‹ Henri IV en GascogneChapitre 58 sur 99 · XXVIII.

XXVIII.

On ne connaît rien de bien précis sur les tentatives d'assassinat dirigées contre le roi de Navarre.

«Un jour, dit Samazeuilh, un capitaine espagnol, du nom de Loro, vint à Nérac offrir au roi de Navarre de lui livrer Fontarabie. Cet homme était effroyable à voir. «Il avait, dit d'Aubigné avec lequel il s'aboucha d'abord, l'œil louche, le nez troussé, les naseaux ouverts et le front enflé en rond.» Ses paroles plus affreuses encore, tout en soulevant le cœur de notre historien, finirent par lui inspirer de graves soupçons. Il s'agissait du massacre de toute la garnison de Fontarabie, à commencer par le frère de Loro qui la commandait, «car, disait-il, si mon frère gagnait, avec quelques soldats, un coin de tour, il serait secouru et nous perdus». D'Aubigné, d'accord avec Frontenac, prit d'extrêmes précautions, lors de l'entrevue de ce capitaine espagnol avec leur maître, qui s'impatientait de la curatelle où le tenaient ses gens.

«Cependant les soupçons contre le capitaine Loro s'étant confirmés, il fut mis en prison; puis pour éviter le bruit, car d'Aubigné donne à entendre que des _princes français_ se trouvaient compromis dans cette sombre affaire, on le dirigea sur Casteljaloux. Parvenu sur le pont de Barbaste, Loro se précipita dans la Gélise, où il fit tout ce qu'il put pour se noyer; mais ses gardes l'en retirèrent, et n'ayant pu enfouir son secret au fond de cette rivière, il avoua tout à Casteljaloux, où on venait de le conduire. Les motifs déjà signalés firent qu'on l'exécuta dans sa prison. D'Aubigné termine ce récit par ces réflexions à l'adresse sans doute du duc d'Epernon: «Ah! que ce prince n'a-t-il toujours été en si fidèles mains!»

«Une autre fois, ce fut un nommé Gavarret, gentilhomme de Bordeaux et réformé converti à la religion romaine, qui, pour donner une garantie de sa foi, résolut de tuer le roi de Navarre. Monté sur un cheval de prix, il se présente au prince, en route avec trois écuyers seulement, pour se rendre à Gontaud. Henri, qui le soupçonnait, débute par louer l'allure de son cheval. Puis il lui demande de le lui laisser monter. Gavarret n'ayant osé lui refuser cette courtoisie, Henri se voit à peine en selle, sur le cheval de l'assassin, qu'il s'empare des pistolets trouvés à l'arçon, et les tire en l'air, à la grande surprise de Gavarret; après quoi ce prince poussa, d'un temps de galop, jusqu'à Gontaud, où il rendit le cheval et «donna l'ordre à Meslon de _se défaire du compagnon, comme il fit le plus honnêtement qu'il put_», ajoute d'Aubigné. D'autres attribuent cette tentative de régicide au capitaine Michaud, et transportent le lieu de la scène dans le bois d'Aillas. Mais si les noms diffèrent, l'identité des détails prouve qu'il s'agit du même crime.»

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Léo Drouyn, dans ses _Variétés girondines_, donne un autre récit des faits et gestes de ce Gavarret ou Gabarret, récit tiré de l'_Histoire_ de d'Aubigné et du Journal du chanoine Syreuilh: «Gabarret se retira dans le château de Semens où il demeurait; ayant résolu de changer de religion et d'inaugurer sa conversion par un coup d'éclat, il fit prévenir, le 22 août 1580, huit capitaines huguenots et en particulier Meslon, qu'il avait des intelligences dans une importante place forte appartenant aux catholiques; il les engageait à venir le voir à Semens, dîner avec lui, afin de combiner, pendant le repas, les moyens de parvenir à s'emparer de la forteresse qu'il ne nommait pas encore. Les huit capitaines s'y rendirent en effet, accompagnés de quatre marchands du pays et de soldats tous bien montés et armés, faisant, en tout, une troupe de 26 hommes.

«A peine était-on à table, que l'un des invités s'aperçut qu'il n'y avait pas de couteaux et en demanda; à ces mots, le capitaine Lestaire sortit, puis revint aussitôt avec 58 hommes armés, qui massacrèrent les soldats et les capitaines qui ne pouvaient payer rançon et emprisonnèrent les autres; puis Gabarret écrivit à du Puy, commençant sa lettre par ces mots: «Mon père», contraignit Meslon à lui écrire également de venir avec le capitaine d'Auché, trois autres et un jeune homme nommé Baptiste de Bat, parent aussi et pupille de du Puy qu'il ne quittait guère, et qui avait «une des plus belles voix et des mieux conduites qu'on eût pu ouïr». De Bat avait été élevé avec Gabarret. A leur arrivée, ils furent massacrés, sauf de Bat et du Puy.» Gabarret mit ensuite à mort ces deux derniers convives, avec des raffinements de cruauté qui semblent avoir été inventés à plaisir. Meslon et deux autres prisonniers sauvèrent leur vie en payant une forte rançon.

L'histoire de Gabarret est restée mystérieuse en partie: l'origine en est obscure, et la fin inconnue. Un point semble pourtant acquis: c'est le motif de la grande haine de cet aventurier pour le roi de Navarre. Le 8 août 1580, Henri écrivait à André de Meslon: «Quant au sieur de Gabarret, je vous prie lui faire entendre que je désire grandement le contenter, mais qu'il ne m'est possible de lui accorder l'état de mestre-de-camp dans Monségur qu'il prétend. D'autant que c'est une chose que je n'ai encore faite en nulle autre place, en faveur de personne, ni résolu faire ci-après; mais s'il me veut venir trouver, je lui ferai si bon traitement et si favorable qu'il en sera satisfait.»

Cette lettre, dit justement Léo Drouyn, nous initie aux motifs probables de la haine que Gabarret voua au roi et qui l'amena plus tard à tenter de l'assassiner. (_Page 196._)