01 · GABRIEL
Un rêve que j’ai fait… il y a quelque temps.
ASTOLPHE.
Ah ! ah ! tu rêves aux anges, toi ? Eh bien ! ne t’éveille pas, car tu ne trouveras dans la vie réelle que des femmes ! Mon pauvre Gabriel, continue, si tu peux, à ne point aimer. Quelle femme serait digne de toi ? Il me semble que le jour où tu aimeras, je serai triste, je serai jaloux.
GABRIEL.
Et mais, ne devrais-je pas être jaloux des femmes après lesquelles tu cours ?
ASTOLPHE.
Oh ! pour cela, tu aurais grand tort ! il n’y a pas de quoi ! On frappe en bas !… Vite à ton rôle. (Il écoute les voix qui se font entendre sur l’escalier.) — Vive Dieu ! c’est Antonio avec la Faustina. Ils viennent nous chercher. Mets vite ton masque !… ton manteau !… un manteau de satin rose doublé de cygne ? c’est charmant !… Allons, cher Gabriel ! à présent que je ne vois plus ton visage ni tes bras, je me rappelle que tu es mon camarade… Viens !… égaie-toi un peu, allons ! vive la joie !
(Ils sortent.)
Chez Ludovic. — Un boudoir à demi éclairé, donnant sur une galerie très riche, et au fond un salon étincelant.
GABRIEL, déguisé en femme, est assis sur un sofa. ASTOLPHE entre, donnant le bras à la FAUSTINA.
FAUSTINA, d’un ton aigre.
Un boudoir ? Oh ! qu’il est joli ! mais nous sommes trop d’une ici.
GABRIEL, froidement.
Madame a raison, et je lui cède la place. (Il se lève.)
FAUSTINA.
Il paraît que vous n’êtes pas jalouse ?
ASTOLPHE.
Elle aurait grand tort ! Je le lui ai dit, elle peut être bien tranquille.
GABRIEL.
Je ne suis ni très jalouse, ni très tranquille ; mais je baisse pavillon devant madame.
FAUSTINA.
Je vous prie de rester, madame…
ASTOLPHE.
Je te prie de l’appeler mademoiselle, et non pas madame.
FAUSTINA, riant aux éclats.
Ah bien ! oui, mademoiselle ! Tu serais un grand sot, mon pauvre Astolphe !…
ASTOLPHE.
Ris tant que tu voudras ; si je pouvais t’appeler mademoiselle, je t’aimerais peut-être encore.
FAUSTINA.
Et j’en serais bien fâchée, car ce serait un amour à périr d’ennui. (À Gabriel.) Est-ce que cela vous amuse, l’amour platonique ? (À part.) Vraiment, elle rougit comme si elle était tout-à-fait innocente. Où diable Astolphe l’a-t-il pêchée ?
ASTOLPHE.
Fausta, tu crois à ma parole d’honneur ?
FAUSTINA.
Mais, oui.
ASTOLPHE.
Eh bien ! je te jure sur mon honneur (non pas sur le tien) qu’elle n’est pas ma maîtresse, et que je la respecte comme ma sœur.
FAUSTINA.
Tu comptes donc en faire ta femme ? En ce cas, tu es un grand sot de l’amener ici, car elle y apprendra beaucoup de choses qu’elle est censée ne pas savoir.
ASTOLPHE.
Au contraire, elle y prendra l’horreur du vice, en vous voyant, toi et tes semblables.
FAUSTINA.
C’est sans doute pour lui inspirer cette horreur bien profondément que tu m’amenais ici avec des intentions fort peu vertueuses ? Madame… ou mademoiselle… vous pouvez m’en croire, il ne comptait pas vous trouver sur ce sofa. Je n’ai pas de parole d’honneur, moi, mais monsieur votre fiancé en a une ; faites-la lui donner !… qu’il ose dire pourquoi il m’amène ici ! Or, vous pouvez rester ; c’est une leçon de vertu qu’Astolphe veut vous donner.
GABRIEL, à Astolphe.
Je ne saurais souffrir plus long-temps l’impudence de pareils discours ; je me retire.
ASTOLPHE, bas.
Comme tu joues bien la comédie ! On dirait que tu es une jeune lady bien prude.
GABRIEL, bas à Astolphe.
Je t’assure que je ne joue pas la comédie. Tout ceci me répugne, laisse-moi m’en aller. Reste ; ne te dérange pas de tes plaisirs pour moi.
ASTOLPHE.
Non, par tous les diables ! Je veux châtier l’impertinence de cette pécore ! (Haut.) Fausta, va-t-en, laisse-nous. J’avais envie de me venger d’Antonio ; mais j’ai vu ma fiancée, je ne songe plus qu’à elle. Grand merci pour l’intention ; bonsoir.
FAUSTINA, avec fureur.
Tu mériterais que je foulasse aux pieds la couronne de fleurs de cette prétendue fiancée, déjà veuve sans doute de plus de maris que tu n’as trahi de femmes. (Elle s’approche de Gabriel d’un air menaçant.)
ASTOLPHE, la repoussant.
Fausta ! si tu avais le malheur de toucher à un de ses cheveux, je t’attacherais les mains derrière le dos, j’appellerais mon valet de chambre, et je te ferais raser la tête.
(Fausta tombe sur le canapé, en proie à des convulsions. Gabriel s’approche d’elle.)
GABRIEL.
Astolphe, c’est mal de traiter ainsi une femme. Vois comme elle souffre !
ASTOLPHE.
C’est de colère, et non de douleur. Sois tranquille, elle est habituée à cette maladie.
GABRIEL.
Astolphe, cette colère est la pire de toutes les souffrances. Tu l’as provoquée, tu n’as plus le droit de la réprimer avec dureté. Dis-lui un mot de consolation. Tu l’avais amenée ici pour le plaisir, et non pour l’outrage. (La Faustina feint de s’évanouir.) Madame, remettez-vous ; tout ceci est une plaisanterie. Je ne suis point une femme ; je suis le cousin d’Astolphe.
ASTOLPHE.
Mon bon Gabriel, tu es vraiment fou !
FAUSTINA, reprenant lestement ses esprits.
Vraiment ! vous êtes le prince de Bramante ? ce n’est pas possible !… Mais si fait, je vous reconnais. Je vous ai vu passer à cheval l’autre jour, et vous montez à cheval mieux qu’Astolphe, mieux qu’Antonio lui-même, qui pourtant m’avait plu rien que pour cela.
ASTOLPHE.
Eh bien ! voici une déclaration. J’espère que tu comprends, Gabriel, et que tu sauras profiter de tes avantages. Ah ! ça, Faustina, tu es une bonne fille, ne va pas trahir le secret de notre mascarade. Tu en as été dupe. Tâche de n’être pas la seule, ce serait honteux pour toi.
FAUSTINA.
Je m’en garderai bien ! Je veux qu’Antonio soit mystifié, et le plus cruellement possible, car il est déjà éperdument amoureux de monsieur. (À Gabriel.) Bon ! je l’aperçois qui vous lorgne du fond du salon. Je vais vous embrasser pour le confirmer dans son erreur.
GABRIEL, reculant devant l’embrassade.
Grand merci ! je ne vais pas sur les brisées de mon cousin.
FAUSTINA.
Oh ! qu’il est vertueux ! Est-ce qu’il est dévot ! Eh bien ! ceci me plaît à la folie. Mon Dieu qu’il est joli ! Astolphe, tu es encore amoureux de moi, car tu ne me l’avais pas présenté ; tu savais bien qu’on ne peut le voir impunément. Est-ce que ces beaux cheveux sont à vous ? et quelles mains ! c’est un amour !
ASTOLPHE, à Faustina.
Bon ! tâche de le débaucher. Il est trop sage, vois-tu ! (À Gabriel.) Eh bien ! voyons ! Elle est belle, et tu es assez beau pour ne pas craindre qu’on t’aime pour ton argent. Je vous laisse ensemble.
GABRIEL, s’attachant à Astolphe.
Non, Astolphe, ce serait inutilement, je ne sais pas ce que c’est que d’offenser une femme, et je ne pourrais pas la mépriser assez pour l’accepter ainsi.
FAUSTINA.
Ne le tourmente pas, Astolphe, je saurai bien l’apprivoiser quand je voudrai. Maintenant, songeons à mystifier Antonio. Le voilà, brûlant d’amour et palpitant d’espérance, qui erre autour de cette porte. Qu’il a l’air lourd et suffisant ! Allons un peu vers lui.
GABRIEL, à Astolphe.
Laisse-moi me retirer. Cette plaisanterie me fatigue. Cette robe me gêne, et ton Antonio me déplaît !
FAUSTINA.
Raison de plus pour te moquer de lui, mon beau chérubin ! Oh ! Astolphe, si tu avais vu comme Antonio poursuivait ton cousin pendant que tu dansais la tarentelle. Il voulait absolument l’embrasser, et cet ange se défendait avec une pudeur si bien jouée !
ASTOLPHE.
Allons, tu peux bien te laisser embrasser un peu pour rire, qu’est-ce que cela te fait ? Ah ! Gabriel, je t’en prie, ne nous quitte pas encore. Si tu t’en vas, je m’en vais aussi ; et ce serait dommage, j’ai si bonne envie de me divertir !
GABRIEL.
Alors je reste.
FAUSTINA.
L’aimable enfant !
Toujours chez Ludovic. — Un jardin. Illumination dans le fond.
ASTOLPHE, très agité, GABRIEL, courant après lui.
GABRIEL, toujours en femme, avec une grande mantille de dentelle blanche.
Astolphe, où vas-tu ? qu’as-tu ? pourquoi sembles-tu me fuir ?
ASTOLPHE.
Mais rien, mon enfant, je veux respirer un peu d’air pur, voilà tout. Tout ce bruit, tout ce vin, tous ces parfums échauffés me portent à la tête, et commencent à me causer du dégoût. Si tu veux te retirer, je ne te retiens plus. Je te rejoindrai bientôt.
GABRIEL.
Pourquoi ne pas rentrer tout de suite avec moi ?
ASTOLPHE.
J’ai besoin d’être seul ici un instant.
GABRIEL.
Je comprends. Encore quelque femme ?
ASTOLPHE.
Eh bien ! non ; une querelle, puisque tu veux le savoir. Si tu n’étais pas déguisé, tu pourrais me servir de témoin ; mais j’ai appelé Menrique.
GABRIEL.
Et tu crois que je te quitterai ? Mais avec qui t’es-tu donc pris de querelle ?
ASTOLPHE.
Tu le sais bien : avec Antonio.
GABRIEL.
Alors c’est une plaisanterie, et il faut que je reste pour lui apprendre que je suis ton cousin et non pas une femme.
ASTOLPHE.
Il n’en sera que plus furieux d’avoir été mystifié devant tout le monde, et je n’attendrai pas qu’il me provoque, car c’est à lui de me rendre raison.
GABRIEL.
Et de quoi, mon Dieu ?
ASTOLPHE.
Il t’a offensé, il m’a offensé aussi. Il t’a embrassé de force devant moi, quand je jouais le rôle de jaloux, et que je lui ordonnais de te laisser tranquille.
GABRIEL.
Mais puisque tout cela est une comédie inventée par toi, tu n’as pas le droit de prendre les choses au sérieux.
ASTOLPHE.
Si fait, je prends celle-ci au sérieux.
GABRIEL.
S’il a été impertinent, c’est avec moi, et c’est à moi de lui demander raison.
ASTOLPHE, très ému, lui prenant le bras.
Toi ! jamais tu ne te battras tant que je vivrai ! Mon Dieu ! si je voyais un homme tirer l’épée contre toi, je deviendrais assassin, je le frapperais par derrière. Ah ! Gabriel, tu ne sais pas comme je t’aime ! Je ne le sais pas moi-même.
GABRIEL, troublé.
Tu es très exalté aujourd’hui, mon bon frère.
ASTOLPHE.
C’est possible. J’ai été pourtant très sobre au souper. Tu l’as remarqué ? Eh bien ! je me sens plus ivre que si j’avais bu pendant trois nuits.
GABRIEL.
Cela est étrange ! Quand tu as provoqué Antonio, tu étais hors de toi, et j’admirais, moi aussi, comme tu joues bien la comédie.
ASTOLPHE.
Je ne la jouais pas, j’étais furieux ! je le suis encore. Quand j’y pense, la sueur me coule du front.
GABRIEL.
Il ne t’a pourtant rien dit d’offensant. Il riait ; tout le monde riait.
ASTOLPHE.
Excepté toi. Tu paraissais souffrir le martyre.
GABRIEL.
C’était dans mon rôle.
ASTOLPHE.
Tu l’as si bien joué, que j’ai pris le mien au sérieux, je te le répète. Tiens, Gabriel, je suis un peu fou cette nuit. Je suis sous l’empire d’une étrange illusion. Je me persuade que tu es une femme, et, quoique je sache le contraire, cette chimère s’est emparée de mon imagination comme ferait la réalité, plus peut-être ; car, sous ce costume, j’éprouve pour toi une passion enthousiaste, craintive, jalouse, chaste, comme je n’en éprouverai certainement jamais. Cette fantaisie m’a enivré toute la soirée. Pendant le souper, tous les regards étaient sur toi. Tous les hommes partageaient mon illusion, tous voulaient toucher le verre où tu avais posé tes lèvres, ramasser les feuilles de roses échappées à la guirlande qui ceint ton front. C’était un délire ! Et moi j’étais ivre d’orgueil, comme si en effet tu eusses été ma fiancée ! On dit que Benvenuto, à un souper chez Michel-Ange, conduisit son élève Ascanio, ainsi déguisé, parmi les plus belles filles de Florence, et qu’il eut toute la soirée le prix de la beauté. Il était moins beau que toi, Gabriel, j’en suis certain… Je te regardais à l’éclat des bougies, avec ta robe blanche et tes beaux bras languissans dont tu semblais honteux, et ton sourire mélancolique dont la candeur contrastait avec l’impudence mal replâtrée de toutes ces bacchantes !… J’étais ébloui ! Ô puissance de la beauté et de l’innocence ! cette orgie était devenue paisible et presque chaste ! Les femmes voulaient imiter ta réserve, les hommes étaient subjugués par un secret instinct de respect, on ne chantait plus les stances d’Arétin, aucune parole obscène n’osait plus frapper ton oreille… J’avais oublié complètement que tu n’es pas une femme… J’étais trompé tout autant que les autres. Et alors ce fat d’Antonio est venu avec son œil aviné, et ses lèvres toutes souillées encore des baisers de Faustina, te demander un baiser que, moi, je n’aurais pas osé prendre… Alors mille furies se sont allumées dans mon sein ; je l’aurais tué certainement, si on ne m’eût tenu de force, et je l’ai provoqué.… Et à présent que je suis dégrisé, tout en m’étonnant de ma folie, je sens qu’elle serait prête à renaître, si je le voyais encore auprès de toi.
GABRIEL.
Tout cela est l’effet de l’excitation du souper. La morale fait bien de réprouver ces sortes de divertissemens. Tu vois qu’ils peuvent allumer en nous des feux impurs, et dont la seule idée nous eût fait frémir de sang-froid. Ce jeu a duré trop long-temps, Astolphe ; je vais me retirer, et dépouiller ce dangereux travestissement pour ne jamais le reprendre.
ASTOLPHE.
Tu as raison, mon Gabriel. Va, je te rejoindrai bientôt.
GABRIEL.
Je ne m’en irai pourtant pas sans que tu me promettes de renoncer à cette folle querelle, et de faire la paix avec Antonio. J’ai chargé la Faustina de le détromper. Tu vois qu’il ne vient pas au rendez-vous, et qu’il se tient pour satisfait.
ASTOLPHE.
Eh bien ! j’en suis fâché ; j’éprouvais le besoin de me battre avec lui ! Il m’a enlevé la Faustina, je n’en ai pas regret ; mais il l’a fait pour m’humilier, et tout prétexte m’eût été bon pour le châtier.
GABRIEL.
Celui-là serait ridicule. Et qui sait ? de méchans esprits pourraient y trouver matière à d’odieuses interprétations.
ASTOLPHE.
C’est vrai ! Périsse mon ressentiment, périsse mon honneur et ma bravoure, plutôt que cette fleur d’innocence qui revêt ton nom… Je te promets de tourner l’affaire en plaisanterie.
GABRIEL.
Tu m’en donnes ta parole ?
ASTOLPHE.
Je te le jure ! (Ils se serrent la main.)
GABRIEL.
Les voici qui viennent en riant aux éclats. Je m’esquive. (À part.) Il est bien temps, mon Dieu ! Je suis plus troublé, plus éperdu que lui.
(Il s’enveloppe dans sa mantille, Astolphe l’aide à s’arranger.)
ASTOLPHE, le serrant dans ses bras.
Ah ! c’est pourtant dommage que tu sois un garçon ! Allons, va-t-en. Tu trouveras ta voiture au bas du perron, par ici !…
ANTONIO, FAUSTINA, MENRIQUE, GROUPES DE JEUNES GENS ET DE COURTISANES.
ANTONIO.
Ah ! la bonne histoire. J’ai été dupé au-delà de la permission ; mais ce qui me console, c’est que je ne suis pas le seul.
MENRIQUE.
Ah ! je crois bien, j’ai soupiré tout le temps du souper, et en ôtant sa robe ce soir, il trouvera un billet doux de moi dans sa poche.
FAUSTINA.
Le bel espiègle rira bien de vous tous.
ANTONIO.
Et de vous toutes !
FAUSTINA.
Excepté de moi. Je l’ai reconnu tout de suite.
ASTOLPHE, à Antonio.
Tu ne m’en veux pas trop ?
ANTONIO, lui serrant la main.
Allons donc ! je te dois mille louanges. Tu as joué ton rôle comme un comédien de profession. Otello ne fut jamais mieux rendu.
MENRIQUE.
Mais où est donc passé ce beau garçon ? À présent, nous pourrons bien l’embrasser sans façon sur les deux joues ?
ASTOLPHE.
Il a été se déshabiller, et je ne crois pas qu’il revienne ; mais demain, je vous invite tous à déjeuner chez moi avec lui.
LA FAUSTINA.
Nous en sommes ?
ASTOLPHE.
Non, au diable les femmes !
MARC, GABRIEL, ASTOLPHE.
MARC.
Ah ! mille pardons !… Madame demande le seigneur Astolphe. Il n’est pas rentré… C’est ici la chambre du seigneur Gabriel.
GABRIEL, jetant son voile et son manteau sur une chaise.
Tu ne me reconnais donc pas, vieux Marc ?
MARC, se frottant les yeux.
Bon Dieu, que vois-je ?… En femme, monseigneur, en femme !…
GABRIEL.
Sois tranquille, mon vieux, ce n’est pas pour long-temps.
(Il arrache sa couronne et dérange avec empressement la symétrie de sa chevelure.)
MARC.
En femme ! J’en suis tout consterné ! Que dirait son altesse ?…
GABRIEL.
Ah ! pour le coup, son altesse trouverait que je ne me conduis pas en homme. Allons, va te coucher, Marc. Tu me retrouveras demain plus garçon que jamais, je t’en réponds ! Bonsoir, mon brave.
(Marc sort.)
GABRIEL, seul.
Ôtons vite la robe de Déjanire, elle me brûle la poitrine, elle m’enivre, elle m’oppresse ! Oh ! quel trouble, quel égarement, mon Dieu !… Mais comment m’y prendrai-je ?… Tous ces lacets, toutes ces épingles… (Il déchire son fichu de dentelle et l’arrache par lambeaux.) Astolphe, Astolphe, ton trouble va cesser avec ton illusion. Quand j’aurai quitté ce déguisement pour reprendre l’autre, tu seras désenchanté. Mais moi, retrouverai-je sous mon pourpoint le calme de mon sang et l’innocence de mes pensées ?… Sa dernière étreinte me dévorait !… Ah ! je ne puis défaire ce corsage ! Hâtons-nous !… (Il prend son poignard sur la table et coupe les lacets.) Maintenant, où ce vieux Marc a-t-il caché mon pourpoint ? Mon Dieu ! j’entends monter l’escalier, je crois ! (Il court fermer la porte au verrou.) Il a emporté mon manteau et le voile !… Vieux dormeur ! Il ne savait ce qu’il faisait… Et les clés de mes coffres sont restées dans sa poche, je gage… Rien ! pas un vêtement, et Astolphe qui va vouloir causer avec moi en rentrant… Si je ne lui ouvre pas, j’éveillerai ses soupçons ! Maudite folie !… Ah ! avant qu’il entre ici, je trouverai un manteau dans sa chambre…
(Il prend un flambeau, ouvre une petite porte de côté et entre dans la chambre voisine. Un instant de silence, puis un cri.)
ASTOLPHE, dans la chambre voisine.
Gabriel, tu es une femme ! Ô mon Dieu !
(On entend tomber le flambeau. La lumière disparaît. Gabriel rentre éperdu. Astolphe le suit dans les ténèbres et s’arrête au seuil de la porte.)
ASTOLPHE.
Ne crains rien, ne crains rien ! Maintenant je ne franchirai plus cette porte sans ta permission. (Tombant à genoux.) Ô mon Dieu, je vous remercie !