ÉPILOGUE
DIT PAR UN DANSEUR.
D’abord, ma crainte ; puis, ma révérence ; enfin, ma harangue. Ma crainte est votre déplaisir ; ma révérence est mon hommage ; et ma harangue est pour vous demander pardon. Si maintenant vous vous attendez à un beau discours, je suis perdu ; car ce que j’ai à dire est de ma propre composition ; et ce que je dois dire, en vérité, sera, je le crains, tout à mon détriment. Mais au fait, et à l’aventure !… Sachez donc (comme vous le savez fort bien) que j’ai paru récemment ici, à la fin d’une pièce malencontreuse, pour implorer votre indulgence à son égard et vous en promettre une meilleure. Je comptais effectivement m’acquitter envers vous avec celle-ci. Si, comme une mauvaise spéculation, elle reste sans succès, je fais faillite, et vous, mes chers créanciers, vous voilà en perte. J’ai promis de me trouver ici, et ici même j’abandonne ma personne à votre merci. Réduisez votre créance, je vous en paie une partie, et, comme nombre de débiteurs, je vous promets des trésors infinis.
Si mon langage ne peut vous induire à me donner quittance, voulez-vous que j’use de mes jambes ?… Mais non, ce serait vous payer en monnaie bien légère que de me tirer de ma dette par une gambade. Pourtant une conscience honnête doit offrir toute satisfaction possible, et c’est ce que je veux faire. Toutes les gentilles femmes ici m’ont pardonné ; si les gentilshommes n’en font pas autant, alors les gentilshommes ne sont pas d’accord avec les gentilles femmes, ce qui ne s’est jamais vu en pareille assemblée.
Encore un mot, je vous en conjure. Si vous n’êtes pas trop écœurés de viande grasse, notre humble auteur continuera cette histoire, où doit encore figurer sir John, et vous fera rire avec la belle Catherine de France. Là, autant que je puis le savoir, Falstaff mourra d’une sueur rentrée, à moins que vous ne l’ayez immolé déjà à une cruelle méprise ; car Oldcastle est mort martyr, et celui-ci n’est point le même homme. Ma langue est fatiguée ; quand mes jambes le seront aussi, je vous souhaiterai le bonsoir ; et sur ce, je plie le genou devant vous, mais c’est afin de prier pour la reine.
fin de henri iv (deuxième partie).
Notes sur Henry IV, Deuxième Partie
↑(52) « Les quatorze vers qui précèdent ne se trouvent que dans l’édition in-folio de 1623. Un grand nombre d’autres vers de cette pièce ont été insérés de même après la première édition, mais l’inspiration en est généralement si magistrale qu’ils ont été évidemment ajoutés par Shakespeare lui-même. » Pope.
↑(53) « Les vingt-un vers qui suivent ne se trouvent pas dans l’in-4 de 1600, soit que le transcripteur ou le compositeur ait commis une inadvertance, soit que l’imprimeur n’ait pu se procurer une copie parfaite. Ils ont paru pour la première fois dans l’in-folio de 1623 ; mais il est manifeste qu’ils ont été écrits en même temps que le reste de la pièce, puisque la réponse subséquente de Northumberland leur est appliquée. » Malone.
↑(54) La nef de la cathédrale de Saint-Paul était alors la promenade favorite des flâneurs de Londres.
↑(55) Ce magistrat n’est autre que sir William Gascoygne, lord grand juge du banc du roi qui, selon la tradition, aurait été souffleté par le prince de Galles sur le siége même du tribunal. « Un jour, dit Holinshed, le prince frappa, le grand juge au visage avec son poing, parce que celui-ci avait emprisonné un de ses compagnons ; et pour ce fait, non-seulement il fut envoyé immédiatement en prison par ledit grand juge, mais il fut renvoyé par son père du conseil privé et banni de la cour. » Cet incident légendaire forme le principal coup de théâtre de la vieille pièce anonyme intitulée : Les fameuses victoires de Henry V. Voici la scène à laquelle il donne lieu :
Le lord grand juge siége sur son tribunal. Le voleur Cutbert Gurter est amené à la barre pour être interrogé.
Entre le jeune prince avec ned et tom.
henrv v.
Avancez, mes enfants. (Au voleur.) Tudieu ! coquin, que faites-vous ici ? Il faut que j’aille à la besogne moi-même, tandis que vous êtes ici à flâner.
le voleur.
Mais, milord, ils m’ont garrotté et ne veulent pas me lâcher.
henry v.
Ils t’ont garrotté, coquin ! (Au grand juge.) Eh bien, comment va, milord ?
le juge.
Je suis aise de voir Votre Grâce en bonne santé.
henry v.
Eh bien, milord, cet homme est à moi. Je m’étonne que vous ne l’ayez pas connu longtemps auparavant. Je puis vous assurer que cet homme-là sait se servir de ses mains.
le voleur.
Jarnidieu, oui. Me mette à l’épreuve qui l’ose.
le juge.
Votre Grâce se fera peu d’honneur en reconnaissant cet homme comme étant à elle.
henry v.
Bah ! milord, qu’a-t-il donc fait ?
le juge.
Sous le bon plaisir de Votre Majesté, il a volé un pauvre voiturier.
henry v.
Sur ma parole, milord, il ne l’a fait que pour rire.
le juge.
Vraiment, seigneur, est-ce l’état de votre homme de voler les gens pour rire ? Sur ma parole, il sera pendu tout de bon.
henry v.
Eh bien, milord, que prétendez-vous faire de mon homme ?
le juge.
N’en déplaise à Votre Grâce, la loi doit lui être appliquée, conformément à la justice : il faut qu’il soit exécuté.
henry v.
Encore une fois, milord, que prétendez-vous faire de lui ?
le juge.
N’en déplaise à Votre Grâce, conformément à la loi et à la justice, il faut qu’il soit pendu.
henry v.
Ainsi il paraît que vous prétendez pendre mon homme.
le juge.
Je suis fâché que telle doive être la conclusion.
henry v.
Çà, milord, qui suis-je, je vous prie ?
le juge.
Sous le bon plaisir de Votre Grâce, vous êtes milord le jeune prince destiné à être roi après le décès de notre souverain seigneur, le roi Henry quatrième, que Dieu fasse longtemps régner !
henry v.
Vous dites vrai, milord, et vous voulez pendre mon homme ?
le juge.
N’en déplaise à Votre Grâce, je dois faire justice.
henry v.
Dites-moi, milord, me laisserez-vous reprendre mon homme ?
le juge.
Je ne puis, milord.
henry v.
Vous ne voulez pas le laisser aller ?
le juge.
Je suis fâché que son cas soit si grave.
henry v.
Bah ! ne me casez pas de cas ! Me laisserez-vous le reprendre ?
le juge.
Je ne le puis ni ne le dois, milord.
henry v.
Dites oui, et votre réponse me ferme la bouche,
le juge.
Non.
henry v.
Non ! eh bien, je veux le ravoir.
Il donne un soufflet au juge.
ned.
Corne et tonnerre ! milord, lui ferai-je sauter la tête ?
henry v.
Non ; je vous défends de tirer l’épée. Décampez, et procurez-vous un orchestre de musiciens. En route, partez !
Les voleurs, Tom et Ned sortent.
le juge.
Soit, milord ! je me résigne à accepter cela de vous !
henry v.
Si vous n’êtes pas satisfait, vous en aurez davantage.
le juge.
Çà, je vous prie, milord, qui suis-je ?
henry v.
Vous ! qui ne vous connaît pas ? Eh ! l’ami, vous êtes le lord grand juge d’Angleterre.
le juge.
Votre Grâce dit vrai ; ainsi, en me frappant à cette place, vous m’avez outragé grandement, et non-seulement moi, mais aussi votre père, dont je représente à cette place la personne vivante. Et conséquemment, pour vous apprendre ce que signifie la prérogative, je vous mets aux arrêts à la prison de Fleet-street, jusqu’à ce que nous ayons conféré avec votre père.
henry v.
Ainsi, vous voulez vraiment m’envoyer en prison.
le juge.
Oui, effectivement… Et conséquemment emmenez-le.
Henry sort emmené par des gardes.
le juge, montrant le prisonnier resté à la barre.
Geôlier, remmenez le prisonnier à Newgate, jusqu’aux prochaines assises.
le geolier.
Vos ordres seront exécutés, milord.
↑(56) L’ange ou angelot était une monnaie d’or portant l’effigie de saint Michel, et qui était usitée au moyen âge en France et en Angleterre. Le jeu de mots que fait Falstaff resterait obscur pour qui ne se rappellerait ce détail de numismatique.
↑(57) Je ne puis pas durer toujours. — Ici s’arrête la réplique de Falstaff dans l’édition de 1623.
↑(58) « Cette belle apostrophe de l’archevêque d’York est un des passages ajoutés par Shakespeare après la première édition. » Pope.
↑(59) L’entrée en scène du prince de Galles est ainsi indiquée dans l’édition originale : « Entrent le prince, Poins, sir John Russel, avec d’autres. »
↑(60) Et Dieu sait, etc. La fin de la réplique, à partir de ces mots, a été raturée dans le texte de l’édition de 1623.
↑(61) Le page confond le tison auquel était attachée la vie de Méléagre, fils d’Althée, avec la torche imaginaire qu’Hécube, grosse de Pâris, crut enfanter en rêve.
↑(62) La fin de la réplique de lady Percy, à partir de ces mots : il était vraiment le miroir, est une addition au texte primitif.
↑(63) Assez, Pistolet. Je ne veux pas, etc. Cette interruption de Falstaff est retranchée du texte de l’édition de 1623.
↑(64) Selon la conjecture du commentateur Douce, Hirène était probablement le nom que Pistolet donnait à son épée.
↑(65) Presque toutes les paroles prononcées par Pistolet dans son ivresse parodient, en les tronquant, des phrases extraites d’ouvrages composés par les contemporains de Shakespeare. Pistolet répète ici, en les défigurant, les deux vers qui commencent le Tamerlan de Marlowe :
Holà ! poussives rosses d’Asie !
Vous ne pouvez donc faire que vingt milles par jour !
↑(66) Falstaff est en train de se faire gratter la tête suivant l’usage seigneurial : « Le seigneur doit avoir sa petite charrette, là où il sera dedans, avec sa fillette, et âgée de seize à dix-sept ans, laquelle luy frottera la teste par les chemins. » La Vénerie, par Jacques de Fouilloux. Paris, 1585.
↑(67) Oh ! si tout cela pouvait se voir ? La phrase commençant par ces mots a été supprimée de l’édition de 1623.
↑(68) « Les jeux de Cotswold étaient fameux du temps de notre auteur. J’en ai vu plusieurs descriptions dans de vieilles brochures ; et Shallow, en qualifiant Squele un garçon de Cotswold, entend le représenter comme un homme habitué aux exercices violents, et conséquemment d’une rare énergie et d’une athlétique constitution. » Steevens.
↑(69) Shakespeare applique ici à Falstaff un détail de la biographie de sir John Oldcastle. Oldcastle avait été page de Thomas Mowbray, duc de Norfolk.
↑(70) « Scogan, étudiant d’Oxford, d’esprit plaisant et fécond en gaies inventions, fut souvent demandé à la cour où, se livrant à son inclination naturelle pour les joyeux passe-temps, il jouait maintes parades divertissantes. » Hollinshed.
↑(71) Jésus ! Jésus ! cette exclamation de Shallow fut retranchée de l’édition de 1623, conformément au statut qui interdisait de prononcer le nom de la Divinité sur la scène. — Chose digne de remarque, notre théâtre moderne a dû subir, sous les ciseaux de la censure des Bourbons, les mêmes mutilations bigotes auxquelles la censure des Stuarts condamnait le théâtre de Shakespeare. Je lis ce qui suit sur la première page du manuscrit de Hernani :
Reçu au Théâtre français, le 8 octobre 1829.
Le Directeur de la scène,
albertin.
Vu, à la charge de retrancher le nom de Jésus partout où il se trouve et de se conformer aux changements indiqués aux pages 27, 28, 29, 62, 74 et 76.
Le ministre secrétaire d’État au département de l’intérieur,
La Bourdonnaye.
↑(72) La pantomime burlesque d’Arthur (Arthur’ show), était représentée annuellement sur le pré de Mile end Green, près de Londres, par une compagnie ayant un privilége royal et s’intitulant : L’ancien ordre du prince Arthur et de la chevalerie armée de la Table Ronde. Ce benêt de Shallow était bien fait pour jouer le personnage de sir Dagonet, le fou du prince breton.
↑(73) Turnbull-Street était dans le vieux Londres une rue spécialement réservée à la prostitution. Dans une comédie de Middleton (Any thing for a quiet life), une maquerelle française dit en français à un libertin : « J’ay une fille qui parle un peu françois ; elle conversera avec vous à la fleur de Lys, en Turnbull-Street. »
↑(74) Les vingt-cinq premiers vers de cette réplique de l’archevêque d’York, depuis : pourquoi j’agis ainsi ? jusqu’à : par les hommes mêmes qui nous ont le plus lésés, ont été ajoutés au texte primitif.
↑(75) Les trente-sept vers qui suivent, depuis ces mots : Ô mon bon lord Mowbray, jusqu’à ceux-ci : mais ceci n’est qu’une digression, ont été ajoutés au texte de l’édition primitive.
↑(76) « Vers le même temps, une conspiration fut formée à l’intérieur contre le roi par le comte de Northumberland, ligué avec Richard Scroop, archevêque d’York, Thomas Mowbray, comte maréchal, fils de Thomas, duc de Norfolk (lequel, pour la querelle entre lui et le roi Henry, avait été banni, comme vous l’avez ouï auparavant), les lords Hastings, Fauconbridge, Bardolphe et divers autres. Il fut convenu que tous se réuniraient avec le gros de leurs troupes dans la plaine d’York à un jour fixe, et que le comte de Northumberland commanderait en chef, le comte promettant d’amener avec lui un grand nombre d’Écossais.
» L’archevêque, assisté du comte maréchal, rédigea un exposé des griefs qu’on supposait devoir affecter, non-seulement les communes, mais la noblesse du royaume : lequel exposé ils montrèrent d’abord à ceux de leurs adhérents qui étaient près d’eux, et envoyèrent ensuite à leurs amis éloignés, les assurant que pour le redressement de tels maux ils étaient prêts, si besoin était, à verser la dernière goutte de leur sang. Dès que l’archevêque se vit entouré d’un grand nombre d’hommes accourus en masse à York pour prendre son parti, ne voulant plus attendre, il proclama immédiatement son entreprise, faisant afficher le manifeste susdit dans les rues de la cité d’York et aux portes des monastères, afin que chaque homme pût connaître la cause qui le décidait à prendre les armes contre le roi. Sur quoi chevaliers, écuyers, gentilshommes, tenanciers et autres gens des communes se rassemblèrent en grand nombre ; et l’archevêque s’avançant au milieu d’eux, revêtu d’une armure, les encouragea, exhorta et excita, par tous les moyens possibles, à soutenir l’entreprise ; et ainsi non-seulement tous les citoyens d’York, mais tous ceux des contrées environnantes qui étaient capables de porter les armes, se joignirent à l’archevêque et au comte maréchal. Le respect que les gens avaient pour l’archevêque les rendait d’autant plus empressés pour sa cause que la gravité de son âge, l’intégrité de sa vie et sa science incomparable, rehaussée par l’aspect vénérable de son aimable personne, lui conciliaient l’estime de tous.
» Le roi, averti de ces menées et voulant les prévenir, renonça à son voyage en Galles et marcha vers le nord en toute hâte. En même temps, Ralph Nevil, comte de Westmoreland, qui se trouvait non loin de là, ainsi que lord John de Lancastre, fils du roi, étant informés de cette tentative rebelle, rassemblèrent toutes les forces qu’ils purent lever, et, arrivés à une plaine dans la forêt de Gaultree, y firent planter leurs étendards, comme l’archevêque avait fait hisser les siens à leur approche, ayant une armée beaucoup plus nombreuse que l’armée ennemie, car (comme quelques-uns l’écrivent) il y avait au moins vingt mille hommes dans la rébellion.
» Quand le comte de Westmoreland eut reconnu la force de ses adversaires, et qu’ils restaient sur place sans faire mine d’avancer, il chercha à déjouer subtilement leurs desseins, et dépêcha sur-le-champ des messagers vers l’archevêque, sous prétexte de savoir la cause de ce grand rassemblement et pour quel motif, contrairement à la paix du roi, ils étaient ainsi sous les armes. L’archevêque répondit qu’il ne voulait rien entreprendre contre la paix du roi, mais qu’au contraire tous ses actes tendaient plutôt à assurer la paix et le repos de la république : si lui et ses compagnons étaient en armes, c’était par crainte du roi, près duquel il ne pouvait trouver accès en raison de la multitude de flatteurs qui l’entouraient ; et conséquemment il maintenait que ses projets étaient bons et avantageux aussi bien pour le roi que pour le royaume, si l’on voulait entendre la vérité ; et sur ce il présenta la cédule où étaient articulés ses griefs, et dont vous avez déjà ouï parler.
» Les messagers, étant revenus près du comte de Westmoreland, lui représentèrent ce qu’ils avaient ouï et rapporté de la part de l’archevêque. Quand il eut lu le manifeste, il attesta par ses paroles et par sa contenance extérieure qu’il approuvait les vertueux et saints projets de l’archevêque, promettant que lui et les siens en poursuivraient l’accomplissement d’accord avec l’archevêque. Charmé de cette promesse, celui-ci crut le comte sur parole et décida le comte maréchal, malgré sa volonté, pour ainsi dire, à se rendre avec lui à un lieu fixé pour la réconciliation générale. Là, quand tous furent réunis en nombre égal de part et d’autre, l’exposé des griefs fut lu ; et, sans plus de discussion, le comte de Westmoreland et ceux qui étaient avec lui convinrent de faire de leur mieux pour obtenir les réformes réclamées par cet exposé. Le comte de Westmoreland, plus politique que les autres, dit : « Eh bien donc, nos efforts ont obtenu le résultat désiré ; et, puisque nos gens ont été si longtemps sous les armes, renvoyons-les chez eux, à leurs occupations et à leurs métiers accoutumés : en attendant, buvons ensemble en signe d’agrément, en sorte que des deux côtés les gens puissent le voir et s’assurer ainsi que nous sommes tombés d’accord. »
« Ils ne s’étaient pas plutôt serré la main, qu’un chevalier fut envoyé immédiatement par l’archevêque pour annoncer à ses gens que la paix était conclue et pour commander à chacun de mettre bas les armes et de retourner chez soi. Ces gens, voyant de tels gages de réconciliation, voyant les lords se serrer les mains et boire ensemble de si cordiale manière, quittèrent leur campement et retournèrent chez eux ; mais, en même temps que les gens de l’archevêque se retiraient, les forces du parti contraire s’accroissaient, conformément à un ordre donné par le comte de Westmoreland ; et l’archevêque ne s’aperçut qu’il était trompé que quand le comte de Westmoreland l’arrêta avec le comte maréchal et plusieurs autres. Leurs troupes étant poursuivies, beaucoup furent faits prisonniers, d’autres tués, d’autres ne parvinrent à s’échapper qu’après avoir été dépouillés de ce qu’ils avaient sur eux. L’archevêque et le comte maréchal furent amenés à Pomfret devant le roi, qui, sur ces entrefaites, s’était avancé jusque-là avec son armée ; et de là il se rendit à York, où les prisonniers furent amenés et décapités le lendemain de la Pentecôte en un lieu hors de la cité, nommément l’archevêque lui-même, le comte maréchal, sir John Lamplaie et sir Robert Plumpton. Bien que l’amnistie eût été promise à toutes ces personnes, elle ne fut accordée à aucune d’elles. Cette conclusion, j’entends la mort des susdits et spécialement de l’archevêque, réalisa la prophétie d’un chanoine moribond de Bridlington en Yorkshire, qui avait prédit cet événement infortuné assez mystérieusement dans les vers que voici :
Pacem tractabunt, sed fraudem subter arabunt,
Pro nulla marca, salvabitur ille hierarcha.
(Holinshed.)
↑(77) « Falstaff parle ici en vétéran de la vie. Le jeune prince ne l’aimait pas, et il désespérait de gagner son affection, ne pouvant le faire rire. Les hommes ne deviennent amis que par la communauté des jouissances. Celui qui ne peut être assoupli à la gaieté ne saurait jamais être attendri jusqu’à la bonté. » Johnson.
↑(78) « Les comtes de Northumberland et le lord Bardolphe, après avoir parcouru le pays de Galles, la France et les Flandres, pour acquérir du secours contre le roi Henry, retournèrent en Écosse, et restèrent là une année entière (1408). Mais la mauvaise fortune voulut que, tandis que le roi tenait à Londres une assemblée de la noblesse, ledit comte de Northumberland et le lord Bardolphe, à une heure néfaste, revinrent en Angleterre avec une grosse armée d’Écossais, et recouvrèrent plusieurs des châteaux et seigneuries du comte, car les gens accouraient à eux en foule. Sur quoi, encouragés par l’espoir d’un bon succès, ils pénétrèrent en Yorkshire, et là commencèrent à ravager le pays. Le roi, en étant averti, fit assembler une grande armée et marcha à sa tête vers ses ennemis. Mais avant que le roi fût à Nottingham, sir Thomas (d’autres copies disent Ralph) Rokesby, shériff d’Yorkshire, avait rassemblé les forces du pays pour résister au comte et à ses troupes, et s’était porté à Grimbaut Brigges, près de Knaresborough, pour lui barrer le passage. Le comte, détournant sa marche, gagna Weatherby, de là Tadcaster, et finalement Branham Moor, où il choisit son terrain pour le combat. Le shériff fut aussi ardent à livrer la bataille que le comte à l’accepter ; déployant l’étendard de saint Georges, il s’élança furieusement sur le comte qui, sous l’étendard de ses propres armes, soutint avec une grande énergie le choc de ses adversaires. Il y eut une rencontre sanglante et un cruel conflit, mais à la fin la victoire échut au shériff. Le comte de Northumberland fut tué dans la mêlée, et le lord Bardolphe fut pris, mais si grièvement atteint, qu’il mourut peu après de ses blessures. » Hollinshed.
↑(79) Traduction :
Le roi, henry
henry.
Ah ! cette voix, j’ai cru ne plus pouvoir l’entendre.
le roi.
On croit ce qu’on désire. Oui, je te fais attendre ;
Ma lenteur à mourir à la fin t’a lassé.
Ô malheureux enfant, es-tu donc si pressé
De me prendre un pouvoir qui doit être ta perte ?
J’allais avoir fini, ma tombe était ouverte,
Tout glissait de mon front et passait sur le tien ;
Qu’es-tu donc pour voler jusqu’à ton propre bien ?
Ah ! ce rapt odieux, ce sacrilége infâme,
Ne dément pas la foi que j’avais dans ton âme ;
Ta vie avait déjà fait voir à tous les yeux
Ta tendresse pour moi : ma mort la montre mieux.
C’est un tas de poignards, Henry, que ta pensée.
Et ton cœur est la pierre où tu l’as aiguisée,
Un instant ? ne pouvais-je obtenir un instant ?
Eh bien ! fais à ton gré ; le fossoyeur attend,
Cours-y vite, et dis-lui de commencer la fosse.
Non, creuse-la toi-même, et puis, sans pudeur fausse,
Vas aux cloches, et fais qu’elles sonnent gaîment
Le râle de ton père et ton couronnement,
Et tu ne répandras pour tous pleurs que le baume
Qui sacrera ton front possesseur du royaume.
Puis, fais vite jeter aux vers mon pauvre corps ;
Moi parti, mets aussi mes officiers dehors ;
Que ta colère soit le prix de leurs services ;
Et proclame bien haut l’avénement des vices !
Plus de loi ni de règle : Henry Cinq est le roi !
Donc, à bas, majesté ; démence, lève-toi !
Arrière, conseillers à l’austère figure !
Vous, singes fainéants, bandits, engeance impure.
Accourez de partout, c’est enfin votre tour ;
Écume de la terre entière, sois la cour !
Nations, avez-vous quelque coureur d’orgies,
Quelque ivrogne terrible, aux mains de sang rougies,
Quelque monstre qui soit, dans nos temps stupéfaits.
Un visage nouveau de tous les vieux forfaits ?
Tout ce que vous avez de canailles sinistres,
Donnez-les à ce prince : il lui faut des ministres !
Otez la muselière au crime, et que ce chien
Puisse mordre la chair de tout homme de bien !
Ô mon pauvre royaume, ô ma chère patrie,
Que la guerre civile a déjà tant meurtrie,
Que vas-tu devenir, après tout frein rompu ?
Si, moi qui ne vivais que pour toi, je n’ai pu
Te préserver du mal, traqué dans sa caverne,
Que verra-t-on si c’est le mal qui te gouverne ?
Oh ! tu redeviendras, ainsi qu’aux anciens temps,
Un noir désert avec les loups pour habitants !
henry
Pardonnez. — Sans l’humide obstacle de mes larmes,
J’eusse arrêté ces mots amers et pleins de charmes :
Amers, puisque j’entends mon père m’accabler.
Charmants, puisque j’entends mon père me parler.
— Voilà votre couronne. Elle est à vous. J’atteste
Celui qui porte au front la couronne céleste
Que mon plus cher désir est qu’elle soit à vous
Encor pour bien longtemps. Je suis à vos genoux.
Je jure d’y rester jusqu’à ce que mon père
Soit bien sûr qu’en parlant ainsi je suis sincère.
Dieu sait, lorsqu’étendu sur ce lit de malheur
Vous ne respiriez plus, quel froid m’a pris au cœur !
Si je mens, que je meure avec l’horrible tache
De mes vices présents, sans que le monde sache
Que mon âme changée allait s’en dépouiller !
Votre couronne était là, sur votre oreiller,
Je regardais avec plus d’horreur que d’envie
Celle dont les soucis abrégeaient votre vie,
Et, presque mort vraiment de votre faux trépas,
Je l’insultais sans voir qu’elle n’entendait pas.
Et j’ai dit à son or : — De tous les ors le pire,
C’est toi ! tu luis, tu sers à figurer l’empire,
On t’honore, on te fête, on t’adore à genoux :
Tu serais plutôt fait pour aller aux égouts !
La médecine emploie un or qu’elle fait boire
Aux malades ; il est de bas titre, et sans gloire ;
À peine si l’on prend le temps de le trier :
Il guérit. Toi, l’or pur, tu n’es qu’un meurtrier !
Eh bien, nous allons voir si cet or qu’on renomme,
Meurtrier du vieillard, le sera du jeune homme ! —
Et je me suis jeté sur ce monstre odieux
Qui venait de tuer mon père sous mes yeux.
On ne me fera pas de reproches, j’espère,
Pour avoir défié l’assassin de mon père !
Mais si cet ennemi, quand j’ai pu le saisir,
A souillé mon esprit d’un moment de plaisir,
Si c’est ambition, hâte d’être le maître,
Orgueil, présomption d’enfant, qui m’a fait mettre
La main sur la couronne, ô père, ô majesté !
Qu’elle me soit reprise à perpétuité.
Et que je sois plus bas dans la race mortelle
Que le plus vil de ceux qui tremblent devant elle !
le roi.
Ômon fils ! c’est le ciel qui t’avait inspiré
De t’emparer ainsi de ce souci doré
Pour te faire par là regagner ma tendresse
En te justifiant avec tant de sagesse.
Auguste Vacquérie.
↑(80) Extrait du drame anonyme : Les Fameuses Victoires de Henny V (1580).
Entre le prince, un poignard à la main.
henry iv.
Viens, mon fils, viens, au nom du ciel. Je sais pourquoi tu es venu ! Mon fils ! mon fils ! Comment se fait-il que tu m’aies abandonné pour suivre cette compagnie folle et réprouvée qui égare si manifestement ta jeunesse ? Ô mon fils ! tu sais que ta conduite hâtera la fin des jours de ton père. (Il pleure.) Mais pourquoi tu as un poignard à la main, je ne le sais que par conjecture.
henry v.
Ma conscience m’accuse, très-souverain lord et bien-aimé père, et je réponds d’abord à vos dernières paroles. Vous conjecturez que ce bras et ce poignard sont armés contre votre vie. Non, sachez-le, mon père, telle n’est pas la pensée de votre fils. De votre fils, ai-je dit ? Un fils bien indigne d’un si bon père ! Mais loin de moi toute pensée d’un pareil attentat ! Ce poignard, je le remets très-humblement à Votre Majesté ; frappez de cette arme vengeresse le corps de votre fils !… de votre fils ? Non, misérable que je suis !… de votre fol esclave. Ce n’est pas la couronne que je viens réclamer, cher père, car j’en suis indigne ; je suis venu ici pour me séparer de mes compagnons extravagants et réprouvés, et pour renier à jamais leur compagnie. Pardonnez-moi, cher père ; pardonnez-moi ; le moindre mot de pardon est mon plus grand désir ; et j’arrache de mes épaules cet infâme manteau et je le sacrifie au démon, auteur de tous les maux. Pardonnez-moi, cher père, pardonnez-moi… Mon bon lord d’Exeter, parlez pour moi… Pardon, pardon, bon père !… Pas un mot. Ah ! il ne veut pas me dire une parole… Ah ! Harry ! trois fois malheureux Harry ! Mais que ferai-je ? Je vais me retirer dans quelque lieu solitaire, et là pleurer mon existence pécheresse, et quand j’aurai fini, je m’affaisserai à terre et mourrai.
Il sort.
henry iv.
Qu’on le rappelle ! qu’on rappelle mon fils.
henry v, revenant.
Quoi ! mon père me rappelle. Ah ! Harry ! heureux le moment où ton père t’a rappelé.
Il se jette aux genoux de son père.
henry iv.
Relève-toi, mon fils, et ne crois pas ton père impitoyable. Je te pardonne, à ta prière, mon fils ! Dieu te bénisse et te fasse son serviteur !
henry v.
Merci, mon bon seigneur ; soyez sûr qu’en ce jour, en ce jour, je suis régénéré.
henry iv.
Viens, mon fils ! Venez, milords, prenez-moi par la main.
Tous sortent.
· · ·
Entrent le roi Henry IV et deux lords.
henry iv.
Allons, milords, je vois qu’il ne me sert rien de prendre des remèdes. Tous les médecins du monde ne sauraient me guérir. Non, pas un ! Mais, mes bons lords, rappelez-vous mes dernières volontés concernant mon fils. Car vraiment, milords, je crois que jamais prince plus vaillant et plus victorieux n’aura régné sur l’Angleterre.
les deux lords.
Nous prenons le ciel et la terre à témoin que nous accomplirons scrupuleusement tes volontés.
henry iv.
Je vous adresse mes plus sincères remercîments, mes bons lords. Tirez les rideaux, et quittez un moment cette chambre et faites bercer mon sommeil par quelque musique.
Il s’endort. Les lords sortent.
Entre le prince.
henry v.
Ah ! trois fois malheureux Harry, qui as négligé si longtemps de visiter ton père malade. J’irai, mais pourquoi ne pas entrer dans la chambre du cher malade, afin de réconforter son âme mélancolique ?… Son âme, ai-je dit ? Voilà bien son corps, mais son âme est en un lieu où elle n’a plus besoin de corps. Ah ! trois fois maudit Harry, qui as tant offensé ton père et n’as pu implorer son pardon pour toutes tes offenses ! Oh ! mon père mourant ! maudit soit le jour où je suis né, et maudite l’heure où j’ai été engendré ! Que ferai-je ? Si des larmes tardives peuvent réparer ma négligence, je veux pleurer nuit et jour jusqu’à ce que la source de mes pleurs soit tarie.
Il sort, emportant sa couronne.
Entrent les lords d’Exeter et d’Oxford.
exeter.
Entrons doucement, milord, pour le réveil du roi.
henry iv.
Eh bien, milords ?
oxford.
Comment se trouve Votre Grâce ?
henry iv.
Un peu mieux après mon somme. Mais, mes bons seigneurs, enlevez la couronne, reculez un peu ma chaise et mettez-moi sur mon séant.
les deux lords.
N’en déplaise à Votre Grâce, la couronne est enlevée.
henry iv.
La couronne enlevée ! mon bon lord d’Oxford, allez voir qui a commis cet acte ! Sans doute quelque traître égaré qui aura voulu frustrer mon fils.
Lord Oxford sort et revient avec le prince.
oxford.
Sous le bon plaisir de Votre Grâce, voici milord le jeune prince avec la couronne.
henry iv.
Eh bien, mon fils, je croyais, la dernière fois que je vous ai admonesté, vous avoir donné une leçon suffisante, et voilà que vous recommencez ! Ah ! dis-moi, mon fils, trouves-tu le temps si long que tu veuilles avoir la couronne avant que le souffle se soit exhalé de mes lèvres.
henry v.
Très-souverain seigneur et bien-aimé père, je suis entré dans votre chambre pour réconforter votre âme mélancolique ; j’ai cru alors, Dieu m’est témoin, que vous ne pouviez en revenir et que vous étiez mort. Que pouvais-je faire, sinon me lamenter avec larmes sur votre mort, ô mon père ? Et sur ce, voyant la couronne, je l’ai prise. Et, dites-moi, mon père, qui mieux que moi pourrait la prendre après votre mort ? Mais puisque je vous retrouve vivant, je la remets très-humblement aux mains de Votre Majesté ; et je suis le plus heureux des hommes, que mon père vive ! Et vive à jamais mon seigneur et père !
henry iv.
Relève-toi, mon fils, ta réponse sonne bien à mon oreille. Car je dois confesser que j’étais dans un profond sommeil et tout à fait inconscient de ta venue. Mais approche, mon fils, et je vais de mon vivant te mettre en possession de la couronne, afin que nul ne t’en prive après ma mort.
henry v.
Je puis bien l’accepter des mains de Votre Majesté ; mais elle ne touchera jamais ma tête, tant que mon père sera vivant.
Il prend la couronne.
henry iv.
Dieu te maintienne en joie, mon fils ! Dieu te bénisse et te fasse son serviteur, et t’accorde un règne prospère ! Car Dieu sait, mon fils, avec quelle difficulté j’ai obtenu la couronne, avec quelle difficulté je l’ai conservée.
henry v.
Peu m’importe de quelle manière vous l’avez obtenue. C’est de vous que je la tiens, et de vous je veux la garder. Que celui qui voudrait l’ôter de ma tête ait soin d’avoir une armure plus épaisse que la mienne ; sinon je lui percerai le cœur, fût-il plus dur que le cuivre et le bronze.
henry iv.
Noble langage et digne d’un roi ! ah ! croyez-moi, milords, mon fils sera, j’en ai peur, le prince le plus martial et le plus victorieux qui ait jamais régné sur l’Angleterre.
les deux lords.
Sa vie passée n’annonce pas moins.
henry iv.
Allons, milords, je ne sais si c’est le sommeil ou l’approche de l’assoupissement de la mort, mais je me sens grande envie de dormir. Ainsi, mes bons lords, mon fils, tirez les rideaux, quittez ma chambre et faites bercer mon sommeil par la musique.
Tous sortent. Le roi expire.
↑(81) « Dans la quatorzième et dernière année du règne du roi Henry, un conseil fut tenu dans Whitefriars, à Londres, auquel il fut résolu de construire et d’équiper des navires et des galères pour un voyage que le roi voulait faire en Terre Sainte afin de recouvrer la cité de Jérusalem sur les infidèles. Le lendemain de la Chandeleur commença un Parlement qu’il avait convoqué à Londres, mais il trépassa avant que ce même Parlement eût fini sa session. Car alors même que ses approvisionnements étaient complets et qu’il était muni de toutes les choses nécessaires à l’expédition royale qu’il prétendait faire en Terre Sainte, il fut saisi d’une maladie grave qui n’était pas la lèpre, dit maître Hall (comme l’imaginaient ces stupides moines), mais une véritable apoplexie. Durant cette maladie dernière (racontent plusieurs écrivains), il fit mettre sa couronne sur un oreiller à son chevet, et soudain ses angoisses l’accablèrent si cruellement qu’il resta gisant comme si tous les esprits vitaux l’avaient quitté. Ceux qui étaient près de lui, croyant vraiment qu’il était trépassé, couvrirent sa face d’un drap blanc. Le prince son fils, étant averti de cela, entra dans la chambre, prit la couronne et sortit. Le père étant soudainement revenu de cet évanouissement, reconnut vite que sa couronne n’était plus là ; et, ayant appris que le prince son fils l’avait emportée, il le fit venir en sa présence pour lui demander ce que signifiait cette mauvaise action. Le prince répondit avec une bonne audace :
— Seigneur, selon mon jugement et selon le jugement de tous, vous sembliez mort au monde ; conséquemment, étant votre plus proche héritier présomptif, j’ai pris la couronne comme mienne, et non comme vôtre.
— Ah ! beau fils, dit le roi avec un grand soupir, quel droit j’y avais, le ciel le sait !
— Ah ! dit le prince, puisque vous mourez roi, j’aurai le diadème, et je prétends le garder avec l’épée contre tous mes ennemis, comme vous l’avez fait.
— Eh bien, dit le roi, je m’en remets à Dieu. Souvenez-vous de bien agir.
« Et sur ce, il se retourna dans son lit et bientôt après trépassa à Dieu, dans une chambre de l’abbaye de Westminster appelée Jérusalem. Nous trouvons qu’il fut pris de sa dernière maladie, tandis qu’il faisait ses prières à la chasse de saint Édouard, afin d’obtenir pour ainsi dire son congé avant d’entreprendre son voyage. Il fut si soudainement et si gravement saisi que ceux qui l’entouraient craignaient qu’il ne mourût sur-le-champ. Aussi, pour le ranimer, s’il était possible, ils le portèrent dans une chambre voisine qui appartenait à l’abbé de Westminster. Là, on le mit sur un grabat et on employa tous les remèdes pour le faire revivre. À la fin il reprit sa voix et ses sens ; et se trouvant dans un appartement étranger qu’il ne connaissait pas, il voulut savoir si la chambre avait un nom particulier ; à quoi on lui répondit qu’elle s’appelait Jérusalem. Alors le roi dit :
— Louange à notre père céleste, car maintenant je sais que je mourrai dans cette chambre ; selon la prophétie faite sur moi, je quitterai cette vie dans Jérusalem. Hollinshed
↑(82) Cette entrée est ainsi indiquée dans le texte original : « Entrent Sincklo et trois ou quatre officiers. » Dans toute la scène, le nom de Sincklo est substitué à celui du premier sergent. On a conclu de là que le rôle de l’estafier était joué par l’acteur Sincklo qui, effectivement, faisait partie de la troupe du Globe.
↑(83) Extrait du drame anonyme Les fameuses victoires du roi Henry cinquième : 1580.
Entre un voleur.
le voleur.
Ah ! Dieu ! je ressemble beaucoup à un oiseau qui vient de s’échapper de sa cage. Car aussitôt que milord le grand juge a appris que le vieux roi était mort, il s’est empressé de me relâcher par crainte de monseigneur le jeune prince. Mais voici venir quelques-uns de ses compagnons. Je veux voir si je ne puis rien obtenir d’eux en raison de nos vieilles relations.
Entrent Oldcastle, Tom et Ned, effarés.
tom.
Tudieu ! le roi est mort.
oldcastle.
Mort ! alors, tudieu ! nous allons tous être rois.
ned.
Tudieu ! je vais être lord grand juge d’Angleterre.
tom, au voleur.
Comment ! vous voilà échappé de prison ?
ned.
Tudieu ! comme le coquin pue !
oldcastle.
Eh ! que vas-tu devenir à présent ?… Arrière le coquin ! comme il pue !
le voleur.
Morbleu ! je vais reprendre du service chez mon maître.
tom.
Sangdieu ! crois-tu qu’il consentirait à avoir près de lui un galeux comme toi ? Eh ! l’ami, il est roi à présent.
ned.
Tiens ! voici une couple d’angelots pour toi, et décampe. Car le roi passera par ici dans un moment. Et plus tard je parlerai de toi au roi.
Le voleur sort.
oldcastle.
Oh ! que cela m’a fait du bien de voir couronner le roi ! Il me semblait que son trône était l’image du ciel et sa personne l’image de Dieu.
ned.
Mais qui aurait cru que le roi aurait ainsi changé de mine ?
tom.
Ce n’est qu’une petite ruse pour faire croire au peuple qu’il est affligé de la mort de son père.
oldcastle.
Avez-vous vu avec quelle majesté il a envoyé son ambassade en France pour dire au roi français que Henry d’Angleterre réclame la couronne, et que Henry d’Angleterre l’aura ?
La trompette sonne.
ned.
Tudieu ! le roi arrive ! rangeons-nous.
Entrent le Roi avec l’Archevêque et le lord d’Oxford.
oldcastle, au roi.
Comment allez-vous, milord ?
ned.
Comment va, Harry ? bah ! milord, mettez de côté ces airs maussades. Vous êtes roi, et tout le royaume est à vous. Allons, l’ami, est-ce que vous ne vous rappelez pas vos anciennes paroles ? Vous savez que je dois être lord grand juge d’Angleterre. Sur ma parole, milord, vous me semblez bien changé. Ce n’est pourtant qu’une légère mélancolie, pour faire croire aux gens que la mort de votre père vous afflige. Ce n’est rien de plus.
henry v.
Ned, réforme tes façons, je te prie, et sois plus réservé dans tes expressions. Ma sincère douleur ne saurait être réglée par ton verbiage flatteur et hypocrite. Tu dis que je suis changé. Je le suis en effet ; et il faut que tu changes bien vite toi-même : sinon, je te ferai changer.
oldcastle.
Tudieu ! qu’en dites-vous ? Sangdieu ! ce n’est pas mélodieux comme une musique.
tom.
J’espère que nous n’avons en rien offensé Votre Grâce.
henry v.
Ah ! Tom, votre existence passée m’afflige et me force à abandonner et à renier votre compagnie pour toujours. Aussi je vous défends, sous peine de mort, d’approcher de ma cour dans un rayon de moins de dix milles. Alors, si j’entends bien parler de vous, il se peut que je fasse quelque chose pour vous. Autrement, n’attendez pas plus de faveur de moi que d’aucun autre. Et sur ce partez. Nous avons à parler d’autre chose.
Sortent Oldcastle, Tom et Ned.
Extrait de la chronique d’Holinshed :
« Ce roi (Henry V) était un homme qui savait montrer comment les honneurs doivent changer les mœurs ; car, aussitôt après avoir été investi de l’autorité royale et avoir reçu la couronne, il se détermina à assumer la forme d’un nouvel homme, tournant l’insolence et l’extravagance en gravité et en sobriété. Et, comme il avait passé sa jeunesse en passe-temps voluptueux et dans le désordre de l’orgie avec une bande de libertins prodigues et de compagnons ingouvernables, il les bannit désormais de sa présence, leur défendant, sous des peines sévères, d’approcher, loger ou séjourner à moins de dix milles de sa cour ou résidence ; et à leur place il choisit des hommes de gravité, d’esprit et de haute politique. »