Chapitre 4 Où Gottlieb rencontre un charbonnier, et ce qu’il advient de cette rencontre
Gottlieb fut à peine en prison qu’il comprit toute la gravité de sa situation ; aussi son premier mouvement fut-il tout au désespoir. Il eut d’abord l’idée de se briser le front contre les barreaux de fer de sa fenêtre ; mais il réfléchit que la mort, loin de mettre un terme à ses souffrances, le rapprochait du moment terrible où son âme, engagée à Satan, tomberait entre ses griffes. Les souffrances qu’il éprouvait en ce monde, si cruelles qu’elles fussent, n’étaient donc rien en comparaison de celles qu’il éprouverait dans l’autre.
Dans cette extrémité, un heureux mouvement le ramena vers Dieu, c’est-à-dire vers la source de tout bien et de toute miséricorde.
Écrasé de douleur, courbé sous le poids du désespoir et de la terreur, il s’agenouilla humblement et fit une ardente prière. Il confessa son péché, reconnut que l’orgueil en était la source, demanda sincèrement pardon à Dieu et le supplia, en versant des larmes amères, de vouloir bien venir à son secours.
Il fit, en même temps et du fond du coeur, le serment de devenir un tout autre homme et d’employer désormais toutes les facultés de son âme à mériter la faveur du Tout-Puissant.
Une bonne prière, sortant d’un coeur sincère et repentant, ranime toujours celui qui la fait. Gottlieb sentit cette vérité ; il se sentit plus tranquille et conçut l’espoir de voir revenir les jours heureux.
Ce même jour, en effet, comme si la prière était parvenue aux pieds du trône de Dieu, et que Dieu eût voulu faire briller un rayon d’espoir aux yeux de Gottlieb, il vit s’ouvrir sa prison, et deux gendarmes le conduisirent vers le bourgmestre.
— Jeune homme, lui dit le magistrat, remerciez Dieu de ce que l’événement qui vous a fait mettre en prison ait, contre toute attente, une issue heureuse ; quelques lignes de plus, et le coup que vous avez porté à votre adversaire était mortel. Mais, par bonheur, il est en voie de convalescence, et lui-même est venu jusque chez moi pour demander votre grâce. Or, comme c’est précisément aujourd’hui le jour de ma fête, j’agirai avec plus d’indulgence que je ne le devrais. Voici votre passeport et quatre thalers, partez avec Dieu, et si j’ai un conseil à vous donner, ne jouez plus, et surtout aux quilles.
Gottlieb remercia sincèrement le bourgmestre de ses bons conseils et de ses quatre thalers, et, le coeur en proie aux sentiments les plus opposés, il quitta la ville, mais se répétant à lui-même le serment qu’il avait fait au bourgmestre : de ne plus jouer.
Le lendemain était un samedi.
La semaine allait donc se terminer sans qu’il eût fait une seule partie de quilles. Or, on se le rappelle, il s’était engagé avec Satan à jouer au moins trois fois par semaine.
Chaque fois que la pensée de cet engagement se présentait à son esprit, il éprouvait un indicible serrement de coeur, et s’arrêtant malgré lui, il soupirait profondément.
— Ô mon Dieu ! murmurait-il de temps en temps, il n’y a que toi qui puisses me sauver, mais que ta volonté soit faite, même au cas où tu ne me trouverais pas digne de ta miséricorde.
Et chaque fois qu’il prononçait ces paroles, il se sentait soulagé, et l’on eût dit qu’un poids était enlevé de dessus sa poitrine.
Il marcha pendant toute la journée du samedi, se recommandant ainsi au Seigneur, et, vers le soir, il arriva dans un petit village situé de la façon la plus pittoresque au bord d’une rivière et adossé à une forêt de chênes majestueux.
Là, il s’arrêta pour manger un morceau de pain et boire un verre d’eau ; puis, ce modeste repas terminé, il répéta de nouveau sa prière.
À peine venait-il d’en prononcer le dernier mot, qu’il entendit du bruit derrière lui ; il se retourna et vit, sortant d’une charmille, un vieux charbonnier, noir du haut en bas.
Le charbonnier le regarda avec attention.
— Hé ! jeune homme, lui dit-il, tu me parais bien triste ; on dirait, par ma foi, que tu as le couteau sur la gorge.
— Hélas ! répondit tristement Gottlieb, j’ai bien pis que cela !
— Pis que cela ! c’est difficile ! répliqua le charbonnier.
— Pis que cela, je le répète, reprit Gottlieb, car il ne s’agit pas pour moi de ma mort seulement, mais de ma damnation éternelle.
— Quant à cela, jeune homme, lui dit le charbonnier en secouant la tête, cela, permets-moi de te le dire, dépend de toi ; tant que l’homme vit il est maître de son salut.
Gottlieb secoua mélancoliquement la tête en poussant un profond soupir.
— Voyons, lui dit le charbonnier, raconte-moi ce qui t’est arrivé, et peut-être saurai-je te donner un bon conseil.
Gottlieb hésita d’abord à consentir à cette demande ; mais, voyant le regard bienveillant du vieux charbonnier, il finit enfin par lui ouvrir son coeur.
Puis, le récit terminé :
— Tu vois bien, lui dit-il, que j’appartiens irrémissiblement au démon, puisque je ne puis être sauvé que si je trouve un homme qui joue mieux aux quilles que moi. Or, comment trouverai-je un homme qui joue mieux aux quilles que moi, puisque à tout coup j’abats les neuf quilles ? Le bon Dieu lui-même descendrait du ciel qu’il ne pourrait faire que ce que je fais.
« Au reste, ajouta Gottlieb en levant les yeux au ciel, je n’ai du moins pas longtemps à attendre pour être fixé ; je me suis engagé avec Satan à jouer trois fois la semaine, et nous voilà arrivés au samedi soir sans que j’aie touché une boule ni renversé une quille, et demain à minuit, comme le terme sera expiré, je saurai à quoi m’en tenir. Au reste, j’ai fait serment de ne plus jouer et je tiendrai mon serment.
— Et rien ne pourrait te faire manquer à cette promesse ?
— Rien. Quelque chose qui arrive, c’est fini, je ne jouerai plus aux quilles ni à aucun autre jeu.
— Mon jeune ami, lui dit le charbonnier, le cas est grave, j’en conviens ; cependant il ne faut pas désespérer. Souvent, plus le danger menace, plus le secours est près. Confie-toi à la toute-puissance de Dieu, devant laquelle la toute-puissance du diable n’est que de la défaillance.
— Je le sais bien, je le sais bien, murmura Gottlieb, mais Satan est si rusé !
— Pas tant que tu le crois, dit le charbonnier en riant et en montrant ses dents, qui paraissaient d’autant plus blanches que sa figure était plus noire. Tu connais sa dernière histoire avec un chef arabe ?
— Non, répondit tristement Gottlieb.
— Eh bien, voilà ce qui vient de lui arriver. Il avait rendu je ne sais quel service à un scheik arabe, et comme celui-ci lui demandait comment il pouvait payer le service rendu par lui :
« Je veux tes deux prochaines récoltes, lui dit Satan.
— Le dessus, ou le dessous ? lui demanda le scheik.
— Parbleu, dit Satan, le dessus. »
Le scheik alors sema des pommes de terre, des carottes et des raves, de sorte que Satan eut les feuilles et le scheik les légumes.
« C’est bien, c’est bien, dit Satan, j’y suis pris cette fois-ci, mais je ne le serai pas la prochaine : je veux le dessous. »
Le scheik sema du riz, du froment, et du maïs, de sorte que Satan eut les racines et lui les fruits.
— Eh bien, dit Gottlieb en frissonnant, il se vengera sur moi, car, avec moi, son traité est bien fait, et il ne s’agit pas du dessus ni du dessous.
— Qui sait ? dit le charbonnier ; voyons, ne vous laissez pas abattre, entrez dans ce village, cherchez une auberge pour y passer tranquillement votre nuit ; puis, le matin, mettez-vous en route toujours confiant en Dieu, ne vous arrêtez qu’au quatrième village que vous rencontrerez sur votre chemin, entrez dans l’auberge qui a pour enseigne : À l’Épée de l’Archange ; nous nous y reverrons.
Et après l’avoir encore une fois invité à persévérer dans ses bonnes intentions, il disparut derrière la charmille de laquelle il était sorti.
Gottlieb suivit de point en point son conseil, et, après une nuit plus calme qu’il ne l’eût espéré, il se remit en route vers le village désigné.
Mais au deuxième village – on se rappelle qu’il devait s’arrêter au quatrième seulement –, mais au deuxième village, il entendit le bruit d’un quillier ; et, en effet, il aperçut à quelques pas de lui un cabaret, avec un jardin ouvert au public.
Le bruit des quilles venait de ce jardin.
Un homme y jouait tout seul, probablement pour s’exercer ou pour passer le temps ; en apercevant Gottlieb, il vint jusqu’au seuil de la porte du jardin, et l’invita à faire une partie avec lui.
Gottlieb fit un pas vers le joueur ; mais, se rappelant aussitôt la promesse qu’il avait faite à Dieu et au vieux charbonnier, il opposa un non énergique aux instances de l’inconnu, et lorsque celui-ci, par mille paroles séduisantes, commençait à l’ébranler, il s’écria :
— Mon Dieu, prête-moi des forces pour résister à la tentation !
À peine ces paroles étaient-elles prononcées, que la maison, le jardin, le quillier et le joueur de quilles disparaissaient.
Mais si vite qu’il eût disparu, l’homme avait eu le temps de menacer Gottlieb du poing, de sorte que Gottlieb ne douta point que cet homme ne fût Satan en personne.
Gottlieb fit le signe de la croix et se sauva plein d’épouvante.
Il courut ainsi jusqu’à ce qu’il fût arrivé au troisième village, et là il s’arrêta, tout frissonnant encore de terreur, pour boire un verre de bière et reprendre sa route.
Au bout d’une heure de marche, il arriva au quatrième village, et, s’étant informé de la meilleure auberge, on lui répondit que c’était celle de l’Épée de l’Archange,ce qui lui prouva que le vieux charbonnier ne s’était pas moqué de lui.
Et, en effet, de loin il vit le vieux charbonnier qui l’attendait sur le seuil.
— Tu as bravement tenu ta parole, mon garçon, lui cria ce dernier, tu as résisté à la tentation, et j’espère que jamais plus tu n’y succomberas. Un peu plus cependant tu cédais, et alors tu étais perdu sans rémission, mais heureusement tu t’es servi du bouclier qui résiste aux traits les plus forts et les mieux aiguisés. Et maintenant, ajouta-t-il, suis-moi.
Et, au grand étonnement de Gottlieb, le vieux charbonnier l’emmena au jardin et dit au garçon de dresser les quilles.
Gottlieb le regardait avec stupeur.
— À nous deux de jouer maintenant, dit-il au jeune homme, voyons, montre-moi ton savoir-faire. Sois sans inquiétude, pour cette fois je te dégage de ton serment. Prends la boule et joue le premier.
Seulement alors, Gottlieb tout étourdi tourna les yeux vers le quillier, et jeta un cri d’étonnement.
Il venait de compter quinze quilles au lieu de neuf !
— Bon Dieu ! s’écria-t-il tout tremblant, quinze quilles !
— Certainement, mon garçon, répondit le vieux charbonnier, quinze quilles. Nous ne sommes plus en Prusse, où l’on joue avec neuf quilles seulement, mais en Silésie, où l’on joue avec quinze. Comprends-tu, maintenant ? Le diable a été aussi bête avec toi qu’avec le scheik arabe dont hier je t’ai raconté l’histoire. Maintenant, prends la boule et joue.
Gottlieb prit la boule, tout tremblant, et, selon son pacte avec Satan, abattit neuf quilles.
Mais six restèrent debout.
Alors, à son tour, le vieux charbonnier prit la boule et la lança.
Les quinze quilles sautèrent en l’air.
— Toutes les quinze ! s’écria le garçon stupéfait ; par ma foi, quand je vous en ai vu abattre neuf, mon jeune monsieur, j’ai cru que vous aviez gagné, mais je me trompais : vous avez trouvé votre maître.
Des larmes de reconnaissance mouillèrent les yeux de Gottlieb, qui sentit les jambes lui manquer et qui, d’émotion sans doute, tomba évanoui sur la terre.
Lorsque Gottlieb revint à lui, il se trouva, sa valise sous la tête, étendu sur l’herbe molle d’une charmante colline.
Il ouvrit les yeux et regarda avec étonnement autour de lui.
— Mon Dieu, Seigneur ! s’écria-t-il, n’aurais-je donc fait qu’un rêve, et serais-je encore au pouvoir du démon !
Mais, comme il doutait encore, le vent commença de souffler, et la brise roula un papier jusqu’aux pieds de Gottlieb.
Il le ramassa, jeta dessus un regard, et poussa un cri de joie.
C’était son pacte avec l’inconnu.
Deux barres en croix couvraient l’écriture, et sa signature était biffée.
Sanglotant de joie, il s’agenouilla pour remercier Dieu de son salut.
— Et à toi aussi, bon vieux charbonnier, ajouta-t-il, mille fois merci de ton secours ; comment pourrai-je jamais te prouver ma reconnaissance ?
Une voix puissante comme celle de la foudre s’éleva de la forêt disant :
— Tiens ta parole, ne joue plus.
Et non seulement Gottlieb ne joua plus, mais même ne chercha plus à briller par ses habits ou par des tours mais au contraire, il se distingua de plus en plus par sa modestie et sa piété, de sorte que, comme il avait conservé toute son habileté, chaque patron était fier de l’avoir dans son atelier.
Toutes les personnes auxquelles Gottlieb a raconté l’histoire de son miraculeux salut, ont été d’accord que le vieux charbonnier ne pouvait être autre que son patron saint Pierre, qui essaye de faire oublier, en rendant de bons services aux pécheurs, que lui-même, du temps qu’il était homme et apôtre, a eu la faiblesse de renier trois fois Notre-Seigneur.
q