‹ GalipettesChapitre 3 sur 8 · L'AMATEUR

L'AMATEUR

L'amateur est ordinairement un gommeux qui n'a pas besoin de ça, mais que le théâtre amuse ou plutôt que les artistes amusent, et qui, pour rester davantage avec eux, s'est fait engager pour jouer des utilités habillées.

Est-il heureux de faire partie de cette tournée!

Ah! rien ne lui manque, il a pris ses précautions, celui-là!

Voyez ses poches, elles sont bourrées de guides, elles regorgent d'indicateurs, il en a! il en a!! de toutes les formes, de toutes les nuances, le Chaix, le Conty, le Noriac....

Un énorme sac de nuit est à ses côtés--vrai cabinet de toilette ambulant (jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative.

Quelqu'un s'est-il blessé, vite, demandez à l'amateur du taffetas rose: il va vous en découper un morceau avec ses adorables ciseaux lilliputiens.

L'amateur a trois malles.

Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon goût de mettre plus de huit jours de suite le même vêtement. Aussi l'amateur a-t-il emporté quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis.

Quant à ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre.

Le soir, s'il y a une annonce à faire, c'est toujours lui qui est chargé de cette corvée: il a un si bel habit et il le porte si bien!

--C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor.

L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays.

Et pour éviter le temps perdu, voici comment il procède:

Ses innombrables guides lui ayant appris les heures où les musées sont visibles, les jardins publics ouverts, dès qu'il descend du train, il se jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu:

--Ce qu'il y a de curieux à voir!

C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathédrales, la plus intéressante de France au point de vue archéologique.

Bref, son système est le meilleur pour voir tout, et très vite.

On le blague bien un peu quand il revient de «ses excursions», on lui monte des scies, en lui demandant régulièrement s'il a visité l'aquarium; mais ça lui est égal: «Il a tout vu» et c'est ce qu'il veut, lui, qui voyage pour s'amuser.

Quelquefois même, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte à cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, à la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa monture, grommelle entre ses dents:

--Poseur, va!

Ces soirs-là, à la façon dont l'amateur joue son rôle, les jambes un peu écartées, on s'aperçoit visiblement des bienfaits de l'équitation.

L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec lui, pendant la journée (il faut dire que ce n'est pas toujours un avant..., mais il ne s'agit pas de ça).

Ces dames le savent si obligeant, si attentionné! L'une lui donne son sac à porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confié son ticket, celle-là l'envoie porter une dépêche ... à son ami de Paris. Cette dernière commission lui fait bien faire un peu la tête, mais il y va tout de même. Il a un si bon caractère!

Comme compensation à toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut dormir en wagon, d'appuyer sa tête sur l'épaule de sa voisine.

Comment refuser ce petit service à un monsieur qui vous promène toute la journée en voiture? Et puis, ça ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas.

L'amateur est l'antithèse de Cinguy. Autant celui-ci est coup de vent, autant celui-là est tortue.

Ainsi, il n'a qu'une scène, au deuxième acte: il joue un invité à la soirée; il a fini à neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent à la fin du spectacle, il n'est pas encore prêt et tous les compartiments de sa malle gisent à terre, encombrant le couloir.

Aussi, il faut entendre sacrer Floridor!

Comme, après le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un «ambigu» à ses compagnons enjuponnés, quand, le lendemain, le départ a lieu de bonne heure, il ne peut pas se dégrouiller. Il a beau se faire mettre au réveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne montait pas deux fois lui-même à sa chambre, après avoir envoyé tous les garçons de l'hôtel le réveiller, Lambinos raterait le train.

Et quand on lui fait une observation au sujet de son éternelle inexactitude et des «frousses» qu'elle donne à l'administration, l'amateur répond lentement.

--Je n'ai jamais rien raté!

--Heureux homme! soupire mélancoliquement Dazincourt.

L'amateur a une manie qui lui coûte cher: il achète toujours la spécialité du pays.

C'est ainsi qu'il a remporté du nougat de Montélimar, des biscuits de Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient tout prêts pour les gourmets ... naïfs. Il a acheté un pâté à Chartres, des sardines à Nantes, seulement il les a prises à l'huile, du sucre de pomme à Rouen, des prunes à Agen, des escargots à Troyes; il n'y a qu'à Orléans où il a vainement cherché des ... mais il ne s'agit pas de ça.

Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi l'impresario a-t-il juré ses grands dieux qu'il n'emmènerait jamais plus avec lui, en tournée, des amateurs: ça coûte trop cher d'excédent!

LE PÊCHEUR

Le comédien-pêcheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer.

Encore un calme, celui-là, et tout le premier à rire du pêcheur à la ligne si humoristiquement dessiné par Richepin.

Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait très convenablement sa petite affaire, est très correct dans les rôles qu'on lui confie et ne dépare jamais une distribution.

Ne compte à son actif ni succès ni veste. On ne dit jamais de lui: «Oh! qu'il est bon!» mais on ne dit pas non plus: «Oh! qu'il est mauvais!» Bref, c'est ce qu'on appelle dans le bâtiment: un Complète un excellent ensemble.

Quand il n'est pas d'une pièce en répétitions, il va chatouiller le goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal Saint-Martin ... à deux pas du théâtre, au cas où un accident surgirait, mais par goût il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas.

La tournée a justement lieu pendant l'ouverture de la pêche, aussi ne voulant rien changer à ses habitudes, le comédien-pêcheur a-t-il emporté avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il en riant, celles qu'il a dû se fourrer dans la tête.

C'est bien un peu gênant pour les voisins, ces satanés scions qui tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pécheur est si bon enfant et si tranquille!

Le prototype de cette espèce est sans contredit le grime Samortil.

Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrassé de dire lui-même si c'est la pêche ou le théâtre qu'il préfère. Entre nous, j'ai tout lieu de supposer que ce n'est pas le théâtre.

Il faut le voir, dès qu'on arrive dans une ville, demander à la première personne qu'il rencontre:

--Y a-t-il de l'eau, ici?

Et si la réponse est affirmative, se précipiter à l'endroit indiqué.

Mais c'est comme une fatalité, chaque fois qu'on va dans un pays où serpente une rivière quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit jouer dans une ville plate et sèche comme la poitrine de mademoiselle X ... on arrive dès le matin.

Lors de sa dernière tournée, on lui en a fait une bien bonne!

Ses camarades l'avaient conduit à environ cent mètres d'un pont, le plus bel ornement de la ville de C, et lui désignant l'eau qu'il ne pouvait voir à cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'écria:

--C'est très bizarre, vous voyez bien cette rivière, tout le monde s'accorde à la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la moindre friture.

--Des blagueurs! fit Samortil, piqué au vif. Je vous fais le pari, moi, de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse.

Pari tenu.

Dans la journée, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains vagues de la bonne terre à peloter; le soir, à table, il met dans sa poche tous les morceaux de gruyère qu'il aperçoit, excellent appât pour le chevesne et le barbillon.

Rentré à l'hôtel à minuit, il se fait réveiller à deux heures (quelle conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au milieu de l'obscurité la plus profonde, mais quel n'est pas son abrutissement lorsqu'à quatre heures, à la clarté de l'aube naissante, il s'aperçoit qu'il pêchait depuis deux heures dans une rivière sèche!

· · ·

Du reste, il est inouï: n'a-t-il pas profité un jour du moment où son train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portière du wagon!

A part ça, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant, celui de faire porter à tout le monde sa bonne terre à peloter dans un sac ad hoc (il est tellement encombré par ses engins, qu'il faut bien l'aider).

L'acteur atteint de péchomanie conserve même au théâtre ses douces habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de ses camarades se trompe, il le repêche.

LE PAPERASSIER

Le paperassier, c'est Groval.

Il adore Paris; aussi veut-il absolument être au courant de tout ce qui se passe dans la capitale pendant son absence, et dévore-t-il les feuilles publiques afin de ne pas cesser «d'être dans le train» comme s'il n'y était pas assez!

Dès qu'on arrive dans une ville, Groval demande immédiatement à l'employé qui lui prend son ticket:

--A quelle heure arrivent les journaux de Paris?

Pendant que ses camarades font un tour, jouent aux cartes ou au billard, lui, court de par la ville, cherchant les bureaux de rédaction des journaux locaux, et dépose sa carte de visite dans le casier des critiques dramatiques.

--C'est une politesse à laquelle ils sont sensibles, dit-il à ceux qui le raillent.

Quelquefois, sur sa carte il fait précéder son nom de ces deux mots: Remerciments anticipés; c'est quand le journal doit paraître le surlendemain, lui parti.

Dans ce cas-là, il donne quelques sous au concierge du théâtre pour le lui envoyer au théâtre de X... faire suivre.

Ces courses faites, il va au théâtre prendre les journaux à son adresse et s'installe dans un café. Là, il commence par dévorer les comptes rendus de l'Avenir orléanais, du Moniteur d'Avignon ou de la Gazette de Mont-de-Marsan, en ayant soin de découper ce qui le concerne.

Puis comme il a promis à sa mère ou à sa ... cousine de la rue de Morée de lui écrire tous les jours les incidents du voyage, les anecdotes curieuses qu'on lui apprend, les moeurs des habitants de province, les réponses bizarres qu'on lui a faites, et Dieu sait si elles abondent! il se met en devoir de rédiger pour ELLE un journal quotidien. Et il en barbouille, de ce papier, il en barbouille!

Mais comment diable se tire-t-il d'affaire? Il ne peut relater ce qu'on raconte devant lui, car il lit sans cesse; il ne peut non plus décrire les monuments curieux à voir, puisque, pendant que ses camarades les visitent, il écrit pour ne pas manquer le courrier.

Alors que peut-il bien écrire? Ce qu'il a lu probablement.

Voulez-vous des timbres-poste? Demandez-en à Groval, il en a sûrement à vous céder. Désirez-vous savoir si votre lettre exige une taxe supplémentaire, donnez-la lui, il la soupèsera en homme habitué et vous dira sans se tromper si c'est un ou plusieurs timbres de quinze centimes qu'il faut ajouter.

Il a l'habitude, lui, qui n'arrête pas de lire ou d'écrire ... même pendant les entr'actes.

--Oh! les paperassiers! Les paperassiers!

LE SECOND RÉGISSEUR

Le second régisseur!

Ah! en voilà un qui ne les bénit pas les tournées.

A peine défrayé, à la fin du voyage il se trouve avoir usé ses fonds de culotte sur les banquettes des chemins de fer pour presque rien.

Et il travaille le malheureux!

Arrivé dans une ville, alors que les artistes vont où ils veulent et font ce que bon leur semble, le second régisseur, lui, reste à la gare pour prendre les bagages et les faire charger sur le camion qui doit les apporter au théâtre, où, une fois arrivés, il les fait monter dans les loges des artistes; loges qu'il désigne lui-même et ce n'est par là une aimable besogne, certes, car, il y a toujours un Floridor quelconque qui ronchonne sur l'incommodité, l'insalubrité ou la situation de la sienne.

Aussi, généralement, voici comment le second régisseur procède: au premier étage, les dames; au second, les hommes. La plus proche à l'Étoile et ainsi de suite par rang d'affiche, aussi c'est toujours celui qui joue le domestique du 2 qui s'habille près des ... passons. Quand il a fini cette petite besogne et après avoir donné rendez-vous au camionneur pour onze heures trois quarts, afin de remporter les bagages à la gare, après le spectacle, le second régisseur va à l'hôtel où sont descendus les artistes, mais comme il arrive forcément le dernier, alors que les autres ont choisi les meilleures chambres, il n'a plus que le numéro 53, tout là-haut, au fond du couloir à côté des ... (voir plus haut).

Le second régisseur dine seul: il faut qu'il soit au théâtre à sept heures afin de veiller à ce que décors et accessoires soient prêts.

Sorti du théâtre, le dernier, il grelotte devant la porte des artistes ou fond de chaleur à assister au chargement des bagages.

Les billets pris et les malles des artistes enregistrées, comme il a vingt minutes à lui ... et le ventre creux, il avise un caboulot voisin et va casser une croûte, ce qui n'empêche pas le régisseur général de lui dire brusquement lorsqu'il l'aperçoit:

--Eh bien! c'est ça, ne vous pressez pas! voilà une demi-heure que nous vous attendons! Ah! vous vous la coulez douce, vous!

!!!

LE RÉGISSEUR GÉNÉRAL

D'abord, celui-là, il ne faut pas l'appeler régisseur général, ça le froisse, mais bien «mossieu l'administrateur», ça sonne mieux à ses oreilles, puis c'est plus long, le mot a plus d'importance.

Il administre! Il ne sait pas au juste quoi? Mais il administre tout de même.

C'est un prétentieux, du reste on n'a qu'à en juger par son costume! Redingote noire, pantalon foncé, éternellement vissé sur sa tête un chapeau haut de forme (c'est plus commode, en voyage) une sacoche en bandoulière et des gants.... Oh! des gants très noirs.... C'est plus gai ... et puis ça cache les ongles qui sont de la même couleur.

Le régiss... non, l'administrateur a l'aspect folâtre d'un croque-mort qui voyage en touriste!

Dans le wagon, il s'isole dans un coin et ne prend jamais part à la conversation générale, ce serait décheoir.

Le nez continuellement plongé dans son indicateur fatigué, il fait le train,--il entend par là, regarder l'heure du départ pour le lendemain--quand il serait si simple de se renseigner auprès du chef de gare en arrivant. Malgré ça, les deux heures qu'il consacre à l'étude approfondie du Noriac sont toujours insuffisantes puisqu'elles ne lui permettent pas de voir le meilleur train, le plus commode.

Pour lui, il n'y a de pratique que les convois qui partent à minuit cinquante ou ceux de six heures du matin. Aussi, il faut voir le succès qu'il obtient quand il propose ses convois pratiques.

Une des grandes préoccupations de mossieu l'administrateur c'est sa visite aux journalistes de l'endroit: C'est du reste pour eux le chapeau haut de forme et les gants noirs.

En général, le régisseur de ce nom a énormément de tact et s'il a une observation à faire à un artiste, il attend toujours d'être ... dans une salle d'attente ou à table d'hôte pour crier une recommandation de ce genre:

--Dites donc, Réguval, tâchez donc de vous faire raser, hein? Je vous ai vu de la salle, hier, soir, vous étiez dégoûtant?

LE DIRECTEUR

A l'époque où le marronnier du 20 mars songe à confectionner son ombrelle feuillue, les artistes, amateurs de voyage se disent in petto:

--Il faut que j'aille voir si Saint-Albert n'aurait pas besoin de moi pour sa tournée.

C'est que Saint-Albert est aimé de tous ses pensionnaires.

Combien d'directeurs, en ce monde, Ne pourraient pas....

Oui, c'est bien le plus agréable impressario qu'on puisse rêver!

Mais dam, il est difficile pour la composition de sa troupe.

Tout d'abord, il ne vous demande pas si vous avez du talent--lui seul en a et ça suffit, il sait qu'en affichant «Tournée Saint-Albert» c'est le maximum assuré, et puis si vous aviez du talent vous voudriez être payé en conséquence et ça ne ferait pas son affaire.

--Non, il vous demande aussitôt:

--Etes-vous bon voyageur?

Pour lui, tout est là! Comme, à la rigueur, il pourrait très bien ne pas partir, (madame Saint-Albert n'en ferait pas moins cuire les haricots) il veut avant tout ne pas être embêté par les grincheux, les retardataires et autres raseurs.

Aussi, ne s'entourant jamais que de gens aimables et de jolis minois, n'a-t-il que l'embarras du choix pour former sa troupe: tout le monde veut partir avec lui! Par exemple, il exige impérieusement une chose--et pour cela, il est inflexible--que vous n'ayez pas l'air cabot, c'est-à-dire que votre mise soit irréprochable, qu'à table vous ne parliez pas boutique et que vous descendiez dans les premiers hôtels. Tous ses artistes recrutés et la pièce prête, Saint-Albert dit à ses pensionnaires, huit jours avant le départ.

--Mes enfants, il faut vous purger, la vie que nous allons mener pendant un mois, pour être à peu près régulière, n'en est pas moins agitée; il est bon d'y préparer son corps. Donc, Hunyadi Janos et Ricin! Allez!

Le succès accompagne presque toujours Saint-Albert dans ses tournées. Je dis presque, car il lui est arrivé--à qui n'est-il rien arrivé?--une aventure assez amusante, il y a ... peu de temps.

C'était à C... dans le Midi. Saint-Albert arrive avec sa troupe vers 2 heures.

A peine descendu de wagon, il est accosté sur le quai de la gare par un joyeux garçon tout rond, tout épanoui, qui lui saute au cou, tout en lui gasconnant:

--Ah! té voilà, j'avé uneu peur! tu sé, il y a de la laucation!! Ah! je t'en prépare un succé!

Saint-Albert était abruti, il ne savait pas du tout qui lui parlait!

C'était tout simplement un monsieur auquel il avait dit un bonjour quelconque, l'an passé, et qui se croyait ainsi autorisé à tutoyer l'artiste!

Le soir, pendant la représentation, notre homme, posté au milieu des fauteuils d'orchestre, dominait ses connaissances chargées de chauffer le succé de l'ami Saint-Albert!

Mais va te faire lan laire!

Le spectacle était composé d'une pièce en 3 actes pour lever le rideau et d'un petit vaudeville en un acte, joué enfin par Saint-Albert «qui l'avait créé à Paris». Dam! quand au milieu de la grande pièce, le public ne vit point l'étoile directoriale, il se mit à murmurer et crier sur l'air des lampions «Saint-Albert! Saint-Albert!» Le régisseur se présente, ganté blanc, selon la tradition mais ne pouvant dominer le tapage qui allait crescendo se retire au milieu des «Albert! Albert! bert ...» Saint Albert à moitié vêtu entre en scène et va pour s'expliquer, lorsque son ami se levant tout-à-coup, lui crie:

--Quand auras-tu fini de te f...re de nous, tu n'es pas dans une bourgade ici, hé?

Tableau!

Pour terminer le portrait de notre directeur, une anecdote prouvant bien sa paternelle sollicitude pour ses pensionnaires et comme cette histoire absolument AUTHENTIQUE est un peu ... croustillante, que mes lectrices veulent bien passer outre.

Tous les huit jours, Saint-Albert donne 5 francs aux célibataires de sa troupe. Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur le but de cette largesse faite à un point de vue purement hygiénique et, comble du dévouement, pour bien s'assurer que les cent sous sont dépensés de cette façon-là, Saint-Albert accompagne ses artistes, seulement lui, ne consomme pas. Rien n'est drôle comme de le voir jeter un louis sur le comptoir de la vieille dame en lui disant:

--Tenez, payez-vous et à l'année prochaine!

LE JOUEUR

Les cartes, toujours les cartes, et encore les cartes!

Il a failli avoir une affaire avec un chef de gare à qui on l'avait signalé comme «bonneteur» dam! tout le temps il brasse ou fait couper.

En wagon, vous lui dites bonjour, il vous répond:

Faisons-nous cinq points?

Et vous n'avez pas eu le temps de dire: «Ouf» qu'il a déjà installé une valise entre vous et lui:

--Un valet! C'est moi qui fais.

A table, le dessert servi, il met sa pomme ou sa poire dans sa poche et vous souffle à l'oreille: Nous avons 25 minutes, dix fois le temps de faire un écarté.

Si au milieu de la nuit, forcé de changer de train, vous attendez dans une salle d'attente, le sommeil aux yeux:

Le joueur s'approche traîtreusement de vous et vous tapant sur l'épaule:

--Une petite manille!

Quel raseur, ce cartonnier-là, il ne vous laisse jamais en repos.

Evitez le joueur enragé.

TYPES DIVERS

Je ne m'étendrai pas--devant vous--sur la soubrette qui mange tout le temps en voyage, histoire de s'occuper. A chaque station, elle se lève pour demander.

--A-t-on le temps d'aller au buffet? Dis donc, Machin, va donc me chercher une brioche.

Un jour, elle a failli faire rater le train à un de ses camarades qui était allé lui chercher un baba.

Quelle truqueuse! elle guigne le soir ceux de ses camarades qui soupent dans leur chambre et entrant sans frapper:

--Tiens, vous mangez.... Oh! faites voir!... vous permettez....

Et elle s'installe.

Une, sur laquelle je ne m'allongerai pas non plus--oh! non--c'est la duègne étourdie, petite folle, va! elle oublie toujours quelque chose dans la ville qu'elle quitte, son parapluie notamment lui revient à 103 francs, à cause des dépêches et des ports qu'elle a dû débourser.

Eh bien, et le prud'homme pontife, celui qui la fait à l'archéologue et qui conduit toujours les nouveaux visiter les curiosités architecturales des villes où l'on passe.

Tantôt, il vous force à grelotter dans les caveaux de l'église Saint-Michel, à Bordeaux, tantôt, il vous plante devant le Pleureur de la cathédrale d'Amiens et vous dit: «Hein? qu'est-ce que vous en dites?» Un jour, il réclame votre admiration devant les vitraux de la nécropole d'Auch et vous en fait l'historique, le lendemain vous ne pouvez éviter la contemplation prolongée de la grosse horloge à Rouen.

Ah! vous en avez vu des ogives, des corniches, des flèches, des tours, des gargouilles, des statues, des colonnes et des fontaines! Tous les siècles y ont passé!

Et pour finir, je vous présente le farceur classique de toute bonne tournée qui se respecte, le rigolo de la bande, le titi de la troupe, celui qui chahute les bottines des locataires de l'hôtel et met la bottine du 2 avec les godillots du 36; comme blague, c'est peut-être bien un peu commis-voyageur, mais bast, il en a tellement dans son sac!

Une de ses plus drôles, il faut en convenir, c'est celle qu'il fait à l'éternelle retardaire, la jeune alanguie qui, lorsqu'on part à huit heures, se fait mettre au réveil à sept heures et demie afin de rester au lit jusqu'à la dernière minute se souciant peu d'avoir le cou sale toute la journée.

Que fait le rigolo? il va à l'ardoise du réveil, efface le 7 et met un 5. Le lendemain matin, il faut voir la tête de la petite dame qui s'est habillée quatre à quatre et qui, prête deux heures trop tôt, n'a même plus le temps d'aller se recoucher!

Somme toute, on ne s'ennuie pas en tournée!

LE SAC DE GÉRONTE

A F. ROUVIER.

Dans le sac ridicule où Scapin s'enveloppe, Je ne reconnais pas l'auteur du Misanthrope!

Ce distique monumental a été commis par l'immortel Boileau et rebondira de générations en générations, en compagnie d'une foule de grandes vérités ejusdem farinoe.

C'est Géronte qui se fourre dans le sac, ainsi que chacun sait, mais il faut bien que la poésie conserve quelque licence, même sous la plume du plus pédagogue des poètes.

Or, que ce soit le maître ou le valet qui se dissimule sous la toile de ce très vulgaire récipient, il est évident que, pour jouer les Fourberies de Scapin, un sac de dimensions énormes est indispensable.

Nous avions monté, entre camarades, une représentation à Rouen, au théâtre Français, et devions précisément jouer, le soir, la pièce susdite, lorsque, dans la journée, je m'avisai que nous n'étions pas pourvus de cet accessoire indispensable. En province, on a toujours des difficultés inouïes à se procurer ces choses insignifiantes par elles-mêmes, mais dont l'absence rend impossibles de certaines scènes.

--Assure-toi du sac, dis-je à mon ami Barral, qui remplissait le rôle de Géronte.

--Oh! un sac! Il n'y a pas à s'en préoccuper, me répondit-il, ce sera bien le diable si, à Rouen, où on a sûrement joué les Fourberies plus d'une fois, il ne s'en trouve pas un.

--Oui ... mais on nous donnera peut-être un sac trop petit pour t'enfermer complètement, tu es plus grand que le commun des mortels.

--Bon, bon, tranquillise-toi; je vais m'en occuper immédiatement.

--Je ne suis pas tranquille du tout au contraire....

Barral me rit au nez et me quitta pour aller s'assurer de la fameuse pouche, comme on dit en Normandie.

Le soir, avant d'entrer en scène, je lui demandai: Et le sac?...

--Je l'ai.

--Parfait.

Je jouais Scapin, naturellement.

La scène du sac arrive, et aussi le moment où, allant le chercher dans la coulisse, le malin valet dit à Géronte:

«Il faut que vous vous mettiez là-dedans, et que vous vous gardiez de remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet de quelque chose, et je vous porterai ainsi, au travers de vos ennemis, jusque dans votre maison, où quand nous serons une fois, nous pourrons nous barricader, et envoyer quérir main-forte contre la violence.»

Je déroule le sac dans lequel Géronte est entré ... et quelle n'est pas ma stupéfaction, de voir sur la toile, écrit en lettres énormes:

BERNARD

GRAINETIER

A ROUEN

Naturellement, de la salle on lit en même temps que moi, et force est d'interrompre la pièce, spectateurs et acteurs étant pris d'un fou rire qui dure plusieurs minutes.... Enfin l'hilarité se calme et je dis tout bas, à mon camarade: Retourne-toi.

Mais, fatalité étrange! de l'autre côté du sac, apparaît de nouveau, persistante, implacable, gigantesque l'annonce industrielle:

BERNARD

GRAINETIER

A ROUEN

Les rires reprennent de plus belle, et redoublent, quand le public aperçoit, confus et embarrassé, l'honorable et obligeant commerçant M. Bernard, fort connu à Rouen, lequel se dissimulait cependant de son mieux, dans le coin le plus obscur d'une avant-scène.

Ce n'est pas tout.

Le sac entièrement déroulé n'allait qu'à la ceinture de mon immense Géronte; aussi, chaque fois que je lui disais en à parte: «Cachez-vous bien ... ne vous montrez pas», c'était dans la salle des éclats de rire spasmodiques, auxquels succédaient des salves d'applaudissements....

Évidemment Molière n'avait pas prévu cet effet-là!

Oh! cette représentation, quel souvenir! Heureusement que nous étions très bien vus des Rouennais ... et M. Bernard aussi; nous en fûmes donc quittes pour quelques plaisanteries des journaux locaux; dans une ville grincheuse il aurait fallu s'en aller.

Mais quand Barral et moi, nous serons vieux, cassés, goutteux, cacochymes et atrabilaires, nous retrouverons encore un sourire, en nous rappelant la représentation des Fourberies de Scapin, dans la patrie de Corneille.

CONCERT-EXPRESS

A Ernest MULLER

La scène se passe à Arcachon, cette jolie station balnéaire du golfe de Gascogne dont le doux climat, les pins balsamiques, la plage sans rivale et les huîtres exquises ont fait une des reines du littoral.

C'était pendant la saison estivale de 187...

J'étais en représentations au Casino.

Tous les soirs, pendant une semaine, je monologuais entre deux airs que jouait l'orchestre, conduit par le compositeur Metra.

Une ouverture, une poésie comique, une valse, un soliloque, un quadrille, un monologue, etc., etc., c'était peut-être horriblement monotone, mais je ne m'en plaignais pas.

Maintenant une parenthèse ... nécessaire.

Le maire d'Arcachon était alors M. Deganne, riche propriétaire, lequel, par ses goûts artistiques et son amour du Beau, pouvait prétendre à bon droit à l'estime et à la reconnaissance de ses administrés. (Ah! versatiles Arcachonnais.) Il avait fait construire de ses propres deniers un théâtre fort beau qui, peut-être à cause de sa situation un peu excentrique, n'a jamais été bien fréquenté.

Tous les ans, la petite plage gasconne est honorée de la visite de S. M. la Reine Isabelle, qui vient passer un mois de la saison dans la royale habitation qu'elle s'est fait construire au bord du bassin. La présence de la mère de l'infortuné Alphonse XII ne contribue pas peu à l'animation d'Arcachon.

Or, tous les ans aussi, on profite du séjour de la Reine, pour organiser une grande fête, en son honneur; cavalcade, mâts de cocagne, joutes sur le bassin, illuminations, retraite aux flambeaux, feu d'artifice etc., etc., rien ne manque pour la plus grande joie ... des naturels du pays.

Au mois de septembre de cette année-là, M. Deganne, le maire-impresario (comme Montbars dans le Mari de la débutante), se dit:--«Que pourrai-je bien faire, cette fois-ci, pour dérider le front royal?»

Et, se rappelant bien à point le goût fort prononcé que la reine avait toujours montré pour l'art cher à M. Talbot, il se dit, après avoir poussé le «Eurêka» classique: «Que la comédie soit jouée!»

Il prit sa bonne plume de Tolède et manda les comédiens ordinaires de Sa Majesté ... le public bordelais ... ou plus simplement, il engagea les premiers sujets du théâtre français de Bordeaux.

Après avoir mûrement réfléchi, pesé et jugé chaque pièce qu'on lui offrait, pour savoir si elles étaient assez anodines et incapables d'effaroucher les oreilles des jeunes filles et celles de la Reine Isabelle, ad usum puellarum et Reginæ, Monsieur le maire arrêta définitivement son choix sur L'Été de la Saint-Martin, la spirituelle comédie des spirituels Meilhac et Halévy, et sur le Mari de la veuve, la charmante pièce de Dumas père.

En tout: deux actes ... pas davantage ... la Reine désirant se coucher de bonne heure.

C'était bien, mais ce n'était pas tout; rien que de la comédie aurait pu ennuyer Sa Majesté, et de petits airs, pas longs, de fraîches ouvertures jouées entre chaque pièce, ça ne ferait pas mal, pensa M. le maire, qui songea immédiatement aux musiciens de l'orchestre du Casino ... Euterpe et Thalie ensemble, ça devait aller comme sur de bonnes petites roulettes.... Eh bien, non, ça n'allait pas comme sur de bonnes petites roulettes, il y avait un empêchement.

A cette soirée de gala n'assistaient que des invités, munis de cartes colorées portant la griffe de l'hôte, car, recevant dans son théâtre, M. Deganne était chez lui et par conséquent l'amphitryon; donc, impossible au vulgaire de pénétrer dans le sanctuaire sans le Sésame, représenté par un bout de carton.

Lorsque M. le maire parla d'envoyer quérir les violons, ses adjoints lui firent respectueusement observer qu'il n'avait pas le droit de priver le public de l'orchestre du Casino. En effet, la représentation de gala n'ayant lieu que pour la Reine et quelques heureux privilégiés, il restait encore un nombre considérable de gens, baigneurs, touristes, habitants, qui n'auraient su de la sorte où passer leur soirée; donc, faire ainsi relâche au Casino eût été un acte autocratique, et sous la République ... mais passons.

--Je ne peux cependant faire venir un orchestre entier de la vieille Burdigala! s'écria M. Deganne. Et un nuage sombre voila un instant le front, jadis si radieux, du premier officier municipal d'Arcachon.

Comme il était abîmé dans ses tristes réflexions l'imprésario officiel aperçut à travers les vitres de sa fenêtre, sur le mur voisin, une affiche du Casino où s'étalait ce nom: Galipaux.

--Galipaux! Galipaux!--murmura par deux fois ce pauvre M. Deganne--ce n'est pas un spectacle ... pourtant consultons-le, les artistes ont parfois des idées.

Galipaux, mis au courant de la situation, fut également de l'avis de M. le maire; quatre monologues seulement n'auraient pas suffi à remplir une soirée.

--N'auriez-vous pas, dans vos connaissances, un artiste de passage ... en villégiature à Arcachon ... chanteur, instrumentiste ... qui pourrait vous seconder?

--Si! Et me rappelant bien à point que la veille, j'avais prêté mon concours à un pauvre diable de pianiste qui avait organisé un concert dans les salons du Grand-Hôtel:--J'ai votre affaire, dis-je à M. Deganne, et sans perdre plus de temps, je cours m'assurer du personnage.

Je vole à l'hôtel du chatouilleur d'ivoire, et j'entre essoufflé dans sa chambre, au moment où il faisait sa malle.

--Vous partez?

--Oui, ce soir.

--Non, pas ce soir.

--La voie est encombrée!

--Pas ça, vous jouez avec moi au casino.

--Mais, je ne peux pas rester plus longtemps ici, la vie y est trop chère, et ...

--Voyons, une journée de plus n'est pas une affaire, puis ... il y a un cachet; je sais bien que ce n'est pas le Pérou, ce n'est qu'Arcachon, mais enfin....

Et je lui racontai ce qui se passait.

La situation exposée, il me dit:

--Eh bien, j'accepte; mais à la condition que je prendrai le dernier train pour Bordeaux.

--Vous le prendrez, fis-je, heureux d'avoir réussi.

Et je filai rapporter la nouvelle au maire qui, enthousiasmé, m'ouvrit ses bras; je m'y jetai ... mais j'en sortis ... pour aller commander les affiches (il n'y avait pas de temps à perdre, le concert étant pour le soir). Ne sachant comment me remercier du petit service rendu, le directeur écharpé m'offrit gracieusement une invitation à la soirée de gala.

J'acceptai avec plaisir.

Le soir, arrivé de bonne heure au casino, je trouvai mon pianiste qui se faisait les doigts.

--Déjà arrivé, peste! pas en retard!

--Dame! pour prendre le train de 9 h. 10.

--Hein!!!

--Oui, le dernier train part à 9 h. 10 et je le prends.

--Comment!

--Dame, vous me l'avez promis.

--Mais, mon cher, c'est de la folie! vous n'y songez pas!

--Je vous ai prévenu.

--Mais vous savez bien qu'aux bains de mer, on dîne fort tard, le monde n'arrive au casino, que vers 9 h. 1/2.

--Tant pis.

--Cependant ...

--Alors, je m'en vais tout de suite.

--Hé, là, ne faites pas ça!

Et je donnai un tour de clef pour retenir ce musicien pressé.

La sueur perlait sur mon front.

Que faire devant cet homme qui, ne se contentant pas d'être pianiste était, de plus, entêté comme un âne!... Insister eut été inutile, sa décision était irrévocable.

Bah! me dis-je pour me consoler, j'irai au théâtre Deganne assister à la représentation extraordinaire; je ne suis pas fâché de voir comment les artistes de Bordeaux vont interpréter ces pièces.

--Allons, allons, commençons, me dit l'instrumen ... triste.

--Commencer!!! à 8 heures et demie; mais il n'y a personne dans la salle; le gaz vient seulement d'être allumé, les huissiers ne sont même pas à leur poste.

--Non, non, commençons ... ou je m'en vais.

--Oh! là ... ouf! eh bien, commençons ... c'est raide, enfin!

Je regarde par le trou du rideau et j'aperçois une famille entière, le père, la mère et deux enfants de sexe différent, qui entrait.

--Attendez, au moins, que ces gens-là, qui ont dîné de bonne heure, paraît-il, soient assis.

--Je frappe, hein? poursuit, sans m'entendre, cet homme du clavier.

--Allons, frappez!

Le rideau se leva mélancoliquement,

Les quatre personnes qui venaient à peine de prendre place, crurent que c'était pour une manoeuvre ... de la dernière heure, car ils ne firent pas grande attention, mais, la rampe levée et trois nouveaux coups de marteau redressèrent leur tête.

Ils aperçurent alors devant eux, sur la scène, un monsieur en habit, qu'ils ne purent prendre pour un régisseur venant faire une annonce, car ayant vite salué, le pianiste était déjà sur le tabouret, prestement exhaussé.

Ses doigts tombèrent nerveux sur les notes d'ivoire et attaquèrent énergiquement l'andante du 5e concerto de Herz. La famille bourgeoise n'avait pas eu le temps de jeter un rapide regard sur le programme, pour savoir ce qu'elle allait entendre, que le pianiste avait disparu comme un éclair; ce jour-là, l'andante de Herz fut jouée prestissimo.

--Mes enfants, dit le pater familias, ce monsieur que vous venez d'apercevoir, est probablement un accordeur, qui est venu s'assurer de la justesse du piano.

--Il paraît qu'il était en retard, hasarda la jeune fille.

--Il n'avait pas l'air d'avoir un pas bien mesuré, pour un accordeur, ricana la maman, heureuse à l'idée de passer une soirée au spectacle.

--A vous! me cria l'agité.

--Attendez ... un couple qui entre.

--Oh! mon Dieu ... là ... ils viennent de s'asseoir ... et ne soyez pas long, hé?

--Craignez rien.

J'entre comme un fou, et lance mon titre:

LES JEUNES FILLES, poème de Daudet.

Nous avons tous, petits ou grands, Ici-bas, des goûts différents,

--Plus vite! glapit une voix dans la coulisse.

Chacun le sien, dit le proverbe: Les ânes aiment le chardon.

--Je vais manquer le train!

Nous, nous aimons mieux le mouton, Et le mouton préfère l'herbe.

--Passez-en!

Et c'est dans ces conditions, que je termine enfin cette poésie, dite devant six personnes. Le dernier vers achevé, je salue et me retire posément, lorsque je me heurte à quelque chose. Je crois tout d'abord me tromper de porte et me cogner contre un portant, mais pas du tout, c'est mon satané pianiste qui, n'attendant pas que je sois sorti, s'est précipité sur la scène et m'a rencontré. Déjà installé au piano, il commence La danse des fées, de Prudent, et sur quel rythme, bone Deus! pif, paf, parapapa, pif, pouf, dig, dig, boum, boum!

Je commence à m'essuyer le front, lorsqu'il rentre dans la coulisse, comme une trombe,

--Eh bien, vous ne jouez pas votre morceau? demandai-je.

--J'ai fini.

--Pas possible!

--Si fait. A vous!

--A moi!!! et je sors de scène!

--Non, c'est moi.

--Ensemble, alors.

Comme je résistais, il me pousse et j'entre abasourdi. Je salue, tout en songeant à l'acte d'insenséisme que nous commettions, et j'annonce: «Les Écrevisses», en pensant à toute autre chose.

Vous dire l'effroi des rares spectateurs égarés dans la salle, est chose impossible; il me faudrait la plume de Dickens pour vous dépeindre la stupéfaction profonde, mêlée d'abrutissement, qu'on lisait sur la figure de ces gens-là. Leurs yeux sortaient de l'orbite. Ils nous regardaient, hébétés, comme on dévisage des hallucinés, atteints de la danse de Saint-Guy; c'était de la terreur. Nous avions l'air d'affolés, d'hystériques, de gens possédés d'un démon invisible qui les pousse malgré eux à agir. Nous semblions mus par un ressort électrique et mystérieux.

C'était de l'Edgard Poë, tout pur.

Les huit premiers vers récités:

--Passez deux strophes, me cria l'enragé musicien.

C'était ma dernière soirée. Quand vers six heures moins le quart....

--Neuf heures moins le quart! me hurle le pianiste.

Enfin, la poésie répétée, comme l'eût fait un enfant pressé d'aller en récréation, je rentre dans la coulisse, anéanti et tombe dans un fauteuil. J'étais en eau! Je m'éponge en soufflant: faisons ... un arrêt.

--Un entr'acte! tressaute ce prédécesseur de l'homme-cheval. Vous n'y pensez pas!

Et il bondit sur la scène.

Je parviens à retenir un pan de son habit:

--Grâce, grâce! suppliai-je à genoux.

Le pan m'échappe, et l'homme était au piano.

Tout le monde connaît la Rapsodie hongroise de Listz, on sait avec quel mouvement endiablé ce morceau doit être joué, sans quoi il perd son caractère. Eh bien! je défie ici quiconque, fut-ce Kowalski, qui a cependant un merveilleux doigté, de jouer cette page avec une rapidité aussi vertigineuse, une nervosité aussi intrépide, un entraînement aussi diabolique que celui de mon complice. C'étaient des gerbes éblouissantes, d'inépuisables scintillements, une sarabande de croches, un roulement de gammes, un tonnerre de variations, un ruissellement de cascades musicales: absolument fantastique!

Mon pianiste-télégraphe sorti de scène, sans même revenir saluer les dix personnes, fortement malades qui se trouvaient dans la salle sauta sur son sac de nuit et fila sans même prendre le temps de me serrer la main.

Enfin, après un pareil exercice, il n'y avait plus qu'un morceau que je pouvais dire: l'Obsession.

Alors, rassemblant tous mes moyens vocaux, j'eus la force de jouer ce monologue quasi-lyrique avec une célérité digne de mon acharné pianiste. Je finissais, lorsque j'entendis au loin le sifflet de la locomotive qui emportait l'homme-foudre. J'étais rassuré, il n'avait pas manqué le train, mais, à mon avis, il aurait mieux fait d'aller à Bordeaux à pied, il serait peut-être arrivé plus tôt.

Le concert se termina à neuf heures, alors que le monde commençait à remplir le Casino.

Je me sauvai comme un fou pour éviter les horions dont le public avait le droit de me gratifier.

Ce fut, je l'avoue, avec une immense satisfaction que je me retrouvai dans le Parc où je pus, en me cachant soigneusement, respirer un peu d'air frais ... bien gagné.

--Neuf heures! Que faire? je suis en habit. Tiens, je vais aller à la représentation de gala.

J'arrive au contrôle, on me dit:

--Eh bien, mais, vous ne jouez donc pas, ce soir, au Casino? Dépêchez-vous, vous n'avez que le temps, vous savez, ça va commencer.

--C'est même fini!

--Ah, bah!

Et j'entrai prendre place, au grand ébahissement des huissiers qui n'en revenaient pas.

Le lendemain, j'appris que sur la douzaine de spectateurs qui avaient assisté au Concert-express, six avaient fait demander le médecin.

UNE RÉCEPTION

A Léon RICQUIER.

De toutes les maladies dangereuses, la plus terrible et la plus foudroyante est certainement la rage du théâtre.

Ce genre d'hydrophobie est peut-être le seul devant lequel la science de Pasteur resterait impuissante.

Oui, tout individu piqué de cette tarentule peut se considérer à bon droit comme f...lambé, la piqûre est venimeuse.

En effet, on a vu des artistes, ayant amassé un petit pécule, renoncer à l'Art, à ses pompes et à ses oeuvres, autrement dit à ses succès et à ses vestes, se retirer de cette vie, fiévreuse et agitée s'il en fut, avec le désir bien arrêté de bourgeoiser tranquillement, de devenir pot au feu en diable, et moins de cinq ans après, remonter sur les planches, tant le feu sacré qui semblait éteint chez eux était encore vivace.

Du reste, on n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur le passé: combien de comédiens, je parle seulement des grands talents, ont joué tard sur leurs vieux jours, ne consentant jamais à prendre un repos bien gagné et, se croyant toujours jeunes, ont affronté gaiement le feu de la rampe!

La liste en serait longue de ceux qui, enviant l'immortel Molière, mourant en scène, en prononçant le fameux juro d'Argan, sont restés sur la brèche en dépit de tout et de tous, s'y acharnant toujours et quand même.

Malgré ou peut-être même à cause des difficultés inouïes, des obstacles insurmontables, des nombreux froissements d'amour-propre et des déboires sans fin qu'on éprouve dans la carrière dramatique, il se trouve un nombre considérable de gens qui veulent chausser le cothurne (expression d'autant plus bizarre, qu'on l'applique souvent à des gens qui n'ont pas de souliers.)

Ces malheureux assoiffés de gloire, qui ont souvent toutes les facilités ... pour faire autre chose que du théâtre, et auxquels on ne saurait trop répéter le vers de Boileau:

Soyez plutôt maçons si c'est votre métier.

mènent pour la plupart une existence bien misérable. Ils servent les trois quarts du temps de souffre-douleur à leurs camarades et on se demande, en les voyant, s'il faut en rire ou en pleurer.

Pour celui qui va nous occuper, il faut en rire, car, il a pris son parti en brave et a renoncé, pour quelques temps du moins, à la décevante et trompeuse carrière théâtrale, pour une plus lucrative et plus calme: il s'est fait teinturier.

C'est à présent un homme de couleur.

Si vous le voulez bien, nous le nommerons Caméléon: ça nous rappellera son métier.

Donc, Caméléon sentit un jour chez lui une vocation irrésistible pour l'art dramatique; ça lui était venu tout d'un coup, comme l'attaque d'apoplexie.

Mais il n'était pas encore bien fixé sur le choix du genre qu'il adopterait; serait-il dieu, table ou cuvette? il l'ignorait.

Pour faire cesser cette cruelle incertitude (car le doute est l'ennemi de l'homme, dit-on en philosophie) il eut, le malheureux, la triste idée d'aller consulter les artistes du théâtre du Palais-Royal!!!

Ce ne fut pas là, ce qu'on appelle ordinairement une bonne inspiration.... Mais n'anticipons pas.

Caméléon enfreignit donc le dur règlement du théâtre et, soudoyant à prix d'or (50c.)l'aimable Pomard, alors le gardien sévère mais juste du Temple de la Gaîté (quoi que ce soit au Palais-Royal), put franchir la porte d'ordinaire obstinément close au profanum vulgus.

Arrivé au seuil du «Bain à quatre sous», il frappa bien timidement, le povero, et reçut un «entrez» poussé par huit gaillards dont les voix tonitruantes clouèrent sur place mon pauvre Caméléon, qui, pressentant sans doute son état actuel, changea de couleur.

Mis au courant de la situation et lorsque le jeune néophyte eut adressé sa requête, le Bain, par la voix de son secrétaire, le machiavélique Numès, répondit au futur martyr, qu'il y avait lieu de se réunir et que le comité lui écrirait le jour où il pourrait venir passer l'audition demandée.

Caméléon radieux partit enchanté et ne dut pas dormir beaucoup cette nuit-là!

A peine avait-il refermé sur lui la porte du Bain, que tous les baigneurs éclatèrent en sourdine, à l'idée de la bonne farce que l'on allait jouer au naïf, à ce monsieur qui se figurait que, pour jouer la comédie, il suffisait de monter sur les planches.

L'examen devait avoir lieu le lendemain, en grande pompe; tout le Bain y assisterait.

Maintenant, une explication nécessaire et que le lecteur a déjà dû chercher.

Qu'est-ce donc que le «Bain à quatre sous?»

Voici: personne n'ignore que le théâtre du Palais-Royal n'a rien de commun avec la salle du Trocadéro, en tant qu'espace, bien entendu.

Or, la salle étant extrêmement exiguë, on ne se fait pas une idée de ce que sont foyer d'artistes, loges, couloirs, bref la partie du théâtre qu'on ne voit pas; ce que le potache appelle, en faisant des yeux blancs: les coulisses!

Au Palais-Royal, les loges d'artistes sont réduites à cinq seulement plus une pour les choristes là-haut, là-haut.

Sur ces cinq, les vedettes en prennent une chacun, ce qui fait qu'on empile tous les autres dans la même: Le bain à quatre sous! Nom bien caractéristique et qui s'explique de lui-même. On attribue à Lassouche la paternité de cette expression; un jour que, recevant une visite (jadis!!!) il s'écria: «Montez-donc là haut,--au bain à 4 sous!»

En effet, quand on y entre, c'est un bain pour la chaleur et le déshabillé qui y règnent.

A présent le lecteur en sait autant que moi.

Le jour de la réception arriva.

On jouait alors Divorçons. L'examen devait avoir lieu pendant un entr'acte, afin que tous pussent y assister.

Une petite mise en scène avait été préparée pour cette cérémonie.

Ainsi, devant l'unique fenêtre de la loge (qui permet qu'on n'étouffe pas tout à fait), on avait cloué de grands journaux qui allaient du haut en bas du chambranle, au milieu de cette toile de fond improvisée, on avait dessiné au charbon un masque comique, (afin qu'il n'y eût pas d'erreur, on l'avait écrit dessous.) Au haut de la fenêtre, on avait attaché un petit buste de la République (?) qu'on avait trouvé dans un placard; à droite et à gauche, deux portants pris en bas, et par terre, tout le long, servant de rampe, huit ou dix morceaux de bougie; avec tous les becs de gaz allumés: c'était complet.

A neuf heures, Caméléon se présente.

Un frémissement d'aise passe sur tous les visages.

--Je ne suis pas en retard? hasarde le malheureux.

--Non.

--Voyons, venez ici qu'on vous arrange.

--Comment?

--Savez-vous vous faire une tête?

--Hein?

--On vous demande si vous savez vous maquiller?

--Oh! un peu, fait-il pour montrer qu'il sait quelque chose.

--Déshabillez-vous.

--Que je me ...

--Oui, déshabillez-vous, nous allons vous grimer.

--Est-ce bien utile?...

--Je crois bien ... pour voir si vous avez la «gueule» lui dit Numès, d'un ton sérieux.

--Ah! bon, bon, murmure Caméléon, convaincu.

Tout d'abord on lui enduit la figure et le cou d'un cold-cream appelé généralement saindoux; après, une couche de blanc gras bien étalée recouvre tout son visage, la poudre de riz vient ensuite saupoudrer le tout et on commence alors à lui faire une tête auprès de laquelle celle qui surmonte les épaules d'un Cynghalais n'est que de la saint-Jean.

--Mets du rouge, dit Pellerin.

Et Numès lui dessine un rond rouge, grand comme une pièce de cinq francs, sur chaque joue.

--N'oublie pas le bleu, fait Garon.

Et Numès de border d'un beau bleu ces deux circonférences rougeâtres.

--Eh bien, et le crêpé? ajoute Numa.

Ce bandit de Numès colle alors avec du vernis, du crêpé dans les sourcils de la victime, il lui met des moustaches, de la barbe, des favoris, je ne sais même pas s'il ne lui en a pas mis un peu dans le nez, pour simuler quelques poils follets.

--Tu ne lui dessines pas quelques rides? insinue Raymond.

Et le coupable Numès d'ajouter en long, en large, en travers, en biais de grosses raies marron qu'on aurait aperçues à dix kilomètres; le malheureux avait l'air d'un prisonnier derrière les grilles de son cachot.

--Sapristi, il n'a pas de perruque!

Et tous ces criminels de chercher la plus longue, la plus lourde et la plus gênante des perruques, que l'assassin Numès appliqua sans mot dire sur la nuque du souffre-douleur qui suait sang et eau.

Le premier acte de Divorçons terminé, les autres artistes montèrent; ce furent d'abord Daubray, Calvin, puis Plet, Luguet, sans compter Hyacinthe, venu d'Asnières exprès, Lhéritier, Montbars et votre serviteur qui venait pour la première fois, depuis son engagement, ce qui lui donna une rude idée de la dose de mélancolie qui régnait dans le théâtre où il entrait.

Vous dire l'épatement, c'est le mot, des nouveaux arrivés, à la vue de cet horrible chienlit, est impossible; je vois encore Plet qui tomba sur une chaise, le malheureux se tordait, j'avoue que, pour ma part, n'étant pas de la force de ces fameux pince sans-rire, j'eus bien de la peine à tenir mon sérieux.

--Allons, commençons vite, dit Daubray.

Le patient remet son paletot, enjambe la rampe stéarinesque et, après avoir salué ce public diabolique, demande ce qu'on exige de lui.

--Que savez-vous?

--La Grève des Forgerons.

--Ah! en français? interroge Calvin.

Plet se roule.

--Dame! fait Caméléon, qui commençait à être abruti.

--Dites-nous la.

Il commence.

A peine, a-t-il dit les trois premiers vers, que tous les artistes qui étaient assis sur des chaises placées en rang, comme pour entendre quelque chose de sérieux, se lèvent, lui tournent le dos et vont dans un coin de la salle, se former en rond.

Comme le patient ne comprenait pas la cause de ce mouvement de rotation, il s'arrête un instant.

--Continuez, lui crie-t-on de toutes parts, le jury délibère.

Il continue; tout le monde sort et le pauvre naïf reste seul, en train de dire la poésie de Coppée.

Quelques instants après, le jury qui était sorti pour s'esclaffer à son aise, n'y tenant plus d'un tel effort, rentre et ordonne à l'aspirant artiste:

--Dites-nous le même morceau en auvergnat.

Plet tombe par terre.

--Comment, vous ne comprenez pas? c'est bien simple. Et Milher de dire:

--Mon hichtoire, mechieure les juges, chera brève; voichi:

--Ah! bon, et Caméléon fit ce qu'on lui demandait!

--Assurément, c'est très gai, la Grève des Forgerons, dit Numès, mais n'auriez-vous pas quelque chose de plus en dehors, du même genre, moins grave? tenez, par exemple, savez-vous: J'aime pas l'veau. C'est très bien J'aime pas l'veau et ça entre bien dans vos cordes. C'est de Milher et de moi, je m'étonne que ce morceau ne fasse pas partie de votre répertoire ... alors, quel est le directeur qui vous engagera?

--Je l'apprendrai, monsieur, balbutie Caméléon.

--C'est bon. Chantez-nous une chansonnette.

Et le malheureux offre de chanter Le Second mouvement.

--Va pour le Second mouvement, dit Daubray, vous ne savez pas le troisième?

--Non, monsieur.

--Oui, ajoute des Prunelles, comme pour renseigner le jury, il n'a fait que des études superficielles.

La chansonnette chantée au milieu de rires difficilement contenus, Numa dit à Caméléon:

--Pourquoi ne pas être franc? est-ce qu'il ne valait pas mieux nous dire tout de suite: «Je suis élève de Duprez!»

--Mais, monsieur, répond le pitoyable postulant, je n'ai jamais pris de leçons de personne.

--Allons donc! Ce n'est pas possible, exclame le choeur.

--Si, si, fait le chanteur flatté.

--Voyons, maintenant vous allez redire la chansonnette sans parler ... je m'explique: vous allez la penser simplement en vous contentant de ne faire que les gestes. C'est pour voir si le geste est bon.

Plet se tord.

--Là, à présent, continue Daubray, retournez-vous, regardez la toile de fond et recommencez à chanter ... mentalement.

Et Caméléon de regarder le mur en gesticulant en silence.

Ah! c'est là qu'on en a profité pour rire un peu.

Les uns mettaient leur mouchoir dans la bouche, les autres moins forts sortaient n'y tenant plus.

--Voyez-vous! comme il a la figure expressive!

--Quelle physionomie mobile, ce garçon-là!

--Là, maintenant, recommencez, de profil.

--Bien, bien, non, de l'autre côté!... oui, là ... comme ça.

--Ah! mes enfants, dit Daubray, voyez comme le bout de son nez remue.

--A-t-il un nez amusant! Son nez parle positivement.

La sonnette de l'entr'acte retentit.

On abrégea par force cette nouvelle inquisition.

--Mon cher ami, nous vous délivrerons demain un certificat avec toutes nos signatures; vous le ferez d'abord parapher par M. Luguet, le régisseur général, et vous vous présenterez ensuite chez M. Briet, le directeur ... vous êtes sûr de votre affaire.

L'acte recommençait.

Plusieurs artistes descendent et parmi ceux qui restent, Caméléon trouve encore des ennemis.

--Pour vous démaquiller, dit Pellerin, voici une serviette et de l'eau.

Tout le monde sait que l'eau est impuissante à enlever le fard; on n'arrive à se nettoyer bien complètement qu'avec du cold-cream.

--Quant au crêpé, ajoute le féroce Numès, c'est bien simple; faites-vous raser les sourcils; nous, la première fois, c'est ce que nous avons fait.

Le bien à plaindre Caméléon, désireux d'aller respirer un air pur, réconfortant et qui pût le remettre de toutes ces émotions, sortit précipitamment avec son fard et son crêpé sur la figure.

Si on ne l'a pas arrêté ce soir-là, c'est qu'il y a un Dieu pour les naïfs.

Le lendemain, muni de la bienheureuse pétition, il se présenta chez les directeurs en agitant triomphalement son certificat.

MM. Briet et Delcroix détruisirent les beaux rêves de Caméléon en lui apprenant qu'on s'était f...u de lui.

Sorti comme un fou, en jurant de se venger, Caméléon cherche partout Numès pour le tuer.

DÉCEPTION

A Léon LAMQUET.

Un beau matin du mois de mai de l'année dernière, je reçus une lettre dont le format et l'odeur trahissaient hautement la provenance.

--Cette missive ne m'est évidemment pas envoyée par un chaudronnier, me dis-je en la retournant dans tous les sens. Car, je ne sais si vous êtes comme moi, mais quand je reçois une lettre de quelqu'un qui m'est cher ou d'une personne inconnue, avant de décacheter la lettre, je me livre à un vrai petit travail; je la soupèse (ce n'est pas que j'aie l'habitude de recevoir des lettres chargées, hélas!) je la flaire, je tâche, si je ne connais pas l'écriture, de deviner l'envoyeur, d'après le nom du quartier estampillé sur l'enveloppe, et ce n'est que lorsque je suis suffisamment intrigué que je me décide à l'ouvrir.

Aussi ne fis-je sauter le cachet armorié que j'avais devant moi qu'après m'être vainement demandé: De qui?

Tout d'abord, le premier sentiment qui s'empara de moi fut un ennui énorme. Car, déchiffrer des hiéroglyphes n'est pas mon fort, et les pattes de mouche que j'avais devant les yeux étaient de purs casse-tête chinois.

Enfin, avec une patience dont mes amis ne me soupçonnent pas capable, je parvins à deviner ceci:

«Monsieur,

» J'ai eu bien souvent le plaisir de vous entendre et notamment dimanche dernier, dans un concert au Trocadéro.»

» Fort désireuse de vous connaître et ayant absolument besoin de vous voir pour vous parler d'une chose qui vous intéressera, je vous supplie de bien vouloir prendre la peine de passer chez moi demain, dans la matinée.»

»Signé: Mlle FONTANGES.» Rue de M***.

--Hé! hé! mais voilà, dis-je, qui est du dernier galant.

Voyons, voyons, je ne me trompe pas? Et de relire.

Mais non, c'est bel et bien un rendez-vous, il n'y a pas à en douter. C'est clair comme le jour.

Ah! mais ce n'est pas tout ça. Irai-je ou n'irai-je pas? That is the question!

Est-ce sérieux? Je n'y crois guère. Un rendez-vous, à moi! non, ce n'est pas possible, je ne suis pas assez veinard pour que cette bonne fortune m'arrive ... et puis, il n'y a que dans les romans que l'on reçoit des rendez-vous d'une inconnue.

Non. C'est une farce que m'auront voulu faire quelques joyeux camarades qui iront rôder aux abords de la maison indiquée et se gausseront tout à leur aise de ma folle naïveté.--Oui, c'est une fumisterie, comme aurait dit Lamartine.--N'y allons pas, c'est plus sage.

Et de déchirer le billet qui avait troublé un moment la quiétude de mon âme.

Mais cependant, s'il était vrai qu'une jeune et jolie fille m'ait remarqué? Après tout, il n'y a rien là de si extraordinaire, et on a assurément vu des choses plus fortes, par exemple, refuser du monde au théâtre Beaumarchais.

C'est égal, une jeune fille ... écrire à un artiste ... c'est risqué! Enfin, tant mieux.

Je ne songeai plus alors qu'à cette aventure et la journée qui me séparait du bienheureux moment me parut interminable.

· · ·

Inutile de vous dire, cher lecteur, que ce matin-là on n'eut pas de peine à me réveiller.

Ce fut l'une des rares matinées où j'assistai au lever du joyeux Phoebus.

Ma toilette fut cependant longue, malgré mon impatience, car jamais je n'y apportai un tel soin. Je refis dix fois le noeud de ma cravate.

... Mon crâne était couvert D'un tube reluisant d'un soigneux coup de fer.

Mon vêtement était irréprochable de chic.--On me l'avait apporté le matin même, heureux hasard. On se serait miré dans le vernis de mes bottines et mes gants eussent été enviés par le plus élégant sportman; bref, j'étais tout à fait copurchic, comme on dit maintenant.

Je consultai fiévreusement l'indicateur des rues pour savoir dans quel quartier respirait celle.... Je tressaillis en voyant que la rue de M... donnait dans l'avenue des Champs-Élysées.

--Allons, allons, le coup de fer n'était pas de trop!

Je descendis et inspectai plusieurs fiacres avant de fixer mon choix.

Enfin une voiture passa, elle était jaune!!

Mauvais présage, pensais-je: mais bah! la superstition n'est pas mon fait. Je l'arrêtai. Du reste la carrick de l'automédon était vert, couleur de circonstance.

Nous roulâmes. Arrivé à la rue de M... mon fringant attelage s'arrêta devant une maison qui détonnait au milieu des autres.

Elle était de modeste apparence, à l'encontre de celles qui l'entouraient. Et je m'étonnais de trouver cette bourgeoise au milieu de ces aristocrates. Elle semblait, là, l'oubliée, la Cendrillon en pierre de taille.

Mais n'ignorant pas que dans les petites boîtes sont les ... je passai outre. Je jetai le nom au concierge et m'apprêtais à jouir de cette nouvelle invention qu'on nomme l'ascenseur, lorsque le vieux cerbère me cria:

--Pas par là ... au 3e, à gauche, le petit escalier au fond de la cour!

Sapristi! 3e, petit escalier ... hem, hem! enfin! je gravis péniblement. Je ne vous décrirai pas la solennité de l'escalier ... d'abord parce que ça vous ennuirait ... et moi aussi ... et qu'en outre, l'escalier était très loin d'être solennel. Qu'il vous suffise de savoir qu'il était laid, crasseux, et que les murs suintaient dru. Je gravis les marches en bois non ciré, et je m'arrêtai devant une petite porte sur laquelle une carte de visite éclatait.... C'est bien là ... je tirai discrètement la patte de biche et n'eus que le temps de jeter un dernier regard sur ma toilette, lorsqu'on vint m'ouvrir.

Une petite bonne accorte me fit entrer dans une antichambre où mes yeux furent aussitôt attirés par une Léda en marbre blanc.

Peu d'instants après, la soubrette, à l'air dégagé, ouvrit une porte cachée par une merveilleuse tenture de Smyrne et je passai dans la chambre de sa maîtresse.

Ce que j'aperçus en entrant ... il m'est impossible de vous le dire!... je ne vis rien ... si, une obscurité complète ... à tel point que, voulant faire un pas, je trébuchai, sur une marche traîtresse....

--Venez! soupira une voix alanguie.

Et, comme j'écarquillais les yeux pour distinguer quelque chose:

--Par ici!

Et l'on me prit la main pour guider mes pas incohérents.

Cependant, je commençai doucement à me rendre compte des êtres à la faible lueur d'un minuscule lampion dont le timide éclat était encore tamisé par l'épaisseur d'un verre rouge.

En ce moment, ce que je ressentais ... ou plutôt ce que je sentais ... c'était l'odeur troublante de ces pastilles du sérail que mon invisible interlocutrice avait probablement fait venir de Rivoli-Arcade!

Après m'être excusé d'arriver en retard ... histoire de dire quelque chose, car j'étais en avance ... je demandai ce qui pouvait me valoir le plaisir....

C'est égal, à ce moment je devais être bien drôle, car je parlais au hasard, ignorant si on était devant ou derrière moi.

--Mon Dieu, me dit d'une voix faible ma mystérieuse inconnue, je vous prie tout d'abord d'excuser la hardiesse de ma démarche, mais je voulais vous voir d'abord pour vous dire quel plaisir ... (ici les compliments d'usage) et ensuite pour vous avouer combien je pense à vous.

--Mon Dieu, madame!

L'obscurité absolue qui nous entourait me permettait de rougir à mon aise.

--Oui, je tenais à vous parler moi-même, car une lettre, hélas! ne vous aurait pas dit ... (là un soupir gros de promesses).

--Que votre vie est agréable, reprit-elle soudain, vous allez de fêtes en fêtes, les invitations vous arrivent par douzaines, partout on vous désire, on vous choie, rien n'est trop beau pour vous. Oh! être artiste! quel rêve!

--Je ne vois pas encore, madame....

--Et les femmes, me dit-elle tout à coup en me saisissant les mains. Ah! les femmes! combien seraient heureuses d'être la préférée; mais vous allez voltigeant de la blonde à la brune, sans vous soucier, petits libertins, des blessures cruelles que vous avez pu faire.

--Oui, mais dans tout cela....

--Vous en connaissez beaucoup, n'est-ce pas de ces belles jeunes filles, de ces petites actrices si Parisiennes, si coquettes qui peuplent vos coulisses?

--Mais oui....

--Et appelé dans le monde, comme vous l'êtes tous les soirs, vous coudoyez des marquises du noble faubourg, vous voyez là des femmes du meilleur monde, j'en suis sûre?

--Assurément, mais ...

--Eh bien, j'ai pensé que vous pourriez m'être utile, en priant toutes ces aimables et jolies femmes que vous fréquentez, de s'adresser à moi pour tout ce qui regarde la parfumerie. Je tiens à leur disposition: savons dulcifiants, crème onctueuse, poudres de riz, vinaigre de toilette, nakara des Indes, lait antéphélique, pommade Dupuytren, iris de Florence, mais surtout, ma spécialité, l'eau dentifrice qui a la propriété de blanchir les dents et de rougir les lèvres.

Je renonce, chers lecteurs, à vous dépeindre l'ahurissement que me causa cette réclame inattendue, récitée avec une volubilité auprès de laquelle celle de Sarah Bernhardt n'est que de la Saint-Jean.

Et voilà donc pourquoi je m'étais fait beau et avais pris une voiture pour arriver bien vernis et tout frais!

--Du reste, pour que vous parliez de mes produits en connaissance de cause, reprit-on, je vais vous faire remettre un paquet de poudre de riz et un flacon de mon eau dentifrice.

L'emploi de ce liquide a besoin d'un mot explicatif:

Après vous être lavé les dents, comme d'habitude, avec de la poudre ordinaire, vous vous rincez la bouche, et ayant versé une goutte de cette eau dans ce petit godet en porcelaine, vous trempez le pinceau que voici et vous frottez. Essayez et vous m'en direz de bonnes nouvelles.

Je n'eus pas le temps de protester que l'on avait déjà bourré mes poches de paquets, flacons, godets, pinceaux et de prospectus en nombre tel que je disparaissais entièrement dessous.

Mon ébahissement ne me quitta que chez moi, où j'étais rentré, sans même m'apercevoir de la route. Le lendemain, par curiosité, j'essuyai cette fameuse eau; après l'opération que je fis avec soin, je m'aperçus, ô désespoir, que j'avais les lèvres blanches et les dents rouges!!...

LES INITIALES

A Georges PEYRAT.

--Entrez! dis-je du ton brusque d'un homme qu'on vient de réveiller tout à coup.

Et mon ami Jules, fit son apparition dans ma chambre. Il enjamba pantalon, habit, chapeau, qui traînaient par terre, et s'asseyant sans plus de façon au pied de mon lit--bien qu'un siège vacant ne fût pas introuvable--il aborda carrément la question, me lançant à brûle-pourpoint cette phrase traîtresse:

--Que fais-tu ce soir?

--Je me coucherai, fis-je en me retournant de l'autre côté pour montrer à mon ami que, s'il s'en allait tout de suite, il me ferait bien plaisir et me permettrait ainsi de reprendre le somme interrompu.

Mais, hélas, Jules était comme l'avare Achéron!

--Eh bien, puisque tu es libre, reprit-il, je t'emmène avec moi chez madame de Saint-Girieix.

--Pourquoi faire?

--Comment, pourquoi faire? mais tu n'as donc pas lu les journaux! Elle donne ce soir un bal splendide dans son hôtel, avec kermesse et tout le tralala, au profit des veuves des matelots suisses morts victimes de leur dévouement pendant cet incendie terrible qui a détruit une partie de Berne! Mais on ne parle que de cette fête; ce sera absolument féerique, il faut y venir!

Judic vendra des pêches, Granier des bretelles, Léonce doit faire du trapèze à 6 mètres de hauteur dans le cour d'honneur, enfin, je compte sur toi.... Eh, bien! qu'est-ce que tu as? tu restes abruti ... on dirait, ma parole que tu ne comprends pas.

--En effet, je ne comprends pas comment toi, qui me connais, toi, mon ami, à qui je n'ai jamais fait le moindre mal, toi qui n'ignores pas ma profonde antipathie pour ces petites fêtes chorégraphiques, tu viennes m'inviter à en subir une.... Oui, je sais, avec toi.... C'est égal, je te remercie du choix, mais je ne puis....

--Oh! voyons, tu ne vas pas me refuser de m'accompagner, à présent surtout que j'ai annoncé ta venue à madame de Saint-Girieix. Ce serait joli ... tu me ferais passer pour un farceur!

--Comment, est-ce que ... maladie subite ... empêchement imprévu....

--Sont des clichés usés, mon cher.

--Et puis, crois-tu que madame de Saint-Girieix n'aura pas autre chose à faire qu'à te demander de me présenter.... Dans ces soirées-là, c'est à peine si la maîtresse de la maison regarde les gens qu'on lui présente.... Non, va, un de plus, un de moins, ce n'est pas ça qui ...

--Voyons, ce n'est pas sérieux, ce que tu me dis là.

--Parfaitement. Et, tiens, puisque tu n'es pas convaincu, écoute et suis mon raisonnement:

La foule m'énerve, ce soir, on s'étouffera; tu sais quel mal je me donne pour collectionner dix pièces de vingt sous et tu n'ignores pas que pour tenir tête aux assauts nombreux des jeunes bouquetières, aux sollicitations pressantes, des marchandes de programmes, cigares, etc., il faut pouvoir posséder une certaine quantité de ces petits papiers bleus dont la Banque a seule le monopole. De plus je suis extrêmement fatigué et tu trouveras bon....

--Non, non, non, mille fois non. Je viendrai te prendre à dix heures, nous irons y passer un moment, et nous rentrerons bien gentiment nous coucher chacun chez nous. Allons, c'est entendu, tu acceptes?

--Ah! que le diable t'emporte! je m'étais juré de ne pas sortir ce soir.... Eh bien, oui, là! j'irai, mais à une condition sine qua non. C'est que nous n'y resterons pas plus tard que minuit et que tu ne m'obligeras pas à danser la moindre polka?

--Soit!

· · ·

A dix heures précises, Jules arrivait sous les armes, claque et camélia compris.

Vingt minutes après, nous descendions de voiture devant le perron de l'hôtel de madame de Saint-Girieix.

Lanternes vénitiennes, plantes rares, orchestre Desgranges, sibylle, petits chevaux, rochers factices au milieu desquels serpentait un filet d'eau coloré en vert par un continuel feu de bengale invisible; bref, rien ne manquait.

Nous montâmes au salon de danse.

Je ne sais si vous êtes comme moi, mais rien ne me semble drôle comme de voir cirer le parquet à un tas de gens essoufflés, rouges comme des tomates et suant sang et eau; ils tournent deux à deux, sans se parler et avec la dignité de gens qui remplissent un sacerdoce; oui, ça m'amuse toujours de voir sauter ainsi mes contemporains.... Ah! j'avoue que la chorégraphie est un sens qui me manque!

J'étais donc dans l'embrasure d'une fenêtre, en train de contempler les minois plus ou moins chiffonnés, lorsque Desgranges, levant son archet magique, donna le signal de la danse. Les couples se formèrent.

J'aperçus alors Octave, un de mes amis que je n'avais pas revu depuis le collège, qui invitait une jeune fille blonde et belle comme Vénus, quoique moins décolletée.

La jeune fille se leva, Octave posa son claque sur sa chaise et tous deux s'enlacèrent pour la valse qui préludait.

Je les suivis un moment des yeux; mais ce charmant couple disparut dans le tourbillon des danseurs. Une polka remplaça la valse, une scottish succéda à la polka.

Changeant alors de spectacle, (j'aime les contrastes), je regardai les duègnes qui tapissaient le salon. Je vis une dame sèche et jaune, et qui dut être fort bien en 1812, sourire derrière son éventail.

Je n'y prêtais pas une bien grande attention, la chose n'ayant rien d'extraordinaire en elle-même, lorsque un éclat de rire formidable me fit reporter les yeux au même endroit. Je vis alors trois ou quatre dames, à droite et à gauche de la sus-indiquée, riant à gorge déployée.

Qu'était-ce donc?

Elles se penchaient à l'oreille de leurs voisines pour leur faire part de quelque chose et le nombre des rieuses allait s'augmentant. Bientôt l'hilarité devint générale; ce fut comme une traînée de poudre, toute la rangée des matrones était en ébullition; ces bonnes dames se tordaient dans des convulsions impossibles à décrire; elles avaient toutes l'air d'être atteintes de la danse de Saint-Guy. C'était inénarrable!

Enfin, grâce à l'une de ces Camerera qui, ne se contentant pas de désigner des yeux, montrait avec le doigt--O Sainte impolitesse!--un groupe tournoyant au milieu du salon, je sus enfin la cause de cette joie générale: la danseuse d'Octave s'était, sans s'en être aperçue, assise sur le claque de mon ami, et sa robe en tulle blanc avait gardé accrochées les gigantesques initiales de son cavalier, qui s'appelait--horrible fatalité--Octave Quesnel ... et pas par un K!

TÉNOR ET PRESTIGIDITATEUR

A E. MANGIN.

C'était au château de Compiègne en 184... Louis-Philippe voulant célébrer ... je ne sais plus quoi, en l'honneur de ... je ne sais plus qui, fit venir les artistes de l'Opéra-Comique pour jouer une pièce de leur répertoire sur le théâtre royal.

Les acteurs se rendirent à cet ordre et obtinrent un grand succès avec le Domino Noir, ou la Dame Blanche ... ou quelque chose de couleur, enfin.

L'étoile de la petite troupe était M-S, le fameux ténor qui, à cette époque, faisait tourner toutes les têtes féminines et dont la renommée était alors considérable.

M-S, homme d'infiniment d'esprit, comme on le verra plus tard, joignait à son très beau talent de chanteur, l'adresse remarquable du plus agile des prestidigitateurs.

L'escamotage et la physique n'avaient plus de secrets pour lui; faire sortir un gigot entier d'une bouteille, avaler un sabre de cuirassier ou jongler avec huit assiettes sans les casser ... était pour lui l'enfance de l'art.

Aussi tenait-il à sa réputation de physicien autant qu'à son renom de chanteur ... qui sait même ... s'il ne faisait pas comme Ingres et Rossini!

Le soir de cette représentation à la cour, Louis Philippe fit servir aux artistes un souper merveilleux.

Inutile de dire quel entrain et quelle gaîté régnèrent à ce festin! Tout le monde, heureux du succès obtenu, était en verve, aussi éclats de rire joyeux et bons mots ne tarissaient pas, les saillies spirituelles partaient comme des fusées; c'était un vrai feu d'artifice d'esprit!

Au Champagne, le moment des toasts arrivé, on but naturellement à la santé du roi, à sa cordiale réception, aux artistes, à leur talent, leur éducation, bref, on but beaucoup.

--Maintenant que nous sommes entre nous, fit un chambellan, je crois le moment opportun de nous dérider un peu en entonnant l'une de ces vieilles chansons de derrière les fagots, de celles qu'on ne chante qu'à mi-voix.... Qu'en pense notre excellent ami, M-S?

M-S ... jusque-là distrait, préoccupé et dont le regard trahissait une vive inquiétude, ne quittait pas des yeux madame C... la duègne de la troupe.

Et voici pourquoi:

Femme charmante, pleine de talent et d'allures distinguées, madame C... avait un terrible défaut, elle était gourmande, oh! mais là! au point que proverbiale était sa gourmandise. La pâtisserie surtout avait le don de l'émouvoir.

Pour elle, une tarte à la crème était un attrait irrésistible et le baba juteux lui eût fait commettre des bassesses. Malheureusement, madame C... ne se contentait pas d'engloutir brioches, éclairs et madeleines; non, sa faim difficilement mais à la longue assouvie, à l'instar de la prévoyante fourmi, elle faisait des provisions pour les repas suivants; aussi ne voulant pas laisser échapper une si belle occasion, notre chanteuse bourrait-elle ses poches de massepains, meringues et échaudés! Ses voisins de table, camarades de théâtre, avaient beau lui dire, à l'oreille:

--Voyons, madame C..., un peu de tenue, on vous observe, vous savez combien notre profession est décriée? Eh bien! ne donnez donc pas ainsi prise aux mauvaises langues.

Ah! bien oui, les tartelettes sucrées et les choux débordant de crèmes étaient là, devant ses yeux éblouis, attractifs comme des aimants, et lui faisaient tourner la tête.

Aussi M-S ... jura-t-il de la punir de son excès de gloutonnerie.

· · ·

A la voix du chambellan, M-S ... revint à lui et, déclinant l'honneur qu'on lui faisait en l'invitant à chanter, s'excusa en ces termes:

--Mon Dieu, messieurs, je suis très sensible au plaisir que vous me faites en me demandant quelque chose, et je vous en remercie bien sincèrement, mais quand j'ai soupé, il m'est impossible d'émettre le moindre son.

--Alors, fais-nous quelques tours d'escamotage, hasarda le baryton.

Et comme les gentilshommes paraissaient étonnés de cette demande, on leur apprit que M-S. était un excellent prestidigitateur qui eût rendu des points au célèbre professeur Bosco lui-même!

--Allons donc! fit l'un des seigneurs. Eh bien, mais, nous serions très curieux d'assister à ...

--Oh! reprit M-S ... qui n'avait pas l'air d'y tenir beaucoup, vous savez pour ça il faut être préparé à l'avance ... ou bien que ça vienne tout seul.

--Oh! si, voyons! exclama toute l'assistance.

Enfin, comme on insistait fort et que son orgueil d'escamoteur commençait à être suffisamment chatouillé:

--Je veux bien, s'écria tout à coup le ténor physicien.

Et, comme pris d'une inspiration subite, il ajouta:

--Seulement, à la condition expresse de ne vous faire qu'un seul tour.

--Entendu! fit-on, en choeur.

Et tout le monde se rapprocha afin de ne rien perdre.

Alors, s'emparant d'une coupe en verre remplie de gâteaux de toutes sortes, le prestidigitateur demanda:

--Vous voyez bien ceci?... Il s'agit d'en faire disparaître le contenu devant vous et sans que vous vous en aperceviez.

Alors, avec une adresse incroyable, il jeta bonbons et gâteaux dans la serviette qu'il avait sur ses genoux et qui était préparée ad hoc, et, s'adressant à un de ses spectateurs:

--Est-ce ça?

--Bravo! bravo! cria-t-on de toutes parts.

--Eh bien, voulez-vous savoir où j'ai fait passer toutes les chatteries?

--Oui, oui, oui.

--Dans la poche droite de madame C.

Étonnement général, mais rires discrets de la part des camarades initiés qui devinèrent le tour.... Il fallut bien, vérification faite, se rendre à l'évidence.

Aussi, rouge et confuse, madame C... jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

LES EXTRA

A Henri PASSERIEU.

--Votre appartement me convient et je l'arrête, dis-je au concierge; seulement je vous préviens que je rentre tard, je suis artiste et, dame! l'hiver, les soirées me retiennent fort avant dans la nuit!

--Je connais ça.

--Ah! vous avez déjà pour locataires....

--Non, c'est moi; je suis dans le même cas que monsieur. En hiver, j'ai aussi beaucoup de soirées.

--Comment!... vous êtes ...

--Extra.

--?...

--Je sers les rafraîchissements dans les soirées.

--Ah! bah!

--Bien fatigantes nos professions, hein?

--Quel drôle de concierge, fis-je à part moi, il ignore sans doute que le cumul est défendu, enfin!

Jusqu'ici, je croyais ce mot «Extra» spécialement chargé de désigner le petit supplément que s'offre, à la crémerie, le commis faiblement appointé, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la largesse inaccoutumée que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que, revenant éreinté de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant un regard de mépris sur la longue file de tramways bondés de monde, il hêle un fiacre, se disant in petto:

--Ah! bah, pour une fois, faisons un extra!

Mais avoir un portier extra ou un extra-portier était pour moi, chose nouvelle!

Extra! Ce métier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux désagréments de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du costume de garçon de soirée avec le nôtre.

Nous sommes tous indifféremment en habit noir.

L'Extra--puisqu'il faut l'appeler par son nom--n'a rien qui le distingue des invités. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait reconnaître; on ne se tromperait plus alors, et l'on éviterait par cela même les erreurs fréquentes et regrettables que l'on commet tous les jours.

Ce léger changement à apporter à la toilette de ces valets est bien simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous verrez que, comme par le passé, la routine, la sempiternelle routine continuera à laisser les choses dans un doux statu-quo.

Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites!

A qui de nous n'est-il pas arrivé de dire à un invité orné de longs favoris:

--Voici mon pardessus, donnez-moi un numéro?

Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il pense de la crise politique que nous traversons!

Et il n'y a pas à objecter la distinction et la tenue.

Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et barons, ont acquis à ce noble frottement une distinction apparente, une tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent.

Ce sont des figures bien intéressantes à étudier que celles de ces garçons dits «extra!»

Il y a l'extra-sérieux, le garçon qui pontifie et vous sert un sandwich avec la dignité d'un sénateur romain élaborant une loi.

Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg facile avec le mot thé.

Un type bien curieux, c'est l'extra-prévenant, qui vous dit, lorsque vous lui demandez une glace:

--Non, non, ça vous ferait mal, prenez plutôt du punch bien chaud.

On rencontre également l'extra-grincheux, qui a servi dans des maisons plus importantes où le buffet était bien mieux approvisionné; celui-là vous sert à contre coeur, sans la moindre complaisance il vous donne un sorbet sans cuiller ... et sans grâce.

Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut à mort si vous vous trompez et l'appelez «garçon» tout court; je ne vous engage pas à vous adresser à lui si vous retournez au buffet.

Le plus terrible, à mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure vos actes; c'est le garçon dont les yeux semblent dire au malheureux qui redemande quelque chose:

--Mais, pardon, vous en avez déjà pris et si chacun en faisait autant....

On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les gourmands me permettent un conseil en passant:

--Faites comme moi, adressez-vous chaque fois à un garçon différent.

Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien à dire de celui-là.

Mais le plus beau que j'aie rencontré, c'est l'extra-familier, qui, pour un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait familièrement sur le ventre en vous appelant vieux copain.

Pour celui-là, je demande la permission d'ouvrir une parenthèse.

Comme je l'ai déjà dit, allant fréquemment en soirées, l'hiver, chez des amis et chez des étrangers, à cause de ma profession, je me retrouve là, souvent, avec les mêmes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent de plus familiers les uns que les autres.

Il y en a un que j'ai rencontré plus de cinquante fois; je le vois à peu près tous les quinze jours dans la saison; mais, dès que je l'aperçois dans une soirée, je l'évite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi:

--Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir?

Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale sur l'épaule. Ça m'embête, mais je suis forcé de le subir!

Cependant, s'il y a le mauvais côté de la chose, il y a aussi le bon; derrière le revers, la médaille.

Dernièrement, nous étions ensemble dans la même soirée; je vais au buffet et je vois «mon protecteur» très occupé à servir une foule d'habits noirs qui demandaient tout à la fois: chocolat, punch, glaces etc., etc., Il m'aperçoit, les délaisse tous et, venant à moi:

--Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon nom).

--J'aurais désiré prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre dire à un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ...

--Ah! ça, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous deviez venir ce soir, j'en ai gardé pour ... nous deux. Tenez.

Et tirant de dessous la table une tasse toute versée, il me dit d'un ton paterne:

--Tenez, mon p'tit, buvez ça, vous m'en direz des nouvelles!!

--!!!

--Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce rémoulade: avalez-moi ça prenez ce petit pain rond, la salade russe est à côté de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. Là, débrouillez-vous tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-là, maintenant.

Tout à coup, il bondit sur moi et me dit:

--Que faites-vous donc!

--Je me verse de l'eau, parbleu!

--Pas celle-là! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant pour la seconde fois de ce dessous de table décidément inépuisable une carafe frappée:

--Celle-ci, à la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez, avant de vous servir.

Comme on le voit, cet «extra» est un père pour moi!

Un «extra» m'a dit un jour, un mot qui, à lui seul, est tout un monde, et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore tenus ... même par certains domestiques:

--C'était, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner plus d'attrait à la soirée de contrat, avait fait venir quelques artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opéra-Comique, son frère, jeune violoniste de talent, R... ex-ténor de l'Opéra-Populaire, d'éphémère durée et moi.

On passe devant nous des rafraîchissements, nous n'en prenons point. Cette sobriété semblant surnaturelle chez des artistes, un «extra», croyant comprendre tout à coup que les sirops, grogs et autres liqueurs qui surchargeaient le plateau n'étaient pas de notre goût, vint à nous, et, comme sûr de nous séduire, nous dit avec un sourire indescriptible et que je me rappellerai longtemps:

--Voulez-vous du vin?

!!!!!

UN IMPRESSARIO

A J. LANDIE.

Celui-ci est digne de passer à la postérité la plus reculée, car jamais type semblable ne s'était vu avant lui!

D'abord son prénom est tout un monde.... Je ne vous le révèlerai pas parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se reconnaîtrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement que c'est à son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie monastique en Palestine, vers l'an de grâce 292 ... et si cela ne vous suffisait pas, j'ajouterai que son nom de baptême flotte entre Hilaire et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage.

Notre héros, que nous nommerons discrètement H..., si vous voulez bien, est d'une autre époque. Ayant beaucoup joué avec mademoiselle Rachel comme il dit, dans ses tournées et par suite adorateur passionné de la tragédie et de ses nobles représentants, Racine, Corneille et Voltaire, il a gardé de la fréquentation continuelle de ces génies un culte exagéré pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie ordinaire, dans ce prosaïque terre-à-terre de tous les jours, il ne peut se résoudre à parler comme tout le monde. L'infâme prose dont se servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui soulève le coeur, lui donne des nausées.

Aussi, est-on tout étonné de voir notre homme avec un vulgaire melon sur la tête au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une redingote en Elbeuf qu'on s'attend à trouver sur lui, mais bien le manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutôt des cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes.

Sa conversation est extrêmement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de tragédies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine instruction, une érudition relative, mais ce vernis de science, ce plaqué de savoir en impose cependant à bien des gens.

Comme je l'ai déjà dit, il ne s'exprime pas comme le commun des mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira volontiers: «J'ai aperçu un alguazil emmenant une hétaïre qui ambulait sur l'asphalte.» Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable, une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire assurément: «Tiens, Frontin, prends ces sesterces!»

En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez à cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un aperçu de ce directeur.

Gérant actuellement un de nos grands théâtres, personne n'a lu ... et joué autant de mauvaises pièces que lui ... mais cela se comprend jusqu'à un certain point, le désir de produire des auteurs jeunes ... et riches, l'ayant seul guidé dans cette voie lucrative.

Ses «premières» sont extrêmement houleuses et il n'est pas rare d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y égarer, à un combat singulier entre le paradis et l'orchestre.

Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de pomme, clous ... et même certaine matière on ne peut plus odorante.... Un de nos gros critiques, que son métier force à braver ces projectiles divers, se munit toujours lorsqu'il va à ce théâtre d'un parasol fortement doublé en cas de pluie pendant le spectacle!

Pour vous donner une idée du monsieur, je vais vous citer quelques-uns de ses mots; eux seuls vous en diront assez.

Tout d'abord il faut l'entendre raconter «comment il s'est marié». (C'est lui qui parle).

«Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soirée (quelle drôle d'idée), je m'y rendis. J'entre et j'aperçois une jeune fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'achève, elle se pâme....

Eh bien, messieurs ... (un temps) «C'est madame H.»

Mais ce qu'il faut entendre, c'est le ton doucereux et la vibration de notre individu, car il vibrrre, oh! mais là ... même en disant «mie de pain!»

Réponse prouvant sa générosité:

Il fit dans le temps jouer le répertoire de Molière, Corneille et Racine.... Aussi les jeunes gens du Conservatoire, désireux avant tout de s'essayer, allaient-ils chez notre directeur s'engager pour des sommes on ne peut plus dérisoires, par exemple 5 francs par cachet, à jouer tous les rôles de leur emploi.

Un de mes amis, aujourd'hui à la Comédie-Française, jouait ainsi Scapin, Figaro, Mascarille et tous les premiers comiques du répertoire, en attendant de les jouer plus tard sur la première scène du monde.

Mais quoique très artiste et fort passionné pour son art, mon camarade à cette époque-là ne voyait pas couler, chez lui, le Pactole; aussi, tremblant comme la feuille, résolut-il, après bien des hésitations, d'aller trouver H... arpagon, pour lui demander une légère augmentation.

Il prit donc son courage à deux mains et tournant fiévreusement son chapeau dans ses doigts--on peut faire les deux choses en même temps--il balbutia les mots: dévouement profond à mon théâtre ... rôles toujours sus ... mais pas fortuné ... les omnibus pour venir répéter ... le rouge et le blanc qu'on ne donne pas ... aussi 10 francs au lieu de 5 par semaine, ne serait peut-être pas un supplément par trop exagéré.

Et H... de l'interrompre par ces mots:

--Cher monsieur, je vois poindre l'ingratitude.

Un jour, un auteur heureux d'être joué, lui envoya un ameublement complet (il n'y a que ces gens-là pour avoir de la veine).

Comme les commissionnaires qui avaient monté au 4e étage armoire, bibliothèque, buffet, consoles, vitrines, etc. etc. attendaient là suant à grosses gouttes le pourboire traditionnel, le secrétaire du théâtre s'avance et demande à voix basse, à son directeur, s'il ne juge pas convenable de donner quelque chose à ces hommes qui sont éreintés.

Lui, après avoir bien réfléchi:

--Mais si, comment!... donnez leur donc ... deux billets à demi-droit!!!

Ça ne s'invente pas ces choses-là.

· · ·

Lorsque, par hasard, il prend une voiture à la course, il ne donne jamais que 15 c. de pourboire au cocher et comme il a peur d'être empoigné par l'automédon--comme il l'appelle--il prie le concierge de lui remettre la somme, mais le pipelet a une peur bleue, car le cocher ne manque jamais de lui dire:

--Ah! tu as gardé deux sous, c'est bien, va, la prochaine fois, je le dirai au vieux général!

«Vieux général», parce que notre directeur porte moustache et barbiche napoléoniennes.

Au beau temps où la tragédie était florissante sous sa direction, on jouait un jour Britannicus, et comme le héros de Racine n'avait pas de manteau par suite d'une erreur du costumier, notre directeur descendit de chez lui un drap de madame H... pour le remplacer!...

!!!

· · ·

Delaunay disait de lui:

«Quand il commence un alexandrin on a le temps de remonter dans sa loge chercher quelque chose et de redescendre avant qu'il l'ait fini.»

Et Got:

«C'est le seul comique de tragédie qu'ait possédé le Théâtre-Français.»

· · ·

Un jour, dans un hôtel de province, au souper qui suivit une de ses représentations et que des amis lui offrirent, il récitait un fragment de rôle tragique et comme il disait avec une emphase extraordinaire:

Arrêtez-vous, Néron, j'ai deux moôs à vous dire....

L'aubergiste applaudit. Et lui, de se retourner:

--Madame l'hôtesse, retournez à vos fourneaux!

· · ·

Pour dépeindre son admiration pour Rachel, il se plaît à raconter cette histoire:

Quand je jouais avec la grrrande trrragédienne, je ne déjeunais pas, pour ne rien perdre d'elle, je prenais un verre de vin, j'allais dans une loge et tout en trempant des mouillettes, je l'écoutais.... Je buvais Ma-de-moi-selle Rachel!

· · ·

--Que les temps sont changés! exclamait-il, dernièrement. Aujourd'hui les jeunes artistes apprennent leur rôle et dès qu'ils savent le mot à mot, ils se figurent qu'ils sont prêts à paraître devant le public, ils ne veulent point se donner la peine de fouiller, de creuser leur personnage!

Ah! de mon temps nous cherchions dix ans un rôle et ... souvent nous ne le trouvions pas.

Ainsi, tenez, voici comment, j'ai trouvé l'entrée de Néron.

Depuis longtemps, je cherchais l'intonation du premier vers, cette phrase m'obsédait sans cesse, enfin, un jour, comme j'entrais chez un pâtissier, je fus frappé d'un trait de lumière, et, m'élançant vers le comptoir, je dis à ce paisible commerçant:

--N'en doutez point, Burrhus....

Le malheur c'est qu'en gesticulant je cassai une carafe que ce manant me fit payer!

· · ·

Une marque d'attendrissement et de pitié:

Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des «utilités», vient un jour lui dire:

--Monsieur le directeur, je suis très malade, je n'en peux plus, le médecin m'a conseillé la campagne et je viens vous demander la permission de me faire remplacer ce soir.

Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face:

--Vous vous faites donc raser les sourcils?

· · ·

A un auteur en lui rendant son manuscrit:

--C'est très bien fait, très joliment écrit, intéressant ... mais on devine trop tôt que le jeune premier épousera l'ingénue au troisième acte!

Au café ... où il était invité par un de ses pensionnaires ... naturellement.

Le garçon.--Que désire monsieur?

Lui.--Un curaçao.

Le garçon.--Sec?

Lui, le reprenant.--Pur.

Le garçon, s'en allant.--Un curaçao sec!

Lui, irrité.--Eh! pur, vous dit-on!

O puriste!

· · ·

C'est encore lui qui, écrivant à un de ses artistes qui jouait chez lui les «grimes,» mit sur l'adresse

M. THÉOPHILE B... financier 8, rue Fontaine

Vous voyez d'ici, ce que la concierge a dû être prévenante pour son locataire!

Du reste, quand dans une pièce du répertoire il y avait comme accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: «A Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste» ou bien à «Monsieur, monsieur Valère, amant de Lucile».

· · ·

Une invention du même:

Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez à son troisième, une fois là, vous sonniez et quelques instants après, il arrivait lui-même ouvrir. La porte était à peine entre-bâillée, qu'il jetait sur vous le contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de votre gilet chamois, et comme vous vous révoltiez étonné:

--Paix! disait-il, tout beau! venez ça, qu'on vous lave! suivez moi dans mon laboratoire!

Et, vous prenant par la main, il vous entraînait dans sa cuisine où, une fois rendus, il prenait un chiffon imprégné d'un liquide quelconque, qu'il avait inventé, et frottant énergiquement les endroits tachés, répétait avec la volubilité d'un camelot sur la place publique: «Cette substance qui n'est pas corrosive, enlève, nettoie et détache, etc. etc.» Très rarement, il rendait à l'étoffe son état primitif, mais chaque fois que l'opération ratait, il vous disait sur un ton de doux reproche:

--Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine?

Après celle-là, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.

UN CONCERT A ATHIS-MONS

A CABOIS.

Il existe sur la ligne d'Orléans, entre Juvisy et Ablon, un petit endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les poètes, tant les sentiers ombreux, les chemins étroits et les taillis mousseux y abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme solitude, les joyeuses caresses et les rimes étoilées!

Cet Eden champêtre a pour nom: Athis-Mons.

Aucun village, en effet, ne semble réunir autant de sites pittoresques que celui-là!

Rochers abrupts, peupliers géants montant la garde aux côtés de routes tortueuses, la Seine qui serpente dans le bas de la vallée et dont les eaux tranquilles sont sillonnées, le dimanche, par les barques des canotiers parisiens; tout y est empreint d'un charme pénétrant jusqu'au petit clocher qu'on aperçoit au loin, la mairie, maisonnette à un seul étage sortie d'une boîte de joujoux, les grands épis dorés qui le soir doivent abriter ... cocottes et serins, le chef de gare, lui-même, qui, poussant la complaisance jusqu'à ses dernières limites, attend le monsieur essoufflé qui court péniblement là-bas, pour donner le signal du départ ... tout, enfin, s'efforce de vous plaire et semble vous crier: Pourquoi t'en vas-tu?

Aussi, chaque fois que notre ami C..., notable habitant de ce village ensoleillé, vient me demander mon concours pour la fête du pays, non seulement je le lui accorde avec empressement, mais je le remercie; car, passer une journée dans cet endroit délicieux est pour moi une joie réelle.

Et il faut bien que ce soit pour aller dans un pays aussi charmant et pour un ami aussi aimable, car si l'homme est heureux d'aller à Athis, l'artiste entre toutes les fois dans des colères furieuses.

Que mes lectrices se rassurent: Je n'ai pas un caractère irascible et emporté; au contraire, on veut bien me trouver bénin et doux, à rendre des points à un mouton ... fût-il de Panurge.

Cependant il y a des moments où, sans être comme certain violoncelliste qui défend même de tousser pendant qu'il opère ... on ne peut s'empêcher de ... jugez plutôt.

Le concert qu'on organise à Athis-Mons a lieu sur l'unique place du village.

On dresse une de ces immenses tentes qui ont enrichi Pinard et Voisin (je demande pardon à Voisin de le mettre derrière Pinard) et c'est là-dessous que chanteurs, instrumentistes, comédiens ou monologuistes débitent à tour de rôle leur produit. Comme je vous l'ai déjà dit, le concert a lieu à l'occasion de la fête du pays, c'est assez dire que chevaux de bois, tirs au pistolet, grandes roues à loterie, massacres des innocents, passe-boules, tourniquets ... rien ne manque; et, comme la tente est adossée à l'Eglise (d'aucuns s'habillent dans la sacristie)--avec l'horloge, c'est complet!!!

Aussi l'on comprendra qu'avec l'air du Chapeau de la Marguerite, moulu par l'orgue des chevaux de bois, les pif, paf, pan, pan, pan du tir au pistolet, les dzing, dzing de la plaque de tôle servant de palais à l'énorme bouche qui rit (jeu, qu'on désigne, sous le nom de passe-boule, si je ne m'abuse), les grrirrirri des roues et de tourniquets, les sifflets de la locomotive qui passe non loin de là et surtout, oh! surtout, les dig, ding, don, dig, ding, don! de cette satanée horloge qui sonne tout, quarts, demies, trois-quarts et répète même l'heure à cinq ... il y a de quoi devenir fou à lier!

Du reste, je vais essayer de vous traduire l'effet que produit une poésie dite aux concerts d'Athis-Mons.

Le récitateur entre, il annonce:

Aimé pour lui-même, poésie de Aug. Erhard.

A ce moment, l'air du P'tit bleu, joué à tour de bras par les chevaux de bois, couvre la voix de l'artiste et prive le public du nom de l'auteur.

L'interprète, d'abord étonné, reprend:

Qui de nous tous, ô mes amis, En cette existence si brève N'a point fait (et c'est bien permis) Cet irréalisable rêve?

Pif, paf, pan, pan, pan, pan, pan, tonnent les pistolets du tir.

Le diseur fait un soubresaut épouvantable, se trouble et perd la mémoire mais cherchant à maîtriser son émotion, continue:

Une femme au regard charmant Brune ou blonde, ou rousse, ou bien même ...

Dzing, dzing, fait la plaque de tôle.

Le comédien décontenancé, perd la tête et poursuit en bafouillant:

Enfin, comme il plaît à l'amant.

Boum! Boum! Boum! prélude la grosse caisse du cirque voisin.

Le malheureux, dont une sueur froide inonde le corps, éperdu, rassemble toute son énergie et trouve encore la force de dire:

Mais qui vous aime pour ...

Dig! din! don! dig! din! don! dig! ding! don! carillonne à toute volée cette horloge diabolique.

--C'est un baptême, fait quelqu'un: il y en a pour cinq minutes.

--Arrêtez-vous, crie-t-on de toutes parts.

L'infortuné monologuiste, dont les yeux injectés de sang sortent de l'orbite, croyant avoir derrière lui l'armoire des frères Davenport, se précipite affolé dans les coulisses, en criant:--Si jamais on m'y repince!

· · ·

Et il y est repincé la fois suivante; car, comment résister à un ami aussi charmant que C... et aux séductions d'un pays aussi ravissant qu'Athis-Mons!

LES MÉDECINS DE MOLIÈRE

A. L. CRESSONNOIS.

Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et autres médecins ridicules que Molière a semés dans plusieurs de ses pièces (Monsieur de Pourceaugnac, le Malade imaginaire, le Mariage forcé, l'Amour médecin, la Jalousie du barbouillé, le Médecin malgré lui, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent le véritable motif qui a poussé l'auteur à caricaturer ainsi les gens qui exercent la médecine!

Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent à quel fil a tenu la création de ces types immortels?--Je ne crois pas.

C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particulière qui a fait éclore toutes les oeuvres citées plus haut.

Voici dans quelles circonstances l'auteur du Misanthrope résolut de stigmatiser les docteurs de tous genres.

Molière logeait chez un médecin, dont la femme, extrêmement avare, voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur le refus qu'il en fit, l'appartement fut loué à un autre. Aussi, depuis ce temps-là, Molière n'a pas cessé de tourner en ridicule les médecins qu'il avait déjà attaqués du reste dans le Festin de Pierre.

Il définissait ainsi le médecin:

«Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient tué.»

L'Amour médecin est la première pièce dans laquelle Molière a donné libre cours à sa verve satirique et antimédicale.

Afin de rendre ses plaisanteries plus agréables et en même temps plus acerbes, plus piquantes, dans l'interprétation de cette pièce, qui fut d'abord représentée devant le roi, l'auteur y joua les premiers médecins de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il avait en vue.

Il fallait que Molière eût un rude courage ... et une bien grande confiance dans la protectionnelle amitié de Louis XIV!

J'ai retrouvé cette même audace chez un certain préfet du département de la Gironde, qui, à l'époque où l'on allait jouer Rabagas au théâtre Français de Bordeaux, fit venir le principal interprète de cette pièce et lui «ordonna» de se faire la tête exacte du héros de Sardou. Comme on le voit, ce magistrat réactionnaire se moquait complètement de sa destitution.

Mais quittons le XIXe siècle pour revenir au XVIIe.

Les médecins mis en scène, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Guénaut et d'Aquin--rien de Saint-Thomas--et comme Molière voulait déguiser leur nom (c'était bien le moins) il pria l'auteur du Lutrin de leur en confectionner de convenables.

Boileau en composa en effet, qui étaient tirés du grec et qui désignaient le caractère de chacun de ces messieurs.

C'est ainsi qu'il donna à M. de Fougerais, le nom de Desfonandrès, qui signifie tueur d'hommes; (il paraît, que ce bon Fougerais n'y allait pas de main morte, et que, à l'exemple du Crispin du Distrait: Il mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de Bahis, qui veut dire, jappant, aboyant, (j'ignore si ce cognomen a été trouvé par M. Esprit, saint!)

Macraton fut le nom qu'il donna à M. Guénaut, parce qu'il parlait lentement (ce rapprochement avec le père «Bahis» prouve une fois de plus l'évidence absolue de la loi des contrastes.)

Et enfin, celui de Ternès, qui, dans la langue familière à feu Egger, est synonyme de saigneur à M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la saignée.

Je ne sais si, avec une réputation semblable, il réunissait beaucoup d'invités à ses bals, d'Aquin (aïe).

Eh bien, dire que si le propriétaire qui avait le très grand honneur de loger Molière avait été complaisant (mais j'oublie que propriétaire et complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne fortune d'applaudir le charmant docteur de la «Jalousie du Barbouillé», cette pièce de Molière si peu connue et pourtant si gaie!

Donc, ô propriétaire harpagonesque! merci, merci! car grâce à ta bourgeoise cupidité et ... à ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a été donné d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le réservé Marphurius.

LES ANIMAUX AU THÉATRE

A A. BERNHEIM.

J'avais tout d'abord l'idée de donner un autre titre à ces lignes, craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est bien des bêtes à quatre pattes dont il s'agit ici.

Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient représenter pour la première fois, au théâtre de la Porte Saint-Martin, le Voyage autour du monde en 80 jours, pièce en cinq actes et quinze tableaux.

Le succès de cette féerie scientifique fut pyramidal; cinq cents représentations ne purent épuiser ce succès persistant. Il fallait louer sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode faisait prime et les messieurs à pantalons pattus qui vendent bien plus cher qu'au bureau, firent rapidement fortune.

Tous les journaux furent unanimes à louer les auteurs, beaucoup les directeurs et énormément ... les machinistes, décorateurs ... et autres truqueurs ... sans jeu de mots.

Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A qui ou à quoi revenait le plus grand mérite de cet incontestable succès? Était-ce à la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le monde, ayant lu ses émouvantes et spirituelles histoires qui instruisent un peu et amusent beaucoup, tout le monde désirait voir, mise en action, une de ces aventures que M. Verne, lui-même, qualifie d'extraordinaires! Voulait-on au contraire apprécier la part que son collaborateur, homme d'esprit, avait apportée, renouvelant ce genre de pièce à spectacles, en y ajoutant un grain de son originalité?

Voulait-on, peut-être, entendre la voix tonitruante et les ronflements sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle frémir aux mâles emportements de l'appétissante Patry?

Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si Phileas-Fogg-Lacressonnière ne raterait pas le bateau en partance pour l'Amérique?

Non, impatient lecteur, ce n'était ni pour le talent du premier rôle, ni pour la grâce de la jeune première, pas plus du reste que pour les exploits du traître célèbre que le public se dérangeait en masse.

Ce qu'il venait voir, c'était ... l'éléphant.

Ah! la grande locomotive en carton pâte en dépérissait à vue d'oeil ... elle en avait une figure de papier mâché ... mais il fallait se résigner en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc! un éléphant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus vivant, un éléphant en viande!

Il n'y avait pas à aller là contre.

Ce n'étaient pas des gagistes à quinze sous par soirée, qui, montés les uns sur les autres dans un éléphant en baudruche, singeaient (mon mot est mal choisi) le pachyderme.

Non, c'était bien un éléphant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait, dormait et aimait ... (je m'avance peut-être un peu, en disant ça). Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une pièce de théâtre, suffisait à exciter au plus haut point la curiosité fructueuse de la plèbe ébahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans Mauprat, des colombes dans Latude, des chèvres dans le Pardon de Ploermel, mais un éléphant, un é-lé-phant! Oh!!

En fourrière, les chevaux de Charles VI, à l'Opéra!

Oh! un éléphant!!!

Aussi le titi, sitôt sa journée faite, accourait-il, sans même prendre le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et le lendemain, l'enfant demandait à son père si c'était la première fois qu'on voyait un éléphant en scène.

Ce à quoi le père répondait, à la prud'homme:

--Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des bêtes parmi les acteurs.

Et comme ce brave bourgeois serait étonné, si on lui disait que la première fois qu'on a introduit un animal sur un théâtre, ce fut en 1650!

Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard, Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand Corneille.

Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme dans quelles circonstances l'auteur du Cid fut le prédécesseur de Dennery.

Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorité, s'ennuyait, paraît-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa maman eut l'idée de demander à Corneille un divertissement pour le dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'était peut-être pas extrêmement développée--en dépit du Menteur--eut une idée folâtre, et s'écria tout à coup: faisons ... une tragédie, mais une tragédie où il y aura un clou.

Quelque temps après, il enfantait Andromède, tragédie avec machines. La reine mère, qui ne regardait pas à la dépense et faisait les choses grandement, fit orner d'une façon magnifique la salle du Petit-Bourbon. Le théâtre fort beau, élevé et profond, se prêtait du reste fort bien à la circonstance. Le sieur Torelli, ancêtre de Godin, machiniste du roi, s'occupa des machines d'Andromède et fit des merveilles; les décorations parurent si belles qu'elles furent gravées en taille douce.

Le succès qu'obtint cette tragédie engagea les comédiens du Marais à la reprendre, après la démolition au théâtre du Petit-Bourbon.

Quoique coûteuse, cette reprise leur réussit à tel point qu'elle fut renouvelée, avec profit, en 1682, par la troupe des Comédiens.

Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on représenta le Cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n'avait jamais été vu en France. Il jouait admirablement son rôle et faisait en l'air tous les mouvements qu'il pouvait faire sur terre.

Il est vrai qu'à cette époque-là, on voyait souvent des chevaux vivants dans les opéras d'Italie; mais ils paraissaient liés, et attachés de telle manière qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait produire, on l'avoue, un effet peu agréable à la vue.

On s'y prenait d'une façon singulière dans la tragédie Andromède, pour donner au cheval une ardeur guerrière.

Extrêmement affamé par un jeûne à la Succi, qu'on lui faisait subir, lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de l'avoine. Inutile de dire si, à cette vue, l'animal hennissait, trépignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupède répondait-il parfaitement au dessein qu'on s'était proposé.

La scène du cheval était le clou de la pièce et valut à Andromède un nombre respectable de représentations.

Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a usé du truc.

L'avoine est remplacée à l'Opéra Comique par des carottes qu'on tend à la chèvre de Dinorah.

Nous connaissons certain acteur auquel l'appât d'une pièce de cent sous miroitant dans les frises donnerait un rude entrain.

Son directeur devrait en essayer!

RIEN DE NOUVEAU

A C. SAMSON.

Je ne sais quel journaliste, dernièrement, citait dans ses bons mots cette anecdote:

» Sur une ligne de chemin de fer:

» Le train s'arrête. Un employé annonce la station d'une voix enrouée et de façon inintelligible.

»--Parlez donc plus clairement, lui dit un voyageur, on n'entend pas un mot de ce que vous dites.

» L'employé, se retournant:

»--Faudrait-il pas vous f... des ténors pour 90 francs par mois».

Cette spirituelle repartie n'est pas absolument nouvelle et, sans accuser cet honnête et probablement illettré employé de plagiat, sans le traiter comme Uchard traite Sardou, je me permettrai de lui dire, peut-être même de lui apprendre, qu'en répondant ainsi au susdit voyageur, il ne faisait que parodier une phrase jetée du haut de la scène de l'Opéra par un acteur en courroux, au dix-septième siècle!

C'est, en effet, en 1696 que la scène se passa.

On jouait sur la première scène lyrique ... de l'époque, Ariane et Bacchus, tragédie-opéra, avec un prologue, dont les paroles étaient de Saint-Jean et la musique de Marais.

Au cours des représentations de cette oeuvre lyrique, l'acteur qui jouait un des principaux personnages tomba malade. Obligé pour le remplacer de prendre une doublure, le directeur s'adressa à un de ces chanteurs subalternes, accoutumés à être sifflés, lorsqu'ils veulent sortir de leur étroite sphère.

Ce cabot (dirait-on, aujourd'hui) était chargé à l'improviste de représenter un personnage royal.

Ce roi postiche et hétéroclite parut donc et fut naturellement sifflé.

Mais comme cet accueil discordant n'était pas pour lui chose nouvelle et que, dès longtemps habituées à cette musique ... wagnérienne, avant la lettre, ses oreilles semblaient ne rien percevoir, il regarda fixement le parterre et sans se déconcerter, du ton le plus tranquille, lui dit avec un étonnement simulé:

» Je ne vous conçois pas. Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez que, pour six cents livres qu'on me donne par an, je vais vous donner une voix de mille écus.

Et avant l'employé de P-L-M., un autre acteur avait déjà resservi cette même phrase, au public, dans les mêmes circonstances.

C'était en 1705, on jouait Alcine tragédie-opéra avec prologue, (--paroles de Danchet et musique de Campra). Ce fut un chanteur enroué, chargé de remplacer au pied levé une vedette, et la remplaçant aussi mal que possible, qui la jeta en réponse aux sifflets des spectateurs.

Ce qui prouve--car il faut toujours une moralité--qu'on n'invente rien de nouveau et qu'il ne faut pas s'étonner si, disant quelque part un mot drôle, et qu'on croit de soi, un monsieur aimable vous répond:

--Charmant, je l'ai lu dans l'amanach de 1827.

BILLET DE FAVEUR

A G. BESOMB.

Messieurs les secrétaires des théâtres de Paris--subventionnés ou non--se réunissent au moins une fois l'an afin de résoudre cette grave question: la suppression des billets de faveur.

Très grave et très importante, en effet, cette fameuse question des billets!

Moins compliquée à coup sûr que la question d'Orient, elle ne laisse pas d'être assez embarrassante.

Tous les jours, le nombre des quémandeurs de places va s'augmentant et, si messieurs les secrétaires de théâtres ne s'empressent pas de mettre un frein à la fureur des flots ... de raseurs, ils conduiront bientôt leurs patrons à la ruine.

Le Parisien ne peut se résoudre à payer sa place. La mode--déjà vieille, hélas!--consiste à aller au spectacle oculo. Et non seulement, le solliciteur se rencontre parmi les gens les plus pschutt, mais encore dans le peuple.

L'ouvrier ne paie pas plus sa place que le gommeux. Il trouve, je ne sais comment, le moyen d'entrer sans bourse délier. Est-ce au moyen de bassesses auprès du chef de claque qui l'embauche au service parce qu'il est pourvu de battoirs gigantesques? Est-ce parce qu'il est bien avec un contrôleur? Est-ce parce que sa femme a une amie qui est cousine d'une ouvreuse? Toujours est-il que la préposée à la location a rarement la bonne fortune d'apercevoir sa silhouette.

La seule différence qui existe entre le grelotteux et le titi, c'est que celui-ci se meurtrit les chairs sur les bancs du paradis, pendant que celui-là se prélasse aux fauteuils.

Un de nos amis, secrétaire du théâtre des Folichonneries Érotiques, nous communique quelques lettres de solliciteurs. Elles valent la peine d'être lues en bonne compagnie.

Premier exemple:

A monsieur, monsieur le secrétaire «général» du théâtre des Folichonneries-Erotiques.

(Le solliciteur est persuadé que le qualificatif général attendrira l'unique secrétaire).

Monsieur,

J'ai fait un rêve (qui n'en fait en ce bas monde?) sera-t-il jamais réalisé? Chi lo sa!... dirait l'Italien. C'est d'assister à une représentation de Mâchoire d'âne.

Les colonnes de mon journal sont remplies de louanges en faveur de ce chef-d'oeuvre. Il paraît que c'est merveilleux. Et cela doit être, car si le Nuage le dit, c'est que c'est vrai. (Oui, je lis le Nuage; que voulez-vous, il ne coûte qu'un sou et le format est si grand que nous avons tous de quoi lire. Ainsi ma femme ne s'intéresse qu'aux accidents; moi, ce sont les nouvelles à la main qui me passionnent, Eudoxie dévore les romans, c'est de son âge--et Réglisse, le mioche, déchiffre les rébus comme pas un).

Voici mes titres à la faveur du billet que je sollicite:

J'ai fait un acte intitulé Plumpuding et qui a été joué deux fois à Auxerre et une fois à Sens. On l'a répété à Joigny, mais l'ingénue a été obligée de s'aliter afin de ... enfin je ne peux pas en dire plus long.

Je crois donc que, comme auteur dramatique, j'ai des droits à la loge que vous allez avoir l'extrême obligeance de laisser chez le concierge à mon nom.

Agréez, monsieur le secrétaire général du théâtre des Folichonneries-Erotiques, avec mes remerciements anticipés, l'assurance de mon profond dévouement.

EUSÈBE FLORVILLE.

(Je m'appelle Maclou, mais je signe Florville pour des raisons de famille qu'il serait trop long de vous expliquer.)

P.-S.--Ah! mettez mon avant-scène au nom de Florville.

Passons à un autre.

Monsieur le secrétaire,

Dès ma plus tendre enfance, ce que les poètes appelleraient ma prime jeunesse, j'ai montré un goût très prononcé pour l'art dramatique. Mes parents, qui ne voulaient pas que je fusse saltimbanque, me mirent à l'école des frères, mais, malgré les excellentes leçons que je reçus dans cet établissement illaïque, je n'appris rien du tout. Ma très vive intelligence ne comprenait pas aisément le calcul; l'histoire et la géographie étaient trop arides pour elle et toujours, mon esprit se montrait rétif à la connaissance de la grammaire.

Je n'eus qu'un seul succès à la pension. Un succès d'acteur (déjà!) dans une pièce que nous jouâmes, à la fin de l'année, à l'occasion de la distribution des prix. A un moment donné, je devais imiter le cri de l'âne, dans la coulisse et je m'acquittai de cette tâche avec un naturel si parfait, qu'on me fit bisser. L'auteur me conduisit alors sur la scène, en me montrant au public et me fit ce compliment, que je n'oublierai jamais de ma vie: Un âne et vous, il n'y a pas de différence!»

Ma carrière était donc au théâtre. Je n'ai pas le temps de vous raconter tous mes engagements; tant pis pour vous! car, c'est extrêmement curieux de voir par quelles phases, j'ai passé, et, comment je suis arrivé à me faire cette situation que l'Europe artiste m'envie, à l'heure qu'il est.

Bref, car, je vois que le courrier s'avance, devant jouer, le mois prochain, le rôle de Flip dans «Mâchoire d'âne», je ne serais pas fâché de voir comment le tient ce garçon que vous avez engagé.

Ce n'est pas pour en faire mon profit, certes, mais il faut tout voir.

En attendant cinq heures, heure à laquelle je viendrai chercher mon billet, je vous salue bien, monsieur le secrétaire,

BAFOUILLARD Grand premier comique des théâtres de Toulouse, Lille et Elbeuf.

Voyons celle-ci:

Mossieu,

Cé moa ki é fé la rob de madame Therez et afin de voar les fé quel fet, vous sriez bien emabe de me donné deux places, j'irai avec Gule.

Merci bien, bien, assurance simpathique.

Veuve PRIFIXE, tailleuse.

Et:

Si tu donnes un billet a ta fafame chérie, t'oras c'qu'tu veux.

BÉBÉ.

Autre musique:

Monsieur,

Puisque je ne peux parvenir à toucher un sou de ce qui m'est dû,

Vous me dédommagerez de mon attente en m'octroyant des places.

Si je n'en ai pas cinq pour ce soir, gare à la sortie!

Votre créancier: SCHEFER, bottier.

Et enfin!

Vieux.

J'viens t'rendre grand service, envoie baignoire très grillée à bibi,

Ton directeur devra reconnaissance d'remplir sa boîte.

Merci et tout à la joie, OSCAR.

· · ·

J'en passe et des plus drôles!

CHEZ MOMUS

A. Ed. LHUILLIER.

Mais si, vous le connaissez bien; voyons, tout le monde le connaît, le père Momus, le grand faiseur de revues breveté s. g. d. g., le grand abatteur de féeries en un nombre incalculable de tableaux, l'unique pourvoyeur des petits théâtres, le dernier survivant des auteurs de pantomimes.

Tout Paris défile de deux à six dans sa chambre. Car son appartement se compose exclusivement d'une pièce et d'un tout petit cabinet de toilette. La pièce de résistance lui sert donc de chambre à coucher, de salon, de salle à manger et de cabinet de travail.

Cette chambre «à tiroirs» est absolument encombrée de meubles bizarres, de tableaux de maîtres ... et d'élèves, surtout, de photographies d'artistes, de statuettes en marbre, en bronze, en plâtre, en terre cuite, en saxe; il y en a pour tous les goûts; aux murs, on ne pourrait trouver la surface d'une pièce de cinq francs, inoccupée. Le papier qui tapisse ce musée intime, disparaît complètement derrière les panoplies arabes, les tambours espagnols, les mandolines italiennes, les pipes turques ... autant de souvenirs qui ont été rapportés à Momus par des amis de toutes provenances.

Impossible de remuer dans ce capharnaüm sans casser quelque chose. Je me rappellerai toujours ma première visite à Momus. J'arrive porteur d'une lettre de recommandation; j'étais tellement troublé par la présence de ce monsieur qui m'en imposait, qu'en saluant, je fais tomber la pelle de la cheminée. Ahuri, je veux m'excuser et, en m'inclinant je décroche les embrasses d'un rideau.

Et Momus de me dire, gaiement:

--Eh bien, si vous venez chez moi pour casser mon mobilier....

Cette phrase me remit tout à fait.

Momus perche au cinquième, au coin de la rue Taitbout et du boulevard. Il a une fenêtre sur chaque voie, mais celle qui donne sur la rue est impraticable, barrée qu'elle est par l'immense table de travail.

Combien de fois ai-je gravi ces étages? Ah! dame, c'est qu'on s'y amuse chez Momus! On est toujours sûr d'y rencontrer des gens joyeux. Et l'on en entend de drôles, je vous assure! Les potins de coulisses sont dévoilés dans toute leur crudité. C'est là, seulement qu'on apprend le motif véritable qui a poussé Pichu à refuser son rôle, dans la nouvelle pièce de Meilhac. Si vous voulez savoir de qui est le vaudeville qu'on répète au Palais-Royal, allez chez Momus, vous trouverez l'étoile mâle de ce théâtre, qui vous renseignera. Tous les artistes de Paris viennent jaser un brin vers cinq heures, la répétition finie; aussi Momus est-il au courant de tout et de tous, par ouï dire.

Quel brave et spirituel bonhomme! Son âge? personne ne le sait, il l'ignore peut-être lui-même. Tout rasé, comme il convient à «l'ami des artistes», portant perruque, Momus se lève invariablement à six heures, il se met au travail à sept; à neuf heures il déjeune d'un oeuf à la coque et d'une tasse de thé. Et à partir de midi, commence le défilé des auteurs, artistes, journalistes et autres gens, touchant à l'art de quelque côté.

A six heures et demie, Momus s'habille et va dîner en ville, car notre vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dîne jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le reçoit à sa table, demain ce sera M. Machin qui sera son hôte.

Et c'est bien naturel qu'on recherche la société de Momus; il est si gai, si fin conteur et en même temps si réservé dans ses gauloiseries! Il vous dit les choses les plus raides avec une naïveté telle, qu'on finit par les trouver toutes naturelles.

Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau père et fils, Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit avoir un stock d'anecdotes assez amusantes.

Toujours vêtu d'une manière irréprochable, cravate à la dernière mode, linge d'une blancheur immaculée, Momus cache bien les lustres qu'il doit avoir.

Personne ne possède autant et d'aussi belles connaissances que ce spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez un de ces gros albums qui sont sur ce guéridon et vous trouverez des dédicaces de Clairville, Thiboust, Barrière, Bayard, Duvert, Cogniard, etc, etc.

Momus ne possède qu'une seule chambre, comme je l'ai déjà dit plus haut. Et néanmoins, il trouve moyen de réunir dans cette unique pièce, le jour de sa fête, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ... à y venir, car je vous certifie que, cette nuit-là ... on est véritablement chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il les disperse aux quatre coins de la salle!

Et comment ne pas se dérider en compagnie de tous les comiques de Paris? Le petit tapis qui est devant la cheminée a été foulé par tous les grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un pareil intermède, il ferait pour sûr une brèche à sa fortune.

Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici Rousseil aux mâles et tragiques accents; voilà Théo, la divette des Variétés; ici Fusier, le gai compère; derrière lui, la bonne et honnête figure de Paul Legrand, dernier mime, le célèbre Pierrot; tous enfin se donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'oeil humide, les contemple d'un air paternel.

Il y a quelques ... années, il s'en est passé une bien bonne chez Momus. A ses five o'clock, venait assidûment Adolphe, qu'on pourrait assez justement dénommer Poivreau, vu son état d'émotion continuelle.

Adolphe, qui au sortir du Conservatoire, est entré à l'Odéon, pour en ressortir du reste aussitôt, son début n'ayant pas été précisément heureux et s'étant borné à deux soirées, que les étudiants--gens pervers--égayèrent de leur mieux, Adolphe, dis-je, est un type bien digne de la plume de Balzac.

Quoique n'ayant malheureusement rien de commun, hélas! avec l'auteur immortel de là «Comédie humaine», je vais essayer, cependant, de vous esquisser Poivreau ... non, Adolphe.

Quarante ou cinquante automnes (il cache soigneusement son matricule), assez grand, très myope, un air de saleté désagréablement répandu sur toute sa personne, Adolphe n'ayant pas--oh! non--réussi comme acteur, eut l'idée néfaste de faire de la direction, en province. Après plusieurs tentatives uniformément désastreuses, et le séjour des villes départementales n'étant pas, par cela même, d'une sécurité absolue pour lui, Adolphe crut prudent pour son repos, de regagner la capitale.

Il vint donc à Paris, où il vivote en organisant à Meaux ou à Coulommiers des petites représentations qu'il rend, il faut l'avouer, on ne peut plus extraordinaires par l'appât irrésistible de son concours. Il joue les Bressant ... c'est lui qui le dit du moins. Et son nom, mis en lettres fantastiques sur les affiches, attire quelque peu le public ... la première fois. De mémoire d'homme, on ne se rappelle pas lui avoir vu donner une seconde représentation, à la demande générale, dans la même ville.

Bref, Adolphe est extrêmement connu ... au café de Madrid et à la Chartreuse, estaminets uniquement fréquentés par les chanteurs de chansonnettes en quête d'alcazars et par les clowns en rupture de maillot. Les agences avoisinantes approvisionnent continuellement ce cabaret extrêmement artistique.

Adolphe possède, entre mille prétentions, celles d'homme à bonnes fortunes et, sous prétexte qu'il joue les Bressant, il essaye, mais en vain, de faire croire que sa vue seule fait tomber en pâmoison duchesses, marquises et honnestes dames de haulte noblesse.

Car, Adolphe ne fait pas dans le petit, il donne dans le grand. Il ne travaille pas dans le faubourg Antoine, mais bien dans le idem Saint-Honoré.

Foin des bourgeoises aux gants courts et des ouvrières, aux bottines vissées! Il fait fi de ce menu fretin, indigne de lui; c'est aux grandes dames, aux comtesses qui mènent le high-life à grandes guides qu'il s'adresse!

A lui, la noblesse! les blasons! les voitures armoriées! les couronnes princières! il ne jette son dévolu que sur une friponne titrée.

C'est encore lui qui le dit.

Et voici comment le hasard, nous montra qu'Adolphe ne se déchaussait pas pour mentir.

Un jour, Momus reçut une lettre, portant cette suscription:

· · ·

A Monsieur MOMUS,

Auteur dramatique.

et tout petit, tout petit, dans le bas de l'enveloppe, cette ligne microscopique que le contemporain du père Dupin n'aperçut pas tout d'abord:

Pour remettre à M. Adolphe.

Naturellement Momus, ne lisant que son nom, décachette et lit.

Ah! grands dieux!!!

Ce qu'il lut!! non, je renonce à vous en raconter le contenu; c'est en mettant seulement la copie sous vos yeux, que vous comprendrez le légitime fou rire qui s'empara de Momus.

Inutile d'ajouter que je respecte scrupuleusement l'orthographe du poulet:

«Mon chérit,

» Je partirai en voyage jeudi, vient mercredie dans les bras de ta petite famme vilain méchant jalou, lâche ta famille, c'est moi qui payerai le dîné, je te ferai du plompoudin. At tu retrouvé ton portemonnais tu père toujour tout, grend enfan, tu aura le foit. Je t'embrace bien fors et je te remercit des places au téâtre qeu tu m'a envoillié par marie nous savons ris comme des bossu. J'espair que la présante te trouvera de m'aime bien por tant comme ta petit feamme qui t'aime toujour ne soie pas galou de Jules, il n'ait plus chés nous il est coché chés une grande cocotte madame l'a mit à la porte pardone mon grifonage je suis pressé je t'adresse c'ete letre chés ton ami Momuz où tu m'a di queu ta été l'autte jour,

Ta petite ami qui tembrace sur la tu sait t'ou,

«JOSÉPHINE CACHET.

» j'ai perdu ton adrese.»

Pendant deux mois, on ne parla chez Momus que de la dulcinée d'Adolphe ... qui, du reste, n'apprit jamais l'aventure.

Nous nous empressâmes--naturellement--de prendre une copie de ce chef-d'oeuvre; nous étions une douzaine à connaître l'épître, aujourd'hui nous sommes davantage.

UN CHANTEUR COMMERÇANT

A C. de RODDAZ.

Il n'est pas rare de rencontrer un bourgeois, épicier ou coiffeur, ayant du goût pour la musique, par exemple, et s'exerçant le soir, les travaux finis, à déchiffrer quelque partition wagnérienne; ainsi mon dentiste, aussi bon chirurgien qu'aimable garçon, se livre régulièrement après son dîner, sur son violoncelle, à une folle sarabande de croches et de doubles croches.

Ce type de bourgeois-artistes est donc assez commun; mais ce qui ne se voit que très rarement, pour ne pas dire jamais, c'est l'artiste marchand;--ces deux choses, art et commerce, étant si diamétralement opposées qu'on ne conçoit pas un individu qui s'est voué à l'art par goût, trouvant dans la journée le moyen de débiter quelques denrées coloniales ou autres.

Et pourtant, il existe. Il m'a été donné de le voir cet oiseau rare, ce merle bleu.

Voici dans quelles circonstances:

Dernièrement, je fus appelé pour un grand mariage, en province, et nous étions là, trois artistes, une chanteuse, LUI et moi.

J'avais beaucoup entendu parler de lui.

Il habitait la ville où nous étions et ne chantait guère que dans les soirées données dans son département.

Très bel homme, avec une taille de carabinier, il a une figure bien étrange, notre héros.

Chauve à rendre des points à une bille de billard, il possède la plus épaisse, la plus longue et la plus rousse barbe qu'il m'ait été donné de contempler.

Après son premier morceau, je le félicitai bien sincèrement.

--Comment diable se fait-il que vous restiez ici, en province; on vous connaît un peu à Paris, vous avez beaucoup de talent, vous auriez vite une réputation superbe.

--Oui, je sais bien, j'ai même pour amis des gens illustres, tels que Faure.

--Eh bien, alors?

--Oui, mais il y a vingt ans que j'aurais dû y aller ... à présent, voyez-vous, c'est fini.

--Comment fini! vous avez?...

--45.

--Eh bien?

--Et puis je ne peux pas, mon commerce s'en ressentirait.

--Votre ...

--Ah! oui. C'est juste, vous ne savez peut-être pas?

--Non, rien.

--Je vends du champagne.

--Ah! bah!

--Oui. Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Quand j'étais jeune, mes parents ne voulaient sous aucun prétexte m'entendre parler chant ou théâtre; alors, pour vivre, il a bien fallu faire quelque chose. J'entrai chez un ami, propriétaire d'une des plus belles caves de Reims. Il me prit comme premier commis, ensuite comme associé et enfin, aujourd'hui, je suis seul à la tête d'une importante maison? Vous n'êtes pas sans avoir bu de la carte tricolore?

--Non, assurément.

--Eh bien, c'est mon champagne!

--Tiens, tiens, tiens, tiens ... mais le chant? vous avez donc continué.... Ah! pardon, j'aperçois le maître de la maison qui vient me chercher ... après mon monologue, si vous voulez bien, nous reprendrons cette petite conversation qui m'intéresse infiniment.

· · ·

--Vous disiez donc?

--Dès que je gagnai suffisamment, je pris des leçons et lorsque je fus assez fort pour voler....

--Vos clients?

--Farceur, va!... de mes propres ailes, je me risquai au théâtre d'ici, dans une soirée de gala, donnée sous le patronage du maire.

J'eus du succès et depuis ce temps-là, il ne se donne pas, je ne dirai pas ici, mais dans toute la contrée, une cérémonie quelconque, concerts pour les crèches, représentations au profit des pauvres, mariages, cinquantaines, distributions de prix, sans qu'on vienne me chercher.

Je suis, chose assez rare, prophète dans mon pays; mes compatriotes m'adorent ... peut-être bien, parce que je ne les ai jamais quittés pour la Grand'-Ville. Et de plus, j'ai énormément de leçons.

--Ah! je comprends alors....

--C'est égal, le moindre petit nom à Paris, ferait bien mieux mon affaire.

--Bah! vous êtes heureux comme un roi, ne vous plaignez donc pas.

Mais il doit s'en passer de drôles, tout de même, avec ce cumul bizarre. Je vois d'ici quelques qui proquos:

La scène représente une soirée dans le monde.

Accessoires: lustre brillamment éclairé, piano dans un coin, habits noirs au-fond; à l'avant-scène, dames et demoiselles luxueusement habillées.

X... vient de finir une romance de Lhuillier, tout le monde se lève, le maître de la maison enthousiasmé, prend le chanteur par le bras, l'emmène au buffet:

--Charmant! délicieux! suave! exquis!

--Mille fois trop aimable.

--Non, non, c'est sincère. Vous devez avoir besoin de vous rafraîchir, sans doute?

La figure du chanteur, de souriante qu'elle était, devient grave tout à coup.

Le maître de la maison, gracieux.--J'ai un champagne excellent!

LUI.--Moi aussi, monsieur Bidouillard.

BIDOUILLARD.--Ah! ah! carte blanche?

LUI.--Non, tricolore.

BIDOUILLARD, chauvin.--Vive la France! (plus calme.) Je vais vous offrir mon nectar.

LUI.--Non, c'est moi qui allais vous en proposer.

BIDOUILLARD.--Du mien?

LUI.--Non, du mien.

BIDOUILLARD, étonné.--Hé?

LUI, s'apercevant qu'il vient de faire une gaffe, timide, presque honteux.--Vous n'auriez pas besoin par hasard d'un petit champagne délicieux?

BIDOUILLARD, ébahi.--Hein?

LUI.--Je pourrais vous céder ça, dans des conditions extrêmement avantageuses.

BIDOUILLARD.--Non, merci, pas pour le moment.

LUI.--Ah! ça ne fait rien; nous en reparlerons (à part) après mon second morceau.

MADAME BIDOUILLARD, survenant.--Ces dames réclament avec insitance Mandolinata.

Lui.--Avec plaisir, madame!

Le chanteur-commerçant disparaît.

On aperçoit entre les basques de son habit, le col d'un flacon de champagne.

· · ·

Double dièze et aï mousseux!

LE CONCERT DE LA PLACE DE LA BOURSE

A. ALF. et EUG. BÉJOT.

Vous connaissez sûrement l'Eldorado, l'Opéra des cafés-concerts; la Scala, qui donna l'hospitalité à une princesse pour de bon; les Ambassadeurs, rendez-vous des pschutteux tout à fait v'lan, en été; l'Alcazar, que la foule assiège en ce moment pour applaudir chaque soir Fusier, le gai compère; mais je parierais bien que vous ne connaissez pas le Concert de la place de la Bourse.

· · ·

Ah! dame, comment deviner l'existence de ce ... cette réunion ... qui, à l'encontre des établissements cités plus haut, dédaigne les affiches-réclames, les voitures-annonces, et tout ce qui peut appeler sur elle l'attention publique. Au lieu de rechercher le bruit et la renommée, ce ... cette société écarte avec soin tout ce qui pourrait renseigner sur son ... fonctionnement! Vous ne comprenez, peut-être, pas très bien; n'est-pas? Cela ne m'étonne pas: comment, en effet, ne pas rester stupéfait à l'idée seule, d'acteurs évitant la presse, de musiciens insensibles à la vue d'un auditoire nombreux?

Voulez-vous que j'augmente encore votre surprise? Les soirées en question ne sont ni mensuelles, ni hebdomadaires ni quotidiennes; elles sont ... ou elles ne sont pas, selon le bon plaisir des acteurs ou selon la température, car, s'il pleut, nos chanteurs, ces rossignols en veston, se calfeutrent dans leur nid tout là-haut, tout là-haut au cinquième étage!

--Mais leur directeur ne leur intime donc pas....

Ils n'ont pas de directeur (les veinards), pas de maître, pas de tyran. En vrais démocrates de l'art, ils sont en république: seulement c'est une république ... artistique, rien de l'autre; autrement dit, ils sont en société comme aux Français ou mieux au Château-d'Eau (direction Bessac and Company). Les trois mots magiques qui flamboient sur nos monuments: Liberté, égalité, fraternité, sont remplacés chez eux par ces trois noms mythologiques «Melpomène, Thalie, Euterpe.»

Et pour mettre enfin le comble à votre ahurissement, je vous dirai que nos artistes ne sont pas payés; ils disent, jouent ou chantent pro ipsa arte!

Mais comme je vois vos yeux à moitié sortis de leur orbite, vos cheveux drus et vos nerfs contractés, je vais faire cesser cet affolement, bien compréhensible du reste, en vous donnant la clef de l'énigme.

· · ·

Il y a quelques semaines, par une belle soirée d'automne, comme octobre nous en réserve quelquefois, je descendais lentement vers huit heures la rue de la Banque, pensant à mille riens qui portaient mon esprit bien loin de mes pas et me faisaient oublier mon itinéraire, lorsque j'aperçus devant la Bourse un cercle du curieux. Tout d'abord, je n'y prenais pas garde, sachant que de longue date les financiers, boursicotiers et badauds désintéressés ont pris la bonne habitude de stationner des heures durant, en groupes plus ou moins sympathiques, devant le temple de Plutus.

Je poursuivais donc mes pas, lorsque des applaudissements aussi nourris que chaleureux, dirait Prud'homme, attirèrent de nouveau mon attention et me décidèrent à m'approcher de cet endroit que j'avais jugé de voir être un banal rassemblement.

Pressentant un orateur loquace ou un ivrogne joyeux, et m'apprêtant à recevoir un flot d'éloquence ou de ... je m'approchai.

· · ·

Ah! que grandissime fut donc mon ébahissement! Tout d'abord trois ou quatre rangs compacts de gens debout: devant eux, des privilégiés trônaient, assis sur les bons sièges en fer de la maison ... (pas de réclame) et enfin, au milieu du cercle, un gamin, vrai type de Gavroche endimanché, le chapeau sur l'oreille et les mains dans ses poches, récitant le Souvenir de la nuit du 4, d'Hugo, et avec quel emportement! quelle fureur! Je ne sais ce que l'empire a fait à ce moutard et si c'est une offense personnelle, mais saprelotte, il lui garde un chien de sa chienne! Aussi, vous dire les trépignements et les bravos recueillis par ce farouche déclamateur est impossible.

Pour faire trêve à cette émotion générale, une partie de l'auditoire demanda sur l'air des Lampions: Pâtissier! Pâtissier! Alors, sans se faire attendre, parut la frimousse éveillée d'un marmiton de chez Julien, vrai pâtissier de féerie. Ce jeune éphèbe, gâte-sauce par état et baryton par goût, entra donc «dans le rond» et entonna d'une voix fraîche les Blés d'or.

Cette romance sentimentale--genre Debailleul--parut être du goût général, car, à l'annonce de ce titre estival, un murmure approbateur courut dans l'auditoire et le refrain fut repris par le public avec un ensemble qu'on eût cru conduit par Danbé. Rappels et bis ne firent point défaut à cet émule de Maurel-Vatel.

Au pâtissier lyrique succéda un petit chasseur de chez Champeaux, qui vint à son tour monologuer avec le Monsieur qui a un tic; son succès a dû lui faire des jaloux....

La bise commençait à souffler, je partis sans prendre de contre-marque imaginaire.

· · ·

Mais, tout en marchant, je songeais à ce bizarre concert en plein vent. Bien curieuse, en effet, cette salle de spectacle dont le plafond est le grand ciel bleu, où Phoebé sert de lustre, les réverbères de herses, les bancs verts de fauteuils d'orchestre, et où la Bourse elle même, ce monument si sévère dans la journée, ne craint pas de se rabaisser en tenant lieu, la nuit venue, de toile de fond, et où enfin, en fait d'étoiles, il n'y a que celles qui brillent au firmament!

Ce qui donne encore une note bien originale à ce décor, ce sont les deux statues de Pradier et Petitot. (La Fortune et l'Abondance) qui, du haut de leur piédestal, contemplent maternellement cette tentative bien digne de louanges: la propagation de l'amour de l'art!

Ah! c'est bien là, le vrai, le seul théâtre populaire ... ou je ne m'y connais pas.

Et quel bon public que celui qui est là!

Gobeur en diable, il a ses préférés; il fait des entrées aux «forts» et parfois, lorsque l'enthousiasme est à son comble, il jette des sous que s'arrachent ... les loueuses de chaises qui prêtent gratis leurs sièges.

Pour finir, un mot absolument authentique.

Comme je félicitais une jeune ouvrière qui venait d'expectorer quelques vers de Manuel, et lui demandais si elle pensait «faire du théâtre» plus tard. Mimi Pinson me répondit avec une pointe d'orgueil:

--Oh! oui, monsieur. Du reste, je suis allée voir M. Lapommeraye et il m'a dit que je réussirais très certainement, car j'avais le profil de la République.

SANS LE VOULOIR

RONDEAU SANS MUSIQUE

A Paul HENRION.

Sans le vouloir, un soir, on se promène, Sans le vouloir on rencontre un minois Dont l'aspect frais et riant, vous amène A cheminer ensemble, en tapinois.

Sans le vouloir on rit, on jase, on cause, Sans le vouloir on lui donne le bras, Sans le vouloir vous offrez quelque chose; C'est accepté ... sans faire d'embarras.

Sans le vouloir on prend une voiture. Sans le vouloir on tient de gais propos, Sans le vouloir tout bas on lui murmure Des mots d'amour ... exigeant le huis clos!

Sans le vouloir on arrive, on se quitte, On se sépare en se serrant la main; Mais, cependant, on s'embrasse et s'invite A faire encor, à deux, même chemin.

Sans le vouloir, la semaine suivante, On prend le train pour aller dans les bois; Sous la tonnelle, en déjeûnant l'on chante, Quitte à froisser le vertueux bourgeois,

Sans le vouloir dans les champs on s'égare, L'un contre l'autre étroitement serrés, Et l'on revient, Lui, fumant son cigare, Elle, baissant ses yeux mal assurés.

Sans le vouloir on se met en ménage, Sans le vouloir on y reste dix ans, Sans le vouloir, hélas! on n'est pas sage, Sans le vouloir on a beaucoup d'enfants.

Sans le vouloir, alors, en se marie, Pour bien finir ce qu'on a commencé, Et l'on s'en va, joyeux, à la mairie Lancer un oui, d'un ton bien décidé!

Et voilà comme on a changé sa vie, Un soir d'été, causant sur le trottoir, Avec deux yeux qui vous faisaient envie, On est heureux et c'est sans le vouloir!

LES SOUFFLEURS

Au commandant GEORGIN.

Le lendemain d'une première à succès, on peut lire dans les journaux le triomphe de l'auteur, les louanges des artistes, le talent des décorateurs, le bon goût du costumier, l'adresse des couturières; on félicite le directeur; mais il y a un personnage dont on ne parle pas, qu'aucun courriériste ne nomme, et qui, pourtant, a droit à un salut; C'est le souffleur.

Et cependant, quel auxiliaire pour les mémoires incertaines! Sans lui, le jeune premier bafouillerait étrangement et la duègne, si rompue à la scène, perdrait complètement la tête, si elle ne se savait tenue.

Pour beaucoup d'artistes, la vue seule du souffleur suffit, Ils se disent qu'à la moindre absence cet humble leur «en verra le mot» et cela les tranquillise.

Et c'est cet homme, dont la collaboration est si nécessaire, le concours si indispensable, qu'on ne remercie même pas par un mot d'encouragement! Il serait bien heureux, pourtant, de lire son nom dans les feuilles, d'être seulement cité, fût-ce après la petite Trottoirine, dont l'opulent corsage fait seul le succès. Aussi, éprouvé-je le besoin de parler un peu de ce méconnu. C'est une classe si intéressante à étudier, que celles de ces gens modestes dont le seul agrément est la vue des mollets des petites femmes. Ah! dam, ce sont leurs petits bénéfices....

Mais en revanche, que de rebuffades, le souffleur doit-il essuyer!

Tel acteur qui ne sait pas un mot de son rôle et que cela rend furieux, à cause du directeur qui est à l'avant-scène, lui dit d'un ton bourru:

--Eh bien, quoi? Qu'attendez-vous? vous voyez bien que je suis en plan.

Tel autre qui, au contraire, sait à la lettre (c'est même là son seul mérite) veut faire le malin et lui dit impatienté:

--Mais saprelotte! ne me bourrez donc pas comme ça, vous voyez bien que je sais.

La plupart du temps, le souffleur est un ancien artiste qui, n'ayant pas réussi à prendre une place sur la scène, en a prise une dessous.

C'est souvent un homme de bon conseil, et que l'on consulte dans les cas de mise en scène embarrassants.

Un type bien amusant, c'est le souffleur gobeur.

C'est un jeune, celui-là! Il n'est pas encore blasé et s'amuse dans son trou, plus que le titi qui a payé sa place.

Pour lui, la pièce est toujours nouvelle; il sait tous les rôles par coeur, y compris ceux des femmes et pourrait, à la rigueur, souffler sans brochure.

Il faut le voir pendant la pièce, soupirer avec l'amoureux, rire avec le comique, pleurer avec l'ingénue, maudire avec le père noble; il sanglote trépigne, chauffe le traître, encourage la duègne et s'oublie parfois jusqu'à crier au premier rôle: «Vas-y!»

Heureux enfant, qui croit que c'est arrivé! Laissons-le à ses chères illusions! Pleure, exulte, va! ça vaut mieux que de blaguer la situation!

Combien je préfère ce souffleur convaincu à celui qui la fait au blasé!

Voyez-le dans sa niche, renfrogné, regardant dédaigneusement les artistes et semblant leur dire:

--Êtes-vous assez mauvais!

N'encourageant jamais personne, ne disant du bien que des morts et ne manquant jamais l'occasion de s'écrier, si l'on vient à lui parler de Saint-Germain:

--Ah! si vous aviez vu Arnal!

Un souffleur extraordinaire, c'est le père Ronflard.

Très curieux. Notre bonhomme dort en soufflant ou souffle en dormant, comme il vous plaira; pendant l'entr'acte, au lieu d'aller siroter le mêlé-cassis chez le concierge du théâtre, buvetière de messieurs de l'orchestre, machinistes et autres employés, il reste enfoui dans le fond de sa boîte et dort du sommeil du juste, jusqu'au moment précis où le rideau se lève; et ce n'est pas la sonnette qui l'a réveillé, non plus que la petite polka-vinaigre jouée par l'orchestre: c'est l'instinct. Il ouvre l'oeil au moment voulu; son somme est mesuré.

Souffler est extrêmement difficile.

Il faut connaître les acteurs, pour les bien souffler; avoir étudié leur caractère, possédé leur tempérament, en un mot, savoir à quelle nature, on a à faire.

Le véritable souffleur doit voir, lorsque l'artiste entre en scène, dans quelles dispositions d'esprit il se trouve.

S'il est gai, porté aux cascades, disposé à ajouter au texte, alors, lui laisser la bride sur le cou.

S'il est au contraire, morose, ennuyé, chagrin par suite d'ennuis de famille ou de discussions avec l'administration, l'encourager, souligner ses effets, approuver son jeu.

Si l'artiste est traqueur, ne pas le lâcher, le tenir serré, afin qu'il se sente «soutenu.»

Une chose terrible pour l'artiste qui sait, c'est le souffleur qui «envoie» tout, prenant un temps pour une absence de mémoire et soufflant jusqu'à ce que le comédien ait dit le mot.

C'est horrible alors, de se sentir poussé l'épée dans les reins.

· · ·

Un souffleur bien étrange, c'en est un dont on m'a raconté un fait, et qu'on pourrait dénommer: le souffleur patriote.

Voici pourquoi.

Un artiste parisien jouait un soir en représentation, dans une ville de l'Est.

N'ayant fait qu'un raccord, dans la journée, avec les comédiens de la troupe sédentaire, la pièce était loin d'être fondue, aussi à un moment donné, le spectateur initié aux choses de théâtre eut pu remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, un loup, c'est-à-dire le désarroi que procure parmi les acteurs une réplique omise ou une entrée manquée.

L'artiste, très ému, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en représentations dans une ville de province (la province se vante d'être plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possédant une mémoire impeccable et, ce qui n'est pas à dédaigner au théâtre, l'esprit d'à propos, perd la tête et se voit dans l'impossibilité absolue d'enchaîner la situation par une phrase quelconque.

A Paris, cela eut été tout seul, avec un souffleur connaissant son métier, mais dans cette bonne ville, l'employé chargé de secourir les mémoires troublées heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue:

--Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant les Versaillais!

· · ·

Un de mes amis qui jouait un jour le Pauvre idiot si remarquablement créé par Laferrière, eut à subir un souffleur étonnant.

On sait qu'un acte se passe dans un cachot où le pauvre idiot est enfermé depuis une vingtaine d'années. Et cette longue solitude, cette complète ignorance du monde et des choses extérieures ont rendu idiot le héros de la pièce.

Cet acte doit être mimé par l'acteur chargé du principal rôle.

L'Idiot va, vient, rit, pleure, chante, pousse des exclamations, articule des sons rauques, arrose un pot de fleurs, fait des simagrées devant une chapelle; bref, il mime cet acte.

A la répétition, il avait été convenu entre le souffleur et l'artiste que celui-ci ne se mettrait pas à genoux ainsi que l'indiquait sa brochure.

Le soir, le moment de la génuflexion arrivé, mon ami supprime ce jeu de scène, et attend que le souffleur lui indique ce qui venait après.

Mais il avait compté sans son hôte; le souffleur lui dit: «A genoux.» Signe négatif de l'acteur. «A genoux!» répète plus fort l'enragé. «Non», murmure mon ami. «A genoux!» hurle presque le souffleur sortant à moitié de sa carapace. Et il fallut que le comédien obéit au souffleur dont il dépendait.

Le chef d'orchestre seul put entendre cet à parte de l'idiot:

--Je m'y mets, mais tu me le paieras!

· · ·

Il m'a été donné d'en voir un que je n'oublierai jamais. Ancien premier rôle aussi mauvais que prétentieux, il souffrait de cette situation pénible: habiter les dessous.

Très fier, il ne daignait saluer que les chefs d'emploi et s'appelant Delacroix, mettait sur ses cartes: de La croix, en deux mots, sans doute pour faire croire que, si on le voyait dans sa trappe, il n'en descendait pas moins des Croisés.

Grincheux, ronchonneur en diable, faisant le compétent, sous prétexte qu'il avait joué avec des artistes du Français, on ne pouvait lui adresser la moindre observation. Or, un jour, à un artiste qui lui faisait une remarque, il répondit cette phrase monumentale:

--Monsieur, vous saurez que j'ai soufflé Ballande!

· · ·

Et pour finir, je citerai cette anecdote ... salée qui a trait à Déjazet la Grande.

C'était en 1868, au théâtre de Grenoble où l'immortelle comédienne était en représentations.

Un soir, après le deuxième acte de Gentil Bernard, n'ayant pas eu le chaleureux succès qu'elle attendait--et qu'elle était en droit d'attendre,--elle fit venir le souffleur au foyer et l'interpella brusquement en ces termes:

--Ah! ça, mon garçon, que faisiez-vous donc pendant cet acte, vous aviez l'air de dormir? Que diable, à votre âge, vous devez savoir que lorsqu'on est dans un trou c'est pour se remuer!

UNE MALADIE DE PEAU

A. G. MAINIEL.

Ah! c'était un bien drôle de type que le vieux Marsac, le père de Sidonie Marsac, la Dorval moderne.

Né à Clermont (Puy-de-Dôme), ce brave homme avait conservé vivaces les qualités et les défauts de l'auverpin.

A côté de fines roublardises, il avait certaines naïvetés par trop ... simples et bien faites pour étonner les gens.

On parlera longtemps au quartier Bréda--résidence qu'il a choisie depuis la célébrité de sa fille--de sa curieuse maladie.... Oh! oui, l'étrange maladie de peau du papa Marsac n'est pas prête d'être oubliée!

Voici cette étonnante histoire qui a défrayé pendant un mois les conversations de Notre-Dame-de-Lorette.

Un matin du mois de janvier, alors que les carreaux de vitre sont tout barbouillés de givre et que la neige ouate les toits, le père Marsac, en s'approchant de la croisée, pour consulter son baromètre, constata non sans quelque frayeur, un phénomène assez bizarre sur ses mains: elles étaient veinées de noir.

Comme dans toutes les circonstances embarrassantes de sa vie, il fit de nouveau appel aux lumières de sa fille:

--Chidonie! cria-t-il par deux fois, viens, viens voir ton père, et dis-lui vite che qu'il a.

L'actrice, après avoir regardé attentivement la dextre paternelle, réprima un sourire et, pour rassurer l'auteur de ses jours, ajouta:

--Ce n'est rien, va, ça passera tout seul.

--Mais je chuis tigré!... che n'est plus un père que tu as, ch'est un tigre, vougri....

--Allons, du calme, ce n'est rien, te dis-je.

--Ch'est égal, je veux aller conchulter un médechin aujourd'hui même.

--Mon Dieu, dit le médecin du père Marsac, ce n'est pas grave, il ne faut pas s'effrayer outre mesure; vous allez me mettre là dessus un cataplasme de farine de lin, et demain ni vu ni connu, vous aurez la peau comme moi.

--Oh! merchi, merchi, monchieur le docteur, je vous promets que votre ordonnance chera chuivie, allez!

Effectivement, le soir même, le père Marsac se faisait préparer par sa bonne un bon cataplajme, qu'il se faisait appliquer sur ses extrémités aussi manuelles que zébrées.

Dam! vous dire que cette nuit-là, Morphée se livra à sa petite occupation nocturne, qui consiste à effeuiller ses pavots sur le front des gens qui oublient, serait mentir, car Marsac entendit sonner toutes les heures à la vieille horloge de l'église.

Aussi, dès que l'aube apparut indécise et tremblotante, le malade ne fit-il qu'un bond pour s'assurer à la clarté du matin des progrès de la cure. Il arracha vivement le linge qui entourait les parties colorées, et constatant aussitôt l'impuissance du remède, s'écria:

--Cha n'a rien fait; ch'est encore plus tigré qu'avant.

Qué faire, fouchtra, qué faire! J'irai aujourd'hui même conchulter un autre médecin, une chpéchialichte, vougri. Tant pis, cha couchtera ché qué cha couchtéra.

A deux heures, le montagnard pénétra dans le salon d'attente du docteur ... (pas de réclame), rue Caumartin, à l'entresol.

Six personnes attendaient leur tour, feuilletant impatiemment des albums, journaux, laissés là à dessein. Le père Marsac, qui ne savait pas lire mais qui ne voulait pas en avoir l'air, prit une brochure intitulée l'art dentaire (ce qui indiquait bien qu'on était chez un manicure) et s'endormit sur la première page qu'il tenait à l'envers.

Enfin, après deux heures d'attente, la porte du fond s'ouvrit et un domestique en livrée introduisit le client auquel nous nous intéressons.

--Mon Dieu, dit tout de suite notre homme, pour dire qué je chouffre, jé né chouffre pas, mais ces raies noires m'inquiètent et je ne sais comment les faire dichparaître.

Le prince de la science prit une loupe, regarda longtemps, réfléchit, s'arma d'une plume, écrivit quelques mots, et remettant le papier à Marsac anxieux, lui dit:

--C'est vingt francs!

L'habitant de Clermont fronça les sourcils, s'exécuta avec lenteur et, prenant la porte, fila comme un trait, désireux de connaître enfin le nom du mal et le remède à suivre.

Une fois dans la rue, il déplia le papier bien cher--bien cher est le mot--et lut avec stupeur:

Délayer du savon de Marseille dans de l'eau et se frotter les mains avec;--la crasse disparaîtra aussitôt.

LETTRE

A NICOLE T.

Le Hâvre, 25 Août 1884

Mon cher ami,

Voulez-vous savoir ce que, moi, infime, je fais cet été?

Je m'éreinte.

Sitôt l'usine fermée, je m'écrie:

--Ah! ah! A nous, la mer!

(Je ne garantis pas la phrase; c'est quelquefois: Oh! oh! à nous, la mer.)

Et j'écris tout de suite pour voir s'il n'y a rien à frire au casino de Levallois-les-Sables ou ailleurs.

Le directeur, qui ne demande généralement pas mieux que d'animer son casino, me répond invariablement:

«Oui, venez!»

Mais, neuf fois sur dix, je ne viens pas, ce brave industriel me proposant des petites conditions dans le genre de celle-ci: «Vous payez naturellement vos frais de voyage et d'hôtel, ainsi que ceux des artistes qui vous accompagnent; vous me donnerez deux cents francs pour la location de ma salle, soixante francs pour l'affichage; vous payerez les droits d'auteur, et nous partageons le reste.... Ah! j'oubliais; je me réserve deux loges et trois fauteuils d'orchestre.»

Aussi lui répond-on, comme chez Potin:

--Et avec ça?

Donc, ce que je recherche avant tout, et je pourrais généraliser, en disant, ce que l'artiste recherche, c'est le fixe, le bon fixe: comme ça on ne manque pas de cachet.

C'est, je crois, le seul cas où, en été, on recherche les feux!

Je suis d'autant plus partisan des assurances que je suis absolument déveinard comme directeur.

Lorsque je suis engagé, ça marche très bien; mais quand je suis intéressé, ça ne va plus du tout.

Aussi, ne suis-je presque jamais mon propre impresario, comme disent les Anglais ... qui parlent italien.

J'ai la guigne.

Je suis sûr, si je fais une affaire à mon compte, que ce jour-là il pleut ou le préfet est à toute extrémité: alors les gens pschutt de l'endroit ne vont pas au théâtre....

Et puis quels soucis, quels embêtements ne s'attire-t-on pas!! Ici, il n'y a pas de rideau; là, point de rampe; à tel endroit, c'est le trou du souffleur qui fait défaut; à tel autre, ce sont les portes qui manquent absolument; ailleurs, ce sont les loges pour s'habiller.

Comme à Luc-sur-Mer, il y a quatre ans (avant le casino actuel). Nous arrivons:

--Où est le Casino, ici?

--Vous voyez ces cabines, eh ben, la pus grosse, c'est le Casino.

A propos de Luc, un souvenir:

Pour nous habiller, nous nous étions installés dans les cabines des bains chauds; nous avions mis une planche sur la baignoire pour étaler nos affaires.

Comme psyché, nous avions un de ces morceaux de glace où on se voit vert (les établissements de bains et les hôtels de province ont seuls le monopole de ces miroirs).

Mais à un moment donné, je fais un mouvement--ça m'arrive quelquefois--et, v'lan! la planche bascule et la chemise immaculée glisse dans la baignoire ... où il restait de l'eau sale.

Heureusement que la chemise était à mon camarade de cabine. Ce que j'ai ri!!!

· · ·

Dans les petits endroits, malheur à vous s'il vous faut un accessoire autre qu'une feuille de papier; vous ne trouvez rien, absolument rien. Je jouais, à Meaux, le Serment d'Horace. Vous savez que l'oncle Dubreuil appelle sa camériste avec son revolver.

Lorsque je demandai cet instrument nécessaire ... à l'action, on me répondit: «Depuis que l'illustre Hédannomur est parti sans payer la location des fusils pour les Quatre Sergents, l'armurier ne veut plus louer ses armes....»

Je termine cette trop longue lettre par la réponse la plus épique qui m'ait été faite--et je vous en assure l'authenticité absolue.

A Coulommiers.

Je demande un vase quelconque, un seau pour vider l'eau de savon.

Le concierge me répond:

--Pour ça, il faut voir le maire.

Ces pays de fromages sont étonnants: quand on veut une cruche, il faut aller trouver le maire.

Bien vôtre.

F. G.

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