‹ Henri IV en GascogneChapitre 41 sur 99 · IX. - X.

IX. - X.

La «déposition du roi de Navarre dans le procès criminel contre le sieur de La Mole, le comte de Coconas et autres» a été reproduite et annotée par Berger de Xivrey dans son recueil des _Lettres missives de Henri IV_. (_Page 86._)

Si d'Aubigné était réellement l'homme qu'il a voulu peindre dans ses _Mémoires_, ce serait un personnage des plus antipathiques et un honnête homme douteux.

A chaque page, pour ainsi dire, il médit de ceux qu'il a connus, et des plus grands, et des meilleurs, lorsqu'il ne les calomnie pas. Il affecte surtout de dire le plus grand mal de Henri IV, dont il fait un avare, un envieux, un ingrat, etc.

Et pourtant, de loin en loin, il ne peut s'empêcher de dire, en termes explicites, que ce prince était bon et grand. Il écrit, à la suite d'une disgrâce: «Tout cela joint ensemble le fit résoudre, à la fin, de me rappeler auprès de lui, et il m'écrivit, pour cela, quatre lettres consécutives, _que je jetai au feu en les recevant_. Mais mon mécontentement cessa lorsque j'eus appris qu'étant averti de mon entreprise sur Limoges, et ensuite que j'y avais été fait prisonnier, _il avait mis à part quelques bagues de la reine sa femme_ pour payer ma rançon et me tirer de prison; joint que la nouvelle étant venue que j'avais eu la tête tranchée, il en avait témoigné un grand deuil et perdu le repos; tout cela me toucha à mon tour et me détermina à retourner à son service...»

Il le dénigre de toutes façons:

«L'empressement que je témoignais à rechercher toutes les occasions périlleuses pour me distinguer du commun, et à me trouver partout où il y aurait de la gloire à acquérir, _m'attira la haine et l'envie du roi de Navarre_, à cause des louanges qui m'en revenaient et qu'il voulait toutes pour lui seul: sur quoi je dirai une chose: _qu'il souffrait impatiemment qu'on louât ceux de ses serviteurs qui avaient fait les plus belles actions à la guerre et qui lui avaient rendu les plus grands services_...»

Et l'on va voir, par d'Aubigné lui-même, ce qu'était, en réalité, ce maître ingrat, ce détestable prince:

«Je pris ce temps-là (en 1582) pour aller faire l'amour à la susdite Suzanne de Lezay (qu'il épousa), et, dans mon absence, le roi de Navarre écrivit en ma faveur plusieurs lettres à ma maîtresse, lesquelles étant réputées contrefaites par mes rivaux et quelques parents de la demoiselle, _il vint lui-même au lieu où elle demeurait pour les avouer siennes et pour honorer la recherche de son domestique_...»

Après la mort du roi:

«Il faut que je dise ici que la France, en le perdant, perdit un des plus grands rois qu'elle eût encore eus. Il n'était pas sans défauts; mais, en récompense, _il avait de sublimes vertus_.»

· · ·

Il y a beaucoup d'erreurs et, qui pis est, de faussetés dans l'_Histoire_ et les _Mémoires_ de d'Aubigné, si précieux, malgré tout, pour l'histoire du XVIe siècle. Tous les historiens sérieux les ont reconnues et signalées. On trouve, dans les _Mémoires_, notamment, quantité de gasconnades tragiques ou comiques.

En somme, d'Aubigné est très souvent vantard, et il n'avait pas besoin de l'être, puisqu'il avait certainement tous les courages, excepté un pourtant, celui qui consiste à juger sans passion et à ne pas noircir un beau caractère parce qu'on en a été froissé ou méconnu.

Dans la «langue verte» d'aujourd'hui, il faudrait dire que d'Aubigné est un illustre toqué, avec des allures de héros ou de capitan, selon les cas, avec le grand cœur d'un loyal guerrier, les petitesses intellectuelles et morales d'une sorte de Gil-Blas, ou les effervescences moitié baroques, moitié terribles, d'un sectaire tout près d'être visionnaire.

C'était, en définitive, une âme dure et un assez mauvais homme. Mécontent, à juste titre, de son fils Constant, il l'anathématise en ces termes, à la fin de ses _Mémoires_: «Une telle perfidie me fut si sensible, que je rompis pour jamais avec lui, oubliant absolument tous les liens du sang et de l'amitié qui m'attachaient à ce fripon et misérable fils; _et je vous conjure, mes autres enfants_, de ne conserver la mémoire de votre indigne frère que _pour l'avoir en exécration_.» Paroles d'autant plus graves et odieuses qu'elles sont lancées d'outre-tombe. On n'y retrouve, assurément, ni le chrétien, ni le père, ni même l'homme dans la générosité naturelle de son caractère. (_Page 90._)