XXIV
LA PÉRIODE CONTEMPORAINE
Un préfet de la Restauration: Saint-Genest[M].--La Corse et l’opinion publique.--Napoléon III et la 3ᵉ République.
Une vie politique tout à fait agitée et généralement inféconde, un développement économique extrêmement précaire; négligences de la métropole, inertie des Corses; tel est le spectacle que nous offre le <small>XIX</small>ᵉ siècle.
Napoléon disparu, le parti bonapartiste se forma. Le marquis de Rivière, au nom du roi, organisait en Corse la Terreur blanche. Alors se place la curieuse guerre de Fiumorbo, pendant laquelle, dans le maquis et les ravins de cette contrée inaccessible, le commandant Poli, petit-gendre de la nourrice de Napoléon, qui avait suivi l’empereur à l’île d’Elbe et sur qui Napoléon comptait pour se ménager au besoin une retraite en Corse, tint tête pendant de longs mois aux troupes royales. Les femmes corses combattaient avec Poli, aussi acharnées que les hommes à défendre la liberté. La Restauration s’affermit cependant en Corse, et l’on proclama l’amnistie générale.
Pourtant l’île reste divisée et la succession des régimes politiques a déterminé ici comme dans les autres départements un malaise qu’il est difficile de dissiper. «Deux partis principaux sont en présence, écrivait le chevalier de Bruslart, ancien commandant militaire de la Corse, dès le 6 octobre 1814; les anciennes familles attachées aux Bourbons et les nouvelles que Bonaparte et la Révolution ont élevées. Entre ces deux partis, l’amalgame est impossible.» Dès le début, les administrateurs français ne songent qu’à une seule méthode: se mettre à la tête d’un parti pour triompher de l’autre, prolonger en somme l’état social anarchique et les errements des Génois; nul n’entreprend loyalement, courageusement la fusion des partis, l’œuvre de concorde et d’apaisement qu’il aurait fallu.
Rien de plus curieux à étudier que la question électorale en Corse dans les premières années du régime censitaire. Nous connaissons les lois qui ont réglé les élections législatives sous la Restauration ainsi que les tendances des ministères chargés de les appliquer: nous savons ce que fut par en haut la politique du gouvernement. Mais ne convient-il pas d’être sceptique en matière de formules législatives et, pour pénétrer une réalité plus concrète, il faut négliger les légiférants pour aller chez les électeurs. Comment fut pratiqué ce régime dans l’île lointaine où il était si difficilement applicable? Dans quel sens agirent les candidatures officielles et les pressions administratives? Comment furent composées les listes électorales et quelles garanties d’indépendance laissa-t-on aux citoyens? De quelle manière les comités électoraux et les partis politiques fonctionnèrent-ils? Autant de questions neuves auxquelles il faudrait répondre.
Ce sont elles qui s’imposèrent à un des premiers préfets de la Restauration, Louis Courbon de Saint-Genest, nommé en vertu d’une ordonnance royale du 14 juillet 1815 et installé le 19 janvier suivant. La Corse n’avait pas été représentée dans la Chambre introuvable: l’ordonnance de convocation du 13 juillet 1815 lui avait bien accordé 4 députés; mais le temps avait fait défaut pour réunir les assemblées cantonales et d’ailleurs la plus grande incertitude régnait au sujet de la composition du collège électoral. Les dispositions de la Charte étaient inapplicables en Corse où il n’existait aucune personne imposée à 1.000 francs et où il n’y avait pas dix personnes figurant dans les rôles pour 300 francs. Saint-Genest s’attache à reviser la liste des plus imposés, car «la balance égale entre les partis, c’est le triomphe des bonapartistes: ils ont pour eux le nombre, la richesse, l’unité de vues, une tactique très exercée et plus de capacités pour tenir les emplois». Il signale les Sebastiani, les Arrighi, les d’Ornano, les Casablanca et «toute leur clientèle d’intrigants subalternes qui n’ont pu être récompensés qu’avec de l’or parce que leur bassesse aurait par trop avili les distinctions honorifiques». Il faut faire les élections contre eux, et au besoin sans eux. Dans cette sélection savante, un nom trouve grâce: Ramolino, «cousin de Buonaparte», mais ce choix est d’une bonne politique et sans inconvénients, «parce que M. Ramolino est un homme paisible, sans capacités et dont l’influence est très faible depuis la chute de Buonaparte». Quelques «suspects» sont également maintenus: Henri Colonna, propriétaire, ancien commissaire des guerres; J. B. Galeazzini, ancien administrateur de l’île d’Elbe et préfet de Maine-et-Loire pendant les Cent Jours; Philippe Suzzoni, propriétaire, gendre du sénateur Casabianca, «d’opinions suivant les temps»; J. B. Ambrosi, lieutenant du roi à Calvi, etc.
Faut-il convoquer le collège électoral à Ajaccio, où réside le préfet, ou à Bastia, où réside le premier président? Grave problème, brusquement tranché par la convocation à Corte au lendemain de la dissolution de la Chambre introuvable. Paul François Peraldi, riche propriétaire, «distingué par son éducation et ses sentiments autant que par sa fortune», est choisi pour présider ce collège. Sur 120 électeurs, 95 se présentent; Castelli et Peraldi sont élus et ils sont immédiatement sollicités. «On croit en Corse, dit Saint-Genest, qu’un député n’a qu’à se montrer à Paris pour se faire donner et procurer à sa famille les meilleurs emplois.» Ces deux députés de la Corse ne devaient cependant jouer qu’un rôle effacé: Peraldi ne parut jamais à la Chambre, Castelli alla siéger au centre et soutint sans éclat les différents ministères. Pourtant dans la session de 1817 il intervint dans le débat sur les douanes pour demander que les produits corses fussent admis en franchise dans les ports français et que la Corse, qui supportait les charges de l’Etat, fût traitée à ce point de vue comme les autres départements français.
Saint-Genest se donne ensuite à l’œuvre de réorganisation morale et de relèvement économique. Il observe que les lois françaises ne conviennent en Corse qu’aux personnes riches; pour la grande masse du pays, il faut des institutions paternelles, despotiques mais honnêtes. La justice est trop chère: il voudrait à Bastia et à Ajaccio des bureaux de conciliation qui seraient gratuits; il veut faire juger les criminels sur le continent de manière à échapper aux influences locales. Quant aux magistrats français de l’île, ce sont trop souvent des protégés sans mérites. Les différents fonctionnaires «oppriment ou favorisent ou font des gains illicites». Les maires de campagne «iraient tous aux galères si on les jugeait suivant la rigueur des lois». La situation morale du clergé est pitoyable: 1.844 prêtres, rudes et violents, qui savent à peine écrire: il faudrait des séminaires et des frères des Ecoles chrétiennes. L’instruction publique est dans le marasme, les collèges de Bastia et d’Ajaccio n’ont qu’une existence précaire, les professeurs sont irrégulièrement payés sur les fonds communaux. D’ailleurs l’argent n’arrive pas à destination: «les percepteurs volent le peuple et souvent le gouvernement».
L’agriculture attire son attention. Il demande des encouragements pour la culture de la pomme de terre, préconise la plantation de châtaigniers dans la montagne, fait faire des essais de culture de la garance et établit des pépinières de mûriers. Il signale les dommages causés par la divagation des animaux, propose l’établissement de deux greniers d’abondance, demande qu’on exploite les forêts, qu’on améliore les routes.
Il ne s’entendait malheureusement pas avec le gouverneur militaire, M. de Willot, et il obtint son rappel dès 1818. En l’absence d’un chef unique, responsable, stable, les clans reprennent une vie presque normale. Les Pozzo di Borgo sont les maîtres de l’île. La Révolution de 1830, qui amena le triomphe du parti libéral, les remplaça par les Sebastiani. «Maréchal, ministre, ambassadeur, pair de France, le comte Horace eut tous les honneurs. Son frère, le vicomte Tiburce, fut nommé général de division et commandant de la place de Paris. La Corse devint leur fief politique. Ils y distribuaient les faveurs et les emplois à leur gré.»
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Les Corses durent à la Monarchie de juillet--ce que la Restauration n’avait pas osé leur accorder--la fin d’une législature criminelle d’exception et l’institution du jury (12 nov. 1830). L’attentat de Fieschi, qui épargna Louis-Philippe mais frappa autour de lui tant de personnes illustres (1835), souleva l’indignation des Corses. Le roi ne les rendit pas responsables de cet acte isolé: il multiplia les routes, développa les relations de l’île avec le continent (le premier navire à vapeur était arrivé à Ajaccio le 18 juin 1830, permettant vraiment de se rendre per mare in carozza). Il fit agrandir les ports d’Ajaccio et de Bastia, éleva à Ajaccio l’Hôtel-de-Ville, la Préfecture et le Théâtre, bref travailla à améliorer la situation du pays.
Pourtant la Corse, où les administrateurs continentaux arrivent toujours avec les mêmes préventions, considérant leur séjour en Corse comme un noviciat forcé ou comme un exil, n’est pas ce qu’elle devrait être. Blanqui, dans un rapport à l’Académie des Sciences morales et politiques, écrit vers 1840: «Comment se fait-il donc que ce département, si heureusement partagé sous le rapport du climat, du sol et des eaux, situé au centre de la Méditerranée, à portée presque égale de la France, de l’Italie et de l’Espagne, ressemble aujourd’hui si peu aux pays qui l’entourent? Pourquoi ses vallées pittoresques sont-elles veuves de voyageurs et ses belles rades dépourvues de vaisseaux? Par quels motifs nos constructeurs se déterminent-ils à aller chercher des bois au Canada et en Russie, tandis que la Corse regorge de chênes blancs, et de chênes verts, de hêtres et de pins innombrables? Pourquoi cette île, qui pourrait nourrir un million d’hommes, n’a-t-elle qu’une population insuffisante à sa culture?»
Le Ministre des Finances en 1839 avait déjà fait la même constatation: «Il y a en Corse, disait-il, 100.000 hectares de bois, mais l’absence de routes et de moyens de transport a empêché jusqu’à présent le gouvernement d’en tirer profit.» Et plus catégorique encore, Malte-Brun disait, dans sa Géographie Universelle: «Lorsque les gouvernements européens seront las d’entretenir des colonies, reconnues depuis longtemps plus onéreuses que profitables, la France trouvera dans le sol fertile de la Corse, dans son climat propre à la production des denrées coloniales, une source de richesses qui n’attend que des soins et des encouragements pour s’y acclimater.» C’est aussi ce que pensait le docteur Donné qui, dans un feuilleton des Débats du 15 janvier 1852, consacrait ces lignes à son pays d’origine: «Mon patriotisme souffre lorsque je vois la France, par mode ou par ignorance, aller chercher hors d’elle-même ce qu’elle possède et demander à des pays étrangers des avantages que ses diverses contrées lui offrent à un degré égal ou supérieur... Quel plus beau climat que celui de la Corse, et d’Ajaccio en particulier!»
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Louis-Napoléon, nommé par la Corse en tête de ses représentants à l’Assemblée Constituante de 1848, ramena pour la seconde fois la couronne de France dans la famille Bonaparte. Va-t-il tenir compte de ces vœux? Va-t-il se montrer soucieux de la Corse? On assainit bien les marais de Calvi, de Saint-Florent et de Bastia; on prolongea bien les quais et les jetées d’Ajaccio et de Bastia; mais c’était faire bien peu pour la prospérité du pays, au moment où la France tout entière réalisait des progrès économiques prestigieux. Au vrai l’histoire de la négligence administrative à l’endroit de la Corse commence sous le second Empire, et elle a des causes diverses, psychologiques et sociales, qu’il faudrait, pour une grande part, chercher en Corse même. Les grandes familles du pays se disputent les faveurs impériales et, dans ce conflit d’ambitions rivales, où les Corses réclament des places et des gratifications, la Corse est oubliée. Au surplus la famille impériale se montre dans l’île. En 1860 Napoléon III vient à Ajaccio ouvrir la chapelle funéraire qu’il a fait construire; en 1865, il envoie son cousin, le prince Jérôme-Napoléon, inaugurer le monument de la place du Diamant; en 1869 l’impératrice et le prince impérial visitent l’île à leur tour. Par trois fois, les Corses ont pu affirmer leur loyalisme impérial.
Il se manifeste à Bordeaux au sein de l’Assemblée Nationale qui, dans sa séance du 1ᵉʳ mars 1871, confirma la déchéance de Napoléon III. Deux députés corses, MM. Conti et Gavini, montèrent à la tribune pour défendre «leurs convictions les plus intimes».
Mais le loyalisme français de la Corse n’était pas moins vif: 30.000 de ses enfants allèrent défendre la France en danger. Les Corses boudèrent le régime républicain, puis peu à peu se rallièrent. Est-ce par reconnaissance d’une œuvre féconde accomplie en Corse? On peut nettement répondre non, car la République n’a pas entrepris la réalisation du programme que Barère présentait à la tribune de la Constituante dès 1791. Un réseau de chemins de fer incomplet, inachevé, des transports maritimes trop coûteux, l’agriculture de plus en plus délaissée à cause de ces mauvaises conditions, le reboisement des montagnes et l’assainissement des côtes négligés, telle fut la Corse du <small>XIX</small>ᵉ siècle, cependant que les départements continentaux, délivrés du paludisme, voyaient croître leur prospérité, et que la Sardaigne était méthodiquement régénérée par l’Italie.
Le ralliement est dû aux chefs de clan que la métropole a comblés de faveur en échange de leurs votes, et des mœurs politiques d’un autre âge se sont perpétuées dans ce département par la faute du gouvernement français. Ne parlons pas de Pozzo di Borgo, dont la rancune tenace se manifeste contre les Bonaparte par la construction au-dessus d’Ajaccio du château de la Punta, fait avec les matériaux provenant de la démolition des Tuileries. Mais l’histoire impartiale doit noter tout le mal que fit à son pays Emmanuel Arène, «le roi de la Corse». Sous son joug omnipotent il semblait que les Corses eussent perdu tout sentiment de l’intérêt général.
En 1908 pourtant la question corse fut officiellement posée par un rapport de M. Clémenceau, président du Conseil: une commission extra-parlementaire, placée sous la présidence de M. Delanney, rédigea les vœux des insulaires et les cahiers de leurs légitimes revendications. Un vaste mouvement d’opinion se dessina sur le continent en faveur de la Corse et, dans l’île, un esprit public commença de se former.