CHAPITRE VIII
ENTRE BERGTORA ET HALGIERDE
Halgierde cependant déploya tout d'abord à Lidarende une activité et une bonne humeur qui firent le plus grand plaisir à Gunnar.
«Pour cette fois du moins, disait ce dernier à Nial, ta double vue me semble en défaut; on trouverait avec peine une ménagère plus entendue que la fille d'Hogi.
--Je m'en réjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire énigme de la vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.»
Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invité à un grand festin que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque année à ses parents et à ses amis.
C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, était une personne au coeur excellent, mais d'un caractère très entier, vindicative, comme toute Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe à la repartie.
L'aîné des fils, Skarphédin, qui avait épousé une fille du district appelée Thorilde, offrait un type tout à fait à part. Il était fort haut de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et bouclée, de très beaux yeux; seulement sa bouche était étrangement déformée par une saillie de la mâchoire supérieure, et son teint était d'une pâleur livide.
Somme toute, après Gunnar, c'était l'homme le plus martial qu'on pût voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte impérieuse de sa mère, et passait pour un skalde de valeur.
Ses trois frères, Grim, Helge et Atle, mariés, eux aussi, ne lui cédaient guère en valeur et en force; mais leur humeur était moins agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur et de la réflexion de leur père.
Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'était encore en puissance d'époux, habitait le boer de Bergtorsvol.
· · ·
Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc réservé aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'épouse d'Helge. Cette Thoralle était une bonne et charmante personne que Nial aimait particulièrement, une sorte de fée domestique, dont l'activité prévoyante et discrète tenait tout en ordre au logis.
Elle parut enfin, et sa belle-mère Bergtora, la prenant par la main, la conduisit vers Halgierde en disant:
«Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie près de toi.»
Halgierde obéit, mais d'un air rechigné.
«Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!» dit-elle assez haut pour qu'on l'entendît.
Nul toutefois ne parut faire attention à ce propos malsonnant. Le repas terminé, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destinée aux mains des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le bras et lui dit:
«Toi et Nial, vous êtes, ma foi, bien appariés... Tu as les doigts pleins de nodosités, et lui, il n'a pas un poil au visage!
--C'est vrai, répondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, était l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empêché de passer de vie à trépas, grâce à toi!»
À cette réplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le banc où siégeait Gunnar:
«À quoi me servirait-il d'avoir pour époux le premier homme de l'Islande, si une telle insulte restait impunie?»
Pour toute réponse Gunnar quitta la table en disant:
«Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas être le jouet de tes caprices!»
Le couple se disposa aussitôt à sortir.
Sur le seuil, Halgierde dit à Bergtora:
«Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous.
--Tant pis pour toi!» repartit l'autre.
Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'où il ne bougea pas de tout l'hiver.
· · ·
L'été venu, il se mit en devoir de se rendre à l'alting, et au départ il dit à sa femme:
«Surtout maîtrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis.
--Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde.
--Il faut qu'ils le soient,» reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette brève réponse.
Dans le même temps, Nial partait également pour Tingvalla avec ses trois fils.
Or les deux amis possédaient en commun sur les rives de la Markar une forêt où chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que l'usage de cette propriété indivise eût jamais donné lieu à la moindre contestation. Après le départ de son mari, Bergtora envoya un de ses serviteurs, nommé Svart, couper des broussailles dans ladite forêt. La chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui résolut de saisir cette occasion de se venger.
Elle manda un méchant drôle, du nom de Kol, qu'elle employait ordinairement comme tâcheron, et lui dit:
«J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraudé pour la dernière fois.»
Kol prend sa hache, monte à cheval, et galope vers le lieu indiqué. Là il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur la nuque.
Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint à l'alting, Gunnar se hâta d'aller trouver Nial.
«À combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tué sur l'ordre d'Halgierde.»
Nial réfléchit un instant.
«Donne-moi deux onces d'or... Svart était mon esclave favori...»
Puis il ajouta tristement:
«Je prévois que les choses n'en resteront pas là. Le bras, dit le proverbe, ne se réjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai bientôt à te verser à mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et souviens-toi que, _quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre vieille amitié_.»
· · ·
À quelque temps de là, comme Nial et ses fils s'en étaient allés à une colline nommée Thorosfield, où ils avaient une exploitation, Bergtora, de la porte de son boer, aperçut au loin un individu monté sur un cheval noir, et armé d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son côté. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait:
«Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en quête d'une condition. Peut-être les gens d'ici pourront-ils m'employer. Je m'entends à la culture ainsi qu'à d'autres travaux manuels.
--Nial et Skarphédin sont absents, répondit Bergtora; mais je suis la maîtresse du logis, et j'ai le droit de les suppléer en toutes choses.
--Eh bien, voulez-vous louer mes services?
--Écoute, reprit la fermière, j'ai besoin d'un gaillard résolu qui exécute à l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de coeur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne?
--Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu.
--Alors tu peux rester chez nous.»
Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperçut le nouveau venu, il interrogea sa femme, qui lui dit:
«C'est un domestique que j'ai engagé hier, un homme très actif, semble-t-il.
--Il se peut que ce soit un bon travailleur, répliqua le fermier; mais, je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'à moitié.»
Skarphédin, en revanche, déclara que Roste lui plaisait beaucoup.
L'hiver s'écoula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros sac plein d'écus.
«Eh! mon père, que d'argent! lui dit Skarphédin; que veux-tu donc faire de tout cela?
--C'est la somme que Gunnar m'a payée l'an dernier pour le meurtre de Svart; j'ai comme une idée qu'il me faudra la lui restituer.»
Skarphédin sourit sans répondre.
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Quelques jours après, Roste alla un matin trouver Bergtora:
«N'avez-vous rien de particulier à me dire? lui demanda-t-il.
--Si fait. Connais-tu Kol?
--Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drôle et moi, nous avons même un compte à régler.
--Eh bien, tâche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise plus à personne. Je te promets une bonne récompense.»
Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui bordaient la rivière. À mi-côte il croisa quelques hommes qui lui dirent que Kol était au pâtis. Il continua donc de gravir la pente; puis, arrivé en haut, il aperçut le valet d'Halgierde, également à cheval.
«Ça va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui.
--Qu'est-ce que cela peut te faire, répondit l'autre, à toi et à ceux que tu sers?»
Il leva en même temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme l'éclair, Roste le transperça de sa lance et le jeta raide mort à bas de sa monture.
Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à ce qu'il eût rencontré quelques-uns des tâcherons de Lidarende.
«Voyez donc là-bas, leur dit-il, ce qui est arrivé à Kol! Je crois qu'il a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir!
--Tu l'as donc tué? demandèrent les hommes.
--Je ne sais pas; mais votre maîtresse ne manquera point, en tout cas, de m'accuser.»
Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le boer de Bergtora.
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Celle-ci se montra enchantée et loua fort l'adresse de son serviteur. Quant à Halgierde, le jour même du meurtre, elle dépêcha un exprès à Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reçu de la nouvelle, se hâta d'informer Nial de la chose.
Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emporté de Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit à la hutte de Gunnar sur le ting.
Tous deux s'entretinrent quelque temps à l'écart.
«La fatalité s'acharne après nous, dit Nial tristement. Fixe toi-même le prix du sang de Kol.
--Kol et Svart se valaient à peu près, fit le mari d'Hargielde; tu sais par conséquent ce que tu me dois.»
Nial versa le contenu de la sacoche à Gunnar, qui reconnut aussitôt les pièces d'argent qu'il avait comptées l'année précédente à son ami.
La session de l'alting terminée, les deux amis, dont cet incident n'avait nullement altéré les rapports, s'en retournèrent chacun à leur boer.
Nial demanda à sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise.
«La raison? répondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le dernier mot contre moi!»
Halgierde, de son côté, s'emporta furieusement contre son mari, lorsqu'elle apprit l'arrangement pécuniaire qu'il avait consenti avec Nial.
«Tu es bien prompt à t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes; mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi que je demeure en reste avec Bergtora!»
Gunnar de répliquer froidement:
«Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien d'amitié que m'unit à Nial!»