2 · 6
Un matin, vers dix heures, Clotilde débarquait à la gare Montparnasse, accompagnée de Matta.
— Amenez-moi une voiture découverte, dit-elle à la jeune servante.
Alors elles s’installèrent, Matta avec une gravité inaccoutumée, tandis que sa maîtresse se renversait le buste provocant, l’ombrelle haute, découvrant sa tête de poupée parisienne.
Rose, blonde, frisée, un grand chapeau noir retroussé à gauche, le voile au bout du nez, une fleur à sa cravate, elle faisait se retourner les passants, qu’elle piquait d’un coup d’œil oblique.
Une impatience l’agitait ; au moindre arrêt du fiacre, elle se redressait et jetait au cocher :
— Allons, allons !
Vers le milieu de l’avenue de l’Opéra, elle dit :
— C’est là.
Et sauta à terre.
L’Italienne la regarda s’éloigner seule et fit de la tête un signe apitoyé : elle croyait comprendre.
Pourtant, quand elle leva les yeux sur la maison où Clotilde venait d’entrer, elle lut, gravé en lettres d’or sur une longue plaque de marbre noir, ce titre qu’elle reconnut :
Crédit général des Rentiers.
Àl’entresol, ces mots se retrouvaient sur le cuivre tout flambant neuf, accrochés à l’un des battants d’une double porte, avec, au-dessous, l’inévitable « Tournez le bouton, s. v. p. »
Clotilde entra.
En face d’elle, une grille divisée en compartiments et ornée de guichets surmontés d’indications diverses : Caisse, Ordres de bourse, Contentieux, Renseignements. Derrière chaque trou béant, un employé aperçu de profil, dos rond, tête chauve, ou chevelure épaisse et noire. Elle passa une rapide revue, devint sérieuse avec un air dédaigneux et chercha au delà.
Alors elle aperçut, à l’un des bouts de cette sorte de couloir, deux portes contiguës avec ce double écriteau : Administrateur, Directeur, et se dirigea par là, résolument, traînant un bruit de jupes.
On parlait dans le cabinet du directeur ; elle reconnut la voix de Fabrice et frappa à l’autre porte.
— Entrez !
Elle ramassa sa robe et se précipita d’un petit air étourdi, riant, et d’une voix flûtée :
— Me voilà !
Puis elle fit un cri et lâcha sa traîne, demeurant immobile, comme saisie de confusion. Elle murmurait qu’elle s’était trompée, croyant entrer chez son frère, tandis que Robert de Lalande la regardait curieusement, avec ce rire muet et sensuel qui interroge les femmes et fait se troubler celles qui sont passionnées. Il se leva et vint à elle sans la quitter du regard. Alors elle fut prise d’un embarras réel.
Il la fit asseoir : M. Dumont était occupé ; si elle voulait bien attendre quelques instants, il serait heureux, très heureux de cette circonstance… Elle le remerciait, rougissait, lui jetait de rapides coups d’œil qu’il provoquait par des questions réitérées.
Se plaisait-elle à la campagne ? Quelles étaient ses lectures ? Quels théâtres fréquentait-elle ?
Et il se penchait de son côté, familier, l’œil allumé.
Clotilde pensait :
— Il est charmant, et je le tiens.
Elle devint poétique et parla des nuits étoilées, des soirées rêveuses ; puis, minaudant :
— Vous verra-t-on à Saint-Cloud ?
Il baissa la voix :
— J’irai… maintenant.
— Tiens ! tu es là ? s’écria Fabrice entré brusquement, des papiers dans les mains.
Il fit signe à Clotilde de passer chez lui et communiqua à son associé des lettres importantes. Le mouvement des affaires avait favorisé l’ouverture de cette banque nouvelle ; l’offre et la demande suivaient une marche rapidement ascensionnelle, les clients affluaient. Clotilde, seule dans le bureau de son frère, arrêtée devant la glace de la cheminée, souriait à sa beauté conquérante. Elle s’envoyait d’irrésistibles flèches de regard, tournant à demi la tête pour les mieux affiler dans l’angle aigu de la paupière.
Indifférente à ce qui l’entourait, on ne se serait pas douté qu’elle avait donné pour prétexte à cette visite matinale sa curiosité de cette installation.
Le mobilier classique, luisant dans son vernis neuf, la basane mordorée des sièges, le tapis d’Orient, le bronze qui portait le cadran de la cheminée l’inquiétaient moins que le collier de poils bruns ondés de tons roux qui encadrait le visage attrayant de Robert.
Elle se rappelait avec une complaisance croissante la tournure encore svelte du jeune homme, en dépit des trente-sept ans dont on l’accusait, sa main fine et ce sourire de la bouche et des yeux qui éveillait en elle des sensualités troublantes.
Une fois encore, elle trouvait sur son chemin quelqu’un dont elle ferait volontiers son mari. Quelle malechance pourrait bien lui enlever celui-là ?
Ne semblait-il pas qu’en devenant l’associé de Fabrice, il eût marqué sa prédestination pour un rôle plus intime ? Il ne fallait que se plaire pour en arriver là.
C’est de quoi elle avait tenu à s’assurer. Maintenant les choses iraient toutes seules.
Elle s’installa sur un divan, cambrée par le coussin qu’elle poussa derrière elle, les pieds croisés, et tenant par chaque bout son ombrelle qu’elle balançait en travers sur ses genoux.
— Tu t’impatientes ? demanda Fabrice, qui referma vivement la porte, et, s’asseyant près de sa sœur, il ajouta tout bas :
— Eh bien, comment trouves-tu tout cela ?
— Bien ! Sais-tu qu’il est charmant, M. de Lalande ?
— J’y ai pensé, répliqua Fabrice souriant.
Elle nia de la tête.
Clotilde s’en prenait à son frère si elle n’était point mariée.
— Un jaloux, disait-elle, qui n’amenait jamais un homme chez lui.
Quand elle le querellait à ce sujet, il lui reprochait les prétendants que sa coquetterie maladroite avait effarouchés.
Il ne souhaitait rien tant que de la voir mariée.
Il s’apitoyait sur elle : ce témoin, envieux peut-être de son bonheur, le gênait.
Réellement, il avait songé à Robert.
— C’est pourquoi tu ne l’as pas encore présenté, riposta Clotilde.
— C’est vrai, dit-il embarrassé ; Gatienne est souffrante, elle est nerveuse ; je crois qu’elle s’inquiète de notre entreprise plus encore qu’elle ne le dit. Elle en garde comme une rancune à Robert, qui m’a, en effet, entraîné avec lui. Chaque fois que j’ai parlé de le recevoir, elle m’a paru plus tourmentée. Chère femme ! elle a peur pour notre avenir à tous, vois-tu.
Clotilde eut un geste impatient.
— Bien ; mais dois-je porter la peine de ses inquiétudes ? Vous oubliez trop, l’un et l’autre, que je vis enfermée dans votre égoïsme, sans avoir vos raisons…
— Petite sœur !
— Tiens, Fabrice, brusquons les choses. Penses-tu que ce jeune homme soit un parti pour moi ? Eh bien, il me plaît, et… je lui plais.
— Déjà ?
Elle riposta blessée :
— Il t’a fallu moins de temps pour t’éprendre de Gatienne. Il est vrai que ses charmes…
— Tais-toi, méchante !
Il l’embrassa pour l’apaiser, mais elle se raidissait, colère.
Alors il dit avec un soupir :
— Eh bien, voyons, si j’invitais Robert pour demain, serais-tu contente ? C’est dimanche : il dînera.
Elle sourit sans répondre. Il reprit :
— C’est entendu.
Puis, le visage inquiet :
— Tu en parleras à Gatienne aujourd’hui, tu lui diras nos intentions…
— Et je vais faire des emplettes en conséquence, dit-elle se levant, rayonnante.
Comme il la reconduisait, ils rencontrèrent Robert, posté près d’un guichet et paraissant guetter cette sortie.
Clotilde, se tournant à demi, lança à son frère un rapide coup d’œil de triomphe. Puis elle passa souriante, droite, les coudes à la taille, berçant ses hanches. Quand elle fut seule dans l’escalier, sa joie éclata en un rire étouffé ; elle répétait :
— Madame de Lalande !
Et elle sauta gaiement les dernières marches.
Sur le trottoir, elle s’arrêta surprise, la voiture attendait ; mais Matta avait disparu.
Àdroite et à gauche, les petites boutiques, tout en étalage, provisoirement nichées sur la façade des grands magasins inoccupés et inachevés, attiraient les passants par la réclame bruyante des vendeurs. L’un soufflait dans les ocarinas, l’autre dans le cor des Alpes ; celui-ci battait des œufs avec une mécanique nouvelle, celui-là raclait des légumes avec un fer-blanc découpé. Plus loin s’étalaient la lithographie à bon marché, les aquarelles grossières, les photographies à un sou, le bijou de Paris à vingt-cinq centimes, le jouet nouveau, bonshommes valsant sur un pied au commandement de la ficelle. Puis la mercerie de rebut, les cravates rouges et bleues, à pois multicolores, étalées avec cet art si parisien qui donne un aspect attirant aux plus vulgaires défroques.
Àce dernier bazar, Clotilde aperçut Matta, la tête penchée, admirant un superbe chiffon écarlate que le marchand élevait et abaissait devant elle, lui en faisant admirer les reflets, et d’une voix qui prenait les passants à l’autre bord de la chaussée :
— Vingt-neuf sous ! Profitez de l’occasion pour offrir un cadeau à votre amoureux, mademoiselle. C’est tout soie ! En magasin, cela vaut trois francs cinquante. À vingt-neuf sous l’étalage, choisissez !…
Matta allongea la main.
Àce moment, Clotilde lui touchait l’épaule.
— Que faites-vous là ? Ne voyez-vous pas que c’est pour homme ? Venez tout de suite.
Puis elle se retourna prestement et rejoignit sa voiture.
Matta la rattrapa en courant, la poche gonflée, plus rouge que la cravate qu’elle emportait.
Deux heures plus tard, elles rentraient à Saint-Cloud, suivies d’un bagage considérable : les provisions du lendemain. Petits fours de Guillout, plissés de dentelle, pâtés de Julien, fard de Ninon, crevettes et poudre de riz, langoustes et bas de soie brodés avec jarretières tissées d’or, à tout événement.
Àcette heure brûlante du jour, les bébés dormaient presque nus, étendus, béants, suants et roses, sous les rideaux bien tirés où se collaient les mouches.
Gatienne regardait de leur côté, l’œil fixe, la tête soulevée par ses mains croisées.
Elle s’était jetée sur son lit, la robe défaite, la poitrine découverte qui respirait lourdement, s’abandonnant dans la solitude et le silence à l’épouvante qui la tenait : Robert l’associé de Fabrice !
Depuis un mois, l’ivresse de son bonheur s’était dissipée.
Maintenant son cœur oppressé avait retrouvé ses angoisses. Des rougeurs subites lui venaient, et des palpitations folles, depuis cette catastrophe, qu’elle attribuait cependant à un hasard funeste. La pensée de ce rapprochement, de cette union d’intérêts et d’amitié qui existait désormais entre son mari et… cet homme, la frappait à chaque instant d’un coup de poignant désespoir.
Elle défaillait d’horreur de se sentir condamnée à l’intimité que cette situation allait amener entre eux tous.
Le mensonge, la dissimulation lui étaient imposés.
Elle devrait tromper Fabrice tous les jours de sa vie, dans toutes ses pensées, dans ses troubles, dans ses larmes. Il lui semblait qu’elle l’avilissait, et cependant il ne lui restait que ce choix : le tromper ou le perdre.
Comme à l’heure de son mariage, la lutte recommençait entre sa conscience et sa passion, plus âpre et violente maintenant que toute sa chair criait après la possession éternelle de l’être aimé.
Alors elle se redressait farouche.
— Certes, elle aurait du courage ; son visage de marbre ne trahirait rien ; elle regarderait en face celui qu’elle avait maudit. Qu’importe le dégoût de son cœur et son intime honte ? Fabrice, heureux toujours, lui garderait son ineffable adoration.
Mais, quand Fabrice lui disait :
— Il faut pourtant que nous recevions Robert !
Une faiblesse lui courait par tout le corps, à croire qu’elle allait mourir ; et elle répondait :
— Attendons.
Seule, elle essayait de s’habituer à cette vue ; elle tendait son regard, les dents serrées, et restait des heures immobile, retenant ses frissons, s’étudiant à ne rougir ni pâlir.
Clotilde entra comme un tourbillon dans la chambre de Gatienne et vint s’abattre sur le lit.
— Eh bien, dit-elle essoufflée, j’ai vu. C’est superbe. Mais que je vous dise tout de suite le plus beau. C’est… devinez…
Elle se renversa, prise d’un rire.
— C’est Robert de Lalande ! Un type, ma chère, une séduction. Vous verrez cela, il vient demain.
— Demain ?
Gatienne s’était redressée, les yeux fixés, terribles, sur la jeune fille, qui se roulait follement en travers de ses genoux et continuait :
— Il est élégant, bien fait, l’œil brun avec des reflets d’or, un sourire ! En dix minutes, j’ai fait sa conquête. Fabrice vous contera nos projets ; car, cette fois…
Elle se leva soudain, toute sérieuse :
— Cette fois, ma sœur, je vous promets d’être sage. Si je perdais Robert, je ne m’en consolerais pas. Vous me verrez demain : une Agnès ! Il dîne, vous savez ?
— Ah !
Gatienne se coucha nonchalante et toucha son front.
— Je crains bien d’avoir la migraine.
Clolilde sauta.
— Ah ! non, par exemple, vous ne ferez pas cela. Vous fâcheriez mon frère à la fin ! Il se désole de vos refus à recevoir son associé ? Croyez-vous qu’il ne comprenne pas que votre prétendue souffrance pour écarter Robert n’est que de la rancune ? Et vous avez tort : cette entreprise s’annonce très bien. Vous verrez que ce jeune homme aura été notre bon génie. Il a l’air si charmant, si loyal ! Fabrice l’aime pour tout de bon. Ne le contrariez pas.
Il semblait à Gatienne que son cœur cessait de battre. Quoi ! déjà Fabrice avait deviné sa haine ?
Elle rouvrit les yeux, et, souriant à la jeune fille :
— Vous avez raison ; je m’efforcerai d’être bien portante demain.
Mais Clotilde la regardait, suivant une pensée nouvelle : était-ce prudent de montrer Gatienne à Robert avant d’être sûre de lui ? Elle se souvenait d’un prétendant qu’elle ne revit plus après une soirée où Gatienne, très belle, avait chanté.
— Mon Dieu, dit-elle d’un ton apitoyé, il ne faut pas vous contraindre. Après tout, je puis vous remplacer. Si vous êtes malade, il est bien naturel que vous restiez chez vous : nous ferons, mon frère et moi, les honneurs du logis…
— Non, non, dit résolument Gatienne, Fabrice s’inquiéterait.
Clotilde mordillait ses ongles, dépitée maintenant, et l’œil attaché sur Gatienne, dont le visage se rosait sous l’effort des pensées.
La jeune fille se leva maussade et quitta l’appartement.
Elle revint tout à coup, et passa la tête dans l’entre-bâillement de la porte :
— Dites donc, fit-elle la voix troublée, quelle robe mettrez-vous demain ?
Elle ajouta très vite, soulignant l’intention :
— Moi, vous comprenez, il est indispensable que je sois vêtue de blanc avec des roses. Mais vous !…
Il y eut un silence. La jeune femme pressentait les regards de Robert s’égarant sur elle.
Elle ramena son peignoir sur sa poitrine nue d’un geste effrayé et répondit sourdement :
— Une robe noire.