‹ GatienneChapitre 5 sur 31 · 1 · 5

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Le mois de juin touchait à sa fin.

Depuis longtemps déjà, mademoiselle Prieur, rassurée par l’effacement de Robert et le silence que Gatienne gardait désormais sur lui, avait renoncé à surveiller les sorties de la jeune fille.

— Vous le voyez, disait-il en l’accompagnant presque chaque jour quai de la Tournelle, j’avais raison : elle s’apaise depuis que vous ne lui parlez plus de moi.

— Oh ! s’écriait Gatienne, qu’il me tarde d’être au 29 !

C’est qu’ils avaient arrangé un coup de théâtre pour ce jour-là.

Mademoiselle Prieur se nommait Émilienne ; et, tous les ans, le 30 juin ramenant, en même temps que l’anniversaire de sa naissance, la fête du saint dont elle portait le nom, on célébrait, la veille, chez la charmante vieille fille, une fête tout intime qui la comblait de joie et d’attendrissement.

Depuis des années, Robert et Alban, ses deux familiers, arrivaient le soir, les mains pleines de fleurs, et trouvaient leurs couverts mis à la table du festin qu’elle se préparait naïvement elle-même.

On s’embrassait, on pleurait un peu ; puis le dîner, gai comme un repas de noce, s’achevait dans les rires et les chansons d’autrefois. Car elle chantait, ce jour-là, avec son filet de voix de tête : un doigt de vin fin l’avait grisée.

— Il est impossible, disait Gatienne, qu’elle ne vous accueille pas les bras ouverts. Ce serait trop triste. Nous voyez-vous toutes les deux, seules avec nos souvenirs de l’an passé ? Non ; elle mettra votre couvert, machinalement peut-être, sans y songer. Puis, tout à coup, vous entrez… Elle fait un cri, vous l’embrassez bien fort, vous lui jetez vos bouquets à la tête et nous la désarmons.

C’est avec ce projet que Robert amusait la jeune fille depuis longtemps déjà, profitant de ce prétexte à leurs fréquentes entrevues pour devenir chaque jour plus familier, sans qu’elle s’en aperçût.

L’habitude — ce danger — s’emparait d’elle peu à peu.

Les dix-sept ans de Gatienne ne lui avaient pas encore parlé d’amour. Ses sens, comme son cœur, dormaient. Seule une sensibilité vive la livrait, dans toute l’ignorance de son éducation très chaste, à la surprise de ses impressions.

D’abord effarouchée, par instinct, des premières caresses de Robert, elle les reçut ensuite sans trouble, soit que le jeune homme y mît une réserve plus discrète, soit que les sensations de Gatienne se fussent engourdies dans la répétition familière de ces caresses dont elle ne pouvait deviner le danger. Elle souriait maintenant de son fin sourire de vierge, quand il baisait longuement ses doigts, ses cheveux, ses paupières. Il n’avait pas encore touché ses lèvres.

Le 29 juin, mademoiselle Prieur fit appel à tout son courage pour dissimuler son émotion : cette journée l’effrayait.

Elle pensait : « Viendront-ils ? »

Non, c’était impossible, depuis trois mois bientôt qu’on ne s’était vu ! Cependant on pouvait ce jour-là tenter de la fléchir. Elle se méfiait et se faisait rude. Il fallait garder la paix de Gatienne.

Par moments, elle s’attendrissait : comme elle serait triste, cette fête, et combien différente des années passées !

S’ils venaient, cependant, on pourrait peut-être les accueillir… pour une fois !

Puis elle se raidissait et, les yeux rouges, répétait :

— Non, jamais ! Robert a voulu se jouer de Gatienne ; c’est fini.

Alors quelque autre imagination arrivait qui la rendait indécise.

Ce va-et-vient de désirs et de craintes augmenta plus rapide et plus poignant à mesure que la journée s’avançait. Elle tournait enfiévrée autour de ses fourneaux où cuisait un repas suffisant pour dix personnes : de ce côté du moins, le programme n’avait pas changé.

Mais, sur la table, toute brillante dans sa parure de linge, de cristaux et d’argent, seuls, deux couverts encadraient la corbeille du Japon qui attendait le bouquet de Gatienne.

Et la jeune fille allait rentrer ; il était cinq heures et demie.

Depuis les premières chaleurs, elle ne sortait plus à midi pour sa leçon de chant, mais à quatre heures. L’ombre, alors, rayait le quai bordant les maisons qu’elle longeait.

Avant de sortir aujourd’hui, elle s’était parée toute prête pour le soir : une robe claire, en mousseline brodée de fleurs vives, des bas à jour dans de mignons souliers mordorés, ses bras et ses épaules nus sous l’étoffe transparente, avec un mantelet de soie noire pour la rue, et un frais chapeau pomponné de roses.

Lorsqu’elle arriva quai de la Tournelle, accompagnée de Robert, mademoiselle était sortie.

— Elle vous fait bien ses excuses, lui dit la concierge, mais elle n’a pas eu le temps de vous prévenir ; on est venu la chercher. Elle ne rentrera que demain.

Puis elle salua Robert avec un sourire et un clin d’œil de complicité familière.

— Retournons, dit le jeune homme.

Un vent frais s’était levé, qui balayait la poussière et secouait le panache des ormes. La jupe de Gatienne flottait, rejetée en arrière, découvrant ses petits souliers.

— S’il allait pleuvoir ! dit-elle. Rentrons vite…

Ils remontèrent le quai ; elle avait pris son bras, et il la serrait près de lui. Tout à coup, elle se rappela :

— Et mon bouquet ! Il faut que j’aille rue Dauphine.

— C’est inutile, répondit Robert. Je m’en suis fait envoyer trois, ce matin ; vous choisirez.

— Comment ?

— Vous passez devant ma porte ; rien de plus facile.

Une bourrasque violente les arrêta. Le vent galopait follement, traînant la pluie ; quelques gouttes tombèrent, puis une ondée.

Gatienne ouvrit son ombrelle et se pelotonna, la jupe troussée ; mais l’eau fouettait par le travers.

Elle cria :

— Entrons quelque part.

Il n’eut pas l’air d’entendre et lui fit hâter le pas.

Les passants fuyaient. La pluie s’abattait avec un bruit d’écluse, ruisselant des trottoirs, écrasant les feuilles d’où elle retombait en cascade.

Les ruisseaux enflés, devenus larges, infranchissables, roulaient leurs bouillonnements fangeux.

Gatienne marchait dans l’eau, ses bas à jours collés à sa peau toute rose : son ombrelle dégouttait, battue, pliée par la raideur violente de l’ondée.

Elle dit :

— Je suis trempée ; arrêtons-nous.

Une porte cochère s’ouvrait sur la cour découverte qui précède l’usine Joanne ; elle fit un pas, cherchant un abri, et vint s’adosser au mur sous l’étroit auvent d’un petit logis de concierge, à droite de l’entrée.

— Elle se fit toute petite, juchée sur le bout de ses pieds, blottie, ramassant ses jupes, se couvrant le nez de son ombrelle.

Robert l’avait suivie, mécontent, impatient, guettant le ciel gris qui déjà s’éclairait. Bientôt le soleil troua les nuages et diamanta le ruissellement continu de la pluie.

Il se rapprocha de Gatienne, passa son bras autour d’elle, l’abrita de son corps.

Elle était mouillée aux épaules et se laissa réchauffer par la poitrine de Robert. Sous l’ombrelle, il embrassa ses cheveux.

Elle s’aperçut qu’on riait et devint rouge.

Les ouvriers groupés aux fenêtres de la distillerie, en haut, en bas, sur les portes, regardaient, faisant des gestes gais.

Une odeur capiteuse montait des pavés sous un écoulement d’eau chaude ; on lavait des barils peints en vert, entassés dans la cour. Un homme les secouait, les renversait ; le liquide fumant allait à la rue par une rigole qui passait aux pieds de Robert et de Gatienne. Un arôme d’absinthe chauffée les enveloppa. Ce parfum violent s’échappait aussi des portes ouvertes ; on voyait reluire les cuivres des alambics.

La pluie cessait.

— Allons-nous-en, dit-elle un peu étourdie.

On eût dit qu’il l’emportait.

Maintenant le soleil aveuglait, réverbéré par toutes les surfaces mouillées : la chaussée ruisselante, le glacis des trottoirs, les arbres qui s’égouttaient, les maisons lavées aux vitres étincelantes.

Quai Montebello, ils traversèrent, et gravirent les marches du trottoir élevé ; puis ils longèrent le parapet, se penchant par instants pour voir couler l’eau. Une fraîcheur exquise se dégageait de cette humidité chatoyante. Un reflet vert pâle, délicieux, moirait les eaux et flottait dans l’air avec les panaches mouvants des platanes. On eût dit un grand coup de clarté verte subitement tombée d’un ciel d’apothéose.

Gatienne et Robert passaient rapides dans ce flamboiement, lui fiévreux, elle éblouie.

En arrivant à la maison qu’ils habitaient, Robert ralentit le pas.

— Je vais monter le premier, dit-il, j’ouvrirai et vous entrerez, en passant, choisir votre bouquet.

Sans attendre sa réponse, il la quitta et disparut dans l’allée.

Elle resta une minute indécise, vaguement inquiète, songeant à « grand’mère ».

Puis elle monta un peu lente, les jambes lasses, prise d’une mollesse qui l’empêchait de penser.

La porte de Robert était ouverte ; il attira doucement Gatienne et referma sans bruit.

Elle s’arrêta.

— Qu’il fait noir ! Je ne vois rien.

Les volets étaient clos, les rideaux tirés.

Il affecta de rire.

— Vous y verrez tout à l’heure. Donnez-moi la main, je vais vous guider. Elle trébucha dans l’épais tapis, ce qui l’égaya :

— Criez-moi donc : « Casse-cou ! »

Il la fit asseoir sur un divan bas. Ses yeux s’accoutumaient à l’ombre. Elle aperçut les fleurs, tout un parterre.

— La chaleur les aurait fanées, dit gravement Robert ; j’ai laissé fermé ; les voyez-vous maintenant ?

— Oh ! superbes ! Mais il y en a trop ; on étouffe. Que voulez-vous faire de tout cela ?

— Rien. Vous prendrez ce qui vous plaira.

— Oh ! ces roses !

Une jardinière en bois doré, très vaste, contenait une splendide gerbe de roses à demi épanouies, d’un parfum à rendre fou. Dans un coin, des héliotropes bleus, cachés dans leur verdure sombre, se révélaient par la violence énervante de leurs émanations. Çà et là, dans des cornets de cristal, une touffe de jasmin, une branche de vocaméria, une tubéreuse, envoyaient leurs senteurs troublantes. Piqués sur la mousse, deux énormes bouquets étalaient la spirale multicolore de leurs fleurettes enchâssées dans une couronne de feuillage qu’entourait une collerette en papier fin : deux grands champignons vénéneux par exhalaison.

— Je prends les roses, dit Gatienne en étendant la main vers la corbeille, sans se lever, divinement lasse.

Elle étouffa un bâillement ; ses yeux se fermaient.

— Allons, je m’en vais.

Elle se souleva.

Il la retint dans ses bras.

— Étourdie ! Attendez l’heure au moins !

— Quelle heure ?

— Celle à laquelle vous rentrez d’habitude, six heures, je crois. Il en est cinq. Que dirait grand’mère ? C’est trop tôt pour avoir pris une leçon, trop tard pour l’avoir manquée. Il faudrait dire la vérité, et nous perdrions notre effet ce soir.

— Tiens ! c’est vrai, dit-elle tout heureuse de se rasseoir ! Mais comme il fait chaud, voyez !

Ses mains étaient moites : elle respirait péniblement et humait l’air empoisonné de parfums avec un plaisir inquiet, regardant autour d’elle.

Il était charmant, ce nid ainsi rempli de fleurs ; une volupté s’en dégageait qui agissait sur la sensibilité nerveuse de la jeune fille à l’égal des plus irritantes senteurs.

Robert promenait ses lèvres du bout des doigts à l’épaule demi-nue sans qu’elle s’en défendît, doucement frissonnante.

— Vos cheveux sont encore mouillés, dit-il.

Et il la décoiffa. On eût dit qu’elle s’endormait.

Maintenant il était à genoux, et il becquetait ses yeux ; puis il glissa jusqu’à ses lèvres. Alors un frisson la secoua. Elle l’écarta en balbutiant :

— Non, pas comme cela…

Puis, engourdie, éperdue d’effroi, elle s’abandonna.

· · ·

· · ·

Mademoiselle Prieur, six heures étant sonnées, ouvrit la porte, écouta, et n’entendant rien venir ressentit une émotion singulière. Cette journée l’avait détraquée ; il était temps qu’elle s’achevât.

Enfin Gatienne entra.

Une touffe énorme de roses qu’elle portait à deux bras dérobait son visage. Elle jeta ses fleurs sur la table, courut à grand’mère, et, la tenant au cou, éclata en sanglots. La vieille fille pleurait tout bas.

— Ce ne sont pas de bonnes larmes, cela, Gatienne, lui dit-elle ; il y a des regrets dans ton souhait de fête. Sois franche ; tu penses à… eux ? Eh bien, moi aussi ! Et j’ai le cœur retourné d’y avoir pensé toute la journée ! Mais c’est fini ; nous ne pouvons, nous ne devons plus les revoir… Ne boude pas, chérie, c’est la fête à grand’mère, aujourd’hui…

On sonnait.

Elles se regardèrent : mademoiselle Prieur, anxieuse ; Gatienne, les joues blanches, dans le regard une surprise violente : elle n’attendait personne ! Cependant elle se tenait prête à s’enfuir.

Alban entra, seul, gauche, embarrassé d’un gros bouquet qu’il offrit timidement à mademoiselle Prieur ; un autre, plus petit, le gênait horriblement ; il était tout blanc, comme pour une fiancée.

Le jeune homme s’approcha de Gatienne et le lui tendit en rougissant.

Mademoiselle Prieur restait interdite au milieu de l’appartement, n’osant refermer la porte : elle attendait l’autre.

Tout à coup, d’un ton brusque :

— Robert vient-il ?

— Hier il m’a dit : « Non, » répondit Alban.

— Tant mieux ! dit-elle en tapant la porte. — Gatienne, ajoute un couvert, et pique ce bouquet à ton corsage. Bien choisi. Alban, c’est la couleur des jeunes filles.

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