‹ GillesChapitre 7 sur 69 · 01 · 7

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Un jour, Gilles entra avec un camarade dans un thé dansant où il allait quelquefois. Au bout d’un moment, il s’aperçut que son ancienne infirmière, miss Highland, était à une table avec des amis et des officiers.

C’était la première fois qu’il la voyait en costume ordinaire. Elle était destituée de quelque chose, ce qui la rendait moins imposante et plus touchante. D’un costume à l’autre, le déplacement des lignes la précisait, la montrait d’une fausse maigreur sournoise, troublante. Moralement, elle était aussi bien différente de ce qu’elle paraissait à l’hôpital, plus du tout fermée, mais dissipée, allumée, riant fort. Gilles l’observa pendant un moment avant qu’elle le remarquât. Ignorant sa présence, elle était livrée. Il s’avoua qu’il l’avait toujours trouvée désirable et qu’il l’avait fuie.

Elle le vit et montra une grande surprise. Elle se pencha vers une amie qui, regardant Gilles à son tour, parut contempler l’objet d’importantes confidences. Gilles tomba des nues et, en même temps, il dut s’avouer qu’après tout il n’y avait là rien de si étonnant, qu’elle lui avait donné plus d’un signe discret d’intérêt.

Il avait salué, souri. Elle sembla attendre qu’il vînt vers elle, mais il ne bougea pas. Il n’y songeait pas, il était l’homme de la rue qui ignore l’existence des jeunes filles comme miss Highland. Et il ne voulait pas profiter d’une rencontre fortuite.

Elle fut déçue et mécontente. Gilles crut qu’elle retrouvait son dédain, après un instant d’étonnement. Cependant, en reprenant ses rires et ses propos avec tous les autres, elle ramenait sans cesse son regard sur lui. Ce regard devint à la fois si sévère et si tendre qu’enfin il se leva et vint lui dire bonjour. Intimidé, il parut fort arrogant aux compagnons de Mabel.

Pour Gilles, de plus en plus étonné, elle se montra flattée, aussi intimidée, et violemment désireuse de le retenir. Sa peau de blonde rougissait excessivement. Gilles ne pouvait concevoir que des rapports s’établissent entre lui et une fille de ce monde-là.

Elle lui avait demandé de s’asseoir, il avait refusé, et il se retrouvait assis auprès de son camarade. Celui-ci ne se souciait guère de lui, étant occupé d’une voisine. Gilles sentit son cœur se serrer en voyant qu’il avait laissé passer l’occasion et qu’il ne la reverrait plus puisqu’il ne savait pas où elle habitait. L’idée de se servir d’un annuaire ne lui venait pas. Il se sentit terriblement frustré, il mesura son inertie. Immobile au milieu du brouhaha général, il pensa à Myriam. Elle était faite pour lui qui était aussi inapte qu’elle à la vie aisée, aimable. Les femmes et les hommes sont faits pour rire, danser, s’abandonner aux jours. Il faut être infirme pour se refuser à la facilité de vivre. Les gens sont savants en beaucoup de matières qui ne sont nullement méprisables. Par exemple, il est beau de danser. On dansait dans ce thé. Miss Highland s’était levé et dansait avec un garçon qui n’éveillait en Gilles aucune jalousie, tant il lui semblait d’une race différente de la sienne. Un jeune aviateur ni très beau, ni très élégant, ni très distingué, mais bien à l’aise.

Miss Highland, impatientée, en passant près de lui se détacha à demi de son danseur et lui jeta :

— Pourquoi ne m’invitez-vous pas ? Vous avez honte de danser avec votre infirmière ?

Gilles, tout déconcerté, balbutia :

— Je ne danse pas.

Elle le regarda avec plus de regret que d’étonnement et répliqua :

— Téléphonez-moi.

Gilles était scandalisé. Tout cela décidément ne rentrait pas dans l’idée furtive, et un peu boudeuse, qu’il se faisait de son propre personnage. Il voulait jouir à tout jamais de glisser invisible parmi les hommes et les femmes. Comment pouvait-on le déranger ? Tout d’un coup, il sortit. Le camarade se faisait tirer l’oreille et il dut l’attendre devant la porte. Alors miss Highland apparut et, s’élançant sur lui, lui cria presque sur la bouche :

— Voulez-vous m’emmener dîner avec une de mes amies ? Mes parents sont en voyage.

Gilles qui devait passer chez Myriam répondit : oui, sans hésiter une seconde.

— Attendez-moi un moment, je reviens, je suis ravie.

Il y avait dans son visage une gaîté ardente qui ouvrait à Gilles un horizon inconnu.

La jeune fille revint.

— Mon amie cane, elle n’ose pas téléphoner à ses parents. Mais j’ai un camarade qui est tout à fait gentil… comme chaperon.

Gilles, qui se faisait une haute idée de la vertu des jeunes filles, acquiesça gravement. Le chaperon était un hussard qui boitait bas et qui considéra Gilles avec résignation.

Ils allèrent dîner dans un bistro américain de la rue Duphot. C’était un bateau rempli d’un équipage ivre, et qui tanguait outrageusement. Mabel respirait l’atmosphère saturée de plaisir et plongeait ses yeux dans ceux de Gilles avec un abandon et une certitude qui l’ahurissaient encore.

— Vous ne savez même pas comment je m’appelle. Mabel. Appelez-moi Mabel, ingrat. Buvez.

Les sentiment de Mabel étaient irrésistibles. Et brusquement Gilles bascula ; il devint d’un seul coup celui que reflétaient les yeux de Mabel, un garçon déluré, et peut-être pas seulement l’ami des filles de la rue.

Mabel n’avait pas besoin de boire pour être ivre, mais elle buvait ; et il en faisait autant. Le « chaperon » qui répondait au nom fort plaisant de Horace de Saint-Prenant but aussi pour se consoler de son rôle. Avant la fin du dîner, ils étaient tous les trois dans les liens les plus tendres : Mabel était fiancée à Gilles qui n’avait jamais rencontré une Myriam. Quant à Horace, il répétait :

— Gilles, tu es mon compagnon d’armes. Ta gloire a dépassé la mienne dans les combats. Il est juste que tu décroches la plus haute récompense, je te la donne…

— Comme il est bon prince, s’exclamait Mabel. Il donne ce qu’il n’a pas.

— Mabel, je t’ai aimée, je t’aime. Le fait que tu ne m’as jamais aimé ne détruit pas les droits que me donne un grand amour, un amour du moyen âge.

Que Mabel fût fiancée à Gilles, cela n’avait pas été dit du tout, mais cela était entendu pour tous les trois. Et c’est ce qui expliqua que Mabel, ayant décidé d’aller boire plus librement dans la garçonnière d’Horace, s’enferma avec Gilles dès l’arrivée dans la salle de bains et lui offrit vivement sa bouche.

Gilles la prit, dans une émotion confuse, mais énorme. C’était pour lui : baptême, première communion autant que mariage. Il se rappela qu’il avait rêvé des jeunes filles et il admit que ce rêve qui s’était endormi sous l’ascétisme de la guerre n’avait cessé d’occuper tout le fond de son être. Ne s’était-il pas déjà réveillé à propos de Myriam ? Mais elle n’était pas une vraie jeune fille, cette novice de laboratoire.

Gilles, tenant Mabel, ne fit d’abord aucun usage de ses mains. Il ne faisait point connaissance de son corps, ne s’emparait pas de ses seins ni de ses hanches, rêvait à elle comme lointaine. Le corps de Mabel n’était qu’une longue tige élancée, sans épaisseur, qui se terminait par un visage. Mais pourtant, dans ce visage, il y avait une bouche mouvante. La souplesse de cette bouche finit par l’emporter, car enfin les mains de Gilles remuèrent. Aussitôt Mabel gémit.

Quand ils rentrèrent dans la chambre où Horace se morfondait, non sans majesté romantique, renversé sur son lit sans emploi, Gilles se demanda une seconde de quoi triomphait Mabel. Était-ce seulement de leurs baisers ? Ou du rabaissement d’Horace ? Mais l’alcool le détachait des détails.

Ils ressortirent, traînèrent et burent dans d’autres boîtes.

Au matin, Gilles repensa à Myriam. Il ne lui avait pas téléphoné, elle l’avait attendu. Mabel était la première jeune fille qu’il connût. Il s’aperçut de l’abîme qui l’avait toujours séparé de Myriam. Un frisson le parcourut. C’était trop, il fallait rompre.

Soulagé, il ne pensa plus qu’à Mabel. Sa vie qu’il croyait fixée ne l’était pas du tout. Il s’était contraint dans les derniers temps, mais maintenant il ne se contraindrait plus, il n’était pas fait pour se contraindre. Quelque chose d’insoupçonné s’ouvrait à lui, il découvrait le bonheur.

Il n’avait jamais désiré, il ne désirerait jamais une fille frêle et gauche comme Myriam, si ravissante qu’elle fût. La taille de Mabel se tordant sous sa main, avait engendré soudain de surprenants volumes.

Il devait revoir Mabel le soir même à sa sortie de l’hôpital, à l’heure où il aurait dû voir Myriam. Il fallait téléphoner à celle-ci pour lui expliquer son absence de la veille et son absence du jour. Il n’avait même pas le temps de la voir pour rompre avec elle. Rompre avec elle : la briser ?

Il téléphona à Myriam.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la voix angoissée.

Le mensonge s’offrait à lui, ignoblement facile. Au lieu de dire : un empêchement, il scanda :

— J’ai eu envie d’être seul.

— Vous auriez pu me téléphoner, osa la voix sur un ton de très doux et très timide reproche.

« Faut-il qu’elle ait souffert pour me faire l’ombre d’un reproche », songea-t-il. Elle avait souffert, elle allait souffrir, la souffrance allait entrer par lui dans ce destin. Lui qui ne connaissait que la mort entrevit la cruauté de la vie.

— Je ne puis vous voir à six heures.

— Mais qu’est-ce qu’il y a ?

— Je vous dirai… Puis-je dîner avec vous ?

— Mais oui, s’élança la voix.

Il dînait maintenant quelquefois chez elle dans sa chambre. Il s’en allait après le dîner très tôt, sous prétexte de ne pas effaroucher M. Falkenberg.

Mabel, à la sortie de l’hôpital, était dans une furie d’impatience, de joie. Dans cet hôpital, il s’était fait une délectation morose de prétendre impossible une telle aventure. Comme il était peu ambitieux, et surtout peu ambitieux de bonheur. Gagner Myriam, c’était seulement vivre, être hors la guerre, avoir un toit, des repas, des vêtements, un semblant de lien social, une amitié. Il y avait beaucoup au delà, à quoi il ne songeait pas. Sous les yeux de Mabel qui l’admirait, il redevint le personnage ivre et triomphant de la veille au soir.

Mabel habitait rue Copernic, il songeait à aller à pied dans cette direction-là. Elle était prodigieusement grande, mince, ondoyante. Elle avait des dents, des cheveux éclatants, un rire fou. Elle regardait sans cesse sa bouche. Tout d’un coup elle n’y tint plus et lui dit :

— Prenons un taxi. Venez chez moi.

— Mais…

— Mes parents sont en voyage, vous le savez bien.

Dans le taxi, elle se suspendit aussitôt à sa bouche. Son ample maigreur ondulait, était présente dans tout l’espace. Sa bouche brûlait. Ses longues mains fortes pressaient la taille de Gilles qui se sentait envahi, violé.

Il était choqué de cette mésalliance qu’entreprenait Mabel, choqué aussi de son impudeur. Il avait l’habitude de confiner le désir dans l’anonymat ascétique de la prostitution, en marge de la société, des familles.

Il entra chez elle pourtant avec moins de crainte que chez M. Falkenberg. Le plus grand calme… Soudain, pour une seconde, il eut le sentiment qu’une sensation atteignait quelque part au loin son inconscient, qu’elle s’infiltrait et pourrait plus tard décolorer son ivresse : l’appartement était moins grand et moins beau qu’il ne l’attendait.

Elle le fit entrer directement dans sa chambre de jeune fille, ridicule, si remplie de babioles qu’elle en paraissait inconfortable. Elle alla dans un couloir, ferma des portes, tourna une clé et se jeta sur son lit. L’ivresse revint à Gilles, entière. Ils s’enlacèrent. Elle lui donna sa bouche avec encore plus d’emportement, une fureur de se livrer. Il vit qu’elle voulait se donner à lui. Son désir montait et se prenait à ce nœud de mouvements, de gémissements et de soupirs.

Il s’étonna encore une seconde de bousculer la solennité de leur rencontre, car il croyait qu’elle était vierge, comme lui, somme toute, l’était, en dépit de toutes les filles. Elle était pour lui la première femme, lui était le premier homme pour elle. Comme la vie tout à coup se hâte, elle saute des transitions qu’on aurait cru devoir épeler par la lenteur des gestes.

Mabel était presque nue sous sa robe, mais la femme la plus prête est encore harnachée de telle façon qu’il lui faut pour se livrer tout à fait deux ou trois gestes qui précisent son consentement. Gilles, en dépit de son ivresse, remarqua la sûre rapidité des mains de Mabel.

Un peu plus tard, il sut ce qu’il aurait dû savoir depuis le premier jour qu’il l’avait vue à l’hôpital. L’exactitude de sa réaction prouvait son expérience.

Myriam. Elle était son bien, son seul bien. Il avait manqué de la perdre. Mabel, ahurie, vit se redresser un garçon méprisant, sifflant.

— Combien ?

— Quoi ?

— Combien d’hommes ?

Aussitôt il vint à la jeune femme à demi redressée un énorme sanglot qui hésita une seconde, puis, devant ce terrible visage, se déclara :

— Je vous aime.

Ce cri toucha le débauché, l’ami des filles, mais comme une salissure. Debout, devant Mabel, complètement immobile, il la considérait dans son désordre et lui-même demeurait dans le sien. Son immobilité persistante rendit tout cela odieusement ridicule. Mabel dut s’épouvanter, elle qui était si sûre de sa sincérité et que la force de son élan laissait loin en arrière un passé où beaucoup de gestes irréfléchis coulaient à pic dans l’oubli.

Le silence et l’immobilité de Gilles croissaient. Il voyait ce linge remuer, se froncer et se froisser et se friper dix fois, en d’autres mains. Une même fleur ne peut se faner et renaître.

— Vous avez déjà couché avec beaucoup de types, insista-t-il avec un mépris rageur.

Ce mépris, en avilissant la jeune femme, l’avilissait, lui. Il voulait dire : « Vous êtes médiocre. Mais vous n’avez pas l’ombre d’une idée de ce qu’il y a en moi. Vous ne savez pas quelles profondeurs j’ai atteintes en moi, à la guerre. » Il aurait pu dire bien des choses tout bas. Mais c’était donner trop de poids à son silence. Il grogna à haute voix :

— J’aurais pu m’en douter.

Mabel avait balbutié :

— Mais voyons, Gilles, comment pouvez-vous croire… ? Mais non.

— Enfin, vous avez déjà couché…

— Mais non… Si… Mais est-ce que cela compte ? Je vous aime. Vous êtes le premier qui… Vous ne comprenez donc pas, vous ne comprenez donc rien…

C’était la première fois que Gilles se trouvait devant une femme, à l’un de ces moments où elle n’est jamais si sincère qu’en mentant. Cette sincérité féminine qui nie les faits passés est incompréhensible à l’homme qui en bénéficie. La femme est une grande, une puissante réaliste ; elle croit aux faits, elle est entièrement dans les faits, dans les faits actuels. Le passé pour elle peut être fort, impérieux, écrasant, mais jusqu’au moment où le présent requiert un plus grand amour ; alors le passé est soudain aboli.

Gilles répétaillait son réquisitoire imbécile :

— Vous avez déjà couché avec des hommes, vous avez déjà dit : je vous aime.

— Jamais, cria désespérément Mabel.

— Vous mentez.

Elle mentait et elle ne mentait pas.

— Je vous aime, répétait-elle inlassablement, avec un espoir qui l’éblouissait encore.

Il voulait qu’elle fût une putain parce qu’il voulait se débarrasser d’elle. Il voulait se débarrasser d’elle parce qu’elle n’était pas assez riche. Voilà la sensation qu’il avait eue à l’entrée et qui enfin achevait de traverser son inconscient : il avait été déçu en entrant dans l’appartement, il avait flairé un moins haut état de fortune que celui qu’il avait imaginé, admiré et d’ailleurs nullement convoité à l’hôpital et au thé, comme mêlé à trop de frivolité. Il lui en voulait terriblement de ne pas pouvoir effacer à ses yeux par d’extraordinaires qualités la médiocrité du sort matériel qu’elle lui ouvrait.

Cependant, Mabel continuait de protester.

— Gilles, vous ne m’aimez plus. Vous croyez que je suis une sale fille. Mais si vous saviez… je vous attendais.

Elle se tordait, ne pouvait s’exprimer ; elle se brisait contre une féroce condamnation.

Gilles se complaisait dans sa mine sévère.

— Combien y en a-t-il eu ? Des crétins, des gigolos ? Étaient-ils au moins beaux gosses ? Mais ce n’est même pas sûr ? Vous aviez envie de vous amuser.

Mabel se raccrocha à cela.

— Oui, vous comprenez… Mais je ne les aimais pas. Ils me décevaient terriblement. Je les quittais, je ne pouvais pas continuer.

— Tu les quittais. Alors il y en a eu beaucoup.

— Mais non.

Mabel était plus mordue à chaque mouvement par un piège méchant. Elle gémit.

— Si tu savais comme j’étais malheureuse.

— Ce n’est pas vrai. Tu étais gaie et pleine d’entrain, voyons.

En effet. Mais Mabel, maintenant, était malheureuse. Et son malheur présent effaçait toutes ces déconvenues légères, enjouées, rebondissantes.

— Tu ne les aimais pas et tu couchais avec eux.

Elle était si désorientée qu’elle ne pouvait que tomber dans toutes les maladresses que lui dictait, lui imposait Gilles.

— Je les aimais un peu, balbutia-t-elle. Gilles ricana avec délices.

— Ah ! tout de même. La vérité c’est que tu les as trouvés très bien, tu les as aimés… Ce qui ne t’empêchait pas d’en changer.

Gilles ne pouvait perdre la tête à ce point qu’il ne vît les contradictions où s’assouvissait sa rage. Dans un homme qui raisonne contre une femme dans ces moments-là, il apparaît toujours un pédant, un procureur monstrueusement vétilleux. Il mit le dilemme en forme.

— Voyons. Les aimais-tu ou ne les aimais-tu pas ? Si tu ne les aimais pas, tu étais une putain ; si tu les aimais, tu étais en plus une sotte.

— Je ne sais pas, lâcha Mabel dans un sanglot atroce dont les spasmes étaient ceux-là même du vomissement.

Le lendemain, Gilles se crut encore quelque temps dans l’état d’esprit où il avait quitté Mabel. Comment avait-il pu pendant vingt-quatre heures faire tous les rêves à propos de cette fille vulgaire et vide ? En tout cas, c’était fini. Et Myriam n’était pas perdue. Oh ! non, Myriam n’était pas perdue. Comme elle était précieuse, unique.

Après tout, il aurait fallu jouer avec Mabel, comme avec les filles. Il se moqua de lui-même, pour avoir agité ses tonnerres et ses foudres. A-t-on aussi l’idée de vénérer comme sa future femme la première gamine rencontrée, qui a envie de coucher avec vous. On couche avec elle, et puis voilà tout. On n’en fait pas une vierge idéale pour ensuite l’accabler des plus grandiloquents sarcasmes. Le souvenir des sanglots de Mabel lui revînt avec un goût sensuel. Il se rappela ce corps parmi les vêtements saccagés. Corps charmant dont la maigreur ourlée et mouvante s’offrait si bien à composer des images de pillage et de défaite. Avec le souvenir du mépris revenait le désir.

Pourquoi ne pas recommencer ? Il la désirait encore, et plus fort. Ce qu’il avait à peine entrevu, hâtivement parcouru, il voulut le connaître mieux.

Il lui téléphona. Au bout du fil, elle mourait de soulagement et d’espoir.

Il revint chez elle où il y avait toujours ce silence, ce vide qui maintenant faisaient une complaisance troublante. Il se promena dans toutes les pièces. Toujours pas de domestiques. Dans la cuisine, il évoqua avec un plaisir louche l’ombre des bonnes, aussi bien que celle de la mère devant le grand lit conjugal. Mabel n’était plus, comme une fille, qu’un élément dans une imagination tout intérieure à lui. Il ne se souciait guère de lui donner le change ; brusquement, il l’entraîna dans sa chambre. Elle vit bien que ce n’était que caprice, s’en désespéra et s’y abandonna avec d’autant plus d’ivresse.

Son corps exprima cette fureur de sacrifice qu’il avait au gré des circonstances demandé à son propre corps dans la guerre et dont il cherchait obscurément la contre-partie dans l’amour. Peut-être le soldat, qui n’est pas très fort, a-t-il besoin de voir le corps de la femme humilié et endolori comme fut le sien.

Comment résister à ce cri de plus en plus secret. Avec délices, Mabel vit que Gilles lui jetait des regards qui n’étaient plus indifférents ; elle entendit des mots vagues mais prometteurs. Avec une immense envie d’être heureuse, elle ne logeait le chagrin qu’à regret ; aussi en un instant crut-elle effacées toutes les ombres. Elle cria :

— Tu m’aimes ?

Gilles entraîné eût voulu répondre : oui, mais le souvenir de son dégoût de la veille lui valut un scrupule.

— Hum !

— Tu ne m’aimes pas ?

— Mais si.

Ce fut seulement en la quittant qu’il repensa à Myriam : elle l’attendait. Il regarda sa montre : il était près de neuf heures. Il avait laissé Mabel en prétextant un dîner chez des gens. Allait-il courir chez Myriam ? Il en était temps encore.

Ah ! non, la rue était trop délicieuse. Et les bars, les restaurants étaient des déserts, peuplés d’ombres brillantes. Il sentait croître de minute en minute le chagrin dans le cœur de Myriam. Cela faisait un poids peu à peu insupportable et pourtant par instant sa solitude s’en débarrassait et trouvait une minute d’oubli irremplaçable. Il ne téléphona même pas.

Par la suite, une sorte d’habitude s’établît dans la vie de Gilles. Il passait deux heures avec Mabel, puis il dînait avec Myriam à qui il avait fait croire qu’il lui fallait travailler aux heures où il la voyait auparavant, et qu’il ne pouvait le faire qu’en marchant et en prenant des notes dans les rues. La grossièreté du mensonge était impardonnable et il se promettait d’autant plus de lui dire bientôt toute la vérité.

Il fit parler Mabel sur elle-même, sur sa famille ; il acquit aussitôt la certitude qu’il ne s’était pas trompé. M. Highland était à demi ruiné par la confiscation de ses biens en Turquie où il avait eu une banque. Elle avait deux sœurs mariées en Angleterre qui se trouvaient, du fait de la mobilisation de leurs maris, dans des situations difficiles et qu’il fallait aider. Enfin, M. Highland était ivrogne et joueur ; il était en train de faire du vilain à Monte-Carlo.

Gilles mena son interrogatoire avec un sans-façon qui aurait paru indécent à une fille moins asservie par l’amour ; il alla jusqu’à savoir le chiffre probable de la pension que lui ferait son père. C’était encore joli, mais : « Il se ruinera bientôt complètement et nous serons sans le sou. » Il n’imaginait aucun moyen de gagner de l’argent ; la certitude que lui avait apportée Myriam avait détourné son esprit de ce souci qui, en d’autres circonstances, ne l’aurait d’ailleurs guère aiguillonné.

Il se laissait aller de temps à autre encore à l’idée qu’il pourrait abandonner son destin à Mabel parce que cette idée se confondait dans son imagination sensuelle avec celle de la jeune femme renversée sur les lits d’un appartement abandonné, jamais tout à fait nue et bouleversée par le plaisir. Le rêve de la déchéance sociale à partager avec elle l’embellissait et la rendait plus désirable.

La brièveté de leurs rencontres permettait une pareille ambiguïté ; mais il eut huit jours de congé. Il dit à Myriam qu’il allait trois jours seul méditer à la campagne. De son côté, Mabel obtint de ses parents qui étaient revenus du Midi et qu’elle voulait en vain lui faire connaître, d’aller passer trois jours chez une amie.

Ils allèrent au Trianon, à Versailles. Bien que ce fût pour un si court voyage, le départ fit impression sur Gilles ; il en préfigurait un autre plus décisif. Dans le taxi qui les conduisait avec leurs minces valises, il regardait sans cesse Mabel. Elle ne ressemblait plus en rien à la fille qui entrait dans sa chambre, le matin, à l’hôpital et qu’il voulait croire hautaine. Ce n’était plus qu’une niaise, d’une élégance superficielle, trop aisément brisée par la hargne d’un amant excédé, tendant vers lui un visage que rendait stupide le sentiment du désastre. Gilles avait instillé dans les veines de Mabel le découragement et le désespoir. Elle, qui auparavant était rieuse, innocente, gentiment livrée à ses légers appétits, elle allait maintenant comme une fille perdue, sans avenir, qui ne trouverait pas de mari, vouée sans doute à la galanterie. Gilles l’avait comme ruinée et déshonorée et sa seule planche de salut lui semblait être Gilles. Elle se disait que si elle ne l’épousait pas, elle n’épouserait jamais personne d’autre. La terreur de le perdre le lui faisait perdre à coup sûr.

Gilles avait hâte de s’enfermer dans une chambre avec elle et de faire l’amour. Puisque c’était le désir physique qui le retenait seul à elle, il fallait tirer sur ce lien jusqu’à le rompre. Elle sentait cela et s’y abandonnait, car un nuage sombre sur leurs étreintes leur donnait des proportions fantastiques.

À Trianon, le dernier prestige de Mabel s’évanouit bientôt. Elle ne s’était jamais mise nue ; il l’avait toujours convoitée dans le désordre de ses vêtements. Tout d’un coup, sa nudité se confondit à ses yeux avec la maigreur de son destin. D’une minute à l’autre, il ne la désira plus. À peine fût-il allongé auprès d’elle, nu comme elle, qu’il parla de sa fatigue. Cette fatigue était réelle, car sa vie était épuisante : il se levait très tôt pour aller à son traitement, après s’être couché peu d’heures auparavant.

Déçue, elle respecta son sommeil ; elle l’épiait et jouissait quand même éperdument de ce simulacre de vie en commun. Quand il se réveilla, il regretta le sommeil et tâcha de s’y replonger. Il y parvint pour quelque temps, puis il se réveilla tout à fait. Mabel, à son tour, dormait. C’était un après-midi de printemps, les rideaux n’étaient pas fermés. Une lumière adoucie entrait avec une légère odeur mouillée. Il la regarda avec avidité. Sa curiosité était aiguë pour ce corps charmant qui ne lui parlait plus. Il ne parlait plus. Toutes ces lignes, qui avaient été un instant éloquentes, s’étaient tues.

Cela était si brusque, si tranché qu’il voulait tout essayer pour vérifier que c’était définitif. Il s’acharna à contempler ce qu’il y avait de plus plaisant dans ce corps nu. Elle était maigre, mais ses muscles bien qu’extraordinairement minces étaient développés, et, par-dessus cette ferme texture, sa chair délicate adoucissait partout les angles longs. Gilles contemplait, admirait, savourait même, mais seulement des yeux, et il s’effrayait de sa froideur. Il eut soudain l’impression qu’un sang de vieillard remplissait son cœur. Toute sa jeunesse se révolta contre cette impression et s’ameuta pour la chasser. Il remua, la réveilla, la serra dans ses bras. Il l’embrassa, la caressa, il voulait éveiller en elle le désir pour qu’au moins ce désir se communiquât à lui. Les choses se passèrent facilement comme il le voulait. Pendant un instant, la chaleur revint dans son cœur et il but l’illusion, mais sans espoir.

En effet, un moment après, il n’avait plus qu’une idée : fuir. L’idée de passer trois jours dans cette chambre vide, auprès de cet être vide, le remplissait d’une panique irrésistible. Il s’habilla brusquement et sortit sous un prétexte quelconque. En bas, il demanda la note, paya, remit un bref billet : « Je m’en vais. Nous ne nous reverrons jamais. » Et il alla se promener dans le parc qui lui prodigua la leçon d’une beauté liée à l’orgueil et à la cruauté. Il était ivre d’égoïsme. Soudain, il eut envie d’aller chez l’Autrichienne et courut jusqu’à la gare.

Après l’Autrichienne, qui était toujours là quand il en avait besoin, il se précipita en hâte chez Myriam. En voyant Myriam, Gilles éprouva un nouveau plaisir, mais anxieux à effacer la souffrance qu’il trouva inscrite sur ce visage, plus profonde qu’il n’avait imaginé. Il regardait avec effroi cette trace jeune, il était sûr que cette trace reparaîtrait et que par sa faute elle s’enfoncerait davantage. Certes, il en jouissait comme marquant la seule puissance qu’il connût dans la vie, cette puissance sur les femmes qui s’était offerte et imposée à sa nonchalance. Pourtant, que cette puissance se manifestât dans des conditions aussi faciles le dégoûtait. Il aurait voulu arrêter l’épreuve maintenant suffisante, ne pas aller jusqu’à l’abus.

— Que se passe-t-il ? murmura-t-elle, sans le regarder.

Elle était enfouie, prostrée, dans un fauteuil. Il ne lui avait jamais vu une attitude aussi abandonnée, et par bonheur aussi féminine.

Gilles s’écouta mentir et vit l’effet sûr de son mensonge sur le visage de Myriam. Ainsi donc, elle pourrait ne rien savoir de l’histoire de Mabel. Il ne reverrait plus cette fille vulgaire et Myriam ne serait pas si gravement blessée. Mais n’était-elle pas blessée irrémédiablement dans son cœur à lui par le mensonge qu’il lui faisait ? Pourquoi lui cacher cette histoire ? Lui cacher, lui mentir était une trahison bien plus grave que cette coucherie où, somme toute, elle avait marqué des points, sans le savoir ?

Lui parler. Il voulait aussi lui parler des filles. Elle ne savait pas, elle ne devinait pas. Pourtant n’avait-elle pas assez de camarades masculins à la Sorbonne pour savoir comment vivent les hommes ? Oui, mais ceux-là étaient engourdis par le travail et la pauvreté. Sans doute, elle le croyait chaste parce qu’elle le croyait exceptionnel en tout.

De se retrouver avec elle lui donnait un grand soulagement. Il l’avait échappé belle. Une terrible médiocrité l’avait frôlé, avait menacé de le dévorer, cette médiocrité qu’il avait connue avant la guerre, qu’il avait alors acceptée avec tant de soumission. Il oubliait la belle mystique studieuse de ce temps.

Par contraste, Myriam brillait d’un éclat renouvelé et magnifique. Avec une grande délectation, il l’écoutait parler. Elle était pleine d’intelligence. Si raide que fût cette intelligence, c’était quelque chose. La lumière du visage gagnait tout le corps. Il remarqua de nouveau qu’elle avait une poitrine ravissante.

Mais, au lieu de s’en saisir, il se réjouit seulement à l’idée que ces deux seins ronds et délicats seraient les fondements de leur union quand ils seraient mariés. Il ne la toucha pas. Myriam qui sentait son retour de fortune s’en réjouissait timidement. Elle était reprise par cet engourdissement délicieux qui pensait lui suffire. Quel terrible silence de la chair il y avait entre eux. En souffrait-elle ? Il la regarda avec un peu plus de curiosité et de sollicitude qu’auparavant. Qui était-elle ? Que sentait-elle ?

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