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Le dernier jour arriva. Dora devait partir. Il était entendu que Gilles rentrerait aussi à Paris, après elle. La veille, ils avaient fait l’amour, ç’avait été la seule fois. Tandis qu’ils étaient nus dans la maison déserte, une voix brusquement s’était fait entendre ; ils étaient restés suspendus. Quelqu’un marchait vers la porte de la chambre qui n’était pas fermée ; il avait fallu que Gilles parlât pour arrêter ces pas et poursuivît ensuite la plus absurde conversation avec un fournisseur quelconque, qui avait trouvé ouverte une porte et s’était tranquillement avancé de pièce en pièce. Ils s’étaient regardés avec gêne et écartés l’un de l’autre.
Cet incident fit impression sur Dora qui, le lendemain, sur la petite plage où ils avaient rendez-vous, arriva avec un tel visage que Gilles, instantanément, se dit : « Tiens, elle va piquer une crise d’honnêteté. »
— Je ne pourrais jamais quitter mes filles, commença-t-elle.
Gilles l’interrompit avec violence :
— Ne parle pas de tes filles, parle de toi.
— Eh bien, tu ne m’aimes plus.
Gilles se le demandait depuis qu’il avait reçu le télégramme où elle lui disait que tout était arrangé. Et, en ce moment, une voix diabolique murmurait au fond de lui : « Ce sera atroce, mais demain tu seras seul dans ta voiture. Et en route pour l’Italie ou pour la Chine. Le monde est à toi. »
Cependant, une affreuse douleur lui tordait les entrailles, aussi forte, plus forte que celle de Paris, lors des premiers télégrammes.
— Écoute, Dora, tout a été fini entre nous, quand tu m’as télégraphié à Paris. Tout ce que tu as fait depuis est abominable. Maintenant, c’est fini.
Il avait un revolver dans sa poche, ce qui donnait à son chagrin un caractère atrocement dérisoire, car il savait qu’il ne s’en servirait pas.
Elle le regardait avec une curiosité si intense qu’elle était obscène et lui rappelait le désir qu’elle lui avait montré lors de leur première rencontre dans l’escalier. En même temps, elle sanglotait convulsivement :
— Je t’aime, je t’aime.
Elle était sincère, elle regrettait avec violence que de quelque manière il lui échappât. Il sentait que sa propre figure était tordue par des grimaces extravagantes.
De la même voix, elle continuait :
— Tout cela est impossible, tu le sais bien. Trop de choses nous séparent.
— Mais l’amour a toujours le monde entier contre lui.
Il voyait qu’il l’avait mal aimée. Il aurait dû la prendre de force, l’emmener de force, loin de Percy. Seule compte la force, dans l’amour comme dans le reste. Ces jours-ci, il avait été effrayé par sa famille, son argent, l’Amérique. Parce qu’il l’avait mal aimée, elle l’avait mal aimé.
— Ce n’est pas possible. Je te l’avais déjà dit autrefois. Je ne suis pas assez forte, je ne peux pas.
Il savait que si elle était faible, c’était parce qu’il n’avait pas été assez fort. La femme est ce que l’homme la fait : il n’y a pas à sortir de là. Mais cette nécessité l’écœurait.
Alors, il renonça à elle avec une sauvagerie d’autant plus terrible qu’il renonça à lui-même :
— Non, ce n’est pas possible, en effet. C’est impossible pour toi de m’aimer. Tu as raison de ne pas m’aimer, car je ne suis pas celui que j’ai voulu que tu aimes.
Il y avait un craquement de ruine dans sa voix. Elle le regardait avec une curiosité intense. Depuis la veille, elle se disait, surprise : « Est-ce que je lui ai jamais fait mal ? Mais non, il ne m’aimait pas, il ne m’aimait pas. » Elle s’était jetée avec une joie amère sur cette idée que, s’il ne l’aimait plus, il ne l’avait jamais aimée. N’aimant pas, n’étant aimée ni de Percy ni de lui, elle serait d’autant plus confortablement libre dans la vie. Mais cette idée lui donnait un frisson dont elle pressentit peut-être une seconde, qu’un jour, il pourrait lui geler les os.
Il demeura, sans la voir, un instant silencieux, avec le sinistre et diabolique orgueil de la perte dans les yeux, aux coins de la bouche. Puis il parla lentement :
— Je vais te dire de telles choses sur moi que tu n’auras certes plus aucun scrupule, ni aucun remords, ni aucun regret.
De nouveau, elle était mordue par la curiosité, de nouveau, elle était obscène. « Que vais-je inventer ? se disait-il. Ah ! qu’importe, je suis sûr d’inventer, dans une seconde, quelque chose de renversant. »
Et, en effet, il parlait, comme devant l’examinateur, l’étudiant qui s’étonne que tant de choses sortent de sa tête vide. En même temps, il était révolté contre l’obscène curiosité de cette femme qui se disait : « Il est ivre, profitons de son ivresse pour tout savoir. »
— Voilà… commença-t-il.
Il eut une illumination.
— Et, du reste, je voulais te dire tout cela, je te l’aurais dit avant ton départ.
Elle le regarda avec un semblant d’incrédulité, ce qui l’éperonna.
— J’ai désiré ton argent plus que toi, au début. Sans ton argent, je n’aurais pas fait attention à toi, car je te trouvais laide. Seul, l’argent m’a jamais rattaché aux femmes. Je ne crois pas en elles, je ne crois pas qu’elles aient une âme. Aussitôt qu’elles se rapprochent de moi, je fuis, épouvanté. J’ai peur des femmes, j’ai peur des femmes.
— Tu m’as pourtant assez parlé de mon âme, dit-elle avec un reproche soudain furieux, au milieu de l’effroi qu’elle éprouvait en même temps qu’une perplexité où rebondissait l’intérêt.
— Oui, de loin, ton âme, c’est un mirage merveilleux, de près, c’est une petite souris qui me donne une peur ridicule et me fait grimper sur la table. Et maintenant, va-t-en.
— Tout ce que tu me dis ne m’apprend rien, fit-elle.
Disant cela, elle voyait que tous les soupçons qu’elle avait eus sur le caractère de Gilles étaient misérables. Comme lui, elle avait le sentiment d’avoir été faible devant des choses imaginaires.
Cependant, il se disait : « Je lui ai dit : va-t-en. Elle va s’en aller. Je ne crois pas qu’elle s’en aille, et pourtant il est sûr qu’elle s’en ira. Jusque devant la guillotine, l’homme ne croit pas au définitif. »
Elle lui dit :
— Je m’en vais. Tu vivras. Tu en aimeras une autre.
Ce mot banal lui redonna l’idée du revolver.
Ils bafouillèrent des phrases.
— Prends la voiture, je rentrerai à pied.
— Non, dit-elle. Je trouverai une voiture au prochain village.
Elle s’éloigna. Il la laissa s’éloigner.
Il resta seul avec son revolver, mais, de nouveau, il sut qu’il ne s’en servirait pas. Et la souffrance était tellement forte en lui qu’il oublia aussitôt le revolver.
Une forte haine s’élevait en lui contre elle. Vivre sans jamais plus la revoir, ce serait en tout cas sa vengeance. Il restait bien ainsi dans l’esprit du suicide qui est toujours vengeance, rancune, bouderie d’enfant ou magie noire.
Il s’en alla vers sa voiture en murmurant : « Décidément, en route pour l’Italie. »
Cependant, Dora était derrière un arbre, espérant, craignant qu’il se tuât ; déçue et soulagée, elle le vit démarrer.
Une espèce de regret qui pouvait durer toute une vie la prenait.