‹ Hier et demainChapitre 24 sur 39 · IV

IV

« va, petite… » (page 95.)

Ce fut Hoct qui débuta, et, après qu’il eut essayé les diverses notes de la gamme, le sol lui fut reconnu physiologique par maître Effarane, comme étant sa note la plus juste, la plus vibrante de celles que son larynx pouvait émettre.

Après Hoct, ce fut le tour de Farina, qui se vit condamné au la naturel à perpétuité.

Puis mes autres camarades suivirent ce minutieux examen, et leur note favorite reçut l’estampille officielle de maître Effarane.

Je m’avançai alors.

« Ah ! c’est toi, petit ! dit l’organiste.

Et me prenant la tête, il la tournait et la retournait à me faire craindre qu’il ne finît par la dévisser.

— Voyons ta note, reprit-il.

Je fis la gamme d’ut à ut en montant puis en descendant. Maître Effarane ne parut point satisfait. Il m’ordonna de recommencer… Ça n’allait pas… Ça n’allait pas. J’étais très mortifié. Moi, l’un des meilleurs de la manicanterie, est-ce que je serais dépourvu d’une note individuelle ?

— Allons ! s’écria maître Effarane, la gamme chromatique !.. Peut-être y découvrirai-je ta note.

Et ma voix, procédant par intervalles de demi-tons, monte l’octave.

— Bien… bien ! fit l’organiste, je tiens ta note, et toi, tiens-la pendant toute la mesure !

— Et c’est ? demandai-je un peu tremblant.

— C’est le ré dièze. »

Et je filais sur ce ré dièze d’une seule haleine.

M. le Curé et M. Valrügis ne dédaignèrent pas de faire un signe de satisfaction.

« Au tour des filles ! » commanda maître Effarane.

Et moi je pensai :

« Si Betty pouvait avoir aussi le ré dièze ! Ça ne m’étonnerait pas, puisque nos deux voix se marient si bien ! »

Les fillettes furent examinées l’une après l’autre. Celle-ci eut le si naturel, celle-là le mi naturel. Quand ce fut à Betty Clère de chanter, elle vint se placer debout, très intimidée, devant maître Effarane.

« Va, petite. »

Et elle alla de sa voix si douce, si agréablement timbrée qu’on eût dit un chant de chardonnerette. Mais, voilà, ce fut de Betty comme de son ami Joseph Müller. Il fallut recourir à la gamme chromatique pour lui trouver sa note, et finalement le mi bémol finit par lui être attribué.

Je fus d’abord chagriné, mais en y réfléchissant bien je n’eus qu’à m’applaudir. Betty avait le mi bémol et moi le ré dièze. Eh bien ! est-ce que ce n’est pas identique ?… Et je me mis à battre des mains.

« Qu’est-ce qui te prend, petit ? me demanda l’organiste, qui fronçait les sourcils.

— Il me prend beaucoup de joie, Monsieur, osai-je répondre, parce que Betty et moi nous avons la même note…

— La même ?… s’écria maître Effarane.

Et il se redressa d’un mouvement si allongé, que son bras toucha le plafond.

— La même note ! reprit-il. Ah ! tu crois qu’un ré dièze et un mi bémol, c’est la même chose, ignare que tu es, oreilles d’âne que tu mérites !… Est-ce que c’est votre Eglisak qui vous apprenait de telles stupidités ? Et vous souffriez cela, Curé ?… Et vous aussi, Magister… Et vous de même, vieille demoiselle !…

La sœur de M. Valrügis cherchait un encrier pour le lui jeter à la tête. Mais il continuait en s’abandonnant à tout l’éclat de sa colère.

— Petit malheureux, tu ne sais donc pas ce que c’est qu’un comma, ce huitième de ton qui différencie le ré dièze du mi bémol, le la dièze du si bémol, et autres ? Ah ça ! est-ce que personne ici n’est capable d’apprécier des huitièmes de ton ! Est-ce qu’il n’y a que des tympans parcheminés, durcis, racornis, crevés dans les oreilles de Kalfermatt ?

On n’osait pas bouger. Les vitres des fenêtres grelottaient sous la voix aiguë de maître Effarane. J’étais désolé d’avoir provoqué cette scène, tout triste qu’entre la voix de Betty et la mienne il y eût cette différence, ne fût-elle que d’un huitième de ton. M. le Curé me faisait de gros yeux, M. Valrügis me lançait des regards…

Mais l’organiste de se calmer soudain, et de dire :

— Attention ! Et chacun à son rang dans la gamme !

Nous comprîmes ce que cela signifiait, et chacun alla se placer suivant sa note personnelle, Betty à la quatrième place en sa qualité de mi bémol, et moi après elle, immédiatement après elle, en qualité de ré dièze. Autant dire que nous figurions une flûte de pan, ou mieux les tuyaux d’un orgue avec la seule note que chacun d’eux peut donner.

— La gamme chromatique, s’écria maître Effarane, et juste. Ou sinon !…

On ne se le fit pas dire deux fois. Notre camarade, chargé de l’ut commença ; cela suivit ; Betty donna son mi bémol, puis moi mon ré dièze, dont les oreilles de l’organiste, paraît-il, appréciaient la différence. Après être monté, on redescendit trois fois de suite.

Maître Effarane parut même assez satisfait.

— Bien, les enfants ! dit-il. J’arriverai à faire de vous un clavier vivant !

Et, comme M. le Curé hochait la tête d’un air peu convaincu.

— Pourquoi pas ? répondit maître Effarane. On a bien fabriqué un piano avec des chats, des chats choisis pour le miaulement qu’ils poussaient quand on leur pinçait la queue ! Un piano de chats, un piano de chats ! répéta-t-il.

Nous nous mîmes à rire, sans trop savoir si maître Effarane parlait ou non sérieusement. Mais, plus tard, j’appris qu’il avait dit vrai, en parlant de ce piano de chats qui miaulaient lorsque leur queue était pincée par un mécanisme ! Seigneur Dieu ! Qu’est-ce que les humains n’inventeront pas !

Alors, prenant sa toque, maître Effarane salua, tourna sur ses talons et sortit, en disant :

« N’oubliez pas votre note, surtout toi, monsieur Ré-dièze, et toi aussi, mademoiselle Mi-bémol !  »

Et le surnom nous en est resté.

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