‹ GillesChapitre 46 sur 69 · 02 · 20

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Depuis l’incident survenu à la maison de santé, Paul se méfiait de son amie. Depuis leur arrivée à Paris, il l’avait surveillée minutieusement et il avait remarqué, avant la visite de Galant, qu’elle cherchait des prétextes pour s’absenter chaque jour quelques instants. Il l’avait suivie et vu qu’elle téléphonait longuement dans des cafés ou à la poste. Il ne douta pas qu’elle ne communiquât avec le jeune médecin suisse. Une terrible agitation montait en lui et les efforts qu’il faisait pour la dissimuler à sa maîtresse l’épuisait. Après les mines coquettes avec Galant, ce fut bien pis.

Il devait rentrer à l’Élysée dès le lendemain de la visite de Galant, mais, le matin, il déclara qu’il resterait au lit toute la journée. Rébecca lui proposa de prévenir au moins ses parents ; il refusa avec force ironie. Il buvait beaucoup depuis son arrivée et, supportant très mal l’alcool, il se réveillait toujours en fort mauvais état. Ce propos sembla fort déconcerter Rébecca qui, sans doute, avait calculé qu’elle serait libre le soir. Paul saisit en frémissant son mouvement de dépit. Aussitôt, il lui tendit un piège.

— Je veux aller voir Caël ce soir, et lui parler seul. Je veux savoir ce qu’il pense de tout cela.

Rébecca ne lui demanda pas de l’accompagner, mais dit d’un air faussement détaché :

— J’irai au cinéma.

— C’est ça.

Paul trembla d’impatience et d’inquiétude toute la journée. Vautré dans son lit, il fumait cigarette sur cigarette en déchiquetant les pages d’un roman policier. Le soir, à peine sorti, il s’embusqua dans un bureau de tabac et vit Rébecca qui, l’instant d’avant était en robe de chambre, filer bientôt de l’hôtel, pimpante et fardée. En la suivant, il voyait comme elle avait de vilaines jambes, le derrière bas et il ne l’en adorait que davantage. Elle entra au Dôme, s’installa à une table et attendit. Paul l’épia, en se dissimulant avec une habileté assez diabolique. Mais son cœur battait trop fort, il tremblait de tous ses membres, il allait crier ; il dut faire quelques pas dans la rue. Brusquement, il revint, dans la terreur qu’elle eût disparu. Elle était là, avec un homme, avec le jeune médecin de Suisse. Paul, fasciné, s’avança vers eux.

Quand Rébecca le vit, sa figure exprima une véritable épouvante, car l’aspect de Paul était épouvantable. Ses yeux étaient dilatés, il écumait et tout son corps était agité d’une sorte de danse de Saint-Guy.

Les gens des tables voisines étaient terrorisés, s’attendant à un crime passionnel.

— Salauds, bafouilla Paul, c’est comme ça que vous traitez vos malades. Salauds, vous vous êtes bien foutus de moi, tous les deux. Et toi, c’est comme ça que tu penses à la Révolution. Putain, tu t’es fait entretenir par moi et tu te payais un gigolo.

— Calmez-vous, disait le jeune médecin avec un fort accent suisse.

Son air épouvanté contrastait avec la carrure de ses épaules.

— Mon petit, mon petit, disait Rébecca.

Ils l’entraînèrent dehors. Un garçon courut après le médecin pour qu’il n’oubliât pas les consommations. Dans la rue, les gens s’ameutaient autour de Paul, secoué d’une espèce de sanglot sec et qui, petit et voûté, serrait sa tête entre ses mains.

Brusquement, il écarta ses mains et regarda Rébecca avec un visage méconnaissable. Une espèce de convulsion figée donnait à sa figure un caractère d’énergie et de résolution qu’elle ne lui avait jamais vu.

— De vous tous, il n’y a que moi qui sois un vrai révolutionnaire. Je l’ai toujours pensé. Je sais ce qui me reste à faire. Adieu.

Et il fit mine de s’éloigner. Les gens ricanaient autour de lui, les uns sympathiques, les autres mécontents.

— Où vas-tu ? dit Rébecca. Je ne te quitterai pas.

— Putain, il te faut dix amants pour ton sale cul. Mais moi, j’ai dix maîtresses qui m’attendent. Laisse-moi.

— Je ne te quitterai pas.

Cependant, le jeune médecin avait une altercation avec deux jeunes gens d’aspect louche qui l’invectivaient en lui reprochant de bousculer Paul.

— Laisse-le, ce môme, espèce de grand lâche.

Comme ils en venaient aux coups, Rébecca se précipita avec un petit cri au secours du docteur ; sur quoi, Paul disparut dans la foule.

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