VI, 6.]
[Note 50: Fortuna porro quadam sinistra, inter fugiendum, in magnæ arboris truncum offendit... Theophylact, _loc. cit._]
[Note 51: Periisset universum agmen, nisi... Theophan., _Chronogr._, p. 229.]
Ce Gépide était un ancien chrétien, longtemps serf ou esclave des Avars, qui, ennuyé de sa dure servitude, l'avait secouée un beau jour et s'était donné la liberté des bois[52]. Depuis ce temps, il vivait parmi les tribus slaves, errant de village en village, connaissant tous les chefs; et il s'était fait païen pour exciter plus de confiance et de sympathie. Il paraît pourtant que, à l'aspect des drapeaux d'un peuple chrétien, le renégat sentit son cœur ému, et que le remords l'amena vers les Romains, qui l'accueillirent comme transfuge. Le Gépide, retirant Alexandre du mauvais pas où celui-ci s'était engagé, le conduisit par un chemin parfaitement sec jusqu'au bivac, et lui indiqua les moyens de cerner les Slaves, qui furent tous pris comme dans un piége et attachés ensuite avec des cordes ou des chaînes. Alexandre voulut les interroger lui-même, pour savoir ce qu'ils faisaient là et de quelle nation ils étaient, mais tous refusèrent de répondre. Il les fit frapper avec des fouets et n'en obtint pas davantage; seulement, quand leurs chairs étaient entamées par les coups et que le sang ruisselait sur tout leur corps, les malheureux disaient: «Tuez-nous![53]» Force fut donc au tribun Alexandre de se fier au seul Gépide pour tous les renseignements dont il avait besoin. Celui-ci exposa que ces Slaves étaient des soldats d'un roi voisin appelé Musok ou Mousoki, lequel, ayant appris la défaite du roi Ardagaste et le sac de son camp, les avait envoyés pour observer le mouvement de l'armée romaine. Si l'on marchait sur-le-champ, en surmontant quelques difficultés, ajouta le Gépide, on pourrait surprendre Musok dans sa ville, dont il ne bougera pas qu'il n'ait reçu les informations de ses éclaireurs. Il y a bien une large et profonde rivière à passer pour y arriver, mais je me fais fort de procurer le passage aux Romains par les soins de Musok lui-même.» Ainsi parla le Gépide. Alexandre accepta son offre, et pour que rien ne transpirât de son expédition, il fit, avant de partir, égorger tous ses prisonniers.
[Note 52: Gepida porro quidam, olim Christianus, a barbaris ad Romanos transfugiens... Theophylact, VI, 8.--Theophan., p. 229.]
[Note 53: Vesana subnixi confidentia, cruciatus et mortem nihili faciebant, doloresque flagellorum velut in alienis corporibus patiebantur... Theophylact., VI, 8, 9.]
Le grand village, résidence du roi Musok, était situé à quarante lieues de là; le Gépide fit diligence pour y arriver; Alexandre et son détachement, composé de trois mille hommes, le suivirent à distance, et Priscus, qui approuva tout, se mit aussi en route pour appuyer le détachement au besoin. Le renégat, très au fait des lieux, traversa sans peine la rivière, et alla trouver Musok dans sa cabane. Il lui raconta que les malheureux sujets d'Ardagaste échappés à l'extermination étaient en marche dans la forêt pour venir lui demander asile, qu'ils étaient trois mille environ, et que, sachant la parfaite connaissance que lui, le Gépide, avait du pays et du roi, ils l'avaient dépêché en avant pour leur obtenir des barques[54]. Musok, en ce moment préoccupé d'autres soins, n'en demanda pas plus long, et mit à la disposition du renégat cent cinquante barques et trois cents rameurs que celui-ci conduisit à l'opposite du village, sur une plage ouverte et facile[55]. Les soins qui préoccupaient Musok étaient ceux des funérailles de son frère, lesquelles avaient été célébrées dans la journée. Le repas des morts avait été magnifique; le vin avait coulé à flots, à tel point que le roi, vers le soir, resta étendu ivre-mort dans son palais[56]. Aussi les rameurs, qui avaient eu leur part du festin, n'eurent rien de plus pressé, arrivés sur l'autre rive, que de se coucher par terre et de dormir à côté de leurs canots amarrés[57].
[Note 54: Gepida Musocium adit... monoxylorum seu lintrium copiam, ad calamitosos Ardagasti subditos transvehendos, petit. Theophylact., VI, 9.]
[Note 55: Actuariolis igitur centum quinquaginta cum remigibus trecentis acceptis, in ulteriorem fluminis ripam, trajicit... _Id., ibid._]
[Note 56: Musugium (Anast. _Musocium_) vino plane obrutum comperit, funebrem etenim solemnitatem proprio fratri sacraverat. Theophan., _Chronogr._, p. 229.]
[Note 57: Somno vinoque sepulti, somniis suis detinentur. Theophylact., VI, 9.]
Ils dormaient encore lorsqu'au point du jour Alexandre arriva. Ses soldats tuèrent sans bruit ces hommes endormis, les roulèrent dans le fleuve, et montant vingt dans chaque bateau, eurent bientôt atteint le village. Musok, qui cuvait son vin[58], se réveilla prisonnier. Son village fut saccagé comme celui d'Ardagaste; les Romains gardèrent pourtant un grand nombre d'hommes et de femmes choisis pour être vendus dans les marchés à esclaves de la Mésie. Mais la guerre a des retours bien imprévus. Le soir de ce même jour les Romains se trouvèrent dans l'état où ils avaient surpris les Slaves. Ayant du vin en abondance, ils s'enivrèrent et ne se gardèrent plus; les sentinelles elles-mêmes dormaient. Les prisonniers profitèrent de cette bonne occasion pour rompre leurs liens, saisir des armes et fondre sur les Romains comme des furieux. C'en était fait d'Alexandre et de son détachement sans Priscus, qui se montra fort à propos. Invoquant les lois de la vieille discipline romaine, le général irrité fit pendre les officiers qui avaient été de garde dans cette nuit funeste et passer par les verges tout soldat qui n'avait plus ses armes[59].
[Note 58: Barbarus præ ebrietate mentem amiserat. _Id., ibid._]
[Note 59: Mane Priscus custodiæ præfectos palis suffixit, et quosdam de exercitu durum in modum flagellavit. Theophylact., VI, 9.--Theophan., p. 229.]
Des expéditions du même genre eurent lieu pendant les années 594 et 595 contre les tribus slaves, cette arrière-garde de la Hunnie, et Baïan intimidé ne dit rien; il redoutait Priscus, dont les talents militaires se révélaient assez hautement, et qui, joignant aux qualités du guerrier celles du politique, savait opposer la ruse à la ruse aussi bien que les armes aux armes. Le chef avar, tout en le détestant comme adversaire, ressentait un secret attrait pour lui; c'était à lui personnellement qu'il faisait remonter ou les faveurs ou les déboires qui lui venaient du gouvernement romain; c'est lui qu'il cherchait à flatter ou qu'il provoquait suivant l'occasion. Priscus, de son côté, ne le traitait pas comme un barbare ordinaire; il appréciait son génie; il eût voulu le voir, tranquille dans l'empire qu'il avait fondé si glorieusement, se plier aux idées de justice et de bon voisinage. Il savait que plus d'un noble avar, corrompu dans sa barbarie par un avant-goût de civilisation, ne demandait pas mieux que de jouir en paix à la manière des Romains de l'opulence qu'il avait acquise à leurs dépens. Aussi Priscus s'était-il fait des intelligences jusque dans le conseil du kha-kan, où des personnages considérables osaient soutenir le bon droit de l'empire et gourmander la haine opiniâtre de Baïan. Targite lui-même, le négociateur indispensable des grandes affaires, se faisait le champion de ces sentiments nouveaux[60]. Priscus eût désiré qu'ils frappassent l'intelligence de Baïan à défaut de son cœur, et il employait à cet effet un intermédiaire habile, le médecin Théodore, dont nous avons déjà parlé dans cette histoire.
[Note 60: Cæterum Targitius et nobilitas arma dissuadentes, ipsum Romanis immerito irasci affirmabant. Theophylact., VI, 11.]
Si l'on se rappelle le personnage qui, lors de la première attaque de Sirmium par les Avars, vint ingénieusement au secours de la ville en mettant le duc Bonus sur pied; ce personnage, c'était lui. Après la cession de Sirmium, sa patrie, au kha-kan des Avars, Théodore s'était retiré dans quelque ville voisine pour rester Romain, et Priscus, qui connaissait son esprit et son patriotisme, le chargea de plusieurs missions près du chef barbare. Théodore était un homme instruit, adroit, insinuant, qui mêlait une grande séduction à une grande liberté de langage[61]: le kha-kan l'aimait pour sa gaieté, et peut-être un peu aussi pour ses bons conseils. Leur conversation, dans le laisser-aller de la vie intime, roulait assez ordinairement sur des points de morale qui ne devaient pas être plus étrangers aux barbares qu'aux hommes civilisés, et il assaisonnait ses leçons de traits d'histoire que le kha-kan écoutait avec le vif intérêt qu'apportent à tout ce qui est récit les hommes de l'Orient. Théodore le surprenait-il dans ses bouffées d'orgueil, exaltant les grandes choses qu'il avait accomplies, et prétendant qu'il n'existait personne sous le soleil qui eût la force de lui résister[62]? Le médecin arrivait timidement avec une anecdote, tirée de l'histoire grecque ou romaine, dont il savait à propos adoucir ou acérer le trait[63].
[Note 61: Magno igitur animo, Priscus oratorem ad Chaganum mittit, Theodorum nomine, hominem ingenio dexterum et sagacem, professione medicum, linguis liberum, qui velut firmo cinctus præsidio, ad Chaganum veniebat. _Id., ibid._]
[Note 62: Barbarus propter res secundas, conceptis spiritibus, non parum superbiebat, seque omnium gentium dominum gloriabatur, nec reperiri sub sole, qui sibi posset resistere. Theophylact., VI, 11, p. 159.--Cf. Theophan., p. 230.--Anast., p. 79.]
[Note 63: Legatus, antiquitatis bene peritus, hominis insolentiam atque fastidium exemplo quodam compescebat... Dicebat ergo: audi, Chagane, priscam quamdam et sapientiæ plenam historiam... _Id., ibid._]
Un jour que la conversation prenait son cours habituel après une discussion sur Priscus et sur l'injustice des Romains dans la guerre des Slaves, Théodore captiva l'attention de son hôte par un récit dont le héros était le grand Sésostris, roi d'Égypte. Le monarque égyptien, dans un enivrement impie de sa puissance, dressait les rois des peuples qu'il avait vaincus, à le traîner dans son char, le mors aux dents et la selle sur le dos. «Sésostris remarqua, disait le narrateur, qu'un des rois attelés tournait souvent la tête en arrière et semblait observer avec attention la roue qui se déplaçait sous son effort.--Que regardes-tu là? lui demanda Sésostris[64].--Je regarde, répondit le roi vaincu, comment le haut de cette roue descend en bas, et comment le bas remonte en haut[65].--Sésostris tressaillit, et depuis ce moment, ajoutait Théodore, il ne se servit plus d'attelages humains, respectant dans les hommes l'inconstance et la fragilité de la fortune.»
Baïan avait écouté un peu triste et pensif; il se prit ensuite à dire: «Crois-le, Théodore; je sais me maîtriser moi-même et combattre mes emportements, mais cela dépend des circonstances. Tiens, je n'en veux plus à Priscus[66]; je désire être son ami, s'il lui plaît d'être le mien. Qu'il me donne la moitié des dépouilles qu'il a enlevées aux Slaves; il les a conquises par ses armes, mais dans un pays de mon obéissance et sur mes sujets; n'est-il pas juste que nous partagions?» Ainsi le barbare reparaissait, et la moralité, qui allait jusqu'à l'ambitieux, ne pénétrait pas jusqu'au voleur.
[Note 64: Quid est, inquit, bone vir, quod oculos in tergum toties retorques? Quid ita rotas aspectas? Theophylact., VI, 11, p. 160.]
[Note 65: Tum ille cordate: Miror, ait, tam varios rotarum motus; earum quippe partes in altum sublatæ, rursus in humum descendunt, iterumque ascendunt, quæ descenderant. _Id., ub. sup._]
[Note 66: Novi imperare animo meo, cum limites egreditur: novi iram debellare, sed in tempore. Desino Prisco irasci... Theophylact., VI, 11, p. 160.]
Les intrigues de Constantinople rompirent brusquement ces relations qui pouvaient conduire à un rapprochement des deux peuples. Priscus, sur le compte duquel on inspira des ombrages à l'empereur, fut privé de son commandement, remplacé par un frère même de Maurice, puis renvoyé à son armée, compromise par l'incapacité du nouveau général. Ces tergiversations rendirent de l'audace au kha-kan. D'ailleurs, pendant l'absence de Priscus il s'était passé une chose grave. Un corps de cavalerie bulgare, appelé des rives du Volga par Baïan, était arrivé dans les plaines pontiques, et prenait, par la rive gauche du Danube, le chemin qui conduisait en Hunnie, n'attaquant point, ne menaçant point les Romains, lorsqu'un corps de cavalerie romaine, en observation dans ces parages, fit pleuvoir sur lui une grêle de traits. Les Bulgares s'arrêtent, se retranchent, font valoir leur attitude et leurs intentions pacifiques, ainsi que la paix qui existe entre les Romains et les Avars; mais le général romain (c'était le frère de l'empereur) vient de la rive gauche avec des renforts, charge les barbares, et est lui-même mis en déroute.
Nouvelles réclamations du kha-kan, nouvelles explications hautaines de part et d'autre. Baïan soutint que les Romains n'avaient pas le droit de mettre le pied sur la rive gauche du Danube, qui lui appartenait en totalité, qui était sa province à lui[67]. Priscus, rentré sur ces entrefaites dans son commandement, n'accueillit pas sans une violente colère cette nouvelle prétention, plus insolente encore que les autres. «Et depuis quand, s'écria-t-il tout hors de lui, depuis quand un fugitif[68], reçu par grâce chez nous, ose-t-il fixer les limites de notre empire?» Ce mot blessa Baïan au cœur. Il s'approcha de Singidon sans rien dire, enleva la ville, la démantela, et en transporta les habitants en Pannonie. Accouru trop tard avec son armée, Priscus occupa une des îles du Danube, près de cette malheureuse cité, et les deux chefs se trouvèrent en présence, séparés seulement par un bras du fleuve. Il paraît qu'en ce moment leurs anciennes relations, peut-être leur ancien penchant l'un pour l'autre, leur revinrent à l'esprit, et ils désirèrent se voir. Le kha-kan vint à cheval et descendit sur le bord, Priscus s'avança dans une barque jusqu'à la portée de la voix; mais l'entrevue se passa en récriminations et en reproches mutuels[69]. Il ne restait plus que la guerre, et Priscus s'y préparait activement sur le Danube, quand il apprend que le kha-kan était en Dalmatie, où il mettait tout à feu et à sang.
[Note 67: Quid vobis, Romani, cum provincia mea?... Theophylact., VII, 10 p. 177.--Theophan., p. 233.--Anast., p. 80.]
[Note 68: Theophylact., _ub. sup._]
[Note 69: Cum Chagano super ripa fluminis considente, in colloquium venit. Priscus e navi verba faciebat. Theophylact.,