Huitième partie Saint Népomucène et le savetier
Si par hasard, chers lecteurs, il vous arrive de voyager dans la Silésie, vous trouverez dans plusieurs vieilles villes, dans les églises comme sur les ponts, les statues en pierre ou en bois d’un saint fort révéré.
Ce saint se nomme saint Népomucène.
Quant au véritable saint, au saint en chair et en os, né à Nepomuck en 1330, il fut chanoine de Prague et aumônier de l’empereur Wenceslas : mais, ayant refusé de lui révéler la confession de l’impératrice Jeanne, il subit héroïquement la torture et fut jeté dans la Moldau, où il se noya.
Vous voyez qu’il méritait bien la canonisation. Aussi Benoît VIII le canonisa-t-il.
Dans une vieille localité dont je n’ai pas pu savoir le nom, quelques recherches que j’aie faites pour y arriver, se passa une histoire miraculeuse que je vais vous raconter.
Il y avait un savetier dans le genre de celui dont nous parle La Fontaine ; seulement, celui-là avait de plus que l’autre d’être profondément dégoûté de son état.
Il est vrai qu’eût-il exercé tout autre état que celui de savetier, il eût pensé de même. Car, à vrai dire, le travail, quel qu’il fût, était pour lui une chose insupportable, et il pensait très sérieusement que le bon Dieu aurait parfaitement pu donner à un brave homme comme lui assez de fortune pour vivre tranquillement sans rien faire, jusqu’à la fin de ses jours.
Vous devez penser, chers lecteurs, qu’avec ce penchant à la paresse, notre savetier ne devait pas avoir en abondance ce qu’il regardait comme les condiments nécessaires d’une existence heureuse, c’est-à-dire la bonne chère et le bon vin ; mais au contraire il était, il faut l’avouer, fort misérable, et s’il avait la large part de ce que Dieu dispense, c’est-à-dire d’air et de soleil, il lui manquait, en compensation, ce qui ne se gagne qu’à la sueur du corps : le boire et le manger.
Il en résultait que, souvent, ne voulant pas travailler, et n’ayant pas la plus petite croûte à se mettre sous la dent, il se jetait sur son lit, ou plutôt sur son grabat, pour mettre en pratique le proverbe tant soit peu illusoire : qui dort dîne.
Un jour, au lieu de se coucher, ce qu’il avait fait la veille, et ce qui n’avait pas produit les fruits qu’il en attendait, il résolut de convertir le sommeil en promenade et, sortant de son taudis, passa, vers onze heures du matin, sur le pont de son village.
Sur ce pont il y avait un saint Népomucène de pierre qui le regarda d’un air souriant.
Le savetier prit ce sourire tout bienveillant du saint pour une moquerie.
— Oui, oui ! s’écria le savetier, tu peux bien rire et te moquer de moi, toi, là-haut ! Tu n’as que du bon temps sur ton perchoir : pas faim, pas soif, pas besoin de travailler pour gagner ta vie. Oh ! si j’étais à ta place !
À peine eut-il laissé échapper ces mots, que l’image de pierre lui fit un signe de tête, et d’une voix claire et distincte prononça ces mots :
— Eh bien, soit, ton voeu sera accompli bientôt ; tu vas prendre ma place, et nous verrons si ce changement fait ton bonheur.
À cette réponse à laquelle il ne s’attendait pas, le savetier eut une peur effroyable, et prit tout courant le chemin de sa maison, ni plus ni moins que s’il eût le feu au derrière.
Sa femme était occupée à laver du linge à la fontaine.
— Dépêche-toi, dépêche-toi ! lui cria-t-elle, monsieur le sacristain t’attend à la maison.
Il entra chez lui et trouva en effet le sacristain qui l’attendait avec impatience.
— Ah ! vous voilà enfin ! s’écria-t-il en l’apercevant.
— Oui, me voilà, répondit le savetier tout essoufflé ; que me voulez-vous ?
— Par ma foi, compère, lui répondit celui-ci, j’ai une drôle de besogne à vous confier ; mais comme je sais que vous êtes un brave garçon et que pour de l’argent et un bon repas vous ne refuserez pas de me rendre un service, surtout lorsqu’il n’exige pas grand-peine, je n’ai point hésité un instant à m’adresser à vous. Voici, compère, de quoi il s’agit.
« C’est aujourd’hui la fête de saint Népomucène, et par conséquent c’est aujourd’hui qu’aura lieu le pèlerinage annuel à notre chapelle, où se trouve, comme vous le savez, un saint Népomucène sculpté et peint au naturel. Figurez-vous ma frayeur : lorsque ce matin j’ai voulu arranger cette statue pour la fête, elle est tombée de son piédestal et s’est brisée en vingt morceaux. Pas moyen de la raccommoder ; et cependant la fête doit être célébrée. Mais, vous comprenez, pas de saint, pas de fête. Or, il m’est passé une idée par la tête et la voici : c’est que, comme le hasard, ou plutôt la Providence, vous a fait ressembler comme deux gouttes d’eau à saint Népomucène, vous ne me refuseriez pas, en bon compère que vous êtes, et d’ailleurs pour récompense honnête, de prendre aujourd’hui, dans la chapelle, la place de saint Népomucène. Voilà tout franc l’objet de ma visite ; cela vous va-t-il, compère ?
Mais le savetier ne répondait pas ; il était stupéfait des paroles qu’il avait entendues sur le pont, paroles qui coïncidaient si bien avec celles du sacristain. Il regarda l’homme d’église les yeux tout écarquillés et la bouche à moitié ouverte en balbutiant :
— Certainement, certainement, monsieur le sacristain, avec grand plaisir ; mais comment nous y prendrons-nous ?
— Oh ! mon Dieu, rien de plus facile, répondit le sacristain ; suivez-moi tout de suite à la maison et je vous donnerai les explications nécessaires. Si, par hasard, vous n’aviez pas encore dîné, je vous offrirais une excellente soupe à la bière, et votre part de ces délicieuses omelettes que ma cuisinière sait si bien préparer. Quant à une bonne bouteille de vin de Hongrie, ne vous en inquiétez point : vous savez que j’en ai quelques-unes en cave.
C’était plus qu’il n’en fallait pour séduire notre savetier, à jeun comme il était. Il suivit à grands pas le sacristain, ayant la tête tellement brouillée de ce qui lui arrivait qu’il cria en passant à sa femme :
— Ne t’inquiète pas de moi, Catherine, je vais dîner chez saint Népomucène.
Celle-ci le suivit des yeux avec étonnement. La bonne femme craignait que la faim n’eût monté au cerveau de son mari et ne l’eût rendu fou.
En effet, comme le sacristain le lui avait promis, notre héros trouva le dîner prêt, et la soupe à la bière fumant sur la table. Trois assiettes qu’il se servit successivement de celle-ci, et qu’il absorba en moins de trois minutes, prouvèrent le cas qu’il en faisait ; puis vint l’omelette, jaune comme de l’or, rissolée à point, pas trop ferme, pas trop baveuse, une véritable omelette d’amateur, dans laquelle entraient quinze oeufs et un quart de beurre, et que le futur saint Népomucène mangea presque entièrement à lui seul.
Il va sans dire que, pour son compte, notre homme arrosa de deux bouteilles de vin ce copieux repas.
Aussi, se renversant sur sa chaise, poussa-t-il, lorsqu’il eut terminé, un soupir de satisfaction comme il ne lui en était pas échappé depuis longtemps.
— Eh bien, lui demanda le sacristain, cela va-t-il mieux ?
— Cela va à merveille, répondit le savetier, et je suis, de corps et d’esprit, compère, disposé à faire tout ce que vous voudrez.
— Alors, vite, vite et vite ! s’écria le sacristain en se levant et obligeant son convive à faire comme lui. Il faut vous habiller promptement, car les cloches commencent déjà à sonner, et les pieux pèlerins ne tarderont pas à venir.
Là-dessus, ils se rendirent tout courant à la chapelle. Et là notre savetier fut revêtu des splendides habits et du bonnet pointu de saint Népomucène ; ensuite le sacristain lui colla une longue barbe qui lui emboîta le bas du visage. Et, en effet, habillé de cette façon, notre homme avait une si grande ressemblance avec le saint que sa femme elle-même eût eu peine à le reconnaître.
— Là ! dit le sacristain lorsque le déguisement fut complet. Montez maintenant sur ce piédestal, au-dessous de ce grand lustre. C’est là votre place. Tenez ce livre dans votre main droite et étendez le bras gauche comme vous me voyez le faire. Là ! maintenant levez un peu la tête et dirigez votre regard vers le ciel, afin de paraître convenablement pieux.
Après avoir instruit de cette façon son compère, et ne trouvant plus rien à lui dire sur l’attitude du corps et l’expression de la figure, le sacristain s’éloigna en disant :
— Pas mal du tout, pas mal, pas mal ! cela ira bien.
Mais, à peine le sacristain, la main placée en abat-jour sur les yeux, avait-il fait quelques pas en arrière en félicitant son compère, que celui-ci poussa un cri terrible qui résonna par toute la chapelle.
— Marie et Joseph ! hurla-t-il, en même temps qu’il saisissait son nez de la main gauche, comme s’il eût eu l’intention de l’allonger jusqu’à la ceinture.
— Pour l’amour de Dieu, compère, qu’avez-vous donc ? demanda le sacristain en revenant vivement à lui. Est-ce que quelque tarentule vous a piqué, pour que vous criiez si pitoyablement ?
— Non, répondit le savetier, les larmes aux yeux, non, c’est cette maudite bougie du lustre qui coule, et qui, en coulant, me dégoutte toute ardente sur le bout du nez. Que l’on m’appelle coquin si dans cinq minutes il n’y paraît point une cloque large comme une pièce de vingt sous !
— Voyons, voyons, dit le sacristain cherchant à l’apaiser, tournez la tête un peu de côté, et ce qui est arrivé une fois n’arrivera plus. Du reste, je ne regarderai pas à quelques pièces de monnaie comme prix de vos douleurs. Seulement, pour l’amour de Dieu, ne faites pas de scandale pendant l’office ; la chose pourrait nous coûter cher à tous deux, car vous comprenez qu’il faut rester muet et immobile comme si vous étiez une vraie statue.
— Soyez tranquille, compère, répondit le savetier alléché par la promesse de quelques pièces de monnaie offertes par le sacristain et en reprenant une meilleure attitude. Je vais tâcher de faire ma besogne en conscience.
Le sacristain s’éloigna tout à fait rassuré, et le nouveau saint demeura seul dans la chapelle.
Notre saint Jean Népomucène par intérim éprouva un véritable sentiment de bien-être en se trouvant seul dans l’église. Cette solitude lui permettait de se mettre à l’abri des gouttes de bougie qui continuaient de couler du lustre et de tomber à l’endroit où un instant auparavant se trouvait son nez.
Mais un instant après il se trouva que les rayons ardents d’un soleil de juin, pénétrant par une fenêtre ouverte, s’avancèrent graduellement sur son visage et finirent par lui donner en plein dans les yeux.
Ce n’était rien tant que le pauvre savetier pouvait rejeter son visage à gauche et à droite et cligner des yeux. Mais cela promettait de devenir insupportable lorsque la chapelle serait pleine de monde et qu’il lui faudrait rester immobile sous ce rayon de soleil qui lui brûlait les yeux et sous cette cascade de bougie qui lui brûlait le nez.
Il n’y pensait qu’en frémissant.
Mais il était trop tard maintenant pour réfléchir, et, si critique que fût sa position, il était forcé de l’accepter, puisque c’était lui qui, par son souhait inconsidéré, se l’était faite.
Au reste, le supplice qui lui était promis ne se fit point attendre. La porte de la chapelle venait de s’ouvrir. La foule commençait d’entrer, et bientôt elle fut si grande que, quoique l’on s’étouffât littéralement dans la chapelle, il y avait encore plus de monde dehors que dedans.
Vous concevez, chers lecteurs, que cette affluence si considérable ne fit qu’augmenter la grande chaleur. Le pauvre savetier, dont le soleil, toujours plus chaud et plus ardent, continuait de brûler le visage, se trouva en peu de temps baigné de sueur, de sorte qu’il soupirait à voix basse :
— Hélas ! hélas ! quel bonheur est celui des gens qui sont indignes de la lumière du soleil !
Et non seulement il souffrait physiquement, mais à cette souffrance se joignait la crainte que l’on s’aperçût de cette sueur qui lui coulait du visage, et de ce tressaillement involontaire qui agitait tout son corps à chaque goutte de cire qui lui tombait sur le nez.
Par bonheur, sa terreur était exagérée. Les pieux campagnards et les sombres mineurs de la Silésie ne pouvaient supposer la substitution, car la ressemblance avec le saint était, grâce à la barbe, si grande, qu’ils croyaient être en face d’une véritable statue ; tous étaient agenouillés autour du faux Népomucène et disaient ardemment leur chapelet, et si quelqu’un d’entre eux levait la tête, ce n’était pas par doute ou curiosité, c’était par dévotion.
Aussi, parmi toute cette foule qui encombrait la chapelle, il n’y avait que le sacristain qui sût à quoi s’en tenir : pour le punir de son imposture sans doute, saint Népomucène lui avait rendu la vue plus perçante encore ; de sorte qu’il comptait chaque goutte de sueur qui tombait de son front, de sorte qu’il tressaillait à chaque goutte de cire qui lui tombait sur le nez.
Il en résultait qu’il tremblait et frissonnait à chaque tremblement et à chaque frissonnement du malheureux savetier.
Pour donner quelque soulagement à son compère, il monta dans le choeur et ouvrit une fenêtre. De cette façon, se disait-il en lui-même, mon pauvre compère pourra respirer, et l’air qui arrivera jusqu’à lui le soulagera.
C’était une bien malheureuse idée qu’avait là le sacristain.
En dehors de la fenêtre se jouait une immense quantité de mouches. Ces pauvres insectes, que la chaleur avait altérés outre mesure, se précipitèrent dans l’église et, plus clairvoyants que les fidèles, virent cette rivière de sueur qui coulait le long du visage de la fausse statue ; en outre, le savetier était si pressé qu’après avoir mangé la soupe à la bière, soit par faute de temps, soit par sensualité, il avait négligé d’essuyer ses lèvres, de sorte que ce fut particulièrement sur ses lèvres encore sucrées que s’abattit l’essaim bourdonnant.
En quelques secondes, la tête du faux Népomucène eut l’air d’une ruche.
Vous avez éprouvé, chers lecteurs, le chatouillement que vous cause une mouche qui, quoique vous la chassiez, revient obstinément se poser sur votre visage. Ainsi, jugez, si vous avez éprouvé tant d’ennui pour une seule, ce que le savetier devait éprouver d’impatience pour toute une nuée !
Le pauvre diable se croyait dans le purgatoire.
Le supplice devint si grand que, sans l’influence du vrai Népomucène, influence vraiment miraculeuse, il n’y a aucun doute que les formidables grimaces que faisait le savetier eussent chassé tout le monde de la chapelle.
Les lèvres surtout étaient, à cause de cette malheureuse soupe à la bière dont elles avaient conservé le parfum, dans une agitation continuelle ; d’abord ce fut la lèvre supérieure qui s’agita convulsivement, tantôt cherchant à atteindre le nez, tantôt cherchant à s’abaisser jusqu’au menton. Puis ce qu’il ne pouvait faire avec la lèvre supérieure, il tenta de le faire avec la lèvre inférieure, et comme il ne réussissait ni avec l’une ni avec l’autre, il imprima à sa bouche tout entière un mouvement de va-et-vient qui semblait avoir pour but de mordre tantôt l’oreille droite, tantôt l’oreille gauche.
Mais comme cette torture n’était point assez grande, le faux Népomucène en vit une autre s’apprêter pour lui.
Elle s’approchait sous la forme d’un énorme bourdon, menaçant, grondant, tournoyant. D’abord l’animal parut être entré par hasard, et parce qu’il avait trouvé la fenêtre ouverte ; il volait innocemment à droite, à gauche, sans paraître avoir aucun mauvais dessein ; puis son attention parut attirée par l’essaim de mouches qui tournoyait autour du savetier. Il se dirigea du côté où il vit la foule de ses congénères, sans autre but apparent qu’une vague curiosité.
Le faux Népomucène, depuis son entrée dans l’église, ne l’avait point perdu de vue ; ses yeux le suivaient avec inquiétude dans tous les cercles qu’il avait tracés, et c’était avec terreur qu’il s’apercevait que chaque cercle se rapprochait de lui.
Enfin il entendit retentir son bourdonnement à ses oreilles, et comprit que ce n’était qu’un choix bien calculé de la place où il devait se reposer qui arrêtait le bourdon.
Bientôt tous ses doutes furent fixés. Le bourdon se posa sur le bout extrême de son nez.
Le savetier, à moitié fou, au risque du scandale qu’il allait causer, résolut de sauter de son piédestal au milieu du choeur. Il fit un violent effort, mais ses pieds tenaient au piédestal ; impossible à lui de bouger.
En ce moment le chatouillement du bourdon devint tellement insupportable qu’il essaya de l’écraser avec son livre, mais la main resta immobile.
Comme s’il eût été au courant des mauvaises intentions que le savetier avait à son égard, le bourdon lui enfonça son aiguillon dans le nez.
Oh ! cette fois la douleur lui arracha un cri terrible.
Par bonheur, il n’eut que l’intention de crier ; de même qu’il était devenu immobile, il était devenu muet.
Alors il comprit qu’il était bien autrement malheureux encore qu’il n’avait pu jusque-là s’en douter. Il était devenu une vraie statue, sans acquérir les privilèges du marbre ni du bois ; c’est-à-dire que, muet, immobile, avec l’apparence d’un corps de bois, il avait les tristes privilèges de l’homme, c’est-à-dire de continuer à penser et à souffrir.
— Oh ! mon Dieu ! murmura-t-il au fond de lui-même en se rappelant la malédiction du Christ sur son confrère le savetier de Jérusalem, me voilà donc devenu le contraire du juif errant ; lui, une fois en marche, n’a pas pu s’arrêter ; moi, une fois arrêté, je ne puis plus me mettre en marche. Oh ! malheureux, malheureux que je suis, j’en ai pour jusqu’au jour du jugement dernier.
Cette pensée, vous le comprenez bien, chers lecteurs, joignit à ses souffrances corporelles des souffrances morales bien autrement terribles.
En attendant, le chapelain prononça les mots sacramentels : Ite, missa est.
La messe était finie.
Au bout d’un quart d’heure, il ne restait plus dans l’église que le sacristain et le faux Népomucène.
— Ah ! Dieu soit loué ! s’écria le sacristain pour alléger son coeur ; tout est heureusement fini, mais, foi d’honnête homme, cela ne m’arrivera plus, compère. Ah ! si vous saviez, mon brave ami, ce que vos terribles grimaces m’ont fait souffrir ! C’est au point que je ne saurais comprendre comment les autres ne se sont aperçus de rien. Mais tout est fini maintenant ; descendez de votre piédestal, mon ami, descendez. Je n’ai plus besoin de vos services, le ciel en soit béni. Eh bien, pourquoi donc ne descendez-vous pas ? Êtes-vous devenu sourd ? ajouta-t-il en élevant la voix ; je vous dis de descendre !
Mais le sacristain avait beau parler, élever la voix, crier même, le pauvre savetier demeurait immobile.
— Voyons, voyons, continua-t-il, pas de farce. Peste ! tu es d’une bonne constitution, toi, d’avoir encore le courage de rire après ce qui vient de se passer. Descends, descends !
Et, joignant le geste à la parole, il le prit par la jambe pour hâter cette descente qu’il réclamait.
Mais à peine l’eut-il touché qu’il poussa un cri.
Il venait de sentir que la jambe du savetier était devenue dure comme du bois.
— Miracle ! épouvantable miracle ! s’écria-t-il plein de terreur. Saint Népomucène me punit de mon imposture. Non seulement je vais perdre mon emploi et mon pain, mais on va m’accuser d’avoir tué mon compère, que l’on a vu près de moi dans les derniers moments. Ô grand saint Népomucène, ajouta-t-il en se jetant à genoux à demi mort de frayeur, je ne t’ai offensé que cette fois, mais je te jure de ne plus le faire. Aide-moi donc à me tirer de cette terrible position, ô grand saint Népomucène !
Et en même temps, à cette prière du sacristain le savetier en joignait une autre, muette il est vrai, mais non moins ardente.
« Ô grand saint Népomucène, disait-il au fond de son coeur, toute ma vie je n’ai été qu’un paresseux et un vaurien, mais à partir d’aujourd’hui je te promets de devenir un tout autre homme et de ne plus obéir à mes mauvais instincts ; aide-moi seulement à quitter cette attitude ; si j’ai tant souffert pour deux heures, que serait-ce donc, bon Dieu, pour l’éternité ! »
À peine cette double invocation était-elle terminée, qu’un effroyable craquement se fit entendre, et que le mur de la chapelle s’ouvrant laissa passer le véritable saint Népomucène, celui qui était taillé en pierre sur le pont, et dont le savetier avait jalousé la paresse.
— J’ai entendu vos promesses, dit-il, et je viens exaucer vos prières. Toi, sacristain, tu as été suffisamment puni par les angoisses que tu as éprouvées, et tu n’oseras plus, à l’avenir, je le présume, me choisir un si triste remplaçant. Quant à toi, continua-t-il en s’adressant au compère, paresseux et insouciant savetier, je te prédis que si tu ne tiens pas l’engagement que tu viens de prendre vis-à-vis de moi ; que si, à partir de cette heure, tu ne deviens pas un garçon honnête et laborieux, je reviendrai tout exprès pour te changer en statue, et que statue tu resteras cette fois jusqu’au jour du jugement dernier.
Et quand il eut dit ces paroles, le saint s’éloigna comme il était venu, c’est-à-dire à pas lents et solennels, dont on entendit encore le retentissement même lorsqu’il fut sorti de l’église.
Lorsqu’il eut disparu, il sembla au sacristain et à son compère que pour la seconde fois ils revenaient au monde. Le dernier s’élança au bas de son piédestal et sauta au cou du premier.
Et jamais il n’y eut depuis ce jour-là un savetier plus rangé et plus laborieux, sans compter que jamais fidèle, si pieux qu’il fût, n’a témoigné un plus profond respect à saint Népomucène, n’ayant jamais passé sur le pont non seulement sans se découvrir, mais encore sans faire sa prière.
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