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Le mois d’août finissait. Alban faisait transporter de l’appartement de son frère, qu’il avait occupé jusque-là, à l’hôtel de la rue Saint-Georges, les bibelots précieux acquis par Robert et qu’il voulait conserver. Un tapissier enlevait le reste.
Alban pressait le déménagement. Il se mariait le lendemain.
Les bahuts ouverts étalaient leurs tiroirs vides. Les tentures, décrochées à demi, pendaient dans la poussière remuée.
Le jeune homme fouillait tous les recoins. Il arrêtait les gens qui emportaient un meuble et le tâtait encore, sondant les panneaux, cherchant une rainure, un ressort de quelque compartiment caché
Puis il restait là, les bras ballants, contrarié, tournait sur lui-même, regardait partout : ses yeux ne rencontraient rien qu’il n’eût exploré.
Décidément ce portefeuille réclamé par Clotilde demeurait introuvable.
On vidait, pour l’emballer, une coupe en onyx.
— Monsieur, dit un homme, voici une clef.
Alban la prit, essuya la poussière d’une petite étiquette en carton qui pendait au bout, attachée par un fil, et lut : « Rue de Provence, 24. »
Un souvenir lui revint. Les livres de comptes de Robert mentionnaient une somme de… pour location d’un appartement rue de Provence.
Il tourna un instant la clef dans ses doigts, songeur ; puis une fantaisie le prit de savoir si cet appartement, loué par Robert, était occupé, et par qui ? Cela lui paraissait bizarre. Pourquoi ce mystère ? Personne ne le gênait, ici.
Son coupé l’attendait, il se fit conduire rue de Provence.
La concierge le reconnut.
— Ah ! c’est enfin monsieur ! Monsieur est resté bien longtemps sans venir. Monsieur vient sans doute pour sa quittance échue du 15 juillet ?… Oh ! le propriétaire n’était pas inquiet : le mobilier est assez riche pour répondre…
— À quel étage ? demanda Alban.
— Monsieur ne se rappelle plus ! Cela se comprend ; depuis un an…
— Ce n’est pas moi qui ai loué, c’est mon frère.
— Ah !…
Elle le regarda, soupçonneuse.
— Voilà ma carte, dit-il, et la clef de l’appartement. La reconnaissez-vous ?
— Parfaitement ; mais si monsieur voulait retirer sa quittance…
— Donnez.
Il paya et laissa un louis pour la dame. Elle débita aussitôt :
— À l’entresol, la porte à gauche.
— Il n’y a personne ? dit-il en hésitant.
— Ah ! pour cela… non.
Comme il restait planté, elle ajouta d’un air de mystère :
— Monsieur attendait une dame ; mais elle ne s’est jamais présentée !
Alban monta et pénétra dans un bijou de petit nid ouaté, chiffonné et tout brillant dans son neuf immaculé. Des draperies l’enfermaient, gaies et luxueuses, mettant partout des voiles soyeux, excepté sur la nudité des marbres qui étalaient de voluptueuses fantaisies artistiques. Les sièges n’avaient pas un pli sur leur satin délicat ; les tapis n’étaient point froissés. Un lit où pendaient des draps bordés de dentelles conservait la rigidité banale de l’arrangement du tapissier : les rideaux n’avaient pas été soulevés.
L’attention d’Alban se fixa bientôt sur un chiffre brodé dans les oreillers. Et, promenant son regard, il retrouva ce chiffre partout : tissé dans l’étoffe des meubles, incrusté parmi les ors des moulures, broché dans le velours des portières, brodé dans le médaillon des tapis, peint dans la faïence d’art des lampes et des coupes, ciselé dans le bronze des flambeaux. Partout cette lettre large, surmontée d’une symbolique couronne de myrte et de roses entrelacées : G.
— G… ! murmurait Alban frémissant ; Gatienne !… La concierge affirmant que la dame attendue ne s’était point présentée est sans doute payée pour mentir.
Cette preuve brutale de la culpabilité absolue de Gatienne le froissait. Il s’irritait maintenant contre elle, la sœur et l’amie de Clotilde, d’avoir si audacieusement trahi ses devoirs. Une révolte lui venait à cette pensée que sa chère femme si respectée resterait sous une semblable égide.
Il aurait voulu se persuader qu’il était impossible que Gatienne fût venue là.
En effet, pas une trace d’un séjour intime dans cette chambre neuve, froide, correcte, sans un pli.
Soudain son regard s’accrocha au scintillement d’un bijou qui paraissait tombé d’une table sur un coussin de pieds et oublié là.
Il courut et ramassa un bracelet : un câble très fin en or pâle, tordu et noué, le nœud passé dans une boucle en brillants qui formaient encore la même lettre : G.
Il ne pouvait plus douter. Cependant il fourra le bracelet dans sa poche en murmurant :
— Je le saurai bien.
Puis il jeta un dernier coup d’œil autour de lui, songeant à envoyer les marchands pour enlever et faire disparaître tout ce musée de galanterie compromettante.
C’est alors qu’il avisa sur un meuble un petit cabinet chinois d’une forme originale ; il s’approcha. Les portes étaient demi-fermées avec la clef sur l’une d’elles.
Machinalement, Alban écarta les battants et fit un cri.
En évidence sur la petite tablette de laque peinte reposait un portefeuille dont le fermoir d’argent faisait une tache dans l’ombre. Il le prit : c’était bien celui que réclamait Clotilde.
Il faillit l’ouvrir ; une curiosité vive le poussait. Ce portefeuille, en ce lieu, devait concerner Gatienne. Des lettres sans doute. De ces reliques dont on ne se sépare pas. C’était bien cela. Robert avait chargé Clotilde de les remettre elle-même, afin que ce secret restât entre elles, deux sœurs. Singulière mission cependant pour une jeune femme honnête ! Son cœur se levait. Enfin il la laisserait accomplir ce sauvetage ; mais, après, on verrait.
Àregret, il enferma le portefeuille dans sa poche, se sentant mal à l’aise, avec des envies de le jeter dans la cheminée et d’y mettre le feu. Il n’osa pas.
Cela faisait un grand trouble à son bonheur, à son délicieux espoir du lendemain.
Même une angoisse lui vint à la pensée de Clotilde. Il fallait qu’il la vît, tout de suite, pour se débarrasser de ses tristesses, pour se réchauffer le cœur, comme on se réchauffe au soleil.
Alors, tout plein de son désir d’amoureux, il quitta précipitamment la maison, et sa voiture l’emporta vers Saint-Cloud.