‹ Histoire de CorseChapitre 5 sur 29 · III

III

LA CORSE ROMAINE[B]

La conquête.--La paix romaine: l’organisation militaire et administrative.--Débuts du christianisme.

Tant que les Romains avaient fait la guerre aux Étrusques et aux Grecs d’Italie, les Carthaginois ne s’étaient pas inquiétés de leurs victoires et y avaient même applaudi. Ils avaient fait plus. En 509, ils avaient signé avec les Romains un traité d’alliance et de commerce, et, pendant la guerre de Tarente, ils leur avaient offert des secours, qui furent d’ailleurs refusés. Mais du jour où Rome posséda l’Italie continentale, elle fut bientôt entraînée à de nouvelles conquêtes. En 264, la possession de la Sicile mit Rome aux prises avec Carthage et ce fut le duel d’un siècle qu’on appelle les guerres puniques. Lutte de races, peut-être, mais surtout rivalité d’intérêts: les événements de Corse le prouvent bien.

Dans le système politique que les Phocéens avaient une première fois élaboré et tenté de réaliser, la Corse était un des éléments essentiels: elle demeure un des points d’appui de l’impérialisme romain à ses débuts. Si la puissance qui venait d’établir sa domination sur toute l’Italie voulait être maîtresse de la mer, elle devait faire rentrer la Corse sous son hégémonie pour ne pas avoir sur son flanc une menace constante et un obstacle à ses progrès.

Nécessités stratégiques, nécessités économiques aussi. Par la fertilité de sa plaine orientale, véritable grenier à blé, par l’abondance de ses forêts, peut-être aussi par la richesse présumée de ses mines, la Corse devait tenter les convoitises romaines.

Mais la conquête fut extrêmement pénible; véritable guerre de Cent Ans (260-162) aux victoires précaires, aux trêves incessamment rompues, aux révoltes toujours renaissantes, guerre d’escarmouches, plutôt que grande guerre, et qui ne nécessita pas moins de dix expéditions.

Quand le consul Duillius eut battu près de Myles la flotte carthaginoise (260), la Corse ressentit le contre-coup de cette victoire. Le consul L. Cornelius Scipion, collègue de Duillius, poursuivit les vaisseaux fugitifs jusqu’en Sardaigne, les détruisit et, après d’heureux combats dans cette île, passa en Corse. Il eut à lutter contre les habitants et contre Hannon, général des Carthaginois; Alalia, qui s’était relevée de ses ruines et qui avait été entourée de remparts, fut le centre de la résistance insulaire: elle dut se rendre après un siège mémorable dont il est fait une mention toute spéciale dans l’inscription funéraire du vainqueur. Mais, une fois la citadelle prise, l’île n’était point soumise. Avec le miel, la châtaigne et le lait de leurs chèvres, les gens de la montagne pouvaient tenir longtemps, empêcher tout envahisseur de dépasser la plaine orientale et l’inquiéter sans cesse en descendant brûler les moissons, abattre les maisons, sauvages razzias que la nature du pays rendait faciles... Rome s’en rendit compte, et n’insista pas. Et quand les Carthaginois vaincus durent signer le traité de 241, ils abandonnaient bien la Sicile et l’Italie; mais il n’était pas question de la Corse, dont ils restaient les possesseurs.

Rome semble avoir usé ici--et dès le premier jour--de sa tactique habituelle: profiter des divisions existantes, en créer de nouvelles, apparaître au moment opportun comme l’arbitre des conflits, être celle que l’on implore et qui dicte ses conditions. Ne pouvait-on séparer la cause insulaire de la cause carthaginoise et, dès les premiers symptômes de mécontentement, se présenter comme les alliés nécessaires, comme les libérateurs?

Précisément la guerre des mercenaires suscitait à Carthage les plus graves embarras. Il fallait multiplier les levées d’hommes, faire rentrer les impôts avec rigueur. Les Romains crurent l’instant favorable et, en 238, Tib. Sempronius Gracchus occupait la Corse--et aussi la Sardaigne--au mépris du traité de 241. Mais les Corses n’admirent point les maîtres qui s’imposaient à eux. Les consuls Licinius Varus en 236, Sp. Corvilius en 234, établissent, «non sans peine», une tranquillité superficielle. Quand en 232 les Carthaginois reçoivent, par un ultimatum impérieux, l’ordre d’évacuer toutes les îles, «attendu qu’elles appartiennent aux Romains», les consuls M. Malleolus et M. Æmilius peuvent bien rapporter de Sicile un riche butin; mais, ayant abordé sur les côtes de Corse, ils sont assaillis et dépouillés par les habitants. L’année suivante, le consul C. Papirius Maso refoule les insulaires dans la montagne, mais il ne peut aller plus loin. Certes il est difficile de déterminer, en l’absence de documents contemporains et dans la brièveté des textes d’époque postérieure, quelle est la part des instigations carthaginoises dans la résistance des Corses à la domination romaine. Cette part est évidemment très grande; mais l’existence d’un sentiment proprement corse n’est pas douteux. Obscurément l’idée d’une nationalité indépendante apparaît chez ces peuples qui résultent déjà de tant de mélanges mais chez qui, en face des mêmes dangers, une âme commune est née.

La Corse fut soumise au régime provincial dès 227: c’est à cette date que le nombre des préteurs fut porté de deux à quatre pour gouverner d’une part la Sicile, et, d’autre part, la Sardaigne (d’où dépendait la Corse). Mais l’ordre ne règne pas. En vain le consul Cn. Servilius Geminus fait-il en 217 le tour de la Corse avec cent vingt vaisseaux, fortifiant les côtes et exigeant des otages; en vain place-t-on deux légions à la disposition des préteurs--parmi lesquels il faut citer M. Porcius Cato et l’annaliste Q. Fabius Pictor;--en vain les généraux vainqueurs exigent-ils des rançons (de miel et de cire) toujours plus rigoureuses,--les Corses demeurent en état de rébellion constante.

Au surplus ils n’opèrent point par bandes confuses et sans organisation. Ils perdent en 173, dans une seule action, 7.000 hommes et les Romains leur font plus de 1.700 prisonniers. Etourdis plutôt que domptés par cette défaite, les Corses se réorganisent, préparent un soulèvement général contre lequel Rome doit envoyer en 164 l’armée consulaire de Juventius Thalna. Mais cette fois la pacification est proche: le Sénat décrète des actions de grâces aux dieux en l’honneur de Juventius et, après la démonstration militaire faite par P. Scipio Nasica (163), les Corses, épuisés ou résignés, acceptent leur destin.

On comprend facilement leur peu d’enthousiasme pour le régime qui leur avait été imposé en 227: l’administration romaine fut dure pour la Corse, comme pour les autres provinces, sous la République. Par habileté, plutôt que par bienveillance, quelques gouverneurs prirent pourtant leur rôle au sérieux, s’efforcèrent de ménager les esprits, d’apparaître en pacificateurs et non pas en conquérants. Avant même la réduction en province, Papirius Maso, comprenant la nécessité de se concilier les divinités locales, avait fait le vœu d’élever un temple à une fontaine, source de vie qu’on vénérait à la lisière de la plaine et de la montagne; le Romain ne venait pas en destructeur des usages consacrés et des superstitions populaires. Il pouvait changer un régime politique, mais il ne pouvait modifier les formes rituelles: le cœur de l’homme a éternellement peur des lacs solitaires dans les châtaigneraies et il continue d’adorer les déesses des ruisseaux.

Les mauvais administrateurs étaient beaucoup plus nombreux, même parmi les questeurs, qui pourtant avaient mission de représenter la légalité et la probité. Tout un monde d’étrangers, plus avides encore qu’ambitieux, traitèrent la Corse en pays conquis: ils l’exploitèrent, mais pour leur compte, pillant les temples, ruinant les riches, spéculant sur les biens des villes, multipliant les impôts. Toutes les provinces ayant alors leur Verrès, il était naturel que la Sardaigne (et par conséquent la Corse) eût aussi les siens. Parmi ces hommes qui, suivant la pittoresque expression de C. Gracchus rapportée par Aulu-Gelle, reviennent de province avec «des ceintures pleines d’argent et des amphores pleines de vin», nul ne paraît avoir été plus rapace que M. Æmilius Scaurus, propréteur de la Sardaigne en 57. Pour payer les dettes nombreuses contractées pendant son édilité, il avait pressuré Sardes et Corses et refait sa fortune à leurs dépens. Ses accusateurs obtinrent un délai de quinze jours pour faire une enquête en Corse. Mais Scaurus était beau-fils de Sylla et il avait Cicéron pour défenseur: il fut scandaleusement acquitté. Si la République romaine avait vécu, la Corse n’aurait peut-être jamais atteint le degré de prospérité auquel elle arrivera sous l’Empire; en tout cas, Rome n’y serait jamais devenue respectée et populaire.

Opprimée par ses préteurs, la Corse se trouvait en outre dépouillée de tout ce qu’elle avait possédé jusque-là. Le sol provincial, devenu ager publicus, était distribué à des colons et redevenait ainsi propriété particulière en faveur des citoyens romains. Ce fut précisément ce qui arriva quand Marius fonda à l’embouchure du Golo la colonie de Mariana sur l’emplacement de l’ancienne Nicée et quand Sylla, quelques années plus tard, fit passer à Aleria un certain nombre de vétérans et de citoyens romains.

Du moins les Corses sont-ils assurés de trouver en leurs maîtres des protecteurs efficaces contre les incursions des pirates? Non pas, car pendant les guerres civiles qui ensanglantent Rome au dernier siècle de la République, les pirates de Cilicie sont devenus les maîtres de la mer. Mille vaisseaux, 400 villes, des chantiers établis dans un grand nombre de ports semblent leur assurer l’impunité. Ils pillent la Corse et insultent même aux côtes romaines; mais l’excès de leur audace détermine les Romains à organiser l’expédition que Pompée dirige triomphalement à travers la Méditerranée (67).

Six ans après cette guerre, la province de Sardaigne avait pour préteur M. Attius Balbus, dont le nom serait resté inconnu, s’il n’eût été l’aïeul maternel d’Auguste. Les Sardes frappèrent une médaille en son honneur; mais leur reconnaissance eût été moins suspecte s’ils n’avaient pas attendu, pour la frapper, que son petit-fils fût empereur. Au vrai, la Corse n’était pas heureuse et lorsque Octavien reçut, au pacte de 43, la Corse en partage, il ne put la posséder en paix. Le fils du grand Pompée, Sextus, à qui une flotte puissante assurait la domination de la mer, rêvait de reconstituer un empire maritime à son profit en s’appuyant sur les îles, Corse, Sardaigne et Sicile. Un moment même, cette tentative séparatiste parut près de réussir: Octavien et Antoine durent par l’accord de Misène (39) laisser à Sextus la possession de la Sardaigne et de la Corse. Menodorus, lieutenant de Sextus, s’installa en Corse avec plusieurs légions et utilisa les bois de l’île pour augmenter sa flotte. Mais Menodorus trahit et la Corse reçut sans résistance les soldats d’Octavien, devenu bientôt Auguste: la paix romaine put s’étendre sur elle.

· · ·

On admet en général que la Corse dépendait administrativement de la Sardaigne au début de l’Empire jusqu’au règne de Vespasien: alors seulement elle aurait formé une province séparée, gouvernée par un procurator et, après Dioclétien, par un praeses. Mais il semble bien qu’il faille adopter la thèse d’Hirschfeld et faire remonter cette séparation à l’année 6 de notre ère. A cette date la Sardaigne fut pour la première fois enlevée au Sénat et organisée en province procuratorienne: on a peine à croire qu’Auguste ait confié simultanément l’administration des deux îles à un seul et même procurateur, simple personnage de rang équestre. Notons d’ailleurs qu’une inscription de Narbonnaise, qui date des débuts de l’Empire, nous parle d’un praefectus Corsicae, appelé L. Vibrius Punicus,--le

[Illustration: Église de la Canonica près Luciana.--Bonifacio: la Citadelle.--Ibid.: Une rue du vieux quartier. (Sites et Monuments du T. C. F.)

Pl. II.--CORSE. ]

praefectus étant, comme le procurator, un gouverneur nommé par l’empereur, ne relevant que de lui et préposé en général, comme lui, à l’administration d’un territoire assez limité.

Il résidait à Aleria, centre de la domination romaine, station de la classis Misenensis.

Sur un mamelon escarpé qui surplombe la plaine du Tavignano, riante et riche, à proximité d’un port bien abrité, se dressait la citadelle que Scipion avait emportée en 260 et dont Sylla avait compris la remarquable position. Des soldats, venus de Rome, des commerçants la peuplèrent. Mais de leurs efforts, qui furent considérables, de leur œuvre, qui semble avoir connu une époque de prospérité, il ne reste aujourd’hui que des traces incertaines. Quelques gradins du cirque, les caves à voûte de la maison prétorienne, quelques briques, des vestiges du mur qui traversait Aleria... Et c’est tout. Encore Mérimée refuse-t-il de reconnaître une maison prétorienne dans l’enceinte carrée de 40 mètres sur 30 qu’on appelle aujourd’hui la sala real, tant la voûte, à forme surbaissée, du souterrain lui paraît maladroitement exécutée. Quant aux substructions, dont la forme en ovale arrondi donne l’idée d’un petit amphithéâtre, il semble bien que ce fut un cirque pouvant contenir en ses trois enceintes concentriques 2.000 personnes tout au plus; mais il pourrait bien être d’origine arabe. Le baron Aucapitaine, dans un mémoire adressé à l’Académie des Inscriptions en 1862, y voyait les restes d’un grenier à céréales ou même les vestiges de constructions militaires... Tout cela évidemment est peu de chose. Quelques monnaies romaines, des camées, des œuvres d’art, des inscriptions sur des pierres tumulaires sont d’un médiocre secours à qui voudrait reconstituer la vie d’Aleria la romaine.

Pline compte 33 villes romaines en Corse et Ptolémée 27 seulement. Mais Diodore de Sicile, qui a visité la Corse, ne parle que de deux villes, qu’il qualifie, il est vrai, de considérables: Calaris (qui est Aleria) et Nicée (qu’il faut très probablement identifier avec Mariana). D’autre part il résulte de l’Itinéraire d’Antonin que les Romains n’avaient construit qu’une seule route en Corse, celle qui conduisait de Mariana à Palae en passant par Aleria, Praesidium et Portas Favonii: il en reste quelques traces non loin de la marine de Solenzara. M. Robiquet, se fondant sur l’évaluation des distances de l’Itinéraire d’Antonin, situe Portus Favonii à Bonifacio et rejette Palae sur la côte occidentale, à la hauteur de Sartène, vers le port de Tizzano. Il semble pourtant que Portus Favonii doive être identifié avec la marine de Favone, au Sud de la Solenzara, et, comme cette route se liait avec celle qui traversait la Sardaigne, on a supposé que Palae était situé à la place qu’occupe aujourd’hui Bonifacio,--à moins qu’il ne s’agisse de Porto-Vecchio... Ces difficultés de localisation expliquent à elles seules les incertitudes et les lacunes de l’histoire corse sous l’Empire romain. Clunium est-il Biguglia, dont l’étang portait au <small>XIII</small>ᵉ siècle le nom de Chiurlino? Bastia ne s’est-il pas élevé sur l’emplacement de Mantinum? Lorsqu’on fit les travaux de captage des eaux sulfureuses de Baracci (à 3 kilomètres de Propriano), en 1880, on découvrit dans une ancienne piscine en bois quelques médailles romaines et un bronze d’Hadrien, ce qui fait présumer qu’il y a eu à Baracci des thermes romains; les eaux de Pietrapola furent également connues de bonne heure: il y reste quelques vestiges des constructions romaines. Aux abords de la grande route côtière, en quelques régions de l’intérieur particulièrement favorables, au point de contact de la plaine et de la montagne, sur le bord des rivières, on découvre chaque jour des bas-reliefs et des stèles, des urnes et des amphores, des monnaies et des médailles. Dans les champs de Palavonia, près de Bonifacio, on a exhumé des monnaies en bronze de Marc-Aurèle, d’Antonin le Pieux, de Septime Sévère. On doit à un pâtre de Santa-Manza la médaille de Plautilla Augusta. Luri possède une stèle funéraire à quatre personnages, etc. Le Corpus de la Corse romaine, que M. Michon a commencé d’entreprendre, n’est pas près d’être achevé, et il y a lieu d’attendre beaucoup des travaux publics en cours d’exécution. Il faudrait organiser des campagnes rationnelles de fouilles et empêcher l’ignorance des Corses d’achever l’œuvre de destruction qu’ont accomplie les incursions des Sarrasins et les guerres civiles.

Dans l’état actuel de nos connaissances, il semble que la «romanisation» de la Corse ait été incomplète et superficielle. Satisfaits de trouver dans l’administration romaine de sûres garanties de paix, comprenant au surplus par l’échec de nombreuses tentatives l’inanité de toute révolte, les Corses ont abandonné aux Romains la région côtière et ils se sont retirés dans leurs farouches montagnes. Diodore de Sicile évalue la population des «barbares» à 30.000 hommes; mais il ne s’agit pas de la population totale: ce n’est, au reste, qu’une approximation.

La plaine orientale fut évidemment prospère, elle porta des moissons; mais il serait exagéré de prétendre qu’elle fut un des greniers de Rome. Il suffisait aux Romains qu’elle pût nourrir ses soldats et ses agents. Les montagnards de l’intérieur pouvaient tout au plus fournir des bois de construction, du miel et de la cire: ils n’étaient même pas propres à faire des esclaves. Car «ils ne supportent pas de vivre dans la servitude; ou, s’ils se résignent à ne pas mourir, ils lassent bientôt par leur apathie et leur insensibilité les maîtres qui les ont achetés, jusqu’à leur faire regretter la somme, si minime soit-elle, qu’ils ont coûtée». Le reproche que Strabon adresse aux esclaves corses est tout à l’honneur de cette nation: ne peut-on discerner dans cette fierté irréductible de l’esclave en face de son maître, dans cette apathie obstinée, la passion frémissante de l’indépendance, le regret inconsolable de la famille et du sol natal? Mais tous ces beaux sentiments n’augmentaient guère la valeur marchande du peuple corse.

Diodore de Sicile note avec plus de sympathie ce tempérament particulier qui rend les insulaires inaptes aux travaux ordinaires des esclaves. Il les trouve supérieurs à tous les autres barbares qui ne vivent point «selon les règles de la justice et de l’humanité». En Corse, «celui qui trouve le premier des ruches de miel sur les montagnes et dans le creux des arbres ne se voit disputer sa propriété par personne. Les propriétaires ne perdent jamais leurs troupeaux marqués par des signes distinctifs, lors même que personne ne les garde. Du reste, dans toutes les circonstances de la vie, ils cultivent la pratique de la justice». Ne se croirait-on pas vraiment au milieu des Normands policés par Rollon? Or il s’agit, notons-le bien, des habitants de l’intérieur, de ceux que la «romanisation» n’a pas touchés et qui parlent encore, au début de l’Empire, «une langue particulière et difficile à comprendre».

Le malheur de la Corse voulut que Sénèque y fût exilé: il avait entretenu des relations coupables, au dire de Messaline, avec la fameuse Julie, fille de Germanicus et nièce de l’empereur Claude. Et Sénèque crut adoucir le cœur de ses juges en leur représentant le pays de son exil comme un rocher sauvage et les habitants comme des monstres. «La barbare Corse est fermée de toutes parts par des rocs escarpés; terre horrible où l’on ne voit partout que de vastes déserts! L’automne n’y donne point de fruits, ni l’été de moissons; le printemps n’y réjouit point les regards par ses ombrages; aucune herbe ne croît sur ce sol maudit. Là, point de pain pour soutenir sa vie, point d’eau pour étancher sa soif, point de bûcher pour honorer ses funérailles. On n’y trouve que deux choses: l’exilé et son exil.» Le trait est joli, mais l’exagération est manifeste: Ovide n’avait pas eu des couleurs moins sombres en décrivant le village perdu au fond de la Thrace, où il avait traîné pendant neuf ou dix ans une vie misérable. Quant aux Corses, ils ne savent faire que quatre choses: se venger, vivre de rapines, mentir et nier les dieux,

Prima est ulcisci lex, altera vivere raptu, Tertia mentiri, quarta negare deos!

Distique célèbre--et sans doute apocryphe--où il ne faudrait voir, au surplus, que le mortel ennui d’un homme habitué à la société romaine et aux raffinements d’une vie luxueuse. Certes, il ne trouvait pas en Corse de demeures splendides ni la large existence qu’il avait accoutumé de mener. Mais il nous dit lui-même, dans la Consolation à Helvia, que l’île renferme un très grand nombre d’étrangers. La tradition corse place à Luri le lieu de son exil: dans les environs s’élève la «tour de Sénèque», dont la construction n’a rien de romain: c’est un donjon de l’époque féodale. L’ortie qui pousse au pied de la tour est «l’ortie de Sénèque» parce que des paysans de Luri fustigèrent avec de l’ortie le philosophe stoïcien qui s’était permis d’embrasser une jeune paysanne. Au vrai, Sénèque a dû être relégué dans Aleria ou dans Mariana jusqu’au jour où, Messaline morte, Agrippine le rappela pour servir de précepteur à Néron. Or ni l’une ni l’autre de ces deux colonies ne devait offrir un séjour enchanteur: camps retranchés dressés aux portes de la Corse belliqueuse, étapes d’une route commerciale et surtout stratégique qui longeait la côte, ce n’était que des agglomérations administratives et militaires. Et même si Sénèque n’avait rien dit, il resterait que la Corse a pu être considérée comme une terre d’exil, à l’égal de Tomes du Pont-Euxin, et ce seul rapprochement en dit long sur le dédain où les Romains tenaient l’île voisine.

· · ·

De quand datent, en Corse, les premières prédications? De quand les premières églises? Questions encore insolubles et qui le resteront longtemps. Il y eut sans doute des chrétiens parmi les colons de Mariana ou d’Aleria, mais les gens de la montagne ne se laissèrent pas facilement entamer par la foi nouvelle: ici comme ailleurs les «païens» ce sont les paysans. Il y eut peut-être un cimetière chrétien à Mariana: le Golo, au cours capricieux, le recouvre aujourd’hui et les pierres tombales demeurent visibles; le jour où le fleuve sera ramené dans son lit, on pourra se prononcer sur l’époque où ces tombes furent construites. Des traditions locales, dont il est difficile de faire la critique, nous font remonter à la fin du <small>II</small>ᵉ siècle. A mi-côte de la colline sur laquelle Borgo est assis, à 4 kilomètres environ de l’ancienne ville de Mariana, se trouvent, face à l’orient, les grottes de Sᵗᵉ Dévote. Ce sont de gros blocs schisteux amoncelés par la nature en un beau désordre. C’est là, dit-on, que les premiers chrétiens de Mariana venaient assister en cachette à la célébration des saints mystères, et peut-être les annelets que l’on trouve encore aujourd’hui à une faible profondeur dans le sol, sont-ils des fragments de couronnes ou chapelets. Sainte Dévote fut martyrisée en 303 à Mariana par les ordres du «préfet» Barbarus (?): tant de précision nous met en défiance.

Sainte Julie n’est pas moins célèbre. Mais la légende est ici plus incertaine. Elle fut martyrisée de la façon la plus horrible: les bourreaux lui auraient arraché les deux seins et les auraient jetés sur un rocher; deux fontaines aussitôt jaillirent: on les montre encore à Nonza, dans le Cap-Corse. Mais quels furent les bourreaux? Les uns parlent des Romains, les autres des Vandales.

Lorsque la domination romaine s’écroula sous le choc des Barbares, le christianisme n’avait certainement fait dans l’île que des progrès insignifiants.

Page 1