Scène première
PÉPITA, PLUMARD.
Plumard, écrivant à la table de droite…
… Vous le reconnaîtrez facilement à son air de profond crétinisme. Signé : un anonyme… qui ne dit pas son nom. (Parlé.) Là ! voilà qui est fait… Et maintenant à nous deux, mon bonhomme.
Pépita, lisant le journal
Ah ! mon Dieu !
Plumard, sursautant.
Qu’est-ce qu’il y a ?
Pépita.
Elle est morte.
Plumard.
Qui ça ?
Pépita.
La victime du crime de Suresnes.
Plumard.
Oui ?… Eh bien ! qu’est-ce que ça me fait à moi ?
Pépita, avec dédain.
Monsieur Plumard ! vous n’avez pas de cœur… Toutes les fois que ce n’est pas vous qui mourez, ça vous est égal.
Plumard.
Ah ! tu sais, c’est le mépris de la vie qu’avaient nos pères… le mépris de la vie des autres.
Pépita.
Tenez ! vous ! vous êtes trempé comme un Curiace.
Plumard.
Ma bonne amie, on dit « cuirasse… » Tu ne dis pas un « curiassier ! » mais un « cuirassier… » il ne faut pas confondre cur et cuir…
Pépita.
Oh ! vous ne les confondez pas, vous, les cuirs… (À part.) Quel ignare ! Et dire que c’est mon mari… Ah ! pourquoi faut-il que moi, la Lamballe… une étoile d’opérette à la mode, j’aie épousé cet ancien herboriste…
Elle se plonge dans son journal.
Plumard.
C’est étonnant comme la femme est ignorante sur certaines choses.
Pépita, lisant.
… Après une nuit d’agonie… pendant laquelle le sang de la jeune femme s’était complètement tourné…
Plumard.
Quand le sang tourne on doit prendre des dépuratifs… trois sous de chicorée amère, quatre sous de cresson… Si elle avait vu un herboriste…
Pépita.
Mon ami ! on ne vous demande pas de consultation.
Plumard.
Je ne dis pas non ! mais tu sais, nous autres, dans la médecine…
Pépita.
Où ça ! La médecine ! je vous demande un peu ! un ancien herboriste ! Ce n’est pas de la médecine, c’est tout au plus du médicament.
Plumard.
Les médecines sont des médicaments, ma bonne amie.
Pépita.
Oui, c’est bon ! (Lisant.) La malheureuse est morte… On a même profité de cela pour l’enterrer… (Parlé.) C’est horrible !
Plumard.
Ah ! qu’est-ce que tu veux… la mort, c’est la vie !
Pépita.
Et cet assassin qu’on ne retrouve toujours pas… C’est égal, à l’heure qu’il est, on doit le tenir… Nous verrons ça dans un journal du soir… Quand Taupinier sera là, je l’enverrai…
Plumard.
Ah ! M. Taupinier va venir !
Pépita, se levant.
Ça vous fâche… Mais qu’est-ce que vous avez donc contre lui ?…
Plumard, sèchement.
Moi ! rien ! (Pépita lève les épaules et se replonge dans sa lecture. — Au public.) Il fait la cour à ma femme, voilà tout ; et ça me vexe… quand il vient, on m’envoie faire jouer Bébé… avec ce cerceau. Voilà six mois que ça dure ! heureusement je ne suis pas un de ces maris aveugles… j’ai tout compris… depuis hier soir… Ah ! c’est que j’ai lu Othello… Un drame d’un Anglais,… qui écrit même très bien le français pour un étranger… Ça m’a ouvert les yeux ! J’ai pensé tout de suite aux oreillers… mais j’ai trouvé ça un peu anglais pour moi… J’ai préféré quelque chose de plus gascon… J’ai pris une plume et j’ai écrit au commissaire de police : (Tirant sa lettre de sa poche et lisant.) Monsieur le commissaire, soyez chez M. Plumard, 7 rue aux ânes, ce soir à cinq heures ! vous trouverez dans son salon un malfaiteur de la pire espèce ! vous le reconnaîtrez facilement à son air de profond crétinisme. — Entre nous je n’étais pas fâché de le bêcher un peu !… Il est quatre heures moins cinq et dans une heure cinq… Ah ! nous allons bien rire.
On sonne.