MARGUERITE, SŒUR INCESTUEUSE
Une femme qui a des sens est-elle vraiment un monstre ? Est-ce ma faute ? Quand ce mal a commencé, j’étais trop jeune, beaucoup trop jeune pour comprendre. Et sans doute jamais je ne fus insensible à l’éternel masculin. Je ne sais quand j’éprouvai pour la première fois cet attrait irrésistible, ni quand j’y succombai pour la première fois. Ma mémoire n’était pas encore formée… Peut-être que bien vieille, au soir, à la chandelle, je retrouverai soudain l’origine tant cherchée de mon penchant inexplicable… Et ce soir-là, si sèche et refroidie que je sois devenue, je le sais très bien, je ne pourrai m’en empêcher : Marguerite péchera de nouveau corps et âme !
Tout ce que je puis dire : celui qui m’initia ne put être que Valentin. Ma mère, qui avait de bonnes raisons de soupçonner mes ardeurs précoces, ne me laissait jouer qu’avec lui. Ainsi croyait-elle pouvoir dormir en paix, car elle a l’âme pure.
Mon premier souvenir sexuel est celui-ci : sitôt que j’étais seule dans notre chambre (celle que je partageais avec mon frère), je m’emparais de ses soldats de plomb. Je les couchais sur mes genoux (qui représentaient le champ de bataille). Plus il y en avait, plus j’étais heureuse. J’entendais les gémissements des blessés : je me voyais leur donnant à boire, pansant leurs plaies, et comme il n’y avait plus d’eau, les lavant de ma propre salive. Un « gradé » plus grand et plus lourd que les simples soldats, au dolman serré d’un beau vert d’espérance, était, selon mon rêve, le capitaine Valentin — que je chérissais entre tous…
(Fille d’un ancien officier supérieur… Heureusement que notre père est mort ! S’il eût assez vécu, je suis si coquette et si câline, j’eusse obtenu sûrement ses faveurs. Maman, soit d’indignation, soit de jalousie, serait morte au moins dix ans plus tôt.)
Mon frère, avant d’aller à l’école, dénouait mes longues nattes blondes, brossait au soleil mes cheveux flottants, les démêlait avec un peigne d’or (du moins qui nous semblait tel). Alors, de ma voix enfantine (du reste ma voix n’a jamais mué), je lui chantais la Lorelei. Et nous éprouvions tous deux, l’un par l’autre, de grandes voluptés.
Nous étions des enfants modèles. On nous donnait en exemple à tous les gamins du quartier, tant il est vrai que de telles occupations fraternelles font la joie des petits et la tranquillité des grandes personnes.
Quand Valentin choisit le métier militaire il me sembla que tous mes vœux se réalisaient. Je ne pensais qu’à la gloire. J’oubliai la séparation. Ou plutôt, j’étais si naïve que je croyais partir avec lui, marcher à ses côtés. Le ceinturon de cantinière ceindrait mes reins d’agréable façon. Je serais amoureuse des jeunes recrues aux joues roses. Si la guerre est déclarée (elle a si bon effet sur le mâle), j’y trouverai un excitant de plus… Oui, Valentin me revenait toujours plus aimant, les poings sanglants, un œil meurtri, lorsqu’après les parties de billes il s’était bien battu dans le ruisseau. La souffrance n’est-elle pas notre alliée, femmes, nous les grandes consolatrices — les sœurs de charité ?…
Un jour je le vis arriver de la caserne, moulé dans son nouvel uniforme « feldgrau », et j’éprouvai des serrements de cœur étranges — si doux que j’en pensai mourir !
(Aujourd’hui même le cliquetis du sabre d’un joli hussard peut encore, à lui seul, me donner bien du plaisir.)
Je n’avais pas prévu l’absence. — Mon dieu ! que je suis seule !… Et que faire pour lui être fidèle ? J’ai beau ne sortir que pour aller à confesse !…
Si je rencontre un jeune homme qui me plaît physiquement, sans même savoir son nom, malgré mes cils baissés je l’observe, et le souhaite aussitôt. Je fais tout pour le revoir. Cela dure quelque temps, jusqu’au jour où j’en rencontre un autre. Alors l’ancien m’est tout à fait sorti de la tête ; et je recommence avec le second ce que j’avais fait pour le premier. Comment me corriger ? Qui est dans le même état d’esprit que moi ? Je suis éprise dụ sexe tout entier, du beau sexe.
Ce serait pourtant bien vilain de tromper un absent, et peut-être en danger de mort, et grâce à qui je suis enceinte !
C’est même ce dernier motif qui, seul, me décida à céder aux instances de Faust. Autrement j’eusse résisté, je le jure ! — En tous cas j’eusse bien préféré son compagnon mystérieux, ce Méphisto qui porte une sorte d’uniforme biscornu dont je suis un peu curieuse… Faust s’en est aperçu ; dès que Méphisto est là, je n’ai plus d’yeux que pour lui. — Aussi l’éloigne-t-il à chacune de nos rencontres.
C’est cette maudite grossesse et ma réputation de chasteté qui sont causes de tout ! Ne pouvant me découvrir un amant, il faudrait bien qu’on se décidât à soupçonner mon frère. J’encourrais alors un blâme cent fois pire. — Faust me semble d’une nature si rêveuse, d’une complexion si poétique — je ne désespère point de l’amener à m’épouser. Je suis une fille honnête et redoute l’Opinion. Ne pas respecter l’opinion publique est toujours un signe d’effronterie incompatible avec la réserve et la mesure que doivent garder tous les actes des femmes équilibrées et respectables.
Malheureusement Valentin revint à l’improviste. Son duel de jalousie fit scandale. Sa mort me peina — bien qu’elle fût méritée. J’accouchai. Mon devoir était d’étouffer — l’enfant de l’inceste, seule objection formelle. Je ne reculai pas. Je n’ai jamais reculé devant le Devoir. (J’ai de l’expérience, ayant déjà aidé à mourir ma petite sœur, dont le berceau, jadis, entre nos lits jumeaux… encombrait la chambre.) Pourtant, cette fois, je fus maladroite et ne sus pas observer le sage commandement : Spurlos versenken.
Ce fut terrible. Je songeai sérieusement à prendre pour avocat cet homme célèbre qui promettait la
RÉHABILITATION À L’INSU DE TOUS
Méphistophélès m’en dissuada, me prouvant (je ne sais trop comment, quoiqu’alors cela me parut très clair) que l’honneur perdu ne se retrouve point à huis clos.
Faust me visita dans la prison et voulut m’en faire évader. J’avais l’esprit troublé : tout d’abord je le pris pour Valentin et l’aurais suivi volontiers. Mais tout à coup je le reconnus : l’assassin de mon frère ! — de mon seul amour — et je refusai de bouger.
Je le regrette, à présent qu’on dresse l’échafaud.
Comment des hommes osent-ils me condamner, et surtout s’ils ont des sœurs ? Savez-vous donc, ô Juges, savez-vous ce qui vous attend ? — si ce n’est déjà chose faite…
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