‹ GillesChapitre 9 sur 69 · 01 · 9

01 · 9

M. Falkenberg savait que Gilles était souvent chez lui et cette présence l’agaçait. Il avait vu dans Gilles, d’abord, un freluquet et un coureur de dots, puis, à la suite de quelques conversations, un personnage qui n’était pas dénué d’une valeur indéfinissable, mais absurde. Il ne ferait rien ou des choses bizarres et inutiles ; il tournait le dos au succès. D’autre part, il était sûr que Gilles n’aimait pas Myriam ; n’aimant pas lui-même sa fille, il n’aurait pu croire qu’un homme pût l’aimer. La bonté de cet homme, qui aurait été grande pour ses fils, était morte avec eux. Les parents font un choix souvent curieux et arbitraire parmi leur progéniture. Dès leur naissance, M. Falkenberg avait décidé que ses fils c’était sa chair, mais que sa fille, c’était la chair de sa femme. Or, c’était sa fille qui avait hérité ses qualités et ses défauts et qui aurait dû être le plus près de son cœur. Comme il la croyait vouée en tout cas à un ambitieux sans amour, il acceptait ce Gilles Gambier aussi bien qu’un autre.

Un soir, il lui dit donc :

— Tu vas épouser ce garçon ?

Myriam serra les dents.

— Oui.

— Tu as réfléchi ?

— Oui.

— Ce garçon ne t’aime pas.

S’il avertissait sa fille, c’était plutôt pour la blesser que pour la mettre en garde. Myriam se leva.

— C’est tout ce que tu as à me dire ?

Il s’arrêta brusquement et s’il eut encore un sourire de mépris, ce fut contre lui-même. Il avait eu un sens théorique des devoirs humains qui était encore imprimé dans sa mémoire. Il se dit : « Voilà ce que la douleur a fait de moi. » D’une minute à l’autre, au fond de son cœur, il prit une résolution farouche : « Je dois sortir de cette vie où je ne puis plus me comporter décemment. »

— Je croyais que tu étais intelligente et qu’on pouvait te parler, reprit-il sur un ton qui voulait être conciliant.

Il avait l’habitude de manier les hommes, non pas les femmes. Il est vrai que Myriam était un peu homme ; là était sa faiblesse, elle cédait toujours quand on mettait en avant le prétexte abstrait et insidieux de l’impartialité. Elle se rassit.

— Pourquoi dis-tu que Gilles ne m’aime pas ?

M. Falkenberg, depuis un instant, depuis qu’il avait pris sa résolution, se sentait tout à fait détaché des choses de ce monde, et sa fille lui paraissait un atome parmi les autres atomes. Cessant de la détester, il put prendre quelques apparences de la bonté. Il ne répondit donc pas : « Cela crève les yeux », mais :

— C’est un garçon qui pense à autre chose.

Il émoussait sa pointe, Myriam pouvait moins s’y refuser.

— Il peut penser à moi et penser en même temps, très fort, à autre chose.

— … Oui. Enfin, il pense à autre chose.

— Qu’est-ce que tu lui reproches ? Il n’a pas de métier ? Tu oublies qu’il est encore soldat.

— Ce n’est pas ça. D’ailleurs, il devrait savoir ce qu’il fera.

— Quand tu étais à Polytechnique, savais-tu que tu entrerais dans les affaires ?

— Je savais que je travaillerais.

— Gilles travaille à sa manière, qui n’est pas la tienne.

M. Falkenberg fut tenté d’admirer la force déjà enracinée de ce dévouement. Il songea : « Elle souffrira. » Cette force de souffrance délicieuse et obstinée avait été en lui, il entrevit que Myriam était sa fille. Mais elle se perdait avec tous les autres êtres dans le lointain. Il reprit :

— Il y a autre chose… Il faudrait faire une enquête sur ce garçon. Ce que tu m’as dit de lui est vague, tout à fait insuffisant. Oui, c’est entendu, tu lui as donné ta confiance. Tu penses que lui seul peut être sa propre garantie. Mais, enfin, dans les tenants et les aboutissants d’un homme, il y a une présomption. Orphelin ?

Myriam regarda son père avec un parfait mépris. Celui-ci se révolta :

— Enfin, je ne crois pas être si accablé sous les préjugés. Je voudrais pourtant savoir d’où vient cet homme. C’est incroyable qu’il ne te dise rien sur sa famille. Il devrait aller tout naturellement au-devant de ta curiosité et de la mienne.

Myriam jetait les regards les plus fiers sur son père. Ce silence qu’il reprochait à Gilles lui semblait le trait le plus précieux et le plus captivant. Elle trouva grand plaisir à le faire lanterner ; enfin, elle lança d’un ton qui voulait dissimuler la malice :

— Du reste, il m’a tout expliqué.

Elle redit à son père ce que Gilles lui avait dit de sa naissance.

M. Falkenberg se fit répéter le nom de Carentan et demanda où il habitait. Or, Gilles, par dédain des détails complaisants, n’avait jamais donné un nom de lieu à Myriam, qu’il savait au reste ignorer toute géographie, comme la plupart des femmes. M. Falkenberg tiqua, elle haussa les épaules.

Soudain, il s’exaspéra et lui lança ce qu’il croyait avoir définitivement refoulé depuis le début de la conversation.

— Enfin, ce garçon n’a pas un sou, et tu seras riche… puisque tes deux frères, je les ai laissés tuer et que moi…

Si c’eût été encore à faire, M. Falkenberg eût définitivement scellé le sort de sa fille par ce mot. L’orgueil de Myriam, dorénavant, refuserait toujours de croire à la convoitise de Gilles. Il le sentit et ricana légèrement : le vouloir vivre des autres lui semblait une sottise funèbre. Voyant les choses sous l’angle du testament, cette dernière concession qu’il ferait à l’absurdité du monde, il jeta encore, mais tout machinalement :

— Enfin, marie-toi sous le régime de la séparation de biens. Du reste, ça ne l’empêchera pas de te ruiner, si le cœur lui en dit.

Si ensuite Myriam fut triste, ce fut à cause de la pitié humiliante que ces pauvres méchancetés lui avaient arrachée. Cependant, l’idée qu’elle se faisait des sentiments de Gilles à son égard avant changé. Assez longtemps après, elle avait senti le contre-coup de l’affaire avec Mabel, sans en avoir rien su. Les absences réitérées de Gilles l’avaient obligée à tenir compte décidément de son absence morale. « Pour lui, le monde est plus grand que moi. Comment pouvais-je espérer être tout l’univers à ses yeux ? »

Si elle avait été la maîtresse de Gilles, elle aurait revendiqué sans scrupule d’être tout l’univers pour lui. Mais dans l’état de restriction où il la maintenait, elle se serait sincèrement révoltée contre quelqu’un qui lui aurait fait remarquer la misère secrète que masquaient sa modestie et sa résignation. Elle était tout à fait dévoyée. Elle devenait plus sourde au cri de son cœur au moment même où ce cri s’élevait plus fort. Plus Gilles était insensible, plus elle s’absorbait en lui. Elle devenait mystique. L’idée de sacrifice se substituait petit à petit à l’idée de don. Les femmes sont toutes sensualité, mais la sensualité est un instinct ; or, rien ne se fourvoie plus facilement qu’un instinct. Regardez les bêtes sauvages, elles tombent facilement dans une fosse que recouvre à peine un léger branchage.

— La révolution en Europe serait plus facile si le prolétariat avait devant lui une seule bourgeoisie, un seul militarisme, une seule oppression.

Ayant dit cela, Debrye ricana. Il avait de petites dents pointues qui déplaisaient à Gilles. Celui-ci préférait le front bas, qui, avant de fuir, montrait des bosses modelées par une main savante et tourmentée.

Il avait rencontré son ancien camarade de Sorbonne dans la rue. Ils ne s’étaient pas vus depuis juillet 1914. Aussi, depuis deux heures, parlaient-ils à perte de vue, en marchant au hasard.

Gilles lui demanda brusquement :

— Vous ne vous êtes jamais demandé si cette idéologie ne naît pas de la peur ?

Il s’arrêta et regarda Debrye avec anxiété. Il ne voulait pas le blesser, encore moins faire une erreur de jugement. Sans doute, cet homme avait eu peur comme lui-même, Gilles, avait eu peur ; mais son activité défaitiste, de plus en plus accentuée, lui composait un autre risque. Il ajouta donc, en hâte :

— Laissez-moi m’expliquer… Ce que je veux dire…

— Pourquoi ne tiendrais-je pas compte de la peur ?

— Je n’aimerais pas que vous n’ayez pas pris conscience de la peur comme élément certain de votre sentiment sur la guerre. J’ai horreur des idéologies qui partent d’une donnée inconnue de la sensibilité.

Page 1