CHAPITRE VIII
La trêve de Tours.--Passage de la Loire.--Nouvelle déclaration.--Henri III veut recevoir le roi de Navarre.--Méfiance et murmures des vieux huguenots.--Henri va au rendez-vous.--Entrevue de Plessis-lès-Tours.--Paroles du roi de Navarre.--Heureux effets de la réconciliation.--Henri se remet en campagne.--Attaque de Tours par l'armée de Mayenne.--Conseils salutaires du roi de Navarre à Henri III.--Succès des royalistes.--La grande armée royale.--Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.--Siège de Pontoise.--Les deux rois devant Paris.--Assassinat de Henri III à Saint-Cloud.--Sa mort.--Henri IV en Gascogne et Henri IV en France.
La trêve de Tours fut signée le 3 avril. Elle n'accordait au roi de Navarre, pour assurer le passage de son armée sur la Loire, que les Ponts-de-Cé; mais des difficultés pour la prise de possession de cette place y firent substituer la ville de Saumur, dont Du Plessis-Mornay fut nommé gouverneur. Saumur devint la base d'opérations du roi de Navarre. Il passa la Loire, le 21 avril, et distribua aussitôt son armée dans de nouveaux quartiers. L'avant-veille, il avait fait paraître une déclaration sur les motifs de cette démarche décisive, qui annonçait publiquement sa prochaine réunion avec le roi de France. Ce nouveau manifeste, rédigé par Du Plessis-Mornay, contient un tableau saisissant des désordres provoqués par la Ligue et un jugement plein de force sur la situation politique de la Maison de Lorraine[52]. C'est, dans l'ensemble, un résumé du manifeste de Châtellerault; en voici la conclusion: «Nous protestons que l'ambition ne nous met point aux armes; assez avons-nous montré que nous la méprisons; assez avons-nous aussi d'honneur d'être ce que nous sommes, et l'honneur de cet Etat ne peut périr que n'en périssions. Aussi peu, et Dieu nous est témoin, nous mène la vengeance. Nul n'a plus reçu de torts et d'injures que nous, nul jusques ici n'en a moins poursuivi, et nul ne sera plus libéral de les donner (remettre) aux ennemis, s'ils veulent s'amender, en tout cas, à la tranquillité, à la paix de la France.»
[52] Appendice: XXXIX.
Il ne restait plus aux deux rois qu'à sceller leur réconciliation sur le cœur l'un de l'autre, en présence de leurs amis et à la face du pays tout entier, afin que leurs deux armées apprissent d'eux à n'en faire qu'une pour la défense de la même cause. Le 28 avril, le roi de Navarre prit son gîte à Maillé, à deux lieues de Tours. Henri III, qui était à Plessis-lès-Tours, lui fit savoir qu'il aurait, le 30 avril, sa visite pour agréable. Il y eut là, pour les vieux capitaines huguenots, quelques heures de terrible anxiété et de défiance trop légitime. Les souvenirs de la Saint-Barthélemy et la récente exécution de Blois obsédaient leur esprit et leur dictaient des remontrances qui allèrent jusqu'au blâme et jusqu'à l'exaspération, lorsque, sur le désir exprimé par Henri III, le roi de Navarre, au lieu de s'arrêter au pont de Lamotte, comme il l'avait d'abord projeté, résolut de traverser la Loire pour aller saluer son beau-frère à Plessis-lès-Tours. Aux discours et aux murmures qui tendaient à le dissuader de se fier à Henri III, le roi de Navarre répondit: «Dieu me dit que je passe et que je voie, il n'est en la puissance de l'homme de m'en garder, car Dieu me guide et passe avec moi, je suis assuré de cela, et me fera voir mon roi avec contentement, et trouverai grâce devant lui.» Il passa donc, avec une escorte de gentilshommes et de gardes, auxquels il recommanda de se tenir à l'écart.
«De toute sa troupe, dit Cayet, nul n'avait de manteau et de panache que lui; tous avaient l'écharpe blanche; et lui, vêtu en soldat, le pourpoint tout usé, sur les épaules et aux côtés, de porter la cuirasse, le haut-de-chausses de velours de feuille morte, le manteau d'écarlate, le chapeau gris avec un grand panache blanc, où il y avait une très belle médaille, étant accompagné du duc de Montbazon et du maréchal d'Aumont, qui l'étaient venus trouver de la part du roi, arriva au château du Plessis. Le roi y était venu une heure auparavant avec tous les princes et toute sa noblesse, et, en attendant l'arrivée dudit roi de Navarre, il alla aux Bons-Hommes. Toute la noblesse était dans le parc avec une multitude de peuple curieux de voir cette entrevue. Incontinent que le roi de Navarre fut entré dans le château, on alla avertir le roi, lequel s'achemina le long du jeu de Paillemail, cependant que le roi de Navarre et les siens descendaient l'escalier par lequel on sortait du château pour entrer dans le parc. Au pied des degrés, M. le comte d'Auvergne, assisté de Messieurs de Sourdis, de Liancourt et autres chevaliers des ordres du roi, le reçurent et l'accompagnèrent pour aller vers Sa Majesté. Au bruit que les archers firent, criant: _Place! place! voici le roi!_ la presse se fendit, et sitôt que le roi de Navarre vit Sa Majesté, il s'inclina, et le roi vint l'embrasser.»
«Monseigneur, dit le roi de Navarre, embrassez votre cousin; servez-vous, pour votre défense, de celui que vous avez offensé par la guerre... Ma foi vous clame roi, et votre résolution me fait ami du roi. Les peuples à venir ne passeront ceci sous silence. Les étrangers sont assis au trône royal et vous fuyez vos sujets jusqu'aux frontières de votre royaume. Vous ne perdriez pas votre couronne tout seul: votre royauté et ma vie prendraient fin au même jour; ou, si je vous survis, Votre Majesté vivra en moi, et jamais personne ne régnera par-dessus les rois[53].» Henri III le serra plusieurs fois dans ses bras, l'appelant son frère et manifestant la joie la plus vive. «Le roi pensait avec le roi de Navarre faire un tour de promenade dans le parc; il lui fut impossible, pour la multitude du peuple, dont les arbres mêmes étaient tout chargés. L'on n'entendait partout que ces cris d'allégresse de _Vive le roi!_ Quelques-uns criaient aussi: _Vivent les rois!_ Ainsi Leurs Majestés, ne pouvant aller de part ni d'autre, rentrèrent dans le château, où se tint le conseil, et y demeurèrent l'espace de deux heures. Au sortir du conseil, ils montèrent à cheval, et le roi de Navarre reconduisit le roi jusques au pont Sainte-Anne, à mi-chemin du faubourg de la Riche; et prenant congé de S. M., il s'en retourna passer la rivière de Loire et alla loger au faubourg Saint-Symphorien, en une maison vis-à-vis du pont de Tours.»
[53] Appendice: XL.
Le soir même, Henri adressait à Du Plessis-Mornay le bulletin de cette heureuse journée: «La glace a été rompue, non sans nombre d'avertissements que si j'y allais, j'étais mort. J'ai passé l'eau en me recommandant à Dieu, lequel par sa bonté ne m'a pas seulement préservé, mais fait paraître au visage du roi une joie extrême, au peuple, un applaudissement non pareil, même criant: _Vivent les rois!_ de quoi j'étais bien marri. Il y a eu mille particularités que l'on peut dire remarquables. Envoyez-moi mon bagage et faites avancer toutes nos troupes.»
Le lendemain, dès la première heure, le roi de Navarre, à pied et suivi d'un seul page, entra dans la ville pour donner le bonjour à Henri III. «Toute cette matinée, ajoute Palma Cayet, fut employée en conseil et délibération d'affaires, jusque sur les dix heures que le roi alla à la messe, et fut accompagné jusqu'à la porte de l'église Saint-Gatien par le roi de Navarre, qui de là s'en alla visiter les princesses de Condé et de Conti. L'après-dînée se passa à courir la bague, le long des murs du parc du Plessis, où le roi de Navarre et tous les princes et grands seigneurs s'exercèrent cependant que le roi était à vêpres aux Bons-Hommes. Deux jours se passèrent en cette entrevue, durant lesquels le roi résolut de faire une armée forte et puissante pour aller assiéger Paris.»
Les éléments de cette puissante armée qu'il importait de former sans délai, pour arrêter les progrès de la Ligue, étaient fort disséminés. L'entrevue de Plessis-lès-Tours équivalait à la publication du ban et de l'arrière-ban pour tous les royalistes de France sans distinction de culte; mais il fallait se hâter. Les deux rois expédièrent des ordres et des convocations de tous côtés, sans oublier les levées d'auxiliaires en Allemagne et en Suisse. Mais l'activité de Henri III avait grand besoin du concours de son nouvel allié. Il y eut encore, de la part du roi de France et de ses lieutenants, des hésitations, des ajournements que le roi de Navarre était incapable de subir dans l'inaction. Aussi avait-il repris la campagne, superbe de vigueur et d'entrain. Pendant qu'il était éloigné de Tours, Mayenne, par une marche forcée, vint surprendre les faubourgs de cette ville, faillit enlever Henri III, et eût emporté la ville, où il avait des intelligences, si quelques troupes du roi de Navarre, qui le précédaient de peu, n'eussent arrêté l'élan du chef de la Ligue. Le danger auquel Henri III venait d'échapper fut un argument dont le roi de Navarre se servit pour presser, de part et d'autre, la réunion des forces et la jonction des deux armées. A cheval jour et nuit, ou occupé à dicter des messages pour ses capitaines, ses gouverneurs et ses villes les plus éloignées, il trouva le loisir d'adresser à Henri III les plus salutaires et les plus pressants avis. «Le bruit courait, lui écrit-il, qu'alliez en Bretagne: j'en étais enragé, car pour regagner votre royaume, il faut passer sur les ponts de Paris. Qui vous conseillera de passer par ailleurs n'est pas bon guide.» Et, dans une autre lettre, il trace le plan de l'action avec une précision et une autorité où s'affirment le grand capitaine et le grand politique. «Mon avis est que, tant que vous ferez de diverses armées, il ne faut douter que ne soyez sujet à tels accidents. Je dirai donc que Votre Majesté doit avoir un chef aux provinces où il n'y en a point, avec ce qu'il lui faut seulement pour conserver ce que vos serviteurs tiennent, et faire que ce qu'il y aura de plus vienne tout à vous. Car, rabattant l'autorité du chef, les membres ne sont rien. Ceux que vous envoyez aux provinces veulent tous vous acquérir quelque chose, et par là se rendre recommandables. C'est un juste désir, mais non propre pour votre service à cette heure. Trois mois de défensive par vos serviteurs, et vous employer ce temps à assaillir, vous mettent non du tout hors de peine, mais vos affaires en splendeur et celles de vos ennemis en mépris, grand chemin de leur ruine. Je puis vous donner ce conseil plus hardiment que personne; nul n'a tant d'intérêt à votre grandeur et conservation que moi, nul ne vous peut aimer tant que moi, nul n'a plus expérimenté ceci que moi, à mon grand regret. Lorsque nous oyions dire: «Le roi fait diverses armées», nous louions Dieu et disions: Nous voilà hors de danger d'avoir du mal. Quand nous entendions: «Le roi assemble ses forces et vient en personne, et ne fait qu'une armée», nous nous estimions, selon le monde, ruinés. Mon maître, gardez cette lettre pour, si vous me croyez et qu'il vous en arrive mal, me le reprocher; aussi qu'elle me serve d'acte de ma fidélité, si vous ne me croyez et que vous vous en trouviez mal. Montrez cet avis à qui il vous plaira. Je voudrais avoir donné beaucoup et être près de Votre Majesté, pour alléguer mille raisons, qui seraient trop longues à écrire. Voici un coup de partie: résolvez mûrement et exécutez diligemment.»
Ces conseils étaient donnés dans les premiers jours du mois de juin. A ce moment, l'union des deux rois avait déjà produit d'heureux fruits. Leurs armées infligeaient partout des échecs à la Ligue; les gentilshommes arrivaient avec des renforts, de tous les pays de France; un corps de dix mille Suisses, à la solde de Henri III, était sur le point de franchir la frontière. Enfin le mouvement de concentration et la marche sur Paris commencèrent. Il n'y eut bientôt qu'une seule armée royale, dont le roi de Navarre commanda l'avant-garde. Tout plia sous l'effort de cette armée, excepté Orléans, qui parut en état de l'arrêter assez longtemps pour compromettre le succès du plan général: on passa outre. Le roi de Navarre se jetait dans le péril avec la fougue des premières armes; catholiques et protestants rivalisaient de bravoure; Henri III lui-même semblait avoir ressaisi l'épée de Jarnac et de Moncontour: c'était bien la monarchie française reconstituée sur le champ de bataille. A Etampes, Henri III reçut le monitoire par lequel Sixte-Quint le frappait d'excommunication, si, dans dix jours, le cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon, prisonniers depuis le coup d'Etat de Blois, n'étaient pas remis en liberté. «Le roi, dit le Père Daniel, en fut consterné, et quelques remontrances qu'on lui fît pour le convaincre des nullités de cet acte, il ne pouvait revenir des inquiétudes de conscience qu'il lui causait, jusqu'à ce que le roi de Navarre, l'ayant entretenu là-dessus pour lever ses scrupules, lui dit qu'il y avait un remède à ce mal, qui était d'assiéger Paris au plus tôt. «Vainquons, ajouta-t-il, et nous aurons l'absolution; mais si nous sommes battus, nous serons excommuniés, aggravés et réaggravés.» Henri reproduisait, dans cette boutade, l'avis récemment envoyé au roi par le cardinal de Joyeuse, instruit des sentiments de la cour de Rome.
Pontoise résista quelques jours. Le roi de Navarre, «qui voulait être présent à tout, y courut grand risque de la vie, car il était appuyé sur les épaules du mestre-de-camp Charbonnières, quand une arquebusade lui brisa les deux bras; pareille chose était déjà arrivée à ce prince, au siège de Jargeau, où Philippe de Montcassin-Houeillets, autre mestre-de-camp, fut tué à ses pieds». Le 24 juillet, Pontoise était aux mains de l'armée royale; le 25, les auxiliaires suisses arrivaient; deux jours après, le siège de Paris était résolu; le 30 juillet, les deux rois, après avoir chassé les ligueurs de Saint-Cloud, établissaient leur quartier-général, Henri III, dans le bourg même, et le roi de Navarre, à Meudon. La Ligue, depuis trois mois partagée entre le découragement et la fureur, vit s'étendre, autour des murailles où l'ambition et le fanatisme avaient établi son règne, une armée de quarante mille hommes, ayant à sa tête, sous le roi de France et son héritier présomptif, plus de cent capitaines, princes, grands seigneurs, officiers de fortune, habitués à vaincre depuis longtemps, et sûrs de vaincre une fois de plus. Aucune force humaine, sortant de Paris, n'aurait pu, par le glaive, détourner ou suspendre les coups de cette armée. Paris vomit sur le camp de Henri III un assassin fanatique, et le meurtrier du duc de Guise, l'instigateur de la Saint-Barthélemy, tomba, le 1er août, sous le couteau de Jacques Clément.
Pendant quelques heures, sur l'avis du premier chirurgien Du Portal, tout le monde crut que la blessure n'était pas mortelle. Le roi de Navarre, mandé en toute hâte, reçut le plus affectueux accueil de Henri III, qui, s'exprimant comme si la succession à la couronne était ouverte, fit entendre de magnanimes et prophétiques paroles, plus roi sur son lit de mort qu'il ne l'avait jamais été pendant sa vie. L'espérance de le sauver ne dura pas longtemps. Vers minuit, il entrait dans une agonie qui se prolongea jusqu'aux premières heures du jour. Avec lui s'éteignit une race qui avait eu sa part de gloire, mais dont les vertus et le génie, dégénérant de règne en règne, en étaient arrivés, sous le sien, à un complet épuisement. Presque épuisé aussi, le pays avait besoin de se refaire autour d'un chef capable de guérir ses plaies, de rallier ses forces et de lui ouvrir de nouvelles et larges voies dans le conflit des nations, des dogmes et des idées. En sortant de la chambre mortuaire de Henri III, Henri IV était ce chef, et s'il avait rencontré une fidélité unanime chez les anciens serviteurs du dernier des Valois, il aurait pu, d'un seul élan, relever à la fois le trône et la patrie. Mais il trouva devant lui, avec la Ligue et l'étranger faisant cause commune, ces déserteurs et ces trafiquants du droit qui ont, dans tous les temps, perdu tant de grandes causes. Cette vaste conspiration ne troubla jamais ni son courage ni sa foi dans l'avenir: par le génie autant que par les armes, par le cœur non moins que par le génie, il sut vaincre et sauver les Français. Nous le laissons au seuil de cette mémorable lutte. Il y a deux cycles dans sa glorieuse vie. Pendant la durée du premier, fermé sur le cercueil de Henri III, nous l'avons vu naître et s'élever jusqu'à la hauteur de son incomparable destinée: c'est Henri IV en Gascogne. Dès que s'ouvre le second cycle, Henri de Bourbon entre de plain-pied dans l'histoire de France, où la gloire le couronnera, parce qu'il a su apprendre, sur une terre fertile en héros, à devenir Henri le Grand.
CONCLUSION.
Reprenons le dernier mot de notre récit pour achever de justifier, s'il en est besoin, la thèse historique énoncée dans l'introduction et prouvée dans le livre.
Le roi de France tout entier s'était affirmé dans le roi de Navarre, à la sanction près des actes, pour laquelle lui firent si longtemps défaut la force et le pouvoir. Il suffit, pour s'en convaincre, de se représenter les traits principaux du souverain durant les deux périodes, parallèlement résumées.
L'homme de guerre qui avait fait ses premières armes sous Condé et Coligny, qui avait tenu tête à Biron et à Matignon, qui s'était joué de Mayenne, qui avait étonné la France par la prise de Cahors et l'Europe par la victoire de Coutras, qui, sans argent, sans allié notable, et avec des poignées de soldats, avait, en douze ans, combattu, fatigué, défait ou détruit huit ou dix armées, ce capitaine, déjà l'égal des plus vaillants et des plus habiles, n'avait plus rien à apprendre lorsqu'il planta sa tente en vue de Paris: le héros d'Arques et d'Ivry s'était formé en Gascogne. Vérité absolue et que ne saurait effleurer même le moindre doute.
L'étude de l'œuvre politique, plus vaste et plus complexe que l'œuvre militaire, aboutit à une conclusion analogue.
Le roi de France pacifia son pays. La paix avait été le but constant du roi de Navarre, prêt à tous les sacrifices pour l'établir ou la maintenir, même quand il n'était entouré que d'ennemis, qu'il avait sujet de redouter les perfidies de Catherine de Médicis et la politique versatile de Henri III, même quand, à se prêter aux accommodements, il risquait, parmi les calvinistes, sa popularité si chèrement acquise.
L'édit de Nantes, qui élargissait l'Etat en y introduisant la liberté de conscience et faisant de la tolérance une de ses lois fondamentales, ce dogme philosophique et politique des temps modernes, si péniblement enfanté, ne fut promulgué qu'en 1599; mais on le rencontre partout dans la vie du roi de Navarre, tantôt comme un sentiment qu'il exprime d'instinct, tantôt comme une pensée dominante, formulée avec ampleur, tantôt enfin, à l'état de revendication précise, dans les négociations, dans les manifestes, dans les traités. La paix de Saint-Germain elle-même, qui précéda la Saint-Barthélemy et en fut la première amorce, c'est l'édit de Nantes avec l'arrière-pensée du piège. Mais il n'y avait aucune arrière-pensée dans l'esprit du roi de Navarre, quand il écrivait à un catholique, cinq ans après la Saint-Barthélemy: «Combien que soyez de ceux-là du Pape, je n'avais aucune méfiance de vous...--Ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de _ma religion_, et moi je suis de celle de tous ceux-là qui sont braves et bons.» La religion dont il parlait en ces termes, à l'âge de vingt-trois ans, qui fut toujours la sienne et finit par lui gagner la France entière, était celle du droit, de l'honneur, de la paix due à tous les hommes de bonne volonté, à tous les fidèles serviteurs de la royauté et du pays. Et ce n'est là qu'une pensée; mais elle reparaît, à chaque instant, confirmée et développée dans les lettres, les déclarations et les protocoles que nous avons cités ou résumés. Henri de Bourbon portait l'édit de Nantes sous sa cuirasse, au milieu des camps et des batailles, un quart de siècle avant qu'il fît de tous les bons Français une seule famille.
Forcé de tirer l'épée contre les armées que Henri III prêtait aux Guises et à la Ligue plutôt qu'il ne les envoyait, de son propre mouvement, contre lui, le roi de Navarre, en un temps où les ambitions étaient sans scrupules et où ses coreligionnaires mêmes projetèrent souvent de démembrer la France, en haine de la monarchie qui les opprimait, donna l'exemple de la fidélité à la patrie et même au roi, en repoussant les propositions de l'Espagne, en combattant les idées anarchiques de Condé et des vieux huguenots, en ne permettant jamais qu'on le regardât comme l'adversaire de Henri III. Il était donc, longtemps avant 1589, le roi «patriote», le roi de la réconciliation, de l'union, de l'unité française.
Les meilleurs mêmes d'entre les souverains sont condamnés, par leur principe, par la loi qui les institue, à tenir pour ennemis, au dedans certains hommes, au dehors certaines nations, et à leur rendre guerre pour guerre. Si ce sentiment d'inimitié est de la haine, il y eut une haine au cœur de Henri IV. Roi de France, il détesta, combattit et voulut abattre cette puissance hispano-allemande qui s'incarnait dans la Maison d'Autriche et, depuis Charles-Quint, menaçait constamment l'Europe de son joug. C'est que, tout enfant, au milieu des débris d'un royaume conquis par l'Espagnol, il avait connu, par tradition, le poids de ce joug, et que, plus tard, roi de Navarre, vivant dans le dangereux voisinage de Philippe II, il avait vu souvent, non seulement ses petits Etats, mais le royaume de France voués au démembrement par les Espagnols et les «espagnolisés». Toute sa politique extérieure, toutes ses vues sur un équilibre européen favorable à son pays, vinrent de la haute et salutaire aversion que lui légua Jeanne d'Albret pour l'ennemi héréditaire, et qui s'entretint au spectacle des marchés de la Ligue avec Philippe II.
Il ne suffit pas à un roi d'aimer son pays, d'être grand par lui-même, d'être le premier de son temps: s'il ne connaît pas les hommes, s'il ne sait pas les susciter ou les choisir pour les associer à sa mission, il ne la remplira point. Cette science des hommes, Henri IV la posséda au plus éminent degré: il eut les ministres, les capitaines, les négociateurs, les magistrats, tous les coopérateurs que réclamait sa royale tâche. Mais il n'avait pas attendu l'héritage de Henri III pour lire dans le cœur et dans l'esprit de ses serviteurs. Il les connut dès la première heure, il les devina, les appela, les mit en leur place, fut leur compagnon autant que leur chef, et il aurait pu dire de la plupart d'entre eux ce qu'il dit un jour de Biron, avant sa chute: «Je le montre volontiers à mes amis et à mes ennemis».
La vertu souveraine, le charme tout-puissant de Henri de Bourbon furent sa clémence et sa tendre sollicitude pour le «pauvre peuple». La vie du roi de Navarre est pleine de pardons généreux, de charités touchantes, d'exquises cordialités. C'est avec de tels trésors qu'il remporta ses plus belles victoires; et quand ils montèrent avec lui sur le trône enfin conquis, ils attirèrent toute la France à ses pieds.
Ici peut s'arrêter ce parallèle, maintenu à dessein dans les principales lignes de l'histoire, par où se jugent les hommes et les époques. L'œuvre de Henri IV est le patrimoine de la France et de la civilisation elle-même. A Dieu ne plaise que, pour flatter l'orgueil des pays nourriciers désignés sous le nom collectif de Gascogne, nous les invitions à revendiquer un injuste privilège de gloire! Mais qu'elle sache bien, cette première patrie du fils de Jeanne d'Albret, depuis les frontières espagnoles du Béarn jusqu'aux plaines de la Dordogne, depuis les plages de La Rochelle jusqu'aux portes de Toulouse, qu'elle sache bien que ce n'est pas seulement l'enfant-roi qui est sorti de son sein, mais le roi tout entier.
APPENDICE