III.
En vain quelques chevaliers, instruits par une longue expérience, engagèrent-ils Philippe de Valois à donner à ses hommes d'armes le temps de se ranger en bon ordre et le repos dont ils avaient besoin. Impatient de recueillir l'honneur d'un triomphe dont il se croyait assuré, il rejeta leurs conseils et ordonna aux arbalétriers génois de se porter en avant.
De nombreuses troupes de corbeaux, planant dans les airs, semblaient déjà par leurs croassements sinistres appeler l'heure du carnage, et le ciel s'était couvert de nuées épaisses qui interceptaient les rayons du soleil. Soudain un effroyable coup de tonnerre les entr'ouvrit et des torrents de pluie en descendirent sur les deux armées. Les Gallois s'étaient prudemment hâtés d'envelopper leurs arcs, mais les mercenaires génois qui s'étaient déjà avancés dans la plaine n'avaient pu prendre le même soin de leurs armes et la plupart ne réussissaient point à bander les cordes humides de leurs arbalètes. Les traits qu'on leur lançait augmentaient leur désordre. Lorsque les barons français virent que l'avant-garde hésitait dans son mouvement et semblait prête à reculer, ils ne purent retenir un cri d'indignation, et Philippe de Valois s'écria lui-même à haute voix: «Or tôt, tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie sans raison.» A ces mots, tous les chevaliers lancèrent leurs chevaux au milieu des Italiens, qu'ils frappaient de leurs épées, mais ils se voyaient eux-mêmes décimés par leurs ennemis cachés derrière leurs retranchements. «Et toujours traioient les Anglais, dit Froissart, en la plus grande presse, qui rien ne perdoient de leur trait; car ils empalloient et féroient parmi le corps ou parmi les membres, gens et chevaux qui là chéoient et trébuchoient à grand meschef.» Villani a soin de remarquer que la même faute avait, quarante-quatre années auparavant, causé la destruction d'une autre armée française sous les murs de Courtray.
Le roi de France était le témoin des revers de son armée. Il demanda conseil à Jean de Hainaut sur ce qu'il fallait faire, et bien que celui-ci, jugeant la bataille perdue, l'engageât à se retirer, il résolut de s'élancer dans la mêlée afin de rétablir, s'il en était temps encore, les chances du combat. Il venait d'apercevoir, au sommet d'une colline, les bannières du comte d'Alençon et du comte de Flandre, qui avaient tourné la position occupée par les archers anglais et assaillaient impétueusement les hommes d'armes commandés par le prince de Galles. Le comte de Flandre se signalait surtout par son courage: il pressait de plus en plus vivement les Anglais, qui n'étaient plus protégés par leurs palissades. Un historien raconte même qu'il parvint un instant à s'emparer du prince de Galles, mais les comtes de Northampton et d'Arundel se précipitèrent aussitôt à son secours et le délivrèrent. La lutte était opiniâtre et le succès semblait douteux. Un chevalier nommé Thomas de Norwich courut prévenir Edouard III du péril qui menaçait son fils. «Messire Thomas, répliqua le roi d'Angleterre, retournez vers ceux qui vous ont envoyé, et dites-leur que je leur mande qu'ils laissent l'enfant gagner ses éperons.» Ces paroles ranimèrent le courage des Anglais, et comme Edouard III l'avait annoncé, l'honneur de la journée resta au prince de Galles.
Philippe de Valois avait vu s'abaisser les bannières des comtes de Flandre et d'Alençon sans avoir réussi à les rejoindre. Le désordre de la mêlée s'accroissait rapidement autour de lui. Des sergents, recrutés dans le pays de Cornouailles, pénétraient au milieu des chevaliers français avec de grands sabres dont ils frappaient tous ceux qui étaient renversés. Le coursier du roi de France fut percé de traits, mais Jean de Hainaut releva Philippe de Valois, et, l'ayant placé sur un autre cheval qu'il saisit par le frein, il l'emmena «comme par force» du champ de bataille, pour aller chercher un refuge au château de Broie.
Parmi les plus illustres chevaliers qui secondèrent le comte de Flandre dans son attaque, se trouvait le roi de Bohême. Il avait été en 1337 chargé de plusieurs missions importantes en faveur de Louis de Nevers. Devenu vieux et aveugle, il n'avait point hésité à soutenir, les armes à la main, cette cause qu'il avait déjà servie de ses conseils, et on le trouva le lendemain gisant au milieu de ses compagnons, tous les chevaux liés par le frein, celui du roi un peu plus avant, parce qu'il avait voulu être le premier «à férir un coup d'épée, voire trois, voire quatre.»
Près de là, on retrouva aussi le corps sanglant du comte de Flandre. Sa mort avait été le signal de la défaite des Français, dans cette triste journée où ils perdirent quatre-vingts bannerets, douze cents chevaliers et trente mille sergents, et bien qu'il eût pénétré plus avant que personne au milieu des Anglais, on racontait que, loin d'avoir succombé sous leurs coups, il avait été la victime d'une trahison.
Le comte de Flandre et le roi de Bohême descendaient tous les deux de Marguerite de Constantinople: le premier, par Gui de Dampierre; le second, par Baudouin d'Avesnes. Oubliant les démêlés qui avaient divisé leurs aïeux sous le règne de Philippe-Auguste, ils ne s'étaient réunis sous Philippe de Valois que pour partager les mêmes malheurs et le même trépas.