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Ce fut Antoinette qui annonça à Gilles par téléphone la nouvelle. Paul s’était suicidé.
C’était quelques jours après qu’il l’avait quitté. Paul était rentré à l’Élysée, triste et paisible. Il avait bien vu que ses parents souffraient sincèrement. Pour dire vrai, ils se seraient laissé aller à plus d’inquiétude sur le présent aussi bien que sur l’avenir, si à ce moment les plus graves soucis politiques ne les en avaient détournés. Une nouvelle crise ministérielle avait éclaté. La nouvelle majorité que craignait le Président s’était formée et, après avoir renversé le Ministère, exigeait que le Président de la République choisît comme Président du Conseil ce Chanteau qu’on avait voulu couvrir en s’emparant des papiers compromettants pour lui. La manœuvre était menée avec tant de furie — Clérences étant un des plus vifs agents dans les couloirs de la Chambre — que Gilles, repensant à ce fameux document, s’était dit que décidément il n’avait aucune importance. Les conjurés semblaient n’avoir rien craint de ce côté-là. Toute cette histoire avait été pure fantasmagorie. La police s’en était-elle même mêlée ? Oui, puisque Clérences en avait eu confirmation. Mais alors qu’était-ce que la police ?
Gilles écoutait Antoinette qui semblait bouleversée, non seulement par le chagrin, mais par un mélange indéfinissable de terreur et de colère. Elle lui racontait que Paul s’était tiré un coup de revolver dans la bouche, pendant la nuit, couché dans son lit. On ne s’en était aperçu que le lendemain matin. Il la regardait avec une répugnance non dissimulée. Elle lui dit sèchement :
— Pourquoi me regardez-vous ainsi ? Ce n’est pas ma faute si mon frère s’est tué.
— De qui croyez-vous que c’est la faute ? demanda-t-il. Courroucée, elle lui répondit :
— Je n’en sais rien. Nous verrons cela.
— Oui, nous verrons cela.
Elle était entièrement sous l’influence de Galant, qui avait dû reprendre du poil de la bête. Elle reprit d’un ton hostile et menaçant :
— Vous avez eu une longue conversation avec Paul, le soir de son arrestation.
— J’étais le seul sur qui il pouvait se reposer.
— Croyez-vous ? dit-elle en rage.
— Ma foi, oui.
Il voyait aussitôt que la bande essaierait d’établir un rapport entre son intimité d’un instant avec Paul et son suicide. Il ne s’en étonna ni ne s’en indigna.
Mais il y avait encore autre chose à attendre d’eux.
— Paul a été arrêté à cause de vous, à cause de votre démarche auprès de papa.
Gilles sursauta :
— Arrêté ! Vous auriez voulu qu’on le laissât dans la rue ! Qu’il fût arrêté, comme vous dites, c’était tout ce que souhaitait votre ami Galant.
Elle haussa les épaules, d’un air supérieur. Il se dit : « Pourquoi a-t-elle pris parti si vivement ? Il y a encore peu de temps, elle n’aimait pas tant Cyrille. Pour les idées, si j’ose dire, elle est dominée par lui. Pourquoi ? Par rancune contre moi ? Sans doute. Et elle doit franchement me haïr depuis que je l’ai vue dans la fumerie. Elle sait ce que je pense de toutes ces fariboles qui finissent si mal. » Gilles frémit ; il savait de quelle haine le poursuivaient dans Paris diverses espèces de vicieux. Il se demanda encore : « Jusqu’où Cyrille l’entraînera-t-il ? Jusqu’où l’a-t-il entraînée ? Elle souhaite sans doute la perte de son père, en ce moment. »
— Vous devez souhaiter la perte de votre père. Le sait-il ? Et votre mère, le sait-elle ?
— Cela ne vous regarde pas, siffla-t-elle.
— C’est du joli, conclut Gilles.
Elle le regardait dans une grande confusion ; mais derrière la confusion il y avait une haine intense. Il la trouvait plus jolie qu’autrefois, moins mièvre.
Il dit encore :
— Je suppose que vous ne voulez pas que je voie votre frère ?
Àce moment-là, on frappa à la porte. Le valet de chambre fit un signe à Antoinette qui vint vers lui.
— Faites-le entrer, dit-elle, à haute voix… C’est Cyrille.
— Ah ! très bien, je m’en vais.
Brusquement, elle eut une détente. Elle le regarda d’un air désemparé.
— Vous irez voir Paul ?
— Non.
— Vous ne l’aimiez pas tant que ça. Moi, je l’aimais.
Gilles eut un ricanement.
Brusquement, il alla vers la porte pour s’en aller. Mais Cyrille entrait.
Gilles regretta amèrement d’être resté. Cette sacrée femelle avait voulu cela. C’était tout ce qu’elle souhaitait depuis longtemps, les opposer l’un à l’autre. Il ne tendit pas la main à Cyrille, et il détourna les yeux, « Elle veut que nous nous haïssions. »
Il alla vers la porte, sans les regarder. Il entendit Antoinette dire, dans un sens ambigu :
— Il s’en va, il ne veut pas le voir.
Il se retourna tout d’une pièce et la fixa sans mot dire. Elle fut décontenancée.
Cyrille était pâle et ne pensait qu’à une chose : « Ils étaient là, tous les deux ensemble. »
Gilles haussa les épaules et prit la porte.
— Gilles ! cria-t-elle.
Il était dehors et refermait la porte.
La porte se rouvrit, elle courut après lui, appelant : « Gilles, Gilles » d’une voix hystérique. Il y avait le valet. « Elle veut qu’il me haïsse encore plus. Je ne verrai pas le petit. » Il courut presque et sortit.
En bas, chez la concierge, il vit quelques ombres de journalistes. « C’est vrai, cela fait un scandale. Un suicide à l’Élysée. »