‹ Gibier de potenceChapitre 10 sur 14 · Scène X

Scène X

PÉPITA, TAUPINIER, LEMERCIER.

Lemercier.

Pardon, madame, si je…

Taupinier, Pépita, ils se rapprochent instinctivement l’un de l’autre.

Lui…

Lemercier, les voyant tous deux sous le parapluie.

Tiens ! elle a mon parapluie ! Il pleut donc ici ?

Pépita, très émue.

Oui, vous voyez, nous nous promenions et comme il fait très mauvais temps depuis un mois…

Taupinier.

Il est prudent de prendre son parapluie.

Lemercier.

Son parapluie ! comme vous dites ! Aussi est-ce lui que je viens chercher.

Pépita, interceptant le parapluie au moment où Taupinier le tend à Lemercier.

C’est bien aimable à vous, mais nous ne vous laisserons pas partir par cet affreux temps. Veuillez donc, je vous prie, prendre la peine de vous asseoir.

Lemercier.

J’allais vous le dire.

Pépita, bas, à Taupinier.

C’est bien lui !… il a les yeux noirs.

Taupinier, bas, à Pépita.

Et son nez, tout à fait un nez ordinaire.

Pépita, bas, à Taupinier.

Et la bouche donc !…

Lemercier, à part.

Qu’est-ce qu’ils ont donc à me regarder comme ça ? (Brusquement.) Ah !

Taupinier et Pépita, sursautant.

Qu’est-ce qu’il y a ?

Lemercier.

Je ne vous disais pas, vous savez bien, Médor ? Eh bien, je m’en suis débarrassé !

Pépita, vivement.

Vous l’avez tué ?

Lemercier.

Hein ?… Ma foi non, je n’y ai même pas pensé ; non, je l’ai donné.

Pépita.

Ah ! Vous l’avez…

Taupinier, ahuri, répétant machinalement…

… L’avez.

Lemercier.

Moi, je l’ai lavé… Non ! il était très propre… je vous dis que je l’ai donné à la fille de votre concierge ; je lui ait dit : « Mademoiselle, voulez-vous me permettre de vous offrir ce chien ? » elle a été bien heureuse. Elle m’a répondu : « Oh ! c’est maman qui sera contente, justement elle avait envie d’avoir un chat ! »

Pépita et Taupinier rient avec complaisance.

Pépita.

Vous avez très bien fait.

Taupinier.

Il est bête comme chou, cet imbécile-là.

Lemercier, se levant et posant son chapeau sur la table de droite.

Madame, je vous demanderai la permission de retirer mon paletot.

Pépita.

Mais faites-donc, je vous en prie. (À Taupinier.) Ah ! dites donc ! Quelle idée ! vous allez vérifier… sa taille (Elle prend le mètre.) Tenez, prenez.

Taupinier.

Hein ! comment ! mais c’est que ce ne sera pas facile…

Pépita.

Essayez toujours.

Lemercier, le dos tourné, tout en pliant son paletot, pendant que Taupinier essaie de le mesurer.

Je ne sais pas si vous êtes comme moi… (Il se retourne, aperçoit le manège de Taupinier qui prend un air calme, en faisant le moulinet avec son mètre.) Qu’est-ce qu’il a donc celui-là ? (Il passe devant la table, en remontant un peu ensuite, comme pour placer son paletot sur la chaise à droite de la table. — Taupinier le suit, et de nouveau essaie de le mesurer) … Je ne sais pas si vous êtes comme moi. (Il se retourne, et aperçoit Taupinier le mesurant.) Encore ! (Taupinier affecte de prendre les dimensions de la table. D’un coup de son mètre, il envoie promener le chapeau de Lemercier.) Mais c’est mon chapeau, monsieur. (Il le ramasse, le place sur la console, puis gagne la chaise qui est à droite de la porte du fond, pour placer son paletot. Taupinier le suit avec son mètre.) Je ne sais pas si vous êtes comme moi…

Taupinier.

Tiens ! je l’aurais cru plus haut que ça !

Lemercier, se redressant.

Hein ! (Taupinier affecte de mesurer le mur… il gagne ainsi jusqu’à Pépita qui est à gauche de la scène.) Ce n’est pas un homme, c’est un architecte !

Il gagne le devant de la scène.

Pépita, bas, à Taupinier.

Eh bien !

Taupinier, bas, à Pépita.

Eh bien, pas moyen, il bouge toujours !…

Lemercier, à part.

Qu’est-ce qu’ils ont donc à chuchoter tout bas ?

Taupinier.

Parlez-lui donc, cela le fera rester tranquille.

Lemercier, à part.

Je suis sûr qu’ils font des réflexions désagréables sur mon compte !…

Pépita.

Ainsi, monsieur, vous avez donné Médor à la concierge ?

Lemercier, s’asseyant.

Que vouliez-vous que j’en fisse ?

Taupinier, allant à Pépita.

Je n’y arriverai jamais !

Lemercier, à part.

Quel drôle de pistolet ! (Haut et sans qu’on l’écoute.) Vous comprenez facilement…

Pépita, à part.

Quelle idée !… (À Taupinier.) Bâillez…

Taupinier, à Pépita.

Hein ?

Lemercier, qui a entendu le « hein ? ».

Quoi ?

Pépita et Taupinier.

Rien !…

Temps.

Pépita, bas, à Taupinier.

Je vous dis de bâiller !…

Taupinier, bas, à Pépita.

Mais je n’ai pas envie ; pourquoi ça ?

Lemercier, essayant de placer un mot.

Vous… comprenez… facilement…

Pépita, bas, à Taupinier.

De cette façon nous verrons s’il lui manque sa molaire gauche.

Lemercier.

Vous comprenez facilement… (À part.) Ils n’ont pas l’air de m’écouter. (Pépita prend une chaise et s’assied à gauche. — Taupinier s’assied sur la chaise de droite. — Lemercier est assis au milieu, sur la chaise qu’il avait été chercher. — Jeu de scène. — Taupinier rapproche sa chaise de Lemercier de façon à être sur lui. — Celui-ci recule la chaise du côté de Pépita. — Même jeu, une seconde fois, de façon à ce que les trois personnages fassent un groupe serré sur le devant de la scène.) Vous comprendrez facilement… (Pépita bâille bruyamment dans la figure de Lemercier qui se retourne vers Taupinier.) Vous comprenez facilement… (Taupinier bâille bruyamment, Lemercier se tourne vers Pépita.) Que dans ma position… (Pépita bâille, même jeu.) Que dans ma position… (Taupinier bâille.) Oui !… Je vois que ça ne vous intéresse pas beaucoup.

Taupinier, bâillant.

Du tout, monsieur, mais continuez donc, je vous prie.

Lemercier.

Trop aimable, vous comprenez facilement… (De quelque côté qu’il se retourne, l’un ou l’autre lui bâille à la figure. — Ahurissement de Lemercier. — Jeu de scène.) Allons, bon ! voilà que ça me gagne aussi…

Pépita et Taupinier.

Manqué !

Lemercier, se levant et reportant sa chaise dans le fond.

Ils sont vexés, mais je m’en moque, ce sont eux qui ont commencé…

Taupinier, bas, à Pépita.

Si nous essayions pour la fraise ?

Pépita, bas, à Taupinier.

Au sein droit ?

Lemercier, à part.

Non, mais si je suis de trop pourquoi m’ont-ils fait rester ?

Taupinier, même jeu.

Nous aurons peut-être plus de chance, oui, mais comment ?

Pépita, même jeu.

C’est très délicat.

Lemercier met son paletot.

Pépita, vivement.

Comment, monsieur, vous nous quittez ?

Lemercier.

Du tout, madame, mais je ne sais si vous êtes comme moi, mais dès que je n’ai plus mon paletot, j’ai froid.

Pépita.

Désirez-vous prendre quelque chose ?

Lemercier.

Jamais entre mes repas.

Pépita.

Pas même des fruits ?

Taupinier.

Des fraises, voilà qui est bon des fraises.

Pépita.

Je suis sûre que vous les aimez ?

Lemercier.

Je les adore, seulement je ne peux pas les souffrir : un jour, j’en ai tellement mangé que j’en ai eu une indigestion, et depuis, voyez-vous, j’ai la fraise sur l’estomac.

Pépita, bas, à Taupinier.

Sur l’estomac ! vous avez entendu ?

Taupinier, bas, à Pépita.

Oui.

Pépita, bas, à Taupinier.

Il s’est trahi !

Lemercier.

Ce n’est pas Dieu possible ! Ils ont un grain !

Pépita, à part.

Ah ! j’en aurai le cœur net. (À Taupinier.) Dites que vous avez froid.

Taupinier.

Vous ne trouvez pas qu’il fait froid ici ?

Lemercier.

Si… si, aussi je vous demanderai la permission de quitter mon paletot.

Il quitte son paletot.

Taupinier.

Comment, vous avez froid et vous quittez…

Pépita, avec intention.

Ah ! c’est que monsieur doit porter de la flanelle ?

Lemercier.

C’est un vêtement indispensable.

Pépita.

Je suis de votre avis, d’ailleurs aujourd’hui on en fait de si coquets !…

Taupinier.

Qu’il devient presque élégant d’en porter.

Pépita.

On en voit de toutes les couleurs.

Taupinier.

Des blancs !…

Pépita.

Des bleus !…

Taupinier.

Des verts !…

Pépita.

Des jaunes !…

Taupinier.

Des tricolores ! On en fait même des tricolores, oui, monsieur… pour les patriotes…

Lemercier, par complaisance.

Pour les patriotes, oui, monsieur ! (À part.) Non, mais ! Qu’est-ce que ça me fait à moi !…

Pépita, hésitant.

Mon Dieu, vous me direz que je suis bien indiscrète, mais je voudrais… j’aimerais… enfin, monsieur, de quelle couleur sont vos gilets de flanelle ?

Lemercier.

Hein ?

Taupinier, se précipitant sur Lemercier.

Répondez vite, ne cherchez pas !

Lemercier.

Quelle drôle de conversation ! Mon Dieu, madame…

Taupinier.

Pas de subterfuges ! Parlez vite !…

Pépita, à part.

Ah ! s’il dit rouge… ce sera clair !

Lemercier.

Eh bien, ils sont jaunes, parbleu.

Pépita, bas, à Taupinier.

Jaunes ! Plus de doute ! C’est l’assassin, il dissimule !

Taupinier.

Oui !…

Pépita, de même.

Toutes les preuves sont contre lui !

Taupinier, bas, à Pépita.

Oui, vous avez raison, on voit que c’est un criminel, rien qu’à son œil !… Tenez, regardez son œil.

Lemercier, à part.

Quelle maison ! Si je m’en allais !…

Il met son paletot.

Pépita.

C’est affreux !

Taupinier.

Il a dû aller au bagne !…

Pépita.

Avez-vous remarqué, qu’il met toujours son paletot ? qu’il a toujours froid ?

Taupinier.

Parbleu ! l’habitude des pays chauds.

Lemercier, à part.

Ah ! mais ils m’agacent à la fin ! Non, mais si je vous gêne…

Pépita.

Ne faites pas attention.

Taupinier.

Nous ne nous occupons pas de vous.

Lemercier.

On n’est pas plus aimable !… mais Plumard, qu’est-ce qu’il devient dans tout ça ?

Pépita.

Ne perdons pas de temps !… Je vais courir chez le commissaire de police !… (À Lemercier.) Monsieur, monsieur, je vous laisse avec M. Taupinier.

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