beaux jours pour les commis rédacteurs. Espérons que, cette fois, ils n’économiseront plus leur encre, ne se contenteront pas de sous-entendus et daigneront mettre les points sur les i. Et y compris... Ce que ces trois mots si fâcheusement oubliés nous eussent épargné de retards et de conversations oiseuses !

Ai-je besoin d’ajouter que ces contestations n’ont nullement altéré la bonne harmonie entre les commissions française et anglaise ? Les relations, en dehors des affaires, restent de part et d’autre très cordiales. Toutefois ce premier nuage me fait mal augurer de l’avenir. J’ai grand’peur que la mission n’aboutisse à un échec. J’ajouterai que ce résultat négatif ne serait peut-être pas également déploré par tout le monde. Loin de moi l’idée que le commissaire anglais soit venu ici avec l’arrière-pensée de laisser les choses dans le statu quo. Mais il est clair que ce statu quo favorise trop les intérêts du protectorat du Gold-Coast pour qu’on ait hâte d’y mettre un terme. A cet égard, M. le capitaine Lang, pendant son séjour à Cape-Coast et à Accra, a eu tout loisir d’être édifié sur les sentiments du gouvernement colonial toujours plus passionné que la métropole. Ceci ne veut pas dire qu’il se soit laissé influencer. Du moins a-t-il pu se convaincre qu’un insuccès ne lui serait pas imputé à crime.

La possession d’un hameau de deux cents âmes serait, en soi, de peu d’importance. Mais Nougoua est le point de départ de plusieurs chemins vers l’intérieur ; un sentier le relie directement à Krinjabo. Sa cession créerait une enclave sur notre territoire, attendu que nous possédons encore, sur la même rive, plusieurs autres villages en amont. Rien d’ailleurs, pas plus dans les termes que dans l’esprit de la convention intervenue entre les deux gouvernements, ne justifierait cet abandon. Enfin, c’est le point extrême — ou peu s’en faut — de la navigation sur le Tanoé. A ces divers titres, sa valeur est incontestable. Le commissaire anglais, à l’appui de son dire, n’invoque d’autre argument sinon qu’Adébia, chef du village, est originaire d’Apollonie, territoire anglais, et désireux de demeurer sujet de l’Angleterre. Or, ledit Adébia — que je viens de voir sortir de sa case, coiffé d’un superbe gibus — a commencé, avant de s’installer à Nougoua, par demander l’autorisation du roi de Krinjabo, dont il a été longtemps le fonctionnaire, payant, aux époques fixées par la coutume, le tribut de patates ou de bananes. A la suite de je ne sais quelle brouille avec le chef d’un village voisin, il a brusquement fait volte-face et se réclame aujourd’hui de l’Angleterre. Il allait même, dans son zèle exagéré de néophyte, jusqu’à vouloir s’opposer à notre débarquement. Il avait fait saisir une dizaine des porteurs envoyés par le roi de Krinjabo, qui nous attendaient campés près du village. Ces hommes avaient été garrottés et envoyés par ses soins sur l’autre rive, à Ellubo.

Une attitude énergique, appuyée de quelques paroles bien senties, eut promptement raison de ce tyranneau grotesque. Faute par lui de mettre sur-le-champ nos porteurs en liberté, il serait à son tour amarré dans une pirogue et expédié, sous bonne garde, à Assinie. La menace a produit son effet. Le chef dépêchait sans retard une embarcation à son collègue d’Ellubo, lequel s’empressait de nous rendre nos hommes. Cependant leurs camarades, effrayés, avaient repris le chemin de leurs villages, et des messagers ont dû être lancés à leurs trousses pour les rallier. C’est maintenant chose faite.

Depuis trois jours, tam-tam en tête, des files de noirs débouchent de la forêt, en chantant, leur long fusil à pierre sur l’épaule, appareil guerrier qui n’a, d’ailleurs, rien d’inquiétant ; chacun sait que l’indigène ne se sépare pas volontiers de son arme inoffensive et s’en munit pour aller ramasser des bananes ou du manioc, comme s’il s’agissait d’une expédition périlleuse.

Ces démonstrations enfantines ont inquiété la commission anglaise ou plus exactement son chef. Car le commandant des Haoussas est fait aux us et coutumes des noirs qui sont rarement à craindre, lorsqu’ils vocifèrent. Chez ces natures prime-sautières, un silence anormal, une démarche grave et compassée devraient plutôt donner l’éveil. Mais M. le capitaine Lang, qui vient de servir au Canada, est parfaitement excusable de se méprendre sur les véritables intentions de ces nègres loquaces. Par deux fois il faisait demander à notre camp par un de ses sous-officiers la cause du bruit. Il ne pouvait concevoir que des individus menant si grand train fussent de simples portefaix. N’étaient- ce point plutôt des soldats fournis par le roi de Krinjabo pour mettre à la raison le chef de Nougoua en rébellion ouverte contre son suzerain ?...

O Akassimadou ! Monarque pacifique et bedonnant ! Il faut ne pas t’avoir contemplé au seuil de ta case, sous le parasol rouge, flanqué de la stérile Elua et de tes épouses honoraires, pour te prêter ces desseins héroïques.

Les explications transmises par le sergent n’ont point paru suffisamment rassurantes. Dans le cantonnement de nos Krinjabiens, la joie était à son comble après le repas du soir : autour des feux un concert s’improvisait, des chœurs incohérents, accompagnés de roulements de tam- tam très habilement exécutés sur des boîtes de conserves et de variations sur la flûte, — une de ces flûtes en fer-blanc à quatre sous, dont nous possédions un bel assortiment dans notre pacotille. Nos boys l’avaient reçue à titre d’encouragement, et c’était plaisir pour ces pauvres diables de se griser d’harmonie une heure sur vingt-quatre. Le capitaine anglais est venu lui-même nous exprimer ses doutes sur l’innocuité de cette musique :

— Capitaine Binger, êtes-vous vraiment sûr de ces hommes ?... Entendez- les... Qu’est-ce qu’ils veulent ?

— Mais... rien. Ils chantent.

— Leur chant de guerre probablement. Méfions-nous.

— Pas le moins du monde, capitaine Lang. Ces gens-là ont solidement soupé ; ils sont contents. Voilà tout.

— Mais ils ont l’air de vouloir tout dévorer.

— Ils viennent en effet de dévorer un mouton ; c’est ce qui les met en joie.

— Rien de plus, en vérité ?

— En vérité.

Du reste, afin de couper court à des appréhensions plus ou moins fondées, tous les individus embauchés ont été immédiatement désarmés. Ceux que leur jeune âge ou leur apparence débile — et ils n’étaient que trop nombreux — avaient fait reconnaître impropres au service, devaient retourner chez eux dès le lendemain, le village ne pouvant suffire à nourrir les bouches inutiles.

Le litige soulevé au sujet de la possession de Nougoua pouvant faire naître des conflits entre les populations de la frontière, il a été décidé que les deux missions y laisseraient chacune un détachement : ces troupes auraient à se concerter pour maintenir le bon ordre et la paix. Les Anglais y consentent d’autant plus volontiers que la proximité de leur base d’opérations leur permettra de faire venir en quelques jours une nouvelle compagnie de tirailleurs Haoussas et de ne pas se priver de leur escorte. Il n’en sera pas de même pour nous. Deux mois s’écouleraient, trois peut-être, avant qu’il fût possible de recevoir de Dakar pareil renfort. Nous nous séparerons donc de nos Sénégalais, n’emmenant que six hommes pour faire la police de la colonne. Avec ce personnel insouciant et indiscipliné, leur rôle ne sera pas une sinécure. Les autres demeureront à Nougoua jusqu’à ce qu’une compagnie, mandée par le plus prochain courrier, ait pu les relever. Après quoi, ils rallieront notre convoi, si toutefois il en est temps encore. Je crains fort qu’ils ne poussent pas plus loin, ce dont ils se consoleront d’ailleurs aisément. Le plus à plaindre est leur officier, M. le lieutenant Gay, que nous laisserons bien à regret dans cette peu enviable garnison.

A cela près, la perspective de cheminer sans accompagnement de force armée n’a rien qui nous émeuve. A quoi nous serviraient, en cas d’hostilités sérieuses, une quinzaine de fusils ? Il ne s’agit pas de faire la guerre. Nous ne nous présentons pas en conquérants, mais en amis ; c’est d’une politique moins fin de siècle, mais tout aussi efficace. S’il est admis que la force crée le droit, plus indiscutable encore est le vieil adage suivant lequel les petits cadeaux entretiennent l’amitié. Et, à défaut de cartouches et d’escopettes, nous avons de petits cadeaux !

Ces préliminaires réglés, restait à répartir la besogne ultérieure entre les commissaires. D’ici quelque temps, Anglais et Français ne marcheront pas de conserve. Nos collègues comptent avancer vers le nord sans quitter le protectorat britannique, par le pays Achanti, tandis que de notre côté nous procéderons à travers les possessions françaises du Sanwi et de l’Indénié. Les missions se réuniraient à une cinquantaine de lieues d’ici, au village d’Attiébendékrou, rapprocheraient leurs observations et établiraient d’un commun accord sur la carte le tracé définitif de la frontière. Alors seulement elles continueront leur route côte à côte vers Bondoukou et le 9° de latitude. Le capitaine Lang a même cru devoir, à cette occasion, faire remarquer que cette dernière partie de l’expédition serait accomplie exclusivement en terre française ; il demandait qu’on l’autorisât à conserver jusqu’au bout son escorte de Haoussas. L’autorisation était accordée d’avance. Mais la démarche, des plus courtoises, est tout à l’honneur du chef de la commission anglaise, en qui nous nous plaisons à voir un adversaire résolu doublé d’un parfait gentleman.

L’itinéraire que nous avons à parcourir étant de beaucoup le plus long, nous partirons les premiers.

La majeure partie de notre colonne, sous le commandement de M. le lieutenant Braulot et du docteur Crozat, se mettra en marche demain matin pour Edoubi et la rivière Songan. Le capitaine et moi passerons par Alancabo, en relevant les villages de la frontière appartenant au pays de Sanwi. Nous espérons nous rencontrer avec nos compagnons dans une quinzaine. En répartissant de la sorte le convoi, nous aurons chance de pouvoir alimenter nos hommes. Cette partie du pays est si peu peuplée, les cultures y sont si clairsemées, qu’une troupe de près de cent cinquante hommes aurait grand’peine à se procurer, en manioc, riz ou bananes, la quantité de vivres nécessaire.

9 février.

Une pirogue nous a apporté, hier matin, le courrier de France parti de Marseille le 15 janvier et, en même temps, un télégramme annonçant à notre compagnon de voyage, M. le docteur Crozat, sa promotion de chevalier de la Légion d’honneur. Chacun se rappelle la remarquable exploration récemment accomplie par le docteur Crozat dans le Soudan, au pays de Tiéba et dans le Mossi ; la juste récompense de ces importants travaux, reçue au cours d’un nouveau voyage, au cœur de la forêt africaine, a été chaleureusement fêtée. Le capitaine Binger a donné l’accolade au nouveau chevalier et attaché à sa vareuse de toile bise le ruban si bien gagné.

Les réjouissances ont été interrompues par une terrible attaque de la part d’ennemis à qui nous aurons malheureusement souvent affaire dans la forêt, les magnans, race de fourmis minuscule, mais agressive, dont les morsures sont cuisantes. Ce fut un siège en règle.

Nous avions dressé la tente en avant du village, près de la rivière, dans un bouquet de cocotiers et de bambous. L’ennemi, massé en contre- bas sur la berge, débouchait en bataillons serrés. Déjà les premières files n’étaient plus qu’à un mètre des caisses de provisions et des cantines. Il fallait agir promptement, sous peine d’être débordés, harcelés, dévorés, exposés à traîner avec nous pendant des jours et des semaines les implacables rongeurs accrochés à nos hardes. Mais, l’attaque aussitôt signalée, les mesures de défense avaient été prises, le feu ouvert sur tous les points. Chacun se précipitait avec des tisons, des torches, des pelletées de braise, à la rencontre de l’envahisseur. Un instant, il fit bonne contenance, amenant des renforts, hâtant l’assaut. Des réserves fraîches accouraient pour remplacer les premiers rangs décimés, escaladaient les monceaux grillés de morts et de mourants, plongeaient hardiment dans les flammes. Puis, devant l’inanité de l’effort et les pertes éprouvées, les chefs ordonnèrent la retraite. Il semblait que la discipline fût grande, que le plan eût été combiné, à voir avec quelle promptitude et quel bel ensemble la manœuvre s’exécuta d’un bout à l’autre de l’armée. Une retraite, non une déroute. L’ennemi qui se repliait méditait une nouvelle surprise, un mouvement tournant. Moins d’une heure après, il opérait une démonstration à l’extrémité opposée du camp. Mais on était sur le qui-vive ; un cordon de feux nous protégeait. Les assaillants hésitèrent à engager l’action : une escarmouche d’avant-poste, et ce fut tout. La position était imprenable. Les bataillons découragés firent demi-tour et disparurent dans les hautes herbes. Nous couchions sur le champ de bataille.

Nos compagnons se sont mis en marche ce matin. Demain, nous plierons bagages et nous dirigerons sur N’Gakin, Alancabo et Assuakourou.

Désormais, nous ne devons plus compter que sur nos jambes pour nous porter jusqu’aux plateaux du Soudan méridional, vers cet intérieur hier encore mystérieux, demain peut-être l’un des plus importants marchés de l’Ouest africain. Trente ou quarante étapes nous en séparent, cent lieues de forêt !

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