‹ Histoire de CorseChapitre 10 sur 29 · VIII

VIII

LA FIN DU MOYEN AGE

Rivalité de Francesco della Rocca et de Vincentello d’Istria.--Conquête de l’île par Vincentello.--Entreprises des Aragonais sur la Corse.--Intrigues des seigneurs, des caporali, des Fregosi.--Intervention pontificale.

A Gênes, en moins de quatre ans, dix doges s’étaient succédé, choisis alternativement dans les factions des Adorni et des Fregosi. Pendant près de deux siècles, ces deux familles d’origine populaire devaient se disputer le pouvoir, au détriment de leur patrie qu’elles inféodèrent tour à tour à des souverains étrangers pour enlever à la faction adverse triomphante les bénéfices de sa victoire. A l’extérieur, la sécurité de la République fut, au cours du <small>XV</small>ᵉ siècle, constamment menacée: par les Vénitiens, jaloux de la prospérité de leur commerce, par les Milanais, voisins turbulents et intraitables, par les Musulmans, dangereux pour leur négoce en Orient, par l’Aragon qui convoite l’empire de la Méditerranée, et plus tard par l’ambition conquérante des princes français. Au début du siècle, les rois aragonais ont les yeux fixés sur la Sardaigne, qu’ils dominent imparfaitement, et sur la Corse dont ils ne sont souverains que de nom; mais il ne semble pas qu’ils aient poursuivi la conquête de cette dernière avec ardeur: leur ambition ne se manifeste que par des expéditions intermittentes et des formules de chancellerie rarement sanctionnées par des actes.

En octobre 1390, le doge Antoniotto Adorno, voyant sa patrie menacée par le duc de Milan, Gian-Galeaz Visconti, et ne voulant pas s’effacer devant les Fregosi, offrit la suzeraineté de Gênes au roi de France. Charles VI accepta et envoya comme gouverneur le comte de Saint-Pol, remplacé, peu après, par le maréchal Boucicault (1401). La Corse devenait vassale du roi de France. Elle était alors gouvernée avec justice et modération par Raffaele da Montaldo. Malheureusement, en mai 1403, Boucicault le remplaça par Ambrogio de’ Marini, qui ne put tenir tête aux Corses révoltés. A la mort de celui-ci advenue en décembre de la même année, Leonello Lomellino, alléguant qu’il avait engagé dans la maona de Corse des sommes considérables, sollicita du roi de France la concession de l’île en fief noble. Au mois de janvier 1404, Andrea Lomellino son fils était nommé gouverneur de la Corse. Peu de temps après, Leonello, l’investiture obtenue, prenait possession de l’île. «Arrivé en Corse, avec le titre de comte, dit Giovanni della Grossa, il se laissa aller à un tel excès d’orgueil qu’il prétendait que tout lui appartenait: hommes, bestiaux, fruits et tout le reste. Il se vit bientôt l’objet d’une haine profonde et déclarée.»

Rivalité de Francesco della Rocca et de Vincentello d’Istria.--Avec l’appui des Génois, auxquels il s’était soumis après la mort de son père, Francesco della Rocca, fils d’Arrigo, vicaire de la République, avait contraint les Cinarchesi à reconnaître sa suprématie. Seul, Vincentello d’Istria, fils de Ghilfuccio et d’une sœur du comte Arrigo, dont le domaine était réduit au tiers de la petite seigneurie d’Istria, ne voulut pas s’incliner devant l’autorité du bâtard de son oncle. Il s’associa quelques aventuriers sardes et catalans avec lesquels, monté sur une felouque de rencontre, il commença de piller les territoires des Bonifaciens. Dès que les ressources ainsi acquises le lui permirent, il se procura un brigantin dont l’usage énergique lui valut bientôt dans les eaux méditerranéennes la réputation d’un corsaire redoutable. Les navires des marchands génois, lui procurant le plus substantiel de ses prises, sa renommée parvint à la cour d’Aragon où le roi, don Pedre, se souvenant des services et de la constance de son oncle Arrigo, lui fit un favorable accueil, et lui donna quelques troupes avec le titre de lieutenant du roi en Corse. D’esprit pratique, Vincentello ne se para pas bruyamment de cette dignité honorable, mais il débarqua discrètement dans l’île, s’empara par surprise du château de Cinarca et y plaça une garnison espagnole. Avec les Corses qui étaient venus, en grand nombre, se ranger sous la bannière aragonaise, il marcha sur Biguglia où il ne rencontra aucune résistance et se présenta devant Bastia. Quoique secondé par Francesco della Rocca, Leonello Lomellino fuyant le danger, s’était embarqué pour Gênes, laissant dans la forteresse une petite garnison dont le chef livra la place à Vincentello pour deux cents écus.

A Biguglia, Vincentello, satisfait du nombre respectable de ses partisans, s’était fait offrir le rameau d’oranger qui, suivant le rite consacré en Corse, lui conférait le titre de comte. Francesco della Rocca, à Bonifacio, se préparait à la lutte en ralliant à la cause génoise les mécontents déçus pour avoir escompté trop tôt les avantages de la suzeraineté aragonaise. Cependant les deux peuples étaient en paix, et quand Francesco, jugeant ses forces suffisantes, reprit l’offensive, une proclamation du roi de Sicile, D. Martin, fils de D. Pedro, ordonna au gouverneur de Sardaigne et à ses officiers de porter secours à Vincentello contre les rebelles qu’il s’étonnait de voir combattre sous l’étendard de la commune de Gênes, de poursuivre lesdits rebelles en tous lieux, mais de respecter Calvi et Bonifacio, villes génoises. Cette formule n’avait pour but que de limiter les revendications génoises et de montrer surtout qu’elle les voulait ignorer. Gênes imita cette discrétion, mais n’en envoya pas moins, en 1407, Andrea Lomellino, fils de Leonello, avec le titre de gouverneur. Francesco della Rocca, dont la popularité avait remplacé celle de Vincentello, triomphait sur tous les points. Dans l’Istria, dans l’Ornano, à Vico, il avait battu et poursuivi les troupes de ce dernier et les avait obligées à franchir les monts. «Partout où il passait, dit la Chronique, chacun prenait les armes pour se joindre à lui.» Il assiégea Biguglia où le comte s’était retiré et le contraignit à fuir à Bastia. Bloqué dans cette forteresse par Francesco et le gouverneur génois qui venait de débarquer, Vincentello, blessé à la jambe, se jeta en hâte sur un brigantin et s’en fut solliciter des secours en Sicile.

La faveur dont avaient joui les Génois et leur vicaire Francesco auprès des chefs insulaires, ne fut pas de longue durée. Quand Vincentello reparut dans la baie d’Ajaccio avec une petite flotte catalane (1408), les Cinarchesi l’accueillirent comme un sauveur. Pour se les attacher par des liens plus solides que ceux dont il avait éprouvé la fragilité, il dissimula ses ressentiments, et s’engagea à partager avec les plus influents d’entre eux les fruits de leur conquête éventuelle. Cette union éphémère impressionna les masses et les ramena autour de Vincentello.

L’inquiétude à Gênes fut extrême. On y décréta un armement général auquel les communes confédérées furent énergiquement invitées à contribuer (mai 1407). La mort de Francesco della Rocca, frappé d’un coup d’épieu à Biguglia, débarrassa Vincentello d’un redoutable compétiteur, et Andrea Lomellino fut tellement effrayé de l’isolement où le laissait la disparition de son vicaire qu’il pensa renoncer à l’entreprise et s’enfuir. Il en fut empêché par les Gentili, seigneurs du Cap-Corse, qui, accourant avec leurs vassaux, mirent en fuite les troupes de Vincentello.

Francesco ne laissait que des enfants en bas âge. Sa sœur madonna Violante, femme de Ristorucello Cortinco, se crut assez forte pour le venger et empêcher Vincentello de s’établir sur les ruines de sa maison. Elle parcourut la Corse, évoquant partout la mémoire de son frère et de son père, le comte Arrigo, «mais, dit la Chronique, le sort ne seconda pas ses desseins; malgré le nombre infini de partisans qui suivirent cette femme valeureuse, malgré la virilité de son courage et l’élévation de son esprit, elle fut battue à Quenza par Vincentello; et sa défaite fut telle qu’elle eut grand’peine à gagner Bonifacio».

· · ·

Conquête de l’île par Vincentello.--Cependant Vincentello, peu rassuré sur les conséquences de la lutte qu’il avait entreprise contre Gênes, envoya au roi D. Martin, le gouverneur catalan du château de Cinarca, qui, s’appuyant sur l’expérience acquise pendant son séjour dans l’île, put convaincre son souverain des dangers que courait la cause aragonaise abandonnée aux mains des seuls Corses. Le roi promit de prompts secours. Malheureusement pour Vincentello, D. Martin n’arriva en Sardaigne que pour y terminer prématurément ses jours.

En 1411, Gênes envoya en Corse Raffaele da Montaldo, qui s’y était concilié des sympathies au temps du comte Arrigo. Il était particulièrement lié avec la puissante famille d’Omessa dont tous les membres, revêtus de fonctions ecclésiastiques, vivaient en chefs redoutés plus qu’en prélats. Ambrogio d’Omessa était évêque d’Aleria, et Giovanni son neveu, évêque de Mariana. Ceux-ci élevèrent d’abord une barrière à l’ambition croissante de Vincentello; mais quand Montaldo fut rappelé à Gênes, ils semèrent l’agitation dans l’île pour exploiter la mauvaise position de ses successeurs.

Tomasino da Campo-Fregoso, alors doge, fit décréter une dépense de 5000 florins d’or pour soumettre la Corse (7 juin 1416). Son frère Abramo, envoyé dans l’île, contraignit Vincentello à demander des secours au roi d’Aragon. Quant aux deux évêques, quoique battus par Pietro Squarciafico, lieutenant de Tomasino, ils ne se découragèrent pas et recrutèrent des troupes pour lutter contre les Génois; Vincentello se joint à eux, bat Squarciafico et le fait prisonnier. C’est alors qu’il fit construire à Corte la citadelle dont on peut admirer encore aujourd’hui les imposantes fondations.

Ici, les caporali entrent officiellement en scène. Comme à Florence, on appelait ainsi les gonfaloniers du peuple. Ainsi que le gonfalonier, le caporale était toujours choisi parmi les habitants du village. Dans l’esprit du peuple, il devait faire contrepoids à la tyrannie du seigneur ou du podestat, mais les familles de gentilshommes, elles-mêmes, ne tardèrent pas à apprécier une fonction que tous les gouvernements subventionnaient tour à tour, et une nouvelle aristocratie mixte se forma. Il y eut des familles de caporali. Au <small>XV</small>ᵉ siècle, le caporale n’est plus pour le gouvernement génois que le chef d’origine locale chargé, moyennant rétribution, de maintenir son influence. Sur ses registres de comptabilité, il confondra sous la même rubrique les syndics des villages et les féodaux les plus puissants de l’Au-delà-des-Monts. Par les caporali, Gênes communique avec chaque clan et conserve ainsi dans l’île une autorité que les fonctionnaires génois sont incapables de maintenir par eux-mêmes.

Il est probable que la suppression d’une pension qu’ils touchaient depuis deux ou trois ans fit soulever les deux évêques et leurs amis contre Gênes. Vincentello se les attacha en leur rendant leur subvention. Dès lors, les familles principales de la Terre-de-la-Commune reçurent régulièrement leur traitement, tantôt de la République, tantôt du gouvernement aragonais, souvent aussi du seigneur cinarchese qui avait pu se constituer un parti important. En 1443, Mariano da Caggio, élu lieutenant général du peuple corse, voudra réprimer leurs abus: il nivellera leurs tours et leur interdira de prendre le titre de caporale; mais son autorité trop éphémère ne portera pas de fruits.

Pour les Fregosi, la Corse devait être un champ d’exploitation. Ils avaient employé au mieux de leurs intérêts personnels les fonds fournis par la République. Afin de continuer la guerre, Abramo de Campo-Fregoso emprunta de l’argent aux Bonifaciens et vint mettre le siège devant le château de Cinarca. Quand il s’en fut emparé, jugeant qu’il lui serait difficile de le conserver, il le vendit 3.500 livres à Carlo d’Ornano. Mais Vincentello d’Istria qui avait vaincu et fait prisonnier le lieutenant d’Abramo, Andrea Lomellini, assiège le gouverneur à Biguglia et s’empare de sa personne (1420). La prise de Bastia suit de près, et les Génois sont chassés. Il est presque inutile d’ajouter qu’Abramo ne rendit jamais aux Bonifaciens l’argent qu’il leur avait emprunté.

Entreprises des Aragonais sur la Corse.--Vers la fin de l’année 1420, le roi D. Alfonse estimant nécessaire sa présence en Sardaigne, arma une flotte importante. Accueilli en souverain à Sassari par les Sardes, il fit voile aussitôt pour la Corse, et reçut à son débarquement les hommages des principaux chefs. Calvi et Bonifacio, dont les populations étaient génoises, s’étaient préparées à la résistance; cependant les Aragonais entrèrent dans Calvi presque sans coup férir, grâce à la trahison d’un habitant, Giacopo-Pietro da Montelupo qui leur en ouvrit les portes pendant la nuit. La ville ainsi occupée, presque sans protestation de la part de sa population pacifique de pêcheurs et de marchands, le roi distribua aux notables quelques faveurs et partit pour Bonifacio, ne laissant, pour garder la place, que soixante Catalans sous la conduite du capitaine Juan de Liñan. Grave imprudence, car les Calvais, privés de communications avec Gênes, principal débouché de leur commerce, et peut-être incommodés par la présence des soudards catalans, s’avisèrent d’un stratagème pour s’en débarrasser. Un navire chargé de marchandises avait jeté l’ancre au cap Saint’Ambrogio, à quatre milles de Calvi: ils firent miroiter aux yeux des soldats les avantages d’une prise facile, et décidèrent une partie de la garnison à courir sus au butin. Ce piège grossier réussit: la garde de la citadelle réduite de moitié, ne put résister aux menaces de la population armée contre elle, et le capitaine Liñan s’estima heureux de pouvoir embarquer tous ses hommes à destination de Bonifacio. Ainsi, fait peut-être unique dans l’histoire, la prise d’une ville et sa délivrance s’effectuèrent presque sans effusion de sang.

Quant à Montelupo, une délibération des habitants de Calvi réunis dans l’église San-Giovanni le 14 août 1421, le déclara traître à sa patrie, indigne d’habiter, de posséder ou de négocier à Calvi. Ses biens furent confisqués et le prix de leur vente affecté à l’acquisition d’armes, de cuirasses et de munitions pour la défense de la ville. C’est à partir de ce moment, dit-on, que Calvi ajouta en exergue à la croix de Gênes qu’elle portait dans ses armoiries la devise «Civitas Calvi semper fidelis».

La flotte aragonaise resserrait étroitement Bonifacio. Les canons catalans, hissés sur des tours voisines, dominaient à la fois le port et la ville et causaient de tels ravages que les habitants, déjà décimés par la famine et la rigueur de décembre, implorèrent une courte trêve, promettant de se rendre s’ils n’étaient pas ravitaillés avant janvier 1421. Un brigantin fut envoyé à Gênes et, le premier janvier, une escadre de huit vaisseaux, commandée par Battista di Campofregoso était signalée. Aussitôt les assiégés au mépris de la trêve, dit un historien milanais contemporain, prennent les armes et détournent l’attention des Aragonais. Favorisée par le vent, la flotte génoise brise la chaîne qui ferme le port et ravitaille la cité. C’en fut assez pour décourager le roi appelé à Naples par des intérêts plus pressants, car il s’agissait de la succession de la reine Jeanne compromise par l’ambition de la maison d’Anjou. Il partit après avoir nommé Vincentello vice-roi de Corse. Le pouvoir de celui-ci, en 1421, est tel que l’annaliste génois contemporain (Stella), lui-même ne le discute pas: «La plus grande partie de l’île, écrit-il, appartient au comte Vincentello della Rocca, les Génois y règnent de nom, mais leur pouvoir y est nul.» Le pape Martin V, envoyant en Corse un légat apostolique pour y organiser un synode, l’adressa au comte Vincentello, Souverain de la Corse. Celui-ci sut profiter de l’occasion pour convier à cette assemblée tous les laïques de quelque importance, et fit savoir que la constitution synodale devait être observée par tous, sous les peines les plus sévères. Cet acte purement politique tendait à donner à son autorité la sanction apparente du Saint-Siège.

La lutte des Adorni et des Fregosi fit tomber Gênes au pouvoir du duc de Milan. Tomasino de Campo-Fregoso et les siens reçurent «en remboursement des sommes qu’ils avaient dépensées pour le service public» près de 60.000 florins et la seigneurie de Sarzane. Ils attendirent dans cette petite ville qu’un souffle plus favorable leur rendît les hautes charges de la République qu’ils avaient su rendre si lucratives. Comme le roi de France, le duc de Milan s’était engagé à respecter la constitution des Génois et leurs franchises.

Moins tyrannique, Vincentello, malgré l’opposition des Cinarchesi, aurait pu établir solidement son autorité en Corse. En pensionnant les caporali, il avait fait reconnaître sa suzeraineté; les rois d’Aragon, le Saint-Siège, Florence le traitaient en souverain, et Gênes, elle-même, par des rapports courtois avec lui, semblait accepter l’état de choses qu’il avait créé. Les excès dont il se rendit coupable causèrent sa chute. En 1433, alors qu’il était en fort mauvais termes avec Simone de Mari, seigneur du Cap-Corse, et les seigneurs della Rocca, d’Ornano et de Bozzi, il exigea des populations qui lui restaient fidèles une contribution extraordinaire, ce qui lui aliéna les masses. En enlevant une jeune fille de Biguglia, il provoqua l’indignation générale. Les habitants de la Terre-de-la Commune se groupèrent autour de Simone de’ Mari et le comte, presque isolé, dut quitter la Corse. Les Florentins l’accueillirent avec de grands honneurs et lui fournirent des secours. Mais comme il revenait, accompagné de son frère Giovanni, Zaccaria Spinola, capitaine d’une galère génoise, s’empara d’eux. Vincentello, conduit à Gênes, fut condamné à avoir la tête tranchée. Il revendiqua la responsabilité de tous les dommages que son frère et les autres Corses avaient infligés aux Génois; ce qui fournit un prétexte à la République pour déclarer ses biens confisqués. L’importance qu’attacha le gouvernement génois à la capture de Vincentello fut telle que Zaccaria Spinola et son lieutenant, Giacopo di Marchisio, reçurent, en récompense, des privilèges à vie, et que chacun des officiers qui se trouvaient à bord de leur galère fut gratifié d’un don de cinquante livres. Vincentello fut exécuté à Gênes dans une petite cour du Palazzetto (monument qui renferme aujourd’hui les Archives d’État). Sa tête tomba sous le couperet de la mannaja, instrument de mort dont on usait communément en Italie, et qui fit depuis son apparition en France sous le patronage du docteur Guillotin.

Intrigues des seigneurs, des caporali et des Fregosi.--Intervention pontificale.--Après la mort de Vincentello, les feudataires recommencèrent à se disputer le pouvoir. Simone de’ Mari, le plus puissant d’entre eux, se rendit maître de Bastia et se crut assez fort pour lever des impôts; mais les Cinarchesi: Giudice d’Istria, Polo della Rocca et Rinuccio di Leca s’unirent contre lui. Afin de diviser ses adversaires, il commença par gagner à sa cause Polo della Rocca et traita avec Rinuccio. Giudice ne voulut entendre parler d’aucun accommodement: il se fit nommer comte de Corse par le roi d’Aragon, titre qui ne fut reconnu que par ses vassaux, car les insulaires, réunis à Morosaglia, élurent Polo della Rocca comte et seigneur de l’île.

Aussitôt Simone de’ Mari déçu dans ses espérances, fit avec les Montaldi un traité par lequel la Corse aussitôt conquise serait partagée entre eux et lui, par moitié. Les caporali, fidèles à leurs principes d’intérêt personnel, abandonnèrent le comte Polo et se rangèrent avec les Montaldi, mais ceux-ci après la victoire, s’aliénèrent les Corses en faisant emprisonner leur allié, Simone de’ Mari. Sous les ordres de Rinuccio di Leca, les insulaires marchèrent contre les Montaldi dont l’armée fut taillée en pièce à Tassamone (1437).

Cette même année, Tomasino di Campo-Fregoso fut élu doge. Reprenant le projet déjà conçu par tant de familles génoises de se constituer avec la Corse un fief particulier, il envoya son neveu Jano qui entra en correspondance avec les seigneurs et les caporali; grâce à de belles promesses celui-ci n’eut aucune peine à parcourir la Corse en triomphateur. Après avoir reçu l’hommage des seigneurs du Cap-Corse dont il confisqua et revendit les châteaux, il passa dans l’Au-delà-des-Monts et força Bartolomeo d’Istria, fils de Vincentello, à lui céder moyennant 200 écus le château de Cinarca qu’il revendit 3.000 écus à Rinuccio de Leca. Pour conserver son fief, chacun des Cinarchesi paya à Jano une somme proportionnée à son importance.

Encouragé par ces premiers succès, Jano supprima les pensions des caporali. C’était imprudent: ceux-ci mirent à leur tête Polo della Rocca et Rinuccio di Leca qui forcèrent le gouverneur à s’enfuir. Revenu avec des forces importantes, il triompha des Corses, dit Giovanni della Grossa, dans la plaine de Mariana, «grâce à des épouvantails avec lesquels les Génois effrayaient les chevaux» (1441). Cette défaite eut des conséquences graves pour les Corses: pendant plusieurs mois, Polo fut poursuivi par les Génois; mais le pire, dit la Chronique, fut que chacun des adversaires, partout où il passait, levait la taille, de sorte que chaque feu la paya deux fois cette année.

Mais les Adorni ayant reconquis le pouvoir, les Montaldi reparurent en Corse et se mirent en campagne contre Jano qui chercha en vain un allié parmi les feudataires. Battu dans toutes les rencontres, Jano prit le parti de rentrer à Gênes où la fortune de sa famille était très compromise. Pour ne pas tout perdre, il porta la lutte sur un autre terrain et réclama de la République une indemnité de 15.000 livres.

Au milieu des troubles qui désolaient l’île, l’évêque d’Aleria, Ambrogio d’Omessa, qui avait contribué pour une bonne part au retour des Fregosi, proposa aux caporali d’offrir la souveraineté de l’île au Saint-Siège. Le pape Eugène IV accepta, mais les troupes pontificales, s’étant rencontrées avec un parti de Cinarchesi que commandait Raffè de Leca, fils de Rinuccio, éprouvèrent une sanglante défaite. L’avarice des gouverneurs pontificaux acheva de détruire le prestige du régime. Un caporale dont la valeur égalait le prestige, Mariano da Caggio, de la famille des Cortinchi, convoqua une consulte à Morosaglia. Les populations lasses de l’oppression où les tenaient les gouvernements étrangers, les seigneurs et les caporali, élurent par acclamation Mariano lieutenant général du peuple, mais se laissèrent persuader d’accepter, entre toutes les tyrannies, celle qui théoriquement se présentait comme la plus douce. Les troupes romaines débarquèrent donc de nouveau et remportèrent sur les Cinarchesi d’assez gros succès, mais la mort d’Eugène IV (1447) suggéra à son général, Mariano da Norcia, de continuer pour son compte ce qu’il avait entrepris pour celui du pape. Craignant l’opposition de ses alliés, il fit incarcérer Mariano da Gaggio, le gouverneur de la Corse, évêque de Potenza, et Giudice d’Istria, lequel, en haine des seigneurs de la Rocca et de Leca, s’était joint au parti populaire. Ces arrestations provoquèrent l’indignation générale. Mariano da Norcia fut obligé de se retirer dans le château de Brando où il prépara sa fuite: encore prit-il la précaution de vendre avant de partir le dit château pour la somme de trois cents florins qu’il conserva ainsi que les sommes qu’il avait recueillies au nom du gouvernement pontifical.

A Eugène IV avait succédé, sous le nom de Nicolas V, Tomaso Parentucelli, de Sarzane, qui, sujet des Fregosi, fut flatté de voir Lodovico, frère de Jano (nouvellement élu doge de Gênes), venir à Rome lui baiser les pieds. Le pape témoigna sa satisfaction envers la famille de ses seigneurs naturels en donnant à Lodovico l’investiture de la Corse.

En prenant possession de son fief, Lodovico éprouva plus d’une déception. La vente des citadelles et le trésor vidé par le commissaire pontifical lui furent particulièrement sensibles. Le peuple, dirigé par Mariano da Gaggio, paraissait peu disposé à accepter son autorité et les seigneurs peu préparés à verser les garanties pécuniaires qu’il en exigeait; Mariano da Gaggio appela les Corses aux armes, et Lodovico, qui se trouvait alors à Gênes,

[Illustration: Sampiero montrant ses blessures.--Sampiero et Vannina.

Sampiero excitant les Corses à l’insurrection (d’après l’Histoire de Galletti).

Pl. VI.--CORSE. ]

dut revenir subitement avec huit cents hommes: l’évêque d’Aleria, Ambrogio d’Omessa, passa de son côté, mais en poursuivant Mariano, qui battait en retraite, Lodovico perdit un grand nombre des siens sur les rives du Golo, et laissa deux cents prisonniers qui se rachetèrent à prix d’argent.

Lodovico appelé au dogat en remplacement de son frère qui venait de mourir, confia le gouvernement de la Corse à Galeazzo di Campo-Fregoso, son cousin. Les instructions que donna Lodovico à celui-ci furent surtout d’ordre économique: il l’engagea à rendre aux caporali leur pension, estimant que mieux valait dépenser deux ou trois mille livres en subventions qu’en armements; l’expérience qu’en avait faite son frère, disait-il, avait été désastreuse. D’ailleurs, il indiquait les moyens de combler les vides du trésor en exigeant cinq mille livres pour la rançon des otages corses qu’ils conservaient; il suffisait, ajoutait-il, pour faire verser cette somme d’augmenter les tailles dans la proportion de dix sous par livre. On voit par ces détails les raisons qui attachaient les Fregosi à la Corse. Quoique excessivement jeune, Galeazzo, «digne de ses parents sous tous les rapports», trouva son cousin encore trop généreux; il refusa de payer les pensions des caporali; il salaria seulement Mariano da Caggio qui avait fait sa soumission, et qu’il jugeait capable de maintenir la paix dans la Terre-de-la-Commune.

Mais l’évêque Ambrogio d’Omessa poussa les autres caporali à la révolte, et sans l’intervention de Michèle de’ Germani, évêque de Mariana, qui conseilla à Galeazzo de faire quelques concessions, l’île entière se soulevait à nouveau. Grâce à cette prudente intervention, l’île goûta quelques mois de calme; les caporali patientèrent, mais lorsque leurs réclamations devinrent importunes, Galeazzo se saisit des plus bruyants et les jeta en prison. Il n’eut pas à se louer de cet abus de pouvoir, car les Génois eux-mêmes le jugèrent impolitique et de nature à compromettre définitivement l’autorité de la République. Une lettre du doge assisté de son conseil (9 février 1451) l’en tança vertement: «Vous n’êtes pourtant pas, lui était-il dit, sans savoir de quelle importance est la Corse pour nous et quelle perte irréparable résulterait de son passage aux mains d’une puissance étrangère.» Ces avis venaient tardivement. «Les Corses, disait-on à Gênes, sont d’avis d’expérimenter tous les régimes plutôt que de se soumettre à notre autorité.» Appelés par le comte Polo della Rocca et Vincentello d’Istria (neveu du comte Vincentello), les Aragonais, sous la conduite de Jayme Imbisora, débarquaient en Corse au mois de novembre, prenaient possession de quelques places fortes et manifestaient l’intention de bloquer Bonifacio. Raffè da Leca resta, ainsi que Giudice della Rocca (fils de Polo), du côté des Génois. La lutte paraissait devoir être chaude quand Jayme Imbisora mourut. Comme le comte Polo, découragé, s’embarquait pour Naples, il fut pris en mer par un corsaire espagnol qui le vendit 600 écus à Galeazzo. Celui-ci, moyennant la promesse d’une rançon de 700 écus, garantie par des tiers, rendit la liberté à Polo, et lui donna même le titre de vicaire du peuple pour qu’il pût, en recueillant les impôts, réunir les fonds qu’il s’était engagé à payer. Mais le peuple refusa de verser des accatti (redevances volontaires) à un vieillard dépourvu de forces et de soldats; ce que voyant, Polo, sans se soucier des amis qui l’avaient cautionné auprès de Galeazzo, retourna dans ses terres.

Page 1