‹ Histoire d'un casse-noisette et autres contesChapitre 17 sur 31 · Quatrième partie Pierre et son oie

Quatrième partie Pierre et son oie

Il y avait une fois un jeune paysan qui s’appelait Pierre. Son père et sa mère, en mourant, l’avaient laissé orphelin.
Il résulta de cet événement que, n’ayant plus de parents, il demeura complètement son maître ; et quoiqu’il fût très affligé de la perte de l’auteur de ses jours, il se sentait néanmoins très fier de son indépendance, et surtout il était charmé que personne n’eût le droit de lui assigner des tâches, et de passer son temps à flâner dans les champs, en s’abandonnant à la paresse, péché auquel il était particulièrement enclin. Au reste, s’il était permis de se livrer à ce défaut, un des plus grands, mes chers enfants, que l’on puisse reprocher à l’homme, Pierre eût eu le droit d’user de la permission ; son père et sa mère avaient été fort économes, et lui avaient laissé une jolie petite ferme, bien montée en toutes sortes de bestiaux, sans compter les poulets, les canards et les oies.

Il avait aussi des granges pleines de blé, et tout autour de la ferme des meules de foin hautes comme des montagnes.

Mais maître Pierre – car c’était ainsi qu’on l’appelait depuis la mort de ses parents –, mais maître Pierre avait sans doute oublié que toutes ces choses doivent nécessairement dépérir si elles ne sont point entretenues par les soins d’un maître laborieux ; en conséquence, il vivait à l’aise, sans jamais s’inquiéter du lendemain : son plus grand plaisir, et de ce plaisir il faisait à peu près sa seule occupation, c’était de dormir dans son lit de huit heures du soir à huit heures du matin ; et sur le gazon, de huit heures du matin à huit heures du soir.

Il va sans dire qu’il se réveillait régulièrement quatre fois par jour : à dix heures, à midi, à trois heures et à cinq heures, c’est-à-dire aux heures des repas.

D’après cela vous voyez, mes chers enfants, qu’il n’y a pas grand-chose à dire de Pierre. Mais vous allez voir ce qu’il advint de tout cela, et comment il fut puni.

Un jour, que selon son habitude il était étendu au soleil, s’efforçant autant que possible de ne penser à rien, une vieille oie couveuse s’approcha de lui, lui fit un salut avec son long col, et lui dit d’une voix calme, claire et distincte :

— Maître Pierre, comment vous portez-vous ?

Pierre se retourna et ouvrit de grands yeux, car, pour être sincère, nous devons avouer qu’il fut on ne peut plus surpris d’entendre parler une oie.

Cependant cette surprise n’alla point jusqu’à la crainte, et comme s’il n’y avait pas quelque chose de surnaturel dans ce qui lui arrivait, il répondit :

— Grand merci, madame l’oie, je me porte assez bien.

Et il referma les yeux, sans lui demander : et vous ? ce qu’exigeait la plus simple politesse.

Mais l’oie, après un instant de silence, et s’apercevant qu’il commençait de ronfler :

— Ne vous endormez pas, lui dit-elle, maître Pierre, car j’ai longuement à causer avec vous, et cela, croyez-moi, tout à fait dans vos intérêts.

— Ah ! ah ! fit Pierre ; voyons, mais ne soyez pas trop bavarde, car j’ai bien envie de dormir.

— Eh bien, maître Pierre, vous saurez donc que je suis une oie.

— Parbleu ! dit maître Pierre, je le vois bien que vous êtes une oie, et il faut être ce que vous êtes pour me réveiller dans mon premier sommeil quand vous n’avez rien de plus intéressant à me dire.

— Attendez donc, maître Pierre, non seulement je suis une oie, mais encore une fée.

— Oh ! oh ! fit maître Pierre, qui avait entendu parler de fées quand sa pauvre mère l’endormait avec des contes en le berçant sur ses genoux.

— Je suis une fée, continua l’oie, et chaque oeuf que je ponds donne à celui qui le possède le pouvoir de souhaiter ce qu’il désire en le cassant. Toutefois, je ne puis pondre que quinze oeufs pour une même personne. J’en ai précisément ce nombre en ce moment dans mon nid ; ainsi donc, heureux mortel que vous êtes, puisque je vous offre mes quinze oeufs, vous pouvez commencer vos souhaits sur-le-champ.

À peine l’oie avait-elle cessé de parler que maître Pierre oubliait son envie de dormir, et, chassant la paresse, était sur pied, cherchant le nid, le trouvait, comptait les oeufs qui s’y trouvaient, et, quant au nombre, reconnaissait que l’oie avait dit la vérité.

— Eh bien, demanda l’oie qui l’avait suivi en tortillon, ai-je menti ?

— Jusqu’à présent, non, répondit Pierre ; mais il n’y a rien de bien étonnant à ce que vous ayez pondu quinze oeufs. Le miracle serait qu’ils eussent le pouvoir que vous dites.

— Essayez ! répliqua l’oie.

Pierre prit vivement un oeuf dans le nid, et s’apprêta à le lancer à terre.

— Attendez, attendez, maître Pierre, dit l’oie : il faut d’abord faire un souhait, sans quoi vous auriez cassé un oeuf en pure perte.

— Bon ! que vais-je souhaiter ? demanda Pierre tout pensif.

— Suivez mon conseil, dit l’oie, souhaitez de devenir oiseau ; c’est une chose fort agréable, je vous jure.

— Ah ! ma foi oui, dit Pierre, et vous me rappelez que bien des fois, en voyant passer, aussi haut que les nuages, les grues, les oies et même les hirondelles, j’ai souhaité de devenir oiseau ; donc, je désire être oiseau !

En disant ces paroles, il lança l’oeuf contre un pavé et le brisa.

Aussitôt ses sabots furent lancés au loin, son chapeau se balança un instant dans les airs et disparut ; de la commotion qui se fit en lui, il tomba sur le dos.

Mais aussitôt il se releva, se regarda dans le ruisseau et reconnut qu’il avait pris la forme d’une grue gigantesque.

Or, Pierre se sentait très mal à son aise sous cette nouvelle enveloppe ; il n’osait marcher sur ses longues jambes, son grand bec claquait, et tout en claquant laissait échapper des cris de terreur.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-il car il avait conservé la faculté de parler, je ne pourrai jamais y tenir ; je ne veux pas être un oiseau : je désire redevenir Pierre comme auparavant.

Au bout d’une minute, il était redevenu Pierre comme il l’avait désiré. Il regarda autour de lui, vit ses souliers à dix pas, son chapeau à vingt ; mit les uns à ses pieds, l’autre sur sa tête. Puis il toussa, cracha, fit aller ses bras en moulin à vent pour s’assurer qu’il était redevenu lui-même, et toutes les fonctions qui appartiennent plus particulièrement à l’homme qu’aux autres animaux étant accomplies, il commença de se rassurer.

— Ouf ! dit-il, c’était un piège.

— Vous vous trompez, lui dit l’oie, ce n’était pas un piège le moins du monde ; seulement, vous vous êtes tant pressé dans votre désir, que vous n’avez pas pris le temps de préciser votre souhait. Le génie chargé de l’accomplir venait de vous entendre parler de grue, il a cru que devenir une grue était l’unique objet de votre ambition, et il vous a servi selon ce qu’il a cru être à votre goût.

— Non seulement je ne veux pas être une grue, s’écria Pierre, mais même je ne veux plus être oiseau. Oh ! là ! là ! je me sens encore tout endolori ; j’entendais craquer mes os que c’était pitié. Non, non ! Je veux être un personnage important, un soldat. Ah ! oui, un soldat, un officier, comme ceux qui, dernièrement, ont traversé le village, il y a huit jours.

Et prenant un autre oeuf, il le lança de toute volée contre une pierre.

L’oeuf éclata, et l’on eût dit qu’en éclatant il mettait le feu à toute une batterie de canons.

Ce bruit, si terrible qu’il fût, alla encore en s’augmentant.

C’était en effet celui du canon.

Pierre, en habit d’officier, était au milieu d’une grande bataille, ou plutôt faisait partie d’une armée assiégeante qui battait une ville en brèche ; les balles sifflaient à ses oreilles, les boulets ricochaient autour de lui, les obus soulevaient la terre sous ses pieds, et lui sautait à droite, à gauche, ou gambadait sur place, selon que les projectiles lancés de la ville le menaçaient sur ses flancs ou à sa base.

Pierre avait l’habit d’un soldat, mais il n’en avait point le courage.

— Oh ! s’écria-t-il, quel horrible état que celui de militaire, et que je voudrais donc être hors de tout ceci.

Au moment où il proférait ce souhait, un boulet mettait le haut de son casque en pièces et le renversait sur le dos.

Pierre se crut mort, et resta un instant dans la position où il était ; mais n’entendant plus aucun bruit, il se hasarda à relever la tête et à regarder autour de lui. Il était couché sur la paille au milieu de la cour de sa ferme, et sa vieille oie, aboyant à ses côtés, semblait le regarder avec surprise.

Pierre fit un effort et se trouva assis. Il essuya la sueur qui coulait de son front, il humecta ses lèvres, car sa bouche était desséchée par la poudre, par la fumée et surtout par la frayeur.

En ce moment il aperçut dans le jardin de son voisin un arbre couvert de pommes.

— Oh ! dit-il, que je serais heureux si je me trouvais tout à coup au haut de ce pommier avec des pommes plein mon chapeau.

Et, sans consulter son oie cette fois, il prit un oeuf et le cassa.

Au même instant, il se trouva sur la plus haute branche de l’arbre, avec des pommes plein son chapeau.

Mais le pauvre Pierre n’eut pas le temps de jouir du butin qu’il venait de faire. À vingt pas de lui apparut, furieux, le propriétaire du verger, armé d’une énorme gaule dont il appliqua une effroyable volée sur les épaules de l’infortuné maraudeur, lequel sans perdre de temps, se souhaita chez lui, où il revint immédiatement.

— Pourquoi donc tournes-tu ainsi le dos, et secoues-tu ainsi les épaules ? lui demanda l’oie.

Mais lui, au lieu de répondre à cette question :

— Viens, dit-il, j’ai à te parler.

Et tous deux rentrèrent dans la salle principale de la ferme, où ils veillèrent ensemble, réfléchissant sérieusement, et discutant sur ce qu’il y avait de mieux à faire.

— Une bonne idée ! dit tout à coup Pierre.

— Laquelle ? demanda l’oie.

— Je vais, dit Pierre en prenant un oeuf, souhaiter des masses d’argent ; et pour le coup, par ma foi nous serons heureux, il me semble.

Il n’avait point achevé que l’oeuf était cassé, et que le couvercle de la huche où d’ordinaire on mettait le pain se soulevait, repoussé par les écus.

Pierre courut à la huche, dressa le couvercle contre le mur, et, avec de grandes exclamations, se mit à contempler le trésor qu’elle contenait.

L’oie, de son côté, monta sur une chaise, et, allongeant le cou, se mit à en faire autant de son côté.

Tous deux restèrent absorbés, jusqu’à la fin du jour, dans cette contemplation.

Puis, le soir venu, Pierre chercha le plus grand cadenas qu’il pût trouver, afin de le mettre à sa porte, car la crainte des voleurs commençait à le prendre, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant.

Vers minuit, il se jeta sur son lit pour essayer de dormir, tandis que l’oie se promenait de long en large devant la huche pleine d’argent, comme une sentinelle devant la Banque. Enfin, vers deux heures du matin, voyant que le sommeil ne venait pas, il s’en alla à la fenêtre, où il resta à compter les écus jusqu’à ce que parût le jour.

Quoique Pierre, comme il vous a été facile de vous en apercevoir, ne fût pas un garçon de beaucoup d’esprit, il commença de reconnaître, cependant, que c’était une façon très sotte d’utiliser la bonne fortune qui lui était arrivée que de désirer être oiseau, être soldat et manger des pommes. Son dernier souhait lui paraissait moins déraisonnable que les autres. Mais depuis que la réalisation s’en était opérée, il avait déjà éprouvé de grands soucis à l’endroit de sa fortune.

Aussi, lorsque l’oie, placée en faction devant la porte, s’approcha de la fenêtre :

— Je vous avouerai, madame l’oie, dit-il, que je pense que tout ce que nous avons fait ou plutôt tout ce que j’ai fait jusqu’ici est absurde. Ne connaissez-vous pas un autre moyen d’être riche, d’avoir quelqu’un pour garder nos trésors, et de les regarder seulement lorsque nous aurions besoin d’y prendre une poignée d’or ou d’argent ?

L’oie regarda Pierre d’un air narquois.

— Eh ! pourquoi ne seriez-vous pas roi, lui dit-elle. Les rois, d’ordinaire, n’ont d’autres embarras que de dépenser leur argent, attendu qu’ils ont un ministre des finances qui en répond et des soldats qui le gardent.

— Ah ! peste, dit Pierre, je n’avais pas encore pensé à cela. Je serai roi, je vous en réponds, et pas plus tard qu’à l’instant même.

Et prenant aussitôt un des oeufs, qui, par miracle, se trouvaient toujours à la portée de sa main, il le jeta sur le seuil de la porte.

En un clin d’oeil la métamorphose s’opéra, et Pierre se trouva au milieu d’une grande salle, avec une fraise très roide au cou, une couronne très lourde sur la tête et une longue queue à son manteau.

Autour de lui, tout le monde saluait profondément.

Pierre, ne sachant que répondre à tous ces saluts, se leva et demanda à quelle heure le déjeuner serait prêt.

Il lui fut répondu que Sa Majesté serait servie à neuf heures du matin.

Pierre avait grand-faim ; d’habitude, comme nous avons dit, il se réveillait à huit heures, et, en général, il ouvrait la bouche en même temps que les yeux.

Il demanda si, en attendant, il ne pourrait pas prendre une tasse de café ou manger un morceau de fromage.

Mais aussitôt, il lui fut répondu que, quant à son café, il l’avait déjà pris, et que, quant à un morceau de fromage, c’était une nourriture un peu bien vulgaire pour un prince de son rang.

En ce moment Pierre vit son oie qui lui faisait la révérence, et qui lui demandait avec ce petit ton goguenard qu’il avait déjà remarqué en elle :

— Comment vous trouvez-vous, sire ?

— Peuh ! fit Pierre, si le métier de roi signifie faire les volontés des autres et ne pas faire les siennes ; ne pas manger quand on a faim, ou dîner avec cette fraise au cou, laquelle m’empêchera d’approcher ma cuiller ou ma fourchette de ma bouche, je vous déclare, madame l’oie, que je suis prêt à abdiquer. Mais comme il fait, au reste, un beau soleil, je vais descendre dans mon jardin et m’étendre sur le gazon.

Mais à peine le roi Pierre avait-il prononcé ces paroles, qu’un homme s’approcha de lui tout effaré, en disant :

— Ne faites pas cela, sire, si vous ne voulez pas risquer votre précieuse vie.

— Eh ! pourquoi, demanda Pierre, risquerais-je ma précieuse vie à m’étendre sur le gazon ?

— Mais, parce que je viens de découvrir un complot terrible contre Votre Majesté.

— Vous ?

— Oui, moi.

— Vous êtes donc mon ministre de la police ?

— Votre Majesté veut rire ; elle doit bien me connaître, puisque c’est elle-même qui m’a nommé.

— Ah diable ! fit Pierre ; ainsi, l’on veut m’assassiner ?

— Trente conjurés se sont réunis cette nuit et ont juré avec les imprécations les plus horribles que si vous échappiez à la balle, vous n’échapperiez pas au poignard, et que si vous échappiez au poignard, vous n’échapperiez pas au poison.

— Eh ! madame l’oie, fit Pierre en se retournant du côté de son conseiller emplumé, que dites-vous de tout ceci ?

— Je dis, répliqua l’oie, que je trouve la position fort grave, à moins que cette conspiration ne soit une invention de votre préfet de police.

— Et dans quel but inventerait-il une pareille fable ?

— Dans le but de faire croire qu’il est nécessaire. J’ai connu des ministres de la police qui ne se maintenaient à leur place qu’à l’aide d’un complot qu’ils inventaient chaque semaine ; quelques-uns sont restés huit ou dix ans en place par ce moyen, tout naïf qu’il semble au premier abord.

— Oh ! oh ! oh ! fit Pierre ; rangez-vous, ma mie.

— Pour quoi faire ?

— Pour me laisser passer, donc !

— Et où allez-vous ?

— J’ai envie de déjeuner à l’instant même avec un morceau de jambon, couché au soleil, sur le gazon. Or, comme j’ai un morceau de jambon pendu à la poutre de ma cuisine, comme j’ai un magnifique gazon à la porte de ma ferme, je m’en retourne simplement chez moi.

— Attendez, sire, dit l’oie ; en venant ce matin avec vous, j’ai eu soin de prendre mes oeufs avec moi ; ainsi, dans le cas où vous auriez envie, avant de retourner chez vous, d’essayer de l’accomplissement de quelque autre souhait, passez-vous-en la fantaisie plutôt que de retourner tout simplement chez vous, pour ronger un os de jambon, ce qui me paraît, au bout du compte, un assez triste déjeuner.

— Sur mon âme, dit Pierre, je ne sais trop que désirer, et je me sens fort combattu. – Où y a-t-il un oeuf ?

— Sous le fauteuil de Votre Majesté.

Pierre se baissa avec beaucoup de difficultés, parce que ses habits étaient empesés, et prit un oeuf.

— Au bout du compte, dit-il, je crois que l’amiral commandant une flotte est l’homme le plus indépendant qui soit au monde, attendu qu’il passe sa vie à naviguer sur des mers lointaines où aucun contrôle ne le peut poursuivre ; d’ailleurs, autant que je puis m’en souvenir, l’uniforme d’un amiral est très majestueux.

Et, comme Pierre n’était pas long, une fois qu’une détermination était prise, à la mettre à exécution, l’oeuf qu’il tenait à la main fut brisé incontinent ; et, aussitôt, Pierre se transforma en un amiral de soixante-dix ans, avec un emplâtre sur l’oeil, une canne à bec-de-corbin, et une jambe de bois ; tous ces inconvénients étaient rachetés par une magnifique béquille en bois d’acajou.

— Ah ! jarnibleu ! s’écria Pierre, je voulais devenir un amiral, mais non pas un amiral en retraite, avec un oeil et une jambe de moins, sans compter que j’ai soixante-dix ans, et que, par conséquent, je puis mourir d’un moment à l’autre.

— Mais, dit l’oie, permettez-moi de faire observer à Votre Seigneurie que l’habitude n’est pas de nommer des amiraux de vingt ans, et l’on n’atteint guère à ce grade que lorsque l’on n’est plus bon qu’à rester chez soi.

— Allez au diable ! dit Pierre tout en gémissant ; vous êtes une sotte, ma mie, et de peur qu’il ne m’arrive malheur sous cette misérable enveloppe, je vais souhaiter de redevenir moi-même.

Et, l’ayant souhaité, il se retrouva dans la cuisine de sa ferme, avec son oie perchée sur sa table devant lui.

Mais une chose à laquelle l’oie ne s’attendait pas, c’était à la colère de Pierre ; Pierre était furieux : sur la table était un couteau, il le prit et se mit à courir après la méchante bête qui l’avait entraîné dans une succession d’aventures si désagréables ; mais l’oie n’était pas d’humeur à se laisser tuer si facilement ; tout en courant, elle se mit à crier plus haut que lui, lui reprochant son ingratitude, lui rappelant les immenses faveurs qu’elle lui avait accordées, et dont vingt autres, qui eussent eu le bon sens qui lui manquait, à lui, n’eussent pas manqué de profiter.

Elle lui démontra enfin si clairement que c’était lui qui était une oie, et elle une créature d’esprit, qu’il finit par se donner des coups de poing dans le visage, et avouer que c’était lui qui avait tort.

— Écoutez, lui dit l’oie ; il faut vous instruire en voyageant, mon ami. Je vous ai souvent vu lire des livres de voyage.

— En effet, dit Pierre, ce sont les seuls qui m’amusent ; il y en a deux surtout dont je ne puis me lasser : Robinson et Gulliver.

— Eh bien donc ! fit l’oie, pourquoi ne deviendriez-vous pas le héros d’un livre semblable ?

— Eh ! eh ! ceci n’est point une mauvaise idée, fit Pierre ; supposons que je devienne un nouveau Robinson Crusoé et que j’aie une île tout entière à moi.

« Je le veux, je le veux, je le veux ! » s’écria-t-il avec enthousiasme.

Et il prit un oeuf et l’écrasa sous son pied.

Par malheur, Pierre avait oublié de désigner la dimension dont il voulait son île : il se trouva donc assis sur un simple rocher ; – le vent et la mer faisaient rage, et les oiseaux des tempêtes voltigeaient autour de lui en poussant des cris lamentables et discordants.

Comme Robinson, Pierre était abandonné dans une île déserte.

Mais quelle île, bon Dieu ! une roche de six pieds carrés, juste assez d’espace pour dire qu’il était à sec.

Mais le serait-il longtemps ? Les vagues semblaient furieuses de l’avoir laissé échapper, et elles heurtaient en se brisant contre l’écueil, comme si elles eussent juré de le ressaisir et de l’entraîner dans les profondeurs de la mer.

— Oh ! malheureux que je suis ! s’écria Pierre tout grelottant de froid et de frayeur ; comment vais-je retourner à la maison maintenant ? Je ne pourrai vraiment le faire que s’il me pousse une queue et des nageoires, et encore, je crains tellement l’eau que, tout poisson que je serais, je n’oserais me hasarder dans la mer.

À peine eut-il achevé cette phrase qu’il entendit un certain cancanement qui ne lui était pas inconnu. Il se retourna du côté d’où venait le bruit, et vit son oie qui se balançait sur les vagues.

— Eh ! lui dit-elle, mon cher Pierre, il y a poisson et poisson.

— Mais c’est vrai, dit Pierre, il y a les poissons volants.

— Allons donc, dit l’oie d’un air gouailleur, à quoi vous servirait d’avoir lu tant de voyages pour savoir cela, ou, les ayant lus, de ne pas vous en souvenir dans l’occasion ?

— Où sont les oeufs ? demanda Pierre.

— À votre droite, dans le creux du rocher.

— Ah diable ! fit-il, savez-vous qu’il n’y en a plus guère, ma mie ?

— Libre à vous de les ménager et de rester sur votre île.

— Non, par ma foi ! et pas un ne peut être mieux employé qu’à me tirer d’ici. Donc, encore celui-là.

Et il cassa l’oeuf, en souhaitant de devenir un poisson volant.

Aussitôt il sentit ses oreilles s’allonger en interminables nageoires transparentes, tandis que ses jambes se collaient l’une à l’autre en s’amincissant et que ses pieds, se mettant à ce que l’on appelle, en terme de danse, la première position, devenaient une magnifique queue.

En même temps une irrésistible puissance le poussa à l’eau.

Pendant quelques instants, quelque peur qu’eût eue Pierre un instant auparavant de l’élément liquide, il y flotta fort agréablement, et il commençait à trouver que l’existence d’un poisson volant était une existence pleine de sensualité, lorsqu’il vit monter des profondeurs de la mer un monstre cinquante fois plus gros que lui, qui, la gueule ouverte, menaçait de l’engloutir.

Alors, aussi vivement qu’il s’était jeté à la mer et s’était servi de ses nageoires, le pauvre Pierre sauta en l’air et se servit de ses ailes, et cela avec tant de succès, qu’au bout d’un instant il se trouva élevé de plusieurs mètres au-dessus des flots.

Mais, à peine était-il là, se félicitant de cette nature amphibie de laquelle il avait fait choix, effleurant de temps en temps les sommets d’une vague pour y rafraîchir ses ailes, qu’un cri perçant, parti de la région des nuages, vint le faire tressaillir ; il se tourna de côté pour regarder en l’air, et vit un point blanc qui allait grossissant avec une effrayante rapidité à mesure qu’il se rapprochait de lui. C’était un albatros, genre d’oiseau très friand de poissons volants. Il avait le bec tout ouvert, les serres toutes étendues ; le pauvre hère se sentait déjà à moitié dévoré.

Par bonheur, la crainte le paralysa, et, au lieu de se servir de ses ailes pour essayer de fuir, il les plia, ou plutôt elles se replièrent sur elles-mêmes, et il tomba si rapidement lui-même à la mer, que, quelle que fût la rapidité de son ennemi, il était déjà à cinq ou six pieds sous l’eau, lorsque le bec de celui-ci en effleura la surface.

Mais à peine avait-il retrouvé dans l’élément liquide l’usage de ses nageoires, qu’il vit remonter du fond de la mer ce même monstre marin auquel il avait déjà échappé une fois, et qui, cette fois, ne le manqua que parce que, ayant mal pris ses mesures, sa gueule se referma à deux ou trois centimètres de sa queue.

— Malédiction sur moi, s’écria Pierre, si je reste cinq minutes de plus dans l’eau ou à l’air ! Vite, vite la terre ferme. Je veux être à cent pas de ma maison.

Ce souhait était à peine formulé que Pierre se retrouvait sur la grande route qui passait devant sa ferme, au seuil de laquelle il venait tomber, épuisé de fatigue.

Il se releva, et enfonça la porte d’un coup de pied.

La porte s’ouvrit avec violence, et Pierre aperçut dans la cuisine sa vieille oie, qui pensa tomber à la renverse de saisissement ; et en effet la pauvre bête avait bien quelque raison d’être épouvantée, car Pierre avait couru d’un tel train pour rentrer chez lui, que la métamorphose n’avait pas eu le temps de s’opérer complètement, et que Pierre, redevenu homme par tout le reste du corps, avait encore sa tête de poisson, ce qui lui donnait l’aspect le plus étrange du monde.

Cette dernière aventure avait presque guéri Pierre de la manie de casser des oeufs d’oie. Il passa donc sept ou huit jours assez tranquille, se remettant au coin d’un bon feu, ou étendu sur le gazon, des fatigues de ses métamorphoses et surtout de ses voyages.

Cependant, de temps en temps sa pensée vagabonde se rattachait à l’idée de faire quelque nouvel essai, ne fût-ce que pour voir s’il lui réussirait mieux que les anciens. Et tout bas, sans toucher aux oeufs, il formulait, au sujet de choses inconnues, des souhaits plus bizarres les uns que les autres. Comme tous les gens oisifs, il rêvait à toutes sortes de projets imaginaires ; mais hâtons-nous de dire que, fidèle à sa paresse, aucune intention de travail ne se mêlait jamais à ses projets.

Seulement, comme il ne pouvait plus dormir ainsi qu’autrefois, il flânait toute la journée dans sa ferme, suivi de sa vieille oie, qui se tortillait derrière lui, et lui débitait une foule de bêtises, ainsi que les vieilles oies ont l’habitude de le faire ; mais, à la fin, cette flânerie et les cancans de son oie le fatiguèrent de telle façon qu’il résolut de casser encore un oeuf.

Mais que désirer ? Il ignorait ce qu’il voulait être, mais pour rien au monde il n’eût voulu redevenir ce qu’il avait été.

Plus d’oiseau à longues pattes, plus de soldat risquant d’être tué à chaque instant, plus d’argent à garder pour vivre dans l’inquiétude, plus de roi, ne mangeant pas à son heure et plus gêné dans ses habits de soie que les vieux paladins dans leur armure de fer, plus d’amiral estropié, borgne, boiteux et marchant avec une béquille, plus de rocher battu par les vagues et usurpant insolemment le nom d’île, plus de poisson volant poursuivi par les requins dans l’eau et par les albatros dans l’air. Non, non, il lui fallait un poste tranquille, une position solide où il y eût bien à boire, bien à manger et rien à faire.

C’était difficile à trouver.

Au moment où il cherchait, plongé dans ses réflexions les plus profondes, il entendit près de lui un grognement qui lui sembla plein de jubilation et partait d’un toit à porc, placé derrière lui.

L’image de ce bonheur était personnifiée dans un cochon gras à lard, couché sur la paille fraîche, les yeux à demi clos, et ne remuant les oreilles et la queue que juste ce qu’il fallait pour effrayer les mouches.

— Ah, pardieu ! dit Pierre, comment n’avais-je point pensé à cela ? Sur ma foi, voilà un être heureux, ou je ne m’y connais pas. Il a une nourriture abondante sans être obligé de prendre la peine de la gagner. Il dort tant qu’il veut ; la mobilité de ses oreilles et de sa queue lui permet de chasser les mouches sans même avoir besoin de se réveiller. Vite un oeuf, un oeuf, un oeuf !

On sait qu’en ce cas Pierre n’avait qu’à étendre la main, et que les oeufs étaient toujours là.

Il prit un oeuf et le brisa.

Aussitôt il se trouva étendu sur la paille fraîche, avec une auge pleine de son à portée de son groin.

Il est juste de dire que, pour cette fois, le premier sentiment qu’il éprouva fut celui d’une félicité parfaite. Il étira délicieusement ses membres à la bienfaisante chaleur du soleil, il dévora avec infiniment de satisfaction quelques belles pommes tombées d’un arbre voisin, puis il s’abandonna à ce délicieux état de somnolence qui l’avait séduit, un instant auparavant, chez son congénère.

Mais à peine avait-il eu le temps de se plonger dans cet état de délicieuses rêveries, qui n’est plus la veille et qui n’est pas encore le sommeil, qu’un homme, d’une mine fort peu gracieuse, entra sans cérémonie dans le toit de Pierre et commença par lui fourrer les doigts entre les côtes, pour s’assurer de la quantité de chair et de graisse qui les recouvrait.

Cela fut d’autant plus désagréable à Pierre, que du temps qu’il était Pierre, il était fort chatouilleux ; aussi eût-il bien voulu lui dire : Ce que vous me faites là, non seulement est inconvenant, mais encore très désagréable ; pour être devenu cochon, on n’en a pas moins les côtes sensibles ; laissez-moi tranquille ! laissez-moi tranquille !

Mais l’homme, qui paraissait peu se préoccuper de ce qui pouvait être agréable ou désagréable à Pierre, continuait à le tâter aux endroits les plus secrets avec un sentiment de satisfaction croissante. Enfin, tout en chantonnant un petit air des plus gais, il commença de relever ses manches comme quelqu’un qui serait sur le point d’entreprendre un ouvrage quelconque. Comme cet ouvrage paraissait très évidemment se rapporter à Pierre le cochon, celui-ci ouvrit un oeil, pour ne pas être pris à l’improviste. Mais l’homme ne s’inquiéta aucunement de ce surcroît d’attention, et, à l’indicible terreur de notre héros, il tira de sa ceinture un couteau de l’aspect le plus effrayant, puis, le couteau entre ses dents, prit Pierre par une oreille et par une patte, le retourna de façon à le maintenir entre ses genoux ; lui tâta le cou pour découvrir le bon endroit, et, l’ayant trouvé, il y posa le pouce, tandis qu’il tirait de ses dents son couteau avec l’autre main.

Pierre comprit que s’il tardait un instant à se faire reconnaître, il allait être égorgé sur place.

— Eh morbleu ! s’écria-t-il d’une voix aussi distincte qu’il était possible de l’exiger sortant du groin d’un porc, je ne suis pas un cochon, animal !

Le charcutier laissa échapper son couteau, ses genoux tremblants cessèrent de retenir Pierre ; il rampa à reculons, sur ses mains et sur ses genoux, jusqu’à ce qu’il fût sorti du toit ; alors, il se releva, et s’enfuit à toutes jambes.

Pierre saisit le couteau, et comme ses mains et ses pieds d’homme lui étaient déjà revenus et qu’il ne lui restait que sa tête de cochon, il se mit à le poursuivre, bien déterminé à lui faire faire connaissance avec la trempe de sa lame.

Le charcutier se retourna, et, se voyant poursuivi par un monstre ayant le corps d’un homme et la tête d’un cochon, il poussa d’effroyables cris, et alla se jeter tout droit dans une rivière où il faillit se noyer, et dont il ne se retira qu’avec des efforts si burlesques, que Pierre, qui venait enfin de retrouver sa tête d’homme, éclata de rire, et laissa tomber son couteau, forcé qu’il était de tenir ses côtes des deux mains.

Pierre retourna à sa maison et y rentra riant encore, ce qui fit que la vieille oie, qui n’était pas habituée à le voir revenir avec ce visage, vint à lui pleine de confiance, lui demandant quelle chose lui était arrivée qui pût le mettre dans une telle gaieté.

Pierre lui raconta l’histoire du charcutier.

Après quoi tous deux soupèrent en tête-à-tête.

Au dessert, Pierre, qui était d’excellente humeur, dit à sa convive :

— Madame l’oie, à la prochaine fois, je veux être quelque chose de joli, car je suis dégoûté des oiseaux, des poissons et des quadrupèdes. Donc, voyons, parlez-moi en amie : quel conseil me donnez-vous pour que les choses ne tournent pas à mon déplaisir ?

— Sur ma parole, dit l’oie, je n’en sais vraiment rien ; car, quelque choix que vous fassiez, vous devez vous apercevoir que plus les oeufs tirent à leur fin, plus vous changez lentement, et il y a des cas où il pourrait être insupportable de prendre peu à peu la forme d’une créature singulière.

— Vous avez raison, dit Pierre, et j’ai, en effet, trouvé mes métamorphoses, soit pour me transformer, soit pour redevenir moi-même, plus lentes à chaque fois ; seulement je pensais que ce serait joli et léger d’être papillon. II n’y a pas de fatigue à voltiger au-dessus des fleurs. Ils ont un charmant logis puisque d’habitude c’est le calice d’une rose ou la corolle d’un lis. Voyons, que pensez-vous d’un beau papillon ? je me tiendrais dans mon jardin et je l’embellirais de ma propre présence.

— Ma foi, répondit l’oie, qui commençait à craindre la responsabilité qu’elle prenait en donnant un conseil, je suis d’avis, mon cher Pierre, que vous agissiez d’après vos propres inspirations ; quant à moi, je désire autant que possible ne plus me mêler désormais de ces sortes d’affaires.

Mais, quand Pierre avait une chose dans la tête, il fallait qu’il s’en passât la fantaisie : il prit donc l’avant-dernier oeuf et le cassa sans hésiter souhaitant de devenir un superbe papillon.

Pierre était assis sur un escabeau boiteux, avec la vieille oie en face de lui.

— Ah ! dit la vieille oie, voici vos cornes qui poussent, voici vos pattes qui poussent, voici vos ailes qui poussent : elles sont vraiment splendides.

Mais Pierre faisait d’effroyables grimaces.

— Est-ce que vous souffrez ? demanda la vieille oie.

— Je me sens très mal à mon aise, répondit Pierre. Aïe ! comme cela me fait mal à la poitrine ! Oh ! là ! là ! mon dos ! est-ce que je deviendrais bossu ? Oh ! mes bras, oh ! mes jambes, oh ! mon…

Pierre s’arrêta là sans que la vieille oie pût savoir ce qu’il allait dire, car sa tête étant devenue celle d’un papillon, Pierre éprouva une grande fatigue à parler.

La métamorphose, au reste, fut bientôt complètement achevée ; tout son corps se couvrit de duvet. Il était devenu ce magnifique papillon bleu, jaune et noir que l’on appelle le porte-queue.

Comme la fenêtre était ouverte, il s’envola par la fenêtre, voltigea un instant au soleil, passa par-dessus le toit et se trouva dans le jardin.

L’oie, qui lui avait entendu dire que c’était là qu’il comptait demeurer, l’y attendait.

Elle l’y trouva donc, et quoiqu’elle fût loin d’être une fleur, il vint voltiger autour d’elle.

— Voilà qui est charmant, disait le papillon ; quelle adorable existence, se laisser flotter dans l’air, boire la rosée, vivre de miel et de parfums. Je ne suis plus un homme, je ne suis plus même un papillon, je suis un dieu !

— Il y a cependant une chose qu’il faut vous rappeler, lui dit l’oie ; certainement votre vie sera gaie et agréable, mais elle sera courte, car les papillons, à ce que j’ai entendu dire, sont rangés par les hommes au rang des créatures éphémères, ce qui vous donne un jour de vie, vingt-quatre heures peut-être. Il est vrai que le bonheur ne se mesure pas à la durée, et que l’on peut être plus heureux en douze heures que pendant toute une longue vie.

— Peste ! s’écria Pierre, vous m’y faites songer. Moi aussi, corbleu ! j’ai entendu dire cela ; imbécile que je suis, si j’avais encore mes poings, je me cognerais la tête. M’être donné l’embarras d’un changement qui durera si peu, et peut-être encore, par le temps que j’ai mis à prendre cette charmante forme, aurai-je celui de mourir avant de la quitter !

— En ce cas, Pierre, dit l’oie, il n’y a pas une minute à perdre ; mon ami, souhaitez de redevenir vous-même : alerte ! alerte ! il me semble que vous faiblissez !

En effet, la peur avait paralysé Pierre, et il était tombé sur le gazon.

— Je veux redevenir moi ! je veux redevenir moi ! s’écriait Pierre.

Mais, comme nous l’avons dit, les métamorphoses devenaient de plus lentes en plus lentes ; plusieurs heures s’écoulèrent avant qu’il pût se débarrasser de son costume de papillon, et le soleil commençait à disparaître lorsque Pierre rentra dans sa maison accompagné de l’oie.

Pierre était tellement brisé, qu’il se coucha et s’endormit aussitôt.

Le lendemain, lorsqu’il se leva, il se rappela qu’il ne lui restait plus qu’un oeuf, aussi éprouvait-il une grande répugnance à employer celui-là légèrement.

Ce dernier oeuf, c’était toute la fortune de Pierre.

Aussi alla-t-il s’asseoir sur un banc, à la porte de la ferme, et se mit-il à méditer sérieusement.

L’oie l’avait suivi sans qu’il y fit attention.

Tout à coup Pierre tressaillit en entendant sa voix.

— À quoi pensez-vous, Pierre ? lui demanda l’oie.

— Je pense à quel souhait je dois employer mon dernier oeuf, répondit celui-ci.

— Oh ! ne vous tourmentez pas de cela, mon pauvre Pierre, répondit l’oie ; vous casserez votre dernier oeuf sans savoir d’avance ce que vous deviendrez. Vous n’y pouvez rien, et votre volonté a maintenant perdu toute son influence. Seulement vous pouvez renoncer à le casser, et par conséquent renoncer au bénéfice ou à la perte de la chose inconnue. Quant à moi, ne me demandez pas de conseils ; j’aurais trop peur d’influencer votre décision, et que, cassant l’oeuf sur mon avis, il ne vous arrivât malheur.

— En tout cas, demanda Pierre, en supposant que je sois mécontent de ma transformation, pourrais-je redevenir moi-même ?

— Sans doute ; mais qui sait le temps que vous mettrez !

— Eh bien ! quoi qu’il arrive, je m’en moque, dit Pierre, et puisque j’ai si mal choisi jusqu’ici, peut-être vaut-il mieux que je n’aie pas le choix. La curiosité l’emporte chez moi sur la frayeur ; si je ne cassais pas ce dernier oeuf, toute ma vie je me répéterais qu’il contenait peut-être mon bonheur. Je l’ai ici dans ma poche, sous ma main ; je vais donc le casser sur-le-champ.

Et, tout en parlant, il lança l’oeuf contre la muraille.

À l’instant même il sentit des milliers de plumes qui commençaient de lui percer la peau. Il glissa du banc sur lequel il était assis et se trouva sur une paire de larges pattes emmanchées de jambes très courtes ; ses yeux lui montrèrent un long bec jaune qui le fit loucher, si bien que, hors de lui-même, il cria à sa vieille amie :

— Au nom du bon Dieu ! mais quelle bête suis-je donc ?

— Une oie ! une oie ! une oie ! s’écria celle-ci.

Et elle tomba dans les convulsions d’un fou rire, tandis que le sang de Pierre bouillait d’une furieuse indignation.

— Que signifie cela ? s’écria-t-il. Je crois, Dieu me pardonne, que vous vous moquez de moi.

— Oh ! mais c’est qu’en vérité, reprit l’oie aussitôt qu’elle put reprendre haleine, c’est que non seulement vous êtes une oie, mais encore c’est que vous êtes l’oie la plus horriblement gauche qu’il soit possible de voir. Vous vous tortillez ridiculement, vous avez la voix criarde, vous louchez à faire peur ; excusez-moi donc si je ris, mon cher Pierre, mais je vous assure que si vous pouviez vous voir, vous ririez aussi.

Pierre, tout déconcerté, s’en alla en tortillant la queue dans la basse-cour, de laquelle il ne sortit que lorsqu’il fut, à force de volonté, redevenu lui-même. La leçon avait été rude ; aussi ne ferma-t-il pas l’oeil de toute la nuit suivante, et le lendemain, jetant sa faucille sur son épaule, il se prépara à aller travailler dans les champs que lui avaient légués ses bons parents.

— Bonjour, Pierre, dit la vieille oie, qui barbotait à la porte ; où allez-vous si matin ?

— Vous le voyez, répondit Pierre assez brusquement, je vais travailler.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! fit l’oie d’un ton goguenard, nous n’en finirons donc jamais avec les merveilles.

Mais Pierre, se redressant :

— Sot oiseau, lui dit-il, va-t’en rejoindre tes pareils dans ma basse-cour. Moi, je suis revenu à la raison. Je vois d’aujourd’hui seulement combien j’avais été fou de négliger les biens que m’avait donnés la Providence, pour perdre mon temps à des recherches qui ne m’ont donné que des déceptions et des ennuis, désirant toujours être ce que je ne suis pas, au lieu de tirer parti de ce que je suis, et par-dessus tout, pour comble de sottise, demandant des conseils à une oie qui avait fini par me faire aussi bête qu’elle. Mais écoutez bien, ma mie, ma résolution est inébranlable : je ne veux plus rêver aux choses impossibles ; je suivrai les laborieux exemples qui m’ont été donnés par mes bons parents, et je tiens pour assuré qu’en marchant dans cette voie je n’aurai rien à désirer dans l’avenir.

En disant ces mots, Pierre s’en alla aux champs, où, de ce jour, il travailla assidûment, comme doit le faire un jeune fermier laborieux ; et lorsque, devenu grand, il arriva à l’âge d’homme, il évita toujours les mauvaises sociétés et les sots conseils, ne cassant plus jamais d’autres oeufs que ceux qu’il mangeait à son déjeuner.

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