‹ GillesChapitre 39 sur 69 · 02 · 13

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Quand Dora fut partie pour le Midi avec Percy et ses filles, Gilles éprouva une telle horreur de Paris qu’il n’y put tenir. Que faire ? Se saouler ? Insuffisant. Tromper Dora ? Cela ne pouvait qu’exaspérer son inquiétude et le ramener à la jalousie. Sans compter le haut-le-cœur. Il se résolut à changer d’air, prétexta un deuil en province pour arracher au ministère un bref congé et s’en fut à Londres où il avait de bien bons amis.

Mais, quand il arriva à Londres, il ne les trouva pas : ils étaient à la campagne. Il les y rattrapa. Quel couple charmant. Mais incroyablement calmes et affectueusement ironiques, l’homme et la femme ne pouvaient que feindre de croire les obscures prophéties de Gilles ; qu’une comète avait traversé le ciel, que l’âge d’or allait peut-être revenir, ou bien qu’au contraire le monde allait s’effondrer. Ils admettaient tranquillement sa folie, lui conseillaient de s’y adonner à cœur joie.

Gilles revint en tempête à Paris où il devait y avoir une lettre au moins de Dora, bien qu’il lui eût enjoint de ne pas lui écrire tant que Percy serait auprès d’elle.

Il trouva deux télégrammes.

Le premier qu’il ouvrit :

« Premier télégramme annulé. Pardon. Trop malheureuse. Ne peux vivre sans toi. L’ai expliqué à Percy. Pardon. Longue lettre suit. Mon amour. Dora. »

Une angoisse atrocement inconnue était entrée en Gilles. Il déchiqueta l’autre télégramme :

« Ai parlé à Percy. Lui ai dit mon amour. Ai découvert qu’il m’aimait. Lui ferais trop de mal. Impossible faire ça. Il faut renoncer. T’aimerai toujours. Oublie-moi. »

Seul, ce télégramme existait. Tout croulait. Lui qui était âgé de trente ans avait le sentiment définitif qu’il était mort, qu’il n’avait jamais vécu. Le formidable acte de foi qu’il avait fait récemment dans la vie avait débouché dans le néant. Lui qui, depuis six mois, croyait étreindre de magnifiques, de puissantes épaisseurs de vie, n’avait tenu que du vent. Dora n’existait pas. La Femme n’existait pas. Le monde n’existait pas. Ce n’était pas une femme, c’était la vie même qui se dérobait. Car enfin, Dora lui avait dit, une ou deux fois, les paroles les plus solennelles qu’une femme puisse dire à un homme, non seulement celles qui lui sont arrachées dans le creux de l’oreiller, mais celles qu’elle a retournées pendant des jours dans son cœur. Gilles se rappelait plutôt la forêt de Lyons que la récente scène au Bois ou la première minute dans l’escalier de l’hôtel de Biarritz. Alors, c’était vrai, elle lui avait jeté un regard où il n’y avait que désir féroce et vain et totale indifférence du cœur ; et, depuis, souvent elle avait semblé fléchir sous le poids du surcroît sentimental qui s’était emmêlé inopinément à ce premier désir. Mais il y avait aussi ce qu’elle lui avait donné : ce grand frémissement de la gratitude. C’était elle qui s’était acharnée à le poursuivre, au début. C’était elle qui avait peur de ne pas lui plaire lors de leur première étreinte. Bon, tout cela n’était que la rage du premier désir. Mais elle lui avait crié ensuite sur la plage : « Je veux être entièrement à toi. » Et elle avait été entière dans ses bras. Alors ? Alors, si tout cela était faux, c’est que le monde n’existait pas. Le monde avait sans doute essayé d’être, mais il n’avait pu être.

Et lui ? Il s’était donné entièrement, il n’y avait pas une parcelle de lui-même qui n’avait été jetée à ce feu. Il avait flambé tout entier ; il était parti vers elle pour le voyage sans retour de la flamme. Elle savait bien qu’il ne pourrait revenir en arrière, elle savait bien qu’elle le tuait.

Soudain, plus rien. Elle n’avait pas tenu cinq minutes devant son mari. Que s’était-il passé ? Oh ! c’était bien simple, à la portée de la plus pauvre imagination. Percy l’avait regardée comme on regarde un enfant qui a rêvé de s’échapper de la maison et de jouer les petits Poucet ; et elle était rentrée. Elle lui était toujours restée absolument soumise. Voilà tout. Il la tenait. Rien autre à dire que cela.

Elle aimait donc Percy ? Ah ! voilà un mot qui n’était plus de mise ; il ne s’agissait pas du tout de telles fantasmagories : assez de contes de fées. Elle était une femme mariée, soumise à son mari. Était-ce un fait social ou un fait de caractère ? Elle n’avait pas de caractère, donc elle était entièrement couverte par une définition sociale ; sans génie, elle ne pouvait que rester là où elle était. Pour la même raison qu’elle avait laissé Percy mettre une fois la main sur elle, elle ne pouvait plus le quitter. Une fois qu’il avait mis la société de son côté, il l’avait tenue à jamais.

Toutes ces réflexions ne faisaient que glisser par brefs instants sur le sentiment qui était là sans cesse : « J’ai cru exister et je n’existais pas, donc règne le néant. Quand je criais de la plus pleine volupté de tendresse, non pas en l’étreignant, mais en la voyant apparaître au coin de la rue, j’étais la proie de l’imbécillité la plus fade. Drogué, je n’aurais pas été plus illusoire. » La beauté n’était plus que dans les statues, pas dans la vie des humains. Mais si la beauté n’était que dans les statues, elle n’était nulle part.

Les paroles cessèrent et il ne fut plus occupé que par son chagrin. Il souffrit. La souffrance tenait entièrement son corps qui craquait en tous ses points, qui craquait infiniment sans jamais pourtant se fendre tout à fait.

Gilles reçut le même jour la lettre annoncée par Dora. Elle était en anglais. C’était la première fois qu’il lisait une lettre écrite par elle. Il était étonné de la banalité de son écriture et de son style : ainsi avaient toujours été les lettres de femmes qu’il avait reçues, sauf peut-être celles d’Alice. Elle lui contait avec une grande gaucherie et une grande pauvreté de mots ce qui s’était passé si promptement après son arrivée à Cannes.

Elle prétendait que c’était le chagrin d’avoir quitté son amant qui l’avait incitée à parler soudain à son mari. Elle lui avait dit de but en blanc : « Percy, j’ai beaucoup changé ces temps-ci. Je ne peux plus vivre avec toi. Accorde-moi le divorce. » La figure de Percy s’était figée et il avait demandé : « À propos de qui ? » Elle avait été décontenancée ; croyant qu’il serait désarmé par son émotion, elle avait supposé qu’il ne lui poserait pas pareille question. Elle n’avait donc pas su retenir la réponse : « Gilles Gambier. » Il avait alors dit : « Jamais. »

Ensuite, il avait contre-attaqué et lui avait fait une grande scène d’attendrissement. Il s’était accusé non pas de ne l’aimer pas, mais de ne pas savoir lui montrer son amour, non pas d’être dur, mais d’être timide ; il avait accusé sa nature renfermée dont il souffrait autant qu’elle. Mais le chagrin qu’il éprouvait maintenant brisait les cloisons ; il pourrait sortir de lui-même, il saurait l’atteindre. L’avenir serait meilleur.

Gilles, à travers ce récit sans nuances, se représentait dans un esprit de complicité amère la prompte action de Percy, prompte et adroite. Dora, qui n’avait jamais entendu le quart de pareilles phrases, même au temps où il lui avait fait brièvement la cour, avait été bouleversée. Il avait pleuré, elle avait sangloté.

Gilles se rappelait que, dans les derniers mois avec Myriam, il avait ainsi pleuré.

Dora était lâche, immensément lâche. Elle avait parlé vite à son mari pour que, provoqué, il se dressât entre elle et son amant. Elle n’avait remué que pour raffermir une situation où elle ne bougerait plus jamais.

Pourtant, la lettre se terminait par des protestations d’amour. Elle lui contait que la nuit, quand elle s’était retrouvée seule, elle avait été épouvantée de la promesse qu’elle avait faite à son mari de renoncer à son amour pour lui… Ainsi, tout de suite, elle l’avait sacrifié, en un instant ; comme il avait été malin ce Percy de ne point trop parler de son rival… Elle s’était, tout d’un coup, vue séparée de Gilles… À ce point, Gilles gémit bruyamment. Elle étalait avec une impudeur féroce la pauvreté de ses actions : anéantie par une première peur, elle n’avait réagi qu’à une autre peur, inverse. Elle avait eu peur de perdre Percy, puis elle avait eu peur de perdre Gilles. Le chagrin de Gilles l’avait épouvantée, après celui de son mari. Les protestations de la fin de la lettre avouaient cela. Protestations infiniment vagues, d’ailleurs : « Je ne pourrai jamais renoncer à toi, je le lui dirai. À la longue, il comprendra…, etc. » Ainsi donc, au matin, son attitude n’avait pas changé ; elle n’avait point repris sa promesse à Percy. Cette lettre qui devait effacer le télégramme fatal, le confirmait de la façon la plus désolante.

Gilles n’était qu’un frémissement de désespoir. Frémissement continu, monotone, halètement du corps qui agonise sous le poids démesuré de la souffrance morale. Celle-ci se fait tout entière souffrance physique. Si elle s’en distingue par instants, c’est la vague sur la vague.

Gilles avait cru, il avait prodigieusement, absolument cru. Il avait cru en elle et, ayant cru en elle, il avait cru en lui-même comme il ne l’avait jamais fait, si ce n’est à quelques moments dans l’action de la guerre ou devant Alice. Il s’était appuyé de tout son poids sur elle, mais, en même temps, il pensait qu’elle s’appuyait de tout son poids sur lui et qu’elle recevait de cet appui une force définitive. Il y a un moment dans la vie d’un être où il donne tout son chant ; il sort de lui un grand cri droit et apte pourtant à toutes les modulations. Il croit, il croit dans la vie, il se donne à elle entièrement. Il offre à un autre être un magnifique, un unique instrument de bonheur.

Maintenant, Gilles ne croyait plus à rien. Il ne vivrait plus jamais comme il avait vécu à ce moment, il était frappé dans sa substance. La syphilis du malheur était dans sa moelle. Il ne croyait plus… Si, il croyait encore en quelque chose, éperdument. Il croyait dans le néant. Étrange croyance, étrange illusion. Il croyait dans une mort qui serait le néant. Culte absurde et délicieux pour celui qui souffre, combien reposant et détendant.

Il se disait doucement : « Je vais me tuer, je vais me tuer. » Il se dorlotait de cette douce parole. Comme le néant est impensable, lui qui avait méprisé M. Falkenberg pour une telle illusion, il pressentait sous ce mot un lieu de brouillard doux et ouaté, un temps infiniment gris de Bretagne automnale, un demi-sommeil interminable. « Je vais me tuer. » Il ne savait pas que l’idée qui entrait en lui, c’était l’idée de vengeance. Le suicide, c’est la vengeance antique, éternelle, le geste déprécatoire du vaincu qui rejette son sang sur le vainqueur. Ainsi, il s’installerait à jamais comme fantôme dans le cerveau de Dora. Jamais elle ne pourrait l’oublier. Jamais les étendues croissantes de la placidité bourgeoise dans sa vie ne pourraient prévaloir contre cette présence volatile d’un esprit malin.

Grâce à la présence bienfaisante de l’idée de suicide, il se détendait. Et pourtant, quelque part, ailleurs, la douleur continuait son grignotement de rat.

L’homme semble aveuglé par la passion, mais ne l’est pas. Au moment où il se perd, il sait ce qu’il fait, il se voit le faisant ; en réalité, il choisit. Gilles choisissait de se perdre aux yeux de Dora. Sans doute se manifestait ainsi sa soudaine secrète intention de la perdre. Alors qu’il n’aurait pas dû répondre, il répondit ; alors qu’il n’aurait pas dû courir à Cannes, il y courut. Il n’ignorait pas que tout est question de force entre un homme et une femme, ou de prestige ; donc, en prenant un sleeping pour Cannes, il retournait la situation ; il n’était plus l’homme blessé à qui on a fait une injustice et qui s’éloigne, énigmatique et de nouveau tentant ; il était un être humilié, suppliant.

Pour rien au monde, il n’aurait voulu manœuvrer, être habile, attirer les chances de son côté. Il avait toujours eu horreur de la gagner, de la conquérir ; c’est pourquoi, passés les premiers jours où il s’était montré et raconté avec quelque peu d’enthousiasme, il avait mis son soin et sa volupté à se dévoiler peu à peu dans sa diversité, ses inégalités, à montrer ses hauts et ses bas. Pour un peu, il aurait confessé des crimes ou des tares imaginaires, pour mieux éprouver Dora. Il avait passionnément souhaité que tout son succès vînt d’elle. Ne comptant pas d’ordinaire sur l’intelligence des femmes, il attendait tout de l’originalité sentimentale de l’une d’entre elles : aucune satisfaction ne pouvait lui venir que de l’égalité absolue dans l’ordre du cœur. Et maintenant qu’à la première épreuve elle avait fléchi, Gilles s’obstinait à écarter tout ce qui aurait pu retarder le désastre ou le transformer en une honteuse victoire.

À Cannes, il ne la trouva pas, elle était rentrée à Paris. Il repartit en sens inverse. Il comprenait mieux maintenant quelle juste anticipation il y avait toujours eu dans son plaisir à gâcher l’argent. Tout était à gâcher dans la vie.

À Paris, il téléphona chez elle au risque de se heurter à Percy. Elle lui répondit avec une voix effrayée, pleine de réserve. Elle ne voulait pas aller chez lui ; alors, il inventa, dans sa hâte, de la faire venir chez Antoinette à qui il téléphona sans vergogne. Celle-ci acquiesça distraitement.

Quand ils se revirent, si quelqu’un avait été témoin de leur entrevue, il aurait remarqué que leurs personnes actuelles n’étaient plus en cause. C’était à peine s’ils se regardaient ; chacun n’était plus qu’un paquet de forces depuis longtemps engagées, une résultante. Dans leurs rencontres passées, certains mots, certains gestes avaient eu bien plus d’importance que tout ce qui pouvait se dire ou faire maintenant.

La présence de Dora suspendit la souffrance de Gilles ; il lui en eut une gratitude animale. Ainsi, un homme au dernier degré de la faim dévore de baisers la main ennemie qui lui jette un trognon de pain. Il tombait dans un attendrissement débile : cette présence tant désirée, ce n’était qu’un corps peut-être qui occupait l’espace, mais c’était si bon que l’absence, ce trou horrible, fût obturé.

Plus tard, il la regarda. Il la découvrait, car il avait un peu oublié ses traits. Elle n’était pas belle, mais chacun de ces traits retrouvés ouvrait un chemin délicieusement familier à la mémoire. Il avait commencé à vivre sur sa mémoire, depuis quelques jours.

Et pourtant, tous ces traits étaient ceux d’une personne étrangère. Tout cela avait toujours été étranger. Tout cela s’était prêté, ne s’était jamais donné. Il eut un terrible haut-le-cœur ; le premier sentiment qu’il avait eu en lisant le télégramme lui revint, celui de l’irréparable. « Jamais elle ne pourra réparer. » Sans doute avait-il dit et fait des choses qu’il ne pouvait non plus réparer et qui l’avait déterminée contre lui, depuis longtemps.

Elle était effrayée de ce qu’elle avait fait. Déjà, elle avait été effrayée après avoir tout dit à Percy et après que celui-ci avait fait sa grande scène et après qu’elle lui avait promis de rompre avec Gilles ; quand elle avait senti sa vie bien raccommodée, elle avait eu la subite vision de Gilles souffrant, vision aussi vivante que maintenant sa présence devant elle. Elle avait eu peur devant tant d’amour brisé en un instant. Elle avait le sentiment du sacrilège, comme Gilles devant Myriam. « Non, ce n’est pas possible », s’était-elle écrié, et elle avait envoyé le second télégramme. Et, maintenant encore, elle s’écriait : « Ce n’est pas possible. » Il fallait à toute force éloigner d’elle ce crime. Elle ne voulait pas tuer, elle ne voulait pas avoir du sang sur les mains, elle ne voulait pas voir une face agonisante.

Elle regardait cette puissance destituée comme un grand arbre renversé qui signifie encore la majesté. Elle percevait dans l’air le silence angoissé des clairières, après le souffle tragique de la chute, quand les bûcherons ont accompli leur fatale besogne. Toute destruction déchire le cœur, y jette une lointaine inquiétude. Elle voyait sa propre vie chanceler dans l’avenir. Il n’y avait pas si longtemps que cette chair était plantée dans sa chair et enfonçait loin les racines d’une joie profonde et prophétique. « J’avais une vie dans le ventre et je l’ai arrachée. Et mon ventre est vide. » L’amour adultère et sans enfants ne peut exclure les fantômes de l’amour entier.

Gilles pleurait. Et elle pleurait. Il la serrait dans ses bras avec la force convulsive et frêle du grand sanglot qui secouait tout son corps.

Elle regardait ce vaincu. Son vaincu. Peu à peu, cela redevenait une volupté de voir toute cette chair qui était son bien, qu’elle avait pu saccager, elle jouissait de sa puissance qui atteignait l’ampleur royale d’une totale destruction. Avec plus de sensibilité, elle aurait pu, allant plus loin encore, atteindre le désespoir du vainqueur qui s’étire dans un monde dépeuplé, et en qui renaît l’appel de la tendresse.

Gilles, victime, avait oublié toutes ses victimes. Par les larmes, il était lavé du souvenir de toutes ses victimes. Et de celles-ci les malédictions avaient été vaines ; ce n’était point elles qui l’écrasaient, la fatalité n’avait pas besoin de leur aide.

— Ainsi donc, tout cela n’était rien.

Le ton de Gilles était maladroit, sonnait faux, dans une bouche informe.

— Tu comprends, j’ai été surprise, étonnée, je ne savais pas comment il était. Je ne savais pas qu’il avait autant de sensibilité, d’attachement.

Cela, elle l’avait cru ; mais elle ne le croyait plus. Au bout de quelques heures, elle s’était bien aperçue que ce n’était pas Percy qui l’avait reconquise, sa pitié pour lui n’avait été qu’un prétexte. Elle avait parlé pour provoquer la réaction de Percy, pour s’en servir contre Gilles ; elle avait voulu prendre du champ vis-à-vis de Gilles. Et c’était tout. Du reste, Percy jouait la comédie. Cela éclatait au bout de quelques heures.

Elle ne voyait pas que Gilles savait tout cela. Il l’écouta longtemps en silence, la forçant, par son silence, à se répéter, à s’enfoncer dans le mensonge.

Brusquement, il lâcha :

— Il ne t’aime pas, il joue la comédie.

Elle le regardait, elle s’apercevait que quelque chose s’était décidé en elle pendant ces quelques jours, elle avait formé un jugement définitif sur lui, son caractère, sa vie, et c’était un jugement de condamnation. Elle le trouvait faible, il était sa proie. Il était tourmenté, possédé par elle. Elle lui en voulait terriblement de ce qu’il lui avait laissé faire.

Gilles tombait en morceaux, il laissait passer les minutes dans une extase stupide. Quelle force étrange, ambiguë et captivante rayonnait de Dora. Il admirait cette force. Détraqué, dédoublé, délirant, il jouissait du triomphe de Dora sur lui ; il goûtait le cynisme transparent de ses airs de pitié et de tendresse. Quelle irrésistible palpitation faisait vivre toutes les parcelles de cet être qui était repu de son sang.

Gilles ne se trompait pas. Devant lui, Dora devenait de plus en plus consciente : la pitié qu’elle avait éprouvée tour à tour pour son mari et son amant, ce n’était que de la peur. Elle avait peur du tourment de leurs visages, du reproche de leurs paroles, du fait terrible de leur double existence. Elle s’avouait, au fond d’elle-même, toute peur et toute fuite. Mais voilà qu’au bout de sa fuite elle pressentait une liberté délicieuse, celle de son égoïsme. « Je serai une femme libre, divorcée, riche, jeune. »

— Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, répétait-elle, j’ai été si étonnée du chagrin de Percy. Un terrible doute m’est venu : je me suis demandé si je ne m’étais pas trompée sur lui depuis des années. Je crois qu’il m’aimait à sa façon.

Comment un tel doute ne viendrait-il pas aussi au cœur d’une femme qui a porté les enfants d’un homme dans son ventre ? Gilles ne songeait pas à cela, n’ayant point connaissance de ces choses graves.

— Tu n’as plus pensé à moi du tout, pendant des instants, des heures.

Elle le regarda avec une lueur d’astuce, elle allait profiter de la perche qu’il lui tendait pour se tirer un peu du mensonge.

Elle murmura :

— C’est vrai, c’est affreux. Pendant une heure, mais après…

Un autre être en lui, quelque part, veillait, scrutait, perçait, enregistrait, comme l’Ange du Jugement. Mais c’était très loin en lui et à la surface ses nerfs étaient à la merci de la moindre apparence rassurante.

— Et après ? mendia-t-il.

— Après, quand j’ai été seule, j’ai pensé à toi. Je t’ai vu perdu et j’aurais voulu hurler.

Il s’attendrissait et il lui venait même une sorte de fatuité.

— J’ai senti que je ne pouvais me passer de toi, que j’en mourrais.

— Et alors ? demanda-t-il comme un enfant suspendu à un récit.

— Alors ?

Rien de précis ne parut dans les yeux de Dora.

— Alors, le lendemain matin…

— Oui, tu m’as envoyé un télégramme de rupture. Je ne comprends pas.

— Je l’avais donné au portier de l’hôtel à minuit… Le matin, je n’ai plus pu y tenir et je t’ai envoyé le second télégramme.

Gilles faisait semblant de ne pas saisir cet aveu : elle aurait pu reprendre le fatal télégramme avant le matin.

— Et après ? Tu lui as parlé, tu lui as dit que tu t’étais reprise pendant la nuit ?

Rien de précis, toujours, dans les yeux de Dora.

— Oui… je lui ait dit… que pendant la nuit j’avais vu quel affreux chagrin j’avais de te perdre, que je ne croyais pas que je pourrais le supporter… Je lui ai demandé d’avoir pitié.

— Et alors ?

— De nouveau, il a eu un choc terrible. Cette fois, il a eu une grande colère.

— Il ne t’aime pas, cria Gilles.

Elle vacilla un instant, mais se réfugia dans son récit.

— Il a dit que je l’avais trompé la veille au soir, que je ne lui avais promis de te quitter que pour gagner du temps. Il a dit qu’il emmènerait les enfants.

Elle baissa les yeux. Gilles se trouva désarmé et piteux. « Qu’est-ce que ses enfants pour elle ? Pourquoi ne serait-ce pas tout ? »

Du regard il la pressa de parler. Elle allait rentrer en Amérique avec Percy, qui avait demandé son rappel.

Aussitôt, il se dit : « Je sais, je sais que tout est perdu. »

— Quand pars-tu ? demanda-t-il paisiblement.

— Dans un mois ou deux, jusqu’à ce que le remplacement de Percy soit assuré. Arrivée là-bas, je m’en irai seule avec mes filles. Tu vois, les choses s’arrangent très bien, je t’avais toujours dit que je devais rester plusieurs mois en Amérique, seule, pour obtenir de Percy qu’il cède. Ce sera long, mais nous aurons la force d’attendre, nous serons si près l’un de l’autre, tu sauras que ma pensée est tout le temps près de toi. Et cela passera vite.

Elle lui parlait comme on parle à un enfant malade et qui sans doute va mourir, d’une voix lente, avec des inflexions étudiées, des chuchotements, de légers sifflements endormeurs. Gilles ne savait pas s’il dormait ou s’il était éveillé ; en tout cas, il vivait dans un rêve, toutes ses facultés suspendues. Il écoutait d’une oreille distraite la fausse note de ces paroles. Il admettait que leur amour ne fût plus de ce monde. Dès lors, tout ce que disait Dora avait une valeur d’hommage rétrospectif, de culte du souvenir, qui était bien appréciable. Et il ne songeait pas à ricaner : il était engoncé par-dessus les oreilles dans le plus grand sérieux.

— Oui, fit-il pourtant, mais l’absence est la seule chose impardonnable.

Il avait dit cela, comme machinalement, sans y mettre aucun accent de reproche. Elle en fut fort effrayée, elle sentait la fêlure en lui.

Gilles, là-dessus, lui apprit aussi une nouvelle : il avait demandé et obtenu un congé d’un an. Elle le regarda, encore plus effrayée.

— Je ne retournerai plus jamais au Quai, dit-il. Il y avait longtemps que je voulais faire cela. J’y suis resté par négligence.

— Mais que feras-tu ?

— J’ai beaucoup réfléchi : j’aurai de plus en plus à réfléchir. Je vais partir.

— Oui, c’est vrai, j’allais te le demander : tu ne peux pas rester à Paris maintenant, ma vie avec Percy serait impossible.

Sa voix était mielleuse. Il acquiesça de la tête, sans difficulté.

— Va dans le Midi, j’irai t’y retrouver. Mes filles y sont encore, et je dois aller les chercher.

Le rêve continuait : au milieu du malheur incroyable, il y avait ce bonheur incroyable ; il la verrait encore peut-être.

Elle s’émerveillait : il réagissait avec une docilité parfaite. Elle sentit cela d’une façon si aiguë à cette seconde qu’elle en eut comme un vertige. Elle entr’aperçut que, dans sa docilité, il se dérobait ; au fond, il était blessé à mort, il ne croyait plus en elle. Et pourtant ce sourire illuminé à l’idée de la revoir dans le Midi.

Il se leva. Il l’avait peu regardée, il fixa son regard sur le bas de son visage, sans doute sur sa bouche, comme s’il essayait de se rappeler quelque chose qu’il avait connu.

— Il faut que je m’en aille.

— Oui, dit-elle, il faut que je rentre.

Elle fit un mouvement pour qu’il l’embrassât. Il la prit dans ses bras : il ne pouvait plus la serrer que comme une ombre. Il pleurait. Il s’aperçut qu’il avait pleuré presque tout le temps. Ce fut le seul moment où il eut une échappée de conscience claire ; il se dit : « Comme j’ai dû la dégoûter. »

Il partit sans avoir vu Antoinette, qui n’était pas chez elle. Dehors, la souffrance toute rafraîchie l’attendait : elle bondit sur lui.

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