CHAPITRE XII
LA SITUATION RESTE ENCORE OBSCURE.--DE MICHEL-ANGE, COMME PROPHÈTE
1512-1514
Ainsi se faisait la lumière. Elle revenait au monde, mais par d'insensibles degrés. L'ardeur même y mettait obstacle; la passion par enivrement s'entrave, s'arrête elle-même. Cette première renaissance, qui adorait tout de l'antiquité, la recherchait dans sa forme bien plus que dans son principe. Ce principe, celui des gouvernements populaires, des religions nationales où le peuple avait fait ses dieux, était trop éloigné de l'éducation messianique que le clergé a donnée à l'homme du Moyen âge, et que continuent les légistes au profit de la royauté.
Le nouveau Messie est le roi. À mesure que s'affaiblit dans les esprits le dogme de l'incarnation, grandit et se fortifie l'idolâtrie monarchique. La centralisation, qui commence, immense et confuse encore, n'est guère comprise des foules que comme la force infinie d'un individu. Point de vue populaire, enfantin, que Rabelais va reproduire tout à l'heure sous des masques ridicules, dans ses rois géants: le Pantagruel, le Grand-Gousier, le Gargantua.
C'est l'adoration de la force, l'obscurcissement du droit.
Ainsi l'idée qui fait la vie, la moralité des religions et des États, le Droit chemine lentement.
Tous l'obscurcissent à l'envi.
Les jurisconsultes littérateurs, un Alciat par exemple, le servent et lui nuisent par la richesse de leurs commentaires, par l'accumulation des textes oratoires ou poétiques, appelant Ovide ou Catulle à témoigner pour Papinien.
Les procureurs, classe immense qui pullule sous Louis XII, étouffent le droit bien mieux encore, l'entourant, pour cacher leurs vols, de l'épineuse et noire forêt d'une nouvelle scolastique.
De même que les théologiens vont tout à l'heure proclamer la déchéance de la Loi, le règne absolu de la Grâce, les croyants de la royauté n'envisagent dans la législation qu'un don de la grâce royale, une faveur toute précaire et révocable à volonté.
Mais la grâce est chose variable. Louis XII craint que ses réformes ne soient viagères, mortelles comme lui. Comment garder l'avenir? Qui prendra au sérieux la défense que fait le roi d'obéir aux ordres du roi qui seraient contre la justice?
Les corps de magistrature qui faisaient illusion sur la servitude publique vont s'aplatir sous le successeur de Louis XII, et les choses apparaîtront dans leur rude vérité. Un pouvoir, le roi; rien de plus. Le gouvernement est tout personnel. Plus d'action collective. Plus de cours féodales où le seigneur appelait ses barons. Plus de communes délibérantes. Le fil des affaires politiques, moins multiple, moins complexe, et mis dans une seule main, devient pourtant plus difficile à suivre; cette main unique est fermée. Toute affaire est maintenant personnelle, de famille, de favoritisme, de galanterie. Le destin des nations est désormais enclos aux ténébreux appartements, aux chambres à coucher, aux alcôves, aux retraits de Leurs Majestés. Leur humeur, leur santé variable, voilà maintenant la règle du monde. Le mystère de la digestion trône au sommet de la politique.
Tels rois, tels peuples; ceux-ci participent aux maladies des princes. La France tousse, la France a mal à la poitrine, la France fait un enfant mort; on dirait qu'elle meurt elle-même, et cela, regorgeant de vie! oui, mais elle est malade en son incarnation: Louis XII, Anne de Bretagne.
Et non moins malade est l'histoire. Elle a cessé, sauf les panégyristes ou les chroniqueurs romanesques, pauvres copistes des romans qui ont copié, gâté les poèmes. J'excepte la charmante chronique de Bayard, qui d'ailleurs fut écrite plus tard et sous François Ier. Commines m'a quitté, et le bon sens aussi semble avoir délaissé le monde. Le ferme et fin Machiavel, et sa plume d'airain, sont brisés; il le dit lui-même. Il se précipite effaré dans le paradoxe insensé du Prince, poignardant le droit et le juste, afin qu'il ne reste rien, et jetant ce dernier mort sur les morts d'un monde détruit.
Cette politique dernière du crime et du désespoir a pourtant l'ambition d'être une politique encore, une sagesse positive, pratique; elle donne des règles, des recettes pour le succès. Ces règles, sur quoi les appuyer, lorsque nous entrons dans un monde de toute-puissance individuelle, c'est-à-dire d'arbitraire suprême, de fluctuation, de variation? Tes règles, tes recettes, telles quelles, tu peux les remporter, mon pauvre Machiavel. Qui sera sûr maintenant que la règle générale se rapporte au cas singulier, au hasard obscur de ce jour? Qui peut savoir? qui peut prévoir? Tout au plus puis-je étudier le tempérament de ces princes, consulter leurs médecins. Vesale me renseignera sur la goutte de Charles-Quint; Agrippa me guidera par les maladies ou par les amours de la galante reine-mère, qui gouverne sous François Ier.
L'art portait l'empreinte naïve de cette personnalité absorbante. Tout se rabaissait à l'individu. Rien ne se faisait plus de grand. Voilà déjà près d'un siècle que Brunelleschi, bâtissant la Renaissance sur la solide construction de Santa Maria del Fiore, a définitivement vaincu le gothique. Qu'a-t-on fait depuis? En Italie, des palais, des villas pour les banquiers de Florence, pour les sénateurs de Venise. Le gothique persévère dans les églises du Nord, mais comment? par la sculpture; l'architecture a péri. Mourante et désormais stérile, elle appelle à son secours les ciselures, toutes sortes de minuties charmantes à l'ornement des gigantesques cathédrales. À ces prodigieux colosses, elle met des frisures et des fleurs, les galantes moulures de l'orfévre et jusqu'aux guipures du brodeur. Ces hautes tours, ces nefs énormes, ces Alpes de pierre, soeurs de pyramides d'Égypte, commencent à vouloir se faire belles dans leur décrépitude; elles s'attifent coquettement. Ainsi le veut le goût du temps, ainsi le commandent les reines et les rois.
Leurs lacs d'amour, leurs devises galantes, les emblèmes de lit et d'alcôve, ils veulent tout cela dans l'église. Les stalactites artificielles, pendentifs hasardés qu'on admirait dans les bijoux, dans les meubles, on les fait en pierre; elles descendent des choeurs et des nefs, énormes, lourdes à faire peur, écrasantes; le fidèle, sous cette menace, ne se hasarde qu'en tremblant.
Tel est le gothique fleuri du sanctuaire de Westminster, de Saint-Pierre de Caen, et encore de la blanche église de Brou. Celle-ci, miracle de sculpture, fut vingt ans durant le joujou laborieux de la Flamande Marguerite. Elle en a fait l'église de Dieu? non, mais de Philibert de Savoie, son jeune époux, et son temple aussi à elle-même. Toute figure, toute histoire, y rappelle la prééminence de la femme; mais ses défauts y sont aussi: l'amour du joli, du petit. Sous cette voûte sans élévation, vous voyez un enchantement de guipures et de broderies de blanche pierre ou d'albâtre; partout uniformément se croisent la marguerite et la plume des lacs d'amour et du traité de Cambrai. Rébus, énygmes et logogriphes témoignent de l'esprit du temps. Brodeuse et fileuse excellente, la princesse semble avoir, en rêvant ces devises, filé son église au fuseau des fées, filé infatigablement; mais le spectateur se fatigue dans son admiration monotone. François Ier, entrant dans l'église de Brou, en remarqua tout d'abord la fragilité; cette pierre d'un blanc virginal, peu solide aux fortes gelées, demanda des réparations même avant l'achèvement. L'habile Flamand qui la bâtit avait justement oublié la conduite des eaux, la question capitale de conservation.
Le XVIe siècle, sous ces rapports, ne se montrait pas en progrès sur le XVe. L'art y est grand, mais il est serf, dépendant de l'individu. Il était courtisé des peuples, il devient courtisan des rois.
Et lui-même semble organisé monarchiquement. Ses grands maîtres, rois de la peinture et de la sculpture, apparaissent isolés, là où fermentait un peuple d'artistes. Vinci, Michel-Ange, sont de grands solitaires. Raphaël est toute une école, il est vrai; mais, jusqu'à sa mort, lui seul paraît, lui seul nomme de son nom les oeuvres communes: une légion de peintres est absorbée en lui.
L'art s'éloigne alors de la vie, des luttes et des malheurs du temps, se retranche dans l'indifférence. Pour moi, admirateur autant que personne de cette grande école qu'on appelle Raphaël, et qui a couvert le monde de peintures, je suis étonné de sa quiétude, de sa sérénité étrange au milieu des plus tragiques événements. Ces impassibles madones savent-elles ce que leurs soeurs vivantes ont éprouvé de Borgia au sac de Forli, de Capoue? Ces philosophes de l'École d'Athènes peuvent-ils raisonner, calculer, au jour du sac de Brescia, à l'heure où un furieux frappe au sein de sa mère mourante le futur restaurateur des mathématiques? Et cette Psyché, enfin, peinte deux fois par Raphaël avec tant de charmes dans toute sa longue histoire, n'a-t-elle donc pas entendu l'effroyable cri de Milan, torturée par les Espagnols qui seront à Rome demain?
La comparaison trop fréquente de Virgile et de Raphaël fait, en vérité, au premier une cruelle injure. Le charme de Virgile, sa grâce sainte, c'est justement d'avoir constamment souffert avec l'Italie. Quelque loin qu'en soit le sujet, son âme en est toujours atteinte. Vous sentez partout, avec un attendrissement infini, que le pauvre paysan de Mantoue, le dernier et infortuné représentant des vieilles populations italiques, a en lui un monde de deuil. Poète de l'exil dans la première églogue et dans tant de passages divers, il l'est même dans la poésie officielle que ses patrons lui commandent. Dans le chant triomphal qu'on lui fait faire pour la naissance d'un petit-fils d'Auguste, il veut être joyeux et il pleure; ce qui lui vient à la bouche, c'est l'éternel exil de Térée, qui a perdu jusqu'à la figure d'homme, non pourtant le coeur et le souvenir:
«Malheureux! dans son vol, il revenait planer sur le foyer qui fut le sien!»
Où fut l'âme de l'Italie au XVIe siècle? Dans la placide facilité du charmant Raphaël? dans la sublime ataraxie du grand Léonard de Vinci, le centralisateur des arts, le prophète des sciences? Celui-ci, toutefois, qui voulut l'insensibilité, qui se disait: «Fuis les orages,» il a, qu'il le voulût ou non, laissé dans le Saint Jean, dans le Bacchus et la Joconde même, dans le sourire nerveux et maladif que ces têtes étranges ont toutes aux lèvres, une trace douloureuse des tiraillements de l'esprit italien, de cette fièvre de maremme qu'il couvrait d'hilarité fausse, du badinage plutôt léger que gai de Pulci et de l'Arioste.
Il y a eu un homme, en ce temps, un coeur, un vrai héros.
Avez-vous vu dans le Jugement dernier, vers le milieu de cette toile immense, celui que se disputent les démons et les anges? Avez-vous vu dans cette figure et d'autres ces yeux qui nagent et s'efforcent de regarder en haut, l'anxiété mortelle de l'âme, où luttent deux infinis contraires?... Images vraies du XVIe siècle entre les croyances anciennes et les nouvelles, images de l'Italie entre les nations, images de l'homme d'alors et de Michel-Ange lui-même. Ce tableau, oeuvre savante et calculée de sa vieillesse, mais si longuement préparé, montre ainsi des parties naïves, jeunes, spontanées, arrachées du coeur même, et sa révélation profonde.
On l'a dit à merveille: «Michel-Ange fut la conscience de l'Italie... De la naissance à la mort, son oeuvre fut le jugement.» (A. Dumesnil: l'Art italien.)
Il ne faut faire attention ni aux premières sculptures païennes de Michel-Ange, ni aux velléités chrétiennes qui ont traversé sa vie. Dans Saint-Pierre, il n'a guère songé au triomphe du catholicisme; il n'a rêvé que le triomphe de l'art nouveau, l'achèvement de la grande victoire de son maître Brunelleschi, devant l'oeuvre duquel il a fait placer son tombeau, afin, disait-il, de la contempler pendant toute l'éternité. Il a procédé de deux hommes, Savonarole et Brunelleschi. Il n'est ni païen, ni chrétien. Il est de la religion des Sibylles, de celle du prophète Élie, des sauvages mangeurs de sauterelles de l'Ancien Testament.
Sa gloire et sa couronne unique (rien de tel avant, rien après), c'est d'avoir mis dans l'art la chose éminemment nouvelle, la soif et l'aspiration du Droit.
Ah! qu'il mérite d'être appelé le défenseur de l'Italie, non pas pour avoir fortifié les murs de Florence à son dernier jour, mais pour avoir, dans les jours infinis qui suivent et suivront, montré dans l'âme italienne, suppliciée comme une âme sans droit, la triomphante idée du Droit que le monde ne voyait pas encore.
Rappeler ses origines, c'est dire pourquoi seul il put faire ces choses.
Né dans une ville de juges (Arezzo) dans laquelle toutes les autres allaient chercher des podestats, il eut un juge pour père. Il descendait des comtes de Canossa, parents des empereurs qui fondèrent à Bologne, contre les papes, l'école du droit romain. Il ne faut pas s'étonner si sa famille le doua en naissant du nom de l'ange de justice, l'ange Michel, de même que le père de Raphaël nomma le sien du nom de l'ange de la grâce.
C'était une race colérique. Arezzo, vieille ville étrusque, petite république déchue, était méprisée de la grande ville de banque; Dante lui donne un coup en passant. Un des sujets les plus ordinaires des farces italiennes était le podestat, représentant impuissant de la loi dans les villes étrangères qui l'appelaient, le soldaient, le chassaient. Tout le monde en Italie se moquait de la justice. Il fallait un effort héroïque, comme celui de Brancaleone, pour faire respecter le glaive du juge. Il lui fallait un coeur de lion pour exécuter lui-même, étranger et isolé, ses jugements contestés de tous. Michel-Ange eût été un de ces juges guerriers au XIIIe siècle. Il était du coeur, de la taille des grands Gibelins de ce temps, de celui que Dante honore sur sa couche de feu, de l'autre à la face tragique: «Âme lombarde, quel était le lent mouvement de tes yeux? On aurait dit le lion dans son repos.» (A guisa di leone quando si posa.)
Ne portant pas le glaive, sous ce règne des hommes d'argent, à la place il prit le ciseau. Il a été le Brancaleone, le juge et le podestat de l'art italien. Il a exercé dans le marbre et la pierre la haute censure du temps.
Sa vie de près d'un siècle fut un combat, une continuelle contradiction. Noble et pauvre, il est élevé dans la maison des Médicis, où nous l'avons vu employé à sculpter des statues de neige.
Âme républicaine, il sert toute sa vie les princes, les papes.
L'envie le défigure. Un rival le rend pour toujours difforme. Fait pour aimer et être aimé, toujours il sera seul.
Mais sa plus grande contradiction est encore en lui-même. Né stoïcien, austère, fièrement posé dans le devoir, ce coeur n'était pas une pierre, ce n'était point ce globe de roc où Zénon figurait le sage; c'était une grande âme italienne, toujours épandue hors de soi par la contemplation avide du beau, la poursuite de l'idéal; il dérivait à la fois de Zénon et de Platon. C'est de cette lutte intérieure, de cet effort contradictoire, qu'il souffrit, mourut, si l'on peut dire, pendant toute sa longue vie. Quiconque fût entré chez lui la nuit (il dormait peu) l'eût trouvé travaillant la lampe au front, comme un Cyclope, et aurait cru voir un frère des Titans. Et il y avait quelque chose de tel en ce génie.
Mais sous le Titan était l'homme. Sa confidente unique, la poésie, le fait assez connaître. Chaque soir, après son unique repas, d'un peu de pain et de vin, il rimait un sonnet, et toujours sur les mêmes textes, sur l'effort impuissant de l'âme pour se sculpter elle-même, se tirer de son bloc, sur la difficulté qu'elle rencontre à dégager du marbre l'Idée, objet de son désir, son austère fiancée.
Plusieurs fois il voulut mourir.
Un jour qu'il s'était blessé à la jambe, il barricada sa porte, se coucha, n'ayant plus envie de se relever jamais. Un ami, voyant cette porte qui ne s'ouvrait plus, eut des craintes, chercha, trouva un passage, et étant arrivé à lui, le força de se laisser soigner et guérir.
Pourquoi ce désespoir? il ne l'a dit à personne, mais nous, nous le dirons. Parce que son âme excéda infiniment sa destinée, son talent même qui fut prodigieux, parce qu'il manqua deux fois son oeuvre, qui était la Mort et le Jugement.
Le monument de la Mort devait être un tombeau. Le violent Jules II, dans son ambition infinie, avait osé accepter pour son mausolée le plan de Michel-Ange, plan immense qui aurait été un temple dans un temple, vraie tombe d'un César ou d'un Alexandre le Grand. Elle eût porté quarante colosses de vertus, de royaumes conquis, de religions, Moïse et l'Évangile. Le Ciel s'y réjouissait et la Terre y pleurait. Là devait éclater, bien à sa place, cette profonde étude de la mort qu'il avait faite dix années (au point d'oublier les arts même pour l'anatomie). Tout était prêt, et la moitié de la place Saint-Pierre déjà couverte de marbres qu'il avait lui-même cherchés à Carrare et amenés par mer. La girouette tourna. Jules II changea, sur l'idée misérable que son flatteur Bramante lui suggéra, que «faire son tombeau de son vivant c'était chose de mauvais augure.» Il ne resta de l'oeuvre commencée que le Moïse et les esclaves; ces derniers sont au Louvre (le plâtre du Moïse aux Beaux-Arts).
Tel était cet étrange gouvernement de vieillards. Arrivés tous vieux, et très-vieux, la mort, la vie, se disputaient les papes; le gouvernement de l'Immuable était l'inconsistance même. Un prêtre, un moine, tout à coup prince et roi des rois, voulait jouir de la vie ajournée, d'autre part la perpétuer par sa famille ou par son nom. Jules II, qu'on croyait un grand pape, ce conquérant Jules II, qui semblait né pour être le vrai patron de Michel-Ange, le laissa là du jour où son tentateur, le Bramante, lui présenta la gracieuse figure du peintre des madones, cet étonnant enfant en qui fut l'éternelle puissance de réalisation, l'Italie elle-même en son plus fécond ingegno. Jules II fit effacer toute peinture existante, et lui donna à peindre l'immensité du Vatican.
Le Moïse était là cependant, non achevé, et déjà redoutable, qui reprochait au pape son changement d'esprit. Oeuvre nullement flatteuse; du marbre se dégageait déjà la sauvage figure qui tenait de Savonarole. Le coeur de Michel-Ange, plein du martyr, l'avait transfiguré ici et par le trait le plus hardi qui, selon l'histoire, marquait cette physionomie unique: quelque chose du bouc (oculi caprini); figure sublimement bestiale et surhumaine, comme dans ces jours voisins de la création où les deux natures n'étaient pas encore bien séparées. Les cornes ou rayons plantés au front rappellent à l'esprit ce bouc terrible de la vision «qui n'allait qu'à force de reins et frappait de cornes de fer.» Le pied ému, violent, porte à terre sur un doigt pour écraser les ennemis de Dieu et les contempteurs de la Loi. Moïse est la Loi incarnée, vivante, impitoyable. Lui seul donna à Michel-Ange une pure satisfaction d'esprit.
On conte que, quarante ans après, quand on le traîna dans l'église où il devait siéger, son père, qui marchait devant lui, s'indigna de le voir aller si lentement, se retourna, lui jeta son maillet, disant avec tendresse: «Eh! que ne vas-tu donc?... Est-ce donc que tu n'es pas en vie?»
Ce sont là des figures qu'il faut cacher aux puissants de ce monde, qui rappellent trop franchement les justes jugements qu'ils ont à attendre et l'égalité de l'expiation.
Le pape avait décidément tourné le dos à Michel-Ange. Il ne le voyait plus; il le laissait payer les marbriers de son argent. Un jour qu'il était venu encore s'asseoir en vain à la porte du pape, il dit: «Si Sa Sainteté me demande, vous direz que je n'y suis plus.» Et il part pour Florence, pour Constantinople peut-être; le sultan l'appelait pour construire un pont à Péra.
Mais cinq courriers arrivent en même temps à Florence, cinq lettres coup sur coup. Plaintes, fureur, menaces; le pape fera plutôt la guerre, si on ne lui rend son sculpteur. Le sculpteur n'en tient compte. Jules II, conquérant, dans Bologne, était à l'apogée de son colérique orgueil. Le pauvre magistrat Soderini eut peur: «Nous ne pouvons pas, dit-il à Michel-Ange, avoir la guerre pour toi... Tu iras honorablement comme ambassadeur de la République.»
La scène fut plaisante. Jules II, sur son bâton, le regardant avec fureur, lui dit: «Enfin!... Tu as donc attendu que j'allasse à toi au lieu de venir!» Un évêque, qui se trouvait là, dit maladroitement: «Pardonnez-lui, Saint-Père. Ces gens-là sont des rustres qui ne savent que leur métier.» Le pape, heureux d'avoir quelqu'un sur qui il pût frapper, tombe alors sur l'évêque: «Rustre toi-même!» crie-t-il, et il le chasse à coups de bâton.
Cependant, ce serpent, Bramante, avait imaginé un coup pour désespérer Michel-Ange. Il lui fit ordonner par ce pape insensé, à lui sculpteur, de peindre la chapelle Sixtine. Michel-Ange n'avait jamais touché pinceau ni couleur, ne savait ce que c'était qu'une fresque, et l'on voulait qu'il fît, en face, en concurrence du plus facile et du plus grand des peintres, cette oeuvre énorme de peindre toute cette petite église (deux cents pieds sur cent pieds de haut). Il en frémit, essaya d'éluder; Jules II fut inflexible. Michel-Ange fit venir les plus habiles maîtres de Florence pour apprendre la fresque, les fit quelque peu travailler; puis, mécontent, il les paya et ne voulut plus les revoir. Il s'enferma dès lors dans la chapelle, peignant seul et préparant seul, broyant seul des couleurs. Terrible épreuve, de nature à tuer l'homme le plus robuste. Et arrivé au tiers de ce travail immense, il crut que tout était perdu. La chaux séchait lentement, et, par places, elle se couvrait de moisissures.
Ce qui aida fort Michel-Ange, c'est que la chapelle Sixtine, oeuvre de Sixte IV, l'oncle de Jules II, n'était qu'une pensée secondaire pour celui-ci, qui attachait la gloire de son pontificat à la construction de Saint-Pierre. Il obtint d'avoir seul la clef de la chapelle, de n'avoir aucune visite. Celle du pape, qu'il n'osait refuser, il la lui rendait difficile, en ne laissant d'accès aux échafauds que par une roide échelle à chevilles où le vieux pape devait se hasarder.
Cette voûte obscure et solitaire, dans laquelle il passa au moins cinq ans (1507-1512), fut pour lui l'antre du Carmel, et il y vécut comme Élie. Il y avait un lit, sur lequel il peignait suspendu à la voûte, la tête renversée. Nulle compagnie que les prophètes et les sermons de Savonarole.
Dans quel ordre doit-on étudier ce livre sibyllin? C'est une des plus difficiles questions que puisse poser la critique, une de celles qui nous ont le plus souvent embarrassé. Rien n'est plus important que la filiation logique des idées, la vraie série chronologique des travaux, dans cette oeuvre capitale, dominante, de la Renaissance.
Mettons à part le Jugement dernier, qui fut fait bien après, dans la vieillesse du maître, de 1533 à 1541.
Il ne s'agit ici que de la voûte, et bien plus, et surtout des intervalles des fenêtres.
Un mot de Vasari nous apprend d'abord que, la première moitié ayant été découverte, Raphaël, qui la vit, peignit en concurrence ses prophètes et sibylles de Sainte-Marie della Pace.
Puis, que l'autre moitié fut expédiée en vingt mois, après lesquels la chapelle fut décidément ouverte pour la Toussaint (1er novembre 1512).
C'est donc dans cette solitude absolue des années 1507, 1508, 1509, 1510, c'est pendant la guerre de la Ligue de Cambrai, où le pape porta le dernier coup à l'Italie en tuant Venise, que le grand Italien fit les prophètes et les sibylles, réalisa cette oeuvre de douleur, de liberté sublime, d'obscurs pressentiments, de pénétrantes lueurs. La lampe que le grand cyclope portait au front dans l'obscurité de sa voûte, elle nous éclaire encore.
Il y a mis quatre ans. Moi, j'ai mis trente ans à l'interroger. Pas une année, du moins, ne s'est passée, que je ne reprisse cette Bible, ce Testament, qui n'est ni l'ancien ni le nouveau, mais d'un âge encore inconnu; né de la Bible juive, il la dépasse et va bien au delà.
Dante, qu'il a suivi plus tard dans le Jugement dernier, et trop sans doute, ne paraît point du tout ici. Et les sibylles ne sont pas davantage virgiliennes. Celles-ci sont robustes et terribles, et leur trépied de fer est le trône du destin.
À ce point de la vie, il avait perdu terre, comme Christophe Colomb, sur l'Océan, ne voyait plus aucun rivage.
Son maître immédiat, qu'il l'ait su ou ne l'ait pas su, n'est plus même Savonarole; c'est le XIIe siècle et la vision de Joachim de Flore que Savonarole n'osait lire.
Il faut bien se garder d'aller dans la chapelle, comme on fait, aux solennités de la semaine sainte et avec la foule. Il faut y aller seul, s'y glisser, comme le pape osait le faire parfois (mais Michel-Ange l'effraya en jetant une planche). Il faut affronter seul ce tête-à-tête. Rassurez-vous: cette peinture, éteinte et obscurcie par la fumée de l'encens et des cierges, n'a plus le même trait de terreur; elle a perdu de ses épouvantements, gagné en harmonie, en douceur; elle participe de la longue patience et de l'équanimité du temps. Elle apparaît noircie du fond des âges, mais d'autant plus victorieuse, non surpassée, non démentie.
Il y a trouble d'abord pour les spectateurs et difficulté de s'orienter. On ne sait, voyant de tous côtés ces visages terribles, lequel écouter le premier, ni dans qui on trouvera un favorable initiateur. Ces gigantesques personnages sont si violemment occupés, qu'on n'oserait s'adresser à eux. Car voilà Ézéchiel dans une furieuse dispute. Daniel copie, copie, sans s'arrêter ni respirer. La Lybica va se lever. Le vieux Zacharie, sans cheveux, une jambe haute et l'autre basse, ne s'aperçoit pas même d'une position si fatigante, dans sa fureur de lire. La Persica, le nez pointu, serrée dans son manteau de vieille qui lui enveloppe la tête, bossue de son long âge et d'avoir lu des siècles, lit, avare, envieuse, pour elle seule, un tout petit livre en illisibles caractères, où elle use ses yeux ardents. Elle lit dans la nuit sans doute et tard, car je vois à côté la belle Erythræa qui, pour écrire, fait rallumer son feu éteint et remettre l'huile à la lampe. Studieuses et savantes sibylles qui sont bien du XVIe siècle. La plus jeune et la seule antique, la Delphica, qui tonne sur son trépied. Vierge et féconde, débordante de l'Esprit, gonflée de ses pleines mamelles et le souffle aux narines, elle lance un regard âpre, celui de la vierge de Tauride.
Grand souffle et grand esprit! Quel air libre circule ici, hors de toute limite de nations, de temps, de religions! Tout l'Ancien Testament y est, mais contenu. Et ceci le déborde. Du christianisme nul signe. Le salut viendra-t-il? Rien n'en parle, mais tout parle du jugement. Ces anges mêmes sont-ils des anges? Je n'en sais rien. Ils n'ont pas d'ailes. Êtres à part, enfants de Michel-Ange qui n'eurent jamais, n'auront jamais de frères, ils tiennent de leur père, d'Hercule et de Titan.
Si David, logé dans un coin, chante le futur Sauveur, il faut croire qu'il chante à voix basse. Nul ne semble écouter. Isaïe, son voisin, si profondément absorbé, fait peu d'attention à l'appel d'un enfant qui peut-être lui dit: Écoute! Il tourne un peu la tête, la tête et non l'esprit; dans ce mouvement machinal, sa rêverie dure et durera.
«Eh! quoi donc? Michel-Ange avait-il brisé avec le christianisme?» Non, mais visiblement il ne s'en est plus souvenu.
Cette douce parole de paternité, de salut, redite et ajournée toujours du Moyen âge, a contracté les coeurs. La dérision semble trop forte. La grâce, qui ne fut que vengeance, verge et flagellation, a apparu si rude, que désormais le monde n'attend plus rien que la justice.
Justice et jugement, la grande attente d'un terrible avenir, c'est ce qui emplit la chapelle Sixtine. Un frémissement de terreur y fait trembler les murs, les voûtes, et, pour se rassurer, on ne sait où poser les yeux. Voici des mères épouvantées qui pressent leurs enfants contre leur sein. Là une figure pâle qui, sur un dévidoir voit filer l'irrésistible fil que rien n'arrêtera. Un autre, en face d'un miroir, voit s'y réfléchir des objets qui sans doute passent derrière lui, si effrayants, que de son pied crispé il frappe au mur, recule. Même geste au plafond et souvent répété dans les figures d'en haut, figures désespérées, qui, nues, n'ayant plus souci de la pudeur, se montrant par où l'on se cache, ébranlent la voûte à coups de pied. Ils entendent rouler le tonnerre de la prophétie, qui les a pris en plein sommeil. On le voit par leurs camarades réveillés en sursaut, qui se jettent hors des couvertures, les cheveux dressés de terreur, ramassent et brouillent leurs vêtements, sans y voir, d'une main tremblante.
Évidemment les personnages ne sont pas dans l'ordre logique, mais placés selon les effets, les nécessités de l'art et de la lumière. Pour se guider, il faut moins regarder ceux qui parlent que ceux qui écoutent. C'est alors qu'on commence à entrer dans le mystère de cette révélation (suivre du moins sur les gravures).
Selon nous, le point de départ se trouve dans la belle femme endormie qui est au-dessous d'Ézéchiel: elle est visiblement enceinte. C'est le mot de Dieu au prophète: «Tu engendreras un enfant.» Vérité littérale. La parole prophétique est en effet une réalité et un être; la prédiction fait la chose à la longue; la persistante incubation des siècles, de la pensée des pères et du rêve des mères nourrissant le germe de vie, accomplit l'être désiré. Il naît, pourquoi? Il fut prédit... La parole est sa raison d'être. Ce que Dieu dit d'un mot: «Va, engendre un enfant.»
Mais quel fils? quelle parole? Un enfant de justice et la justice même.
Ézéchiel était, dit-on, un simple valet de Jérémie. Les plus petits sont les plus grands. Ce valet en sait plus que le maître.
Sa parole furieuse, cynique, d'un symbolisme obscène, contient la révélation dernière des prophètes et celle qui enserre tout le reste, qui détruit la doctrine impie des vengeances de Dieu poursuivies sur l'enfant jusqu'à la dixième génération, et toujours, damnant le monde pour le péché d'un seul.
L'Ézéchiel de Michel-Ange, la tête serrée d'un turban de Syrie, tête de fer, tête révolutionnaire, s'il en fut, par un mouvement brusque où l'a saisi le peintre, se tourne vers un interlocuteur qu'on ne voit pas (un docteur d'Israël sans doute), et, laissant de côté la Loi qu'il tient de la main gauche, lui lance le verset sans réplique: «D'où vient, dit le Seigneur, que vous dites, comme un proverbe: Nos pères ont mangé du verjus, et nos dents en sont agacées? Non, cela n'est pas vrai. Je jure qu'un tel proverbe ne passera plus. Toute âme est mienne. Qui pèche mourra de son péché; qui est juste vivra. Si le fils est voleur, usurier, assassin, cela ne revient pas au père. Et pourquoi davantage du père au fils? Non, qui pèche payera pour lui seul.»
Cette splendide lumière du dernier des prophètes, ce brisement des superstitions, cette fondation de la justice finissait le combat cruel du disciple de Savonarole, assistant aux douleurs de l'Italie et entendant sa plainte. Elle lui rendit le coeur et les bras le jour où, de cette haute antiquité, la Justice éternelle lui dit déjà le mot moderne: «Non, le mal ne vient pas d'ailleurs ni des fautes d'autrui; non, homme, il vient de toi!»
Sous le même prophète, en face de la jeune femme enceinte qui dort, vous la revoyez, mais moins jeune, éveillée, et mère maintenant. Il est là devant vous, robuste, ce fils de la parole, cette parole vivante. L'artiste vous rassure; quelle force! quels muscles il a déjà! Il vivra, ce fruit de justice.
«Mais je voudrais savoir, ô mère! comment a grandi ce robuste enfant.» Regardez-le là-bas, sous les pieds de la Persicha. Au petit livre où lit la vieille, répond en bas le petit nourrisson. Là, il est au maillot; il dort et rêve, l'innocent, enveloppé comme une momie d'Égypte, n'ayant ni bras ni jambes visibles, ne pouvant rien encore pour lui-même, les yeux clos et pas de cheveux; la pauvre tête est rase... Sa mère, baissée sur lui, l'entoure, l'embrasse et l'enveloppe d'elle-même... Par bonheur; car sur tous les deux (je le vois aux robes flottantes) passe violent le vent de l'Esprit... Dors, petit, n'ouvre pas les yeux, laisse passer le tourbillon. Et que l'envieuse sibylle que je vois sur ta tête, vieille vierge méchante, qu'on dirait une fée, lise sans se douter que ce qui pour elle est un livre, c'est ton destin, à toi, ta faible vie d'enfant. Son destin, au petit, c'est, Dieu aidant, de se faire grand, de manger le bon grain de Dieu. Vous le voyez enfin délivré du maillot, grandelet; il a maintenant des pieds, des mains et des cheveux; il voit, regarde. Ce qu'il regarde, et attentivement, c'est sa mère qui fait la bouillie, sa mère qui saura bien la donner peu à peu; elle la prend, la dispense d'un doigt prudent (naïve peinture, oeuvre tendre d'un génie si mâle!). Et il le faut ainsi... Le temps est nécessaire, la mesure nécessaire, peu à la fois, peu chaque jour; la vie croîtra en lui, et l'intelligence viendra, et de plus en plus il verra clair et sera initié.
Est-ce le même enfant qu'une mère effrayée presse au sein, le même à qui l'on montre je ne sais quel objet derrière lui, et qu'il ne veut pas voir, trépignant d'épouvante?... Est-ce lui que je vois reproduit tant de fois, majestueuse figure d'herculéenne adolescence, entre douze et quinze ans, devenu l'Atlas des prophètes, portant, sans plier, ces géants, et tête haute... Je le vois, l'enfant est un peuple, et un peuple héroïque qui naît de la justice et mettra la justice au monde.
Mais qu'il nous faut de siècles, de générations, de malheurs! et dans quelle abondance de larmes continue cette oeuvre si fière!... L'artiste n'avait pas prévu un tel déluge de maux... Ce qui perce le coeur, ce sont toutes ces familles de pèlerins qui sont assises aux coins obscurs, pauvres voyageurs fatigués qui ne se plaignent plus, ne pleurent plus, restent inertes, stupides de faim, et de misère, le sac et le bâton à terre, souvent le menton dans la main, regardant venir sur la route, quoi? ils ne le savent pas eux-mêmes. Mais peut-être viendra quelque chose, une aumône peut-être. Car toute l'Italie est mendiante, ou va l'être. Un sou à l'Italie, je vous prie... Mais ces femmes qui ont les yeux baissés, qu'est-ce qu'on leur donnera? et qu'est-ce qui relèvera leur coeur humilié? Pour les yeux (trop grande fut leur honte), elles ne les relèveront jamais.
«Ah! ah! ah! Domine, Deus!» Ce cri enfantin de Jérémie est tout ce qui peut venir, avec les larmes, en un malheur qui dépasse toutes les paroles. Et ce sont des larmes sans doute qui coulent invisibles le long de cette longue barbe orientale à longues tresses. «Ah! ah! ah! Domine Deus!» Sa tête colossale tombe dans ses mains, et il ne peut plus la soutenir... Mais si vous voyiez ce qu'il voit! votre coeur crèverait. Pour lui, je ne crois pas qu'il se relève jamais du siége où je le vois appesanti et cloué d'une si écrasante douleur...
Ce qu'il voit, ce n'est pas seulement ceci qui arrache vos larmes, c'est ce qui va venir... C'est Ravenne, c'est Brescia, vastes ruines et massacres d'un peuple qui n'aura lieu qu'en 1512; deux ans après cette peinture, ce sont les tortures de Milan; plus tard encore, le sac de Rome... Un monde d'art, une complète umanità noyée d'une vague et d'un coup, et la barbarie qui commence, l'horreur hérissée du désert, la prospérité du chardon, les moissons de la ronce...
Il y avait deux hommes justes encore, et bons... Hélas! je les vois là, plus bas que Jérémie. Trouvez-moi en ce monde une figure meilleure que celle du pauvre pèlerin que je vois à ma droite: faible tête, peut-être, sans prudence, et la barbe au vent; il n'a pas su prévoir, voilà pourquoi il parcourt toute la terre, demandant son pain. Voilà l'émigrant italien, l'éternel exilé qui ira toujours maintenant et marchera jusqu'au jugement. Ah! qu'il lui reste de chemin à faire! qu'il est fatigué, qu'il est vieux! il est arqué déjà et bossu de fatigue; sa pauvre épine d'homme, sous la besace, a plié et s'est déformée. Mais comment ira-t-il plus loin? ses pieds noueux sont si endoloris qu'il n'ose les poser par terre; assis sur une pierre, il ne peut repartir. Pars pourtant, il le faut; tu dois marcher toujours, afin que tous les peuples disent: «Voilà l'Italie qui passe.»
Celui-ci va, se meut encore. Mais que dire de l'autre qui siége en face? Désespoir accompli! et la plus-naïve douleur qu'aucune main ait hasardé de peindre... Malheur à qui rira! Où a-t-il pris cette figure? Au père qui a vu le brigand prenant son enfant par le pied, et en battant la pierre... au mari qui, lié, a vu sa femme rugir sous les soldats, et l'appeler en vain, mourir, et une armée passer par son cadavre?... Il a tout cela dans les yeux.
Il fut changé en pierre. Il a la tête haute, les yeux ouverts et grands, sans regarder. Mais, voyez, il est mort, et il a maudit Dieu.
Vous croyez que c'est tout? Non, il y a une chose abominable, le résidu de l'abomination. Elle sera féconde malheureusement. Le viol sera fécond; l'esclavage, les pleurs, le désespoir féconds. Mais ici la douleur de l'artiste a été si profonde qu'il a perdu ce qui est la pudeur de l'artiste; j'entends par ce mot le respect de la beauté, que l'art garde toujours, même en peignant des monstres. Quand Vinci peint un lézard, un serpent, il vous oblige à dire: Le beau serpent! Mais ici, hélas! voici la désolante réalité humaine, basse, avilie, vulgaire: l'enfant de l'enfant des esclaves, pour nous poursuivre de sa basse laideur, pour représenter, subsistante malédiction, les infamies fatales d'une race vouée au vice, pour faire rougir les siens et blasphémer tout le jour.
Cette misérable cariatide, qu'il a posée sous Jérémie, est sans comparaison son oeuvre la plus triste, et elle a été conçue par lui certainement dans son plus sombre désespoir, le jour peut-être où il s'était enfermé pour mourir. Basse, trapue et grosse, elle n'a pas grandi, elle a décru plutôt, sous les fardeaux qui depuis sa naissance ont toujours écrasé sa tête. Et encore si cet être informe et malheureux devait rester stérile, mourir sans laisser trace! Mais, chose lamentable à dire, c'est une femme, une femme féconde; sa courte et forte taille déborde de mamelles pleines. L'esclavage est fécond, très-fécond; le monstre s'accouplera, il aura des petits, une race, pour faire rire les athées, et leur faire dire: «Où donc est Dieu?»
Voilà ce qui embarrasse furieusement Jérémie, on le voit; car il a justement sous l'oeil cette cruelle objection. Et, en y regardant mieux, je vois, en effet, qu'il ne pleure plus. Une trop grande horreur l'absorbe, un abîme de perplexités, un gouffre de ténèbres, un embourbement de pensées où il est englué et d'où il ne peut plus sortir. La main d'Ézéchiel ne peut pas le tirer de là. Comment faire pour croire enfin à la justice? De moment en moment, sa tête s'appesantit, et il peut à peine la tenir... Elle va toucher son genou.
S'il pouvait douter tout à fait? Il se ferait de son doute une foi. Mais non, pas cela même... Il restera flottant, misérable naufragé, comme une herbe de mer battue et rebattue. Pas un mot à répondre à la plainte du monde, ni au cri de son coeur.
Son coeur lui dit: «Menteur! tu prédis le règne de Dieu, et le Diable règne ici-bas!»
Le Diable, sous des formes inouïes, imprévues. Non plus celui des âges enfantins, le fantasque démon dont on fit peur aux simples. Non, mûri, plein d'arts diaboliques, fort contre Dieu. Ici, démon-docteur; au marché de Florence, démon-prêtre et démon-athée, brûlant le Christ au nom du Christ; là, démon-moine, sous la guenille du dévot soldat espagnol, mendiant implacable, démon des bisogni (nom effroyable à l'Italien), qui, ayant rançonné, torturé et chauffé, dit encore à l'homme qui râle: «Quelque chose au pauvre soldat!»
Dante n'avait pas vu ces choses à son dernier cercle. Mais Michel-Ange les vit et les prévit, osant les peindre au Vatican[26], écrivant les trois mots du festin de Balthazar aux murs souillés des Borgia, des meurtriers Rovère. Heureusement il ne fut pas compris. Ils auraient fait tout effacer.
[Note 26: La sculpture de Michel-Ange n'est pas faite généralement pour avoir un toit au-dessus d'elle. L'exagération des muscles, qui est son défaut, devient un mérite dans ces positions où la lumière absorbe et dévore tout. Élevez son Moïse dans une place, à trente pieds de haut, il impose, il effraye, il écrase.
Un art nouveau viendra que personne n'ose hasarder, la sculpture des colosses au grand jour, a ciel découvert, bravant la lumière, les climats et le temps. Notre grand et illustre maître, David d'Angers, y a songé parfois, par exemple dans le Condé de Versailles, fait pour le pont de la Concorde. M. Rude y a songé dans son sublime Départ de 92, qui est à l'Arc-de-Triomphe. Ni l'un ni l'autre pourtant n'a osé être assez grossier, assez peuple.
Et pourtant ces fortes ébauches, quand elles sont savantes et profondes, comme le Jour, de Michel-Ange, ce n'est pas seulement la sculpture forte, mais c'est la sculpture éternelle.--Un essai unique en ce genre, le Gaulois, de Préault, durera des siècles, lorsque ses voisins du pont d'Iéna auront disparu depuis longtemps. Inutile de dire que cette oeuvre hardie a été universellement critiquée. Le public ne veut dans les arts que les procédés de la miniature. Il a comparé ce colosse aux très-fines sculptures qui ornent le pont. Il a trouvé mauvais le cheval primitif de la Gaule chevelue, engorgé encore de l'humidité des marais, des grandes forêts. Il a trouvé étrange que cet hercule barbare, le miles gloriosus de l'antiquité, ne fût pas un lancier du XIXe siècle. Il a regardé de près une figure faite pour être vue du Champ-de-Mars, la plus vaste place du monde, figure en lutte avec un infini d'espace et de lumière.]
On sait comment, plusieurs années, il défendit la porte de la chapelle Sixtine, et comment Jules II lui disait: «Si tu tardes, je te jetterai du haut des échafauds.»
Au jour dangereux où la porte s'ouvrit enfin et où le pape entra en grand cortége, Michel-Ange put apercevoir que son oeuvre restait lettre close, qu'en voyant ils ne voyaient rien. Étourdis de l'immense énigme, malveillants, mais n'osant médire de ces géants dont les yeux foudroyaient, tous gardèrent le silence. Le pape, pour faire bonne mine, et ne pas se laisser dompter par la vision terrifiante, gronda ces mots: «Il n'y a pas d'or dans tout cela!»
Michel-Ange, alors rassuré et sûr de n'être pas compris, à cette censure futile répliqua en riant de sa bouche amère et tragique: «Saint-Père! les gens qui sont là-haut, ce n'étaient pas des riches, mais de saints personnages qui ne portaient pas d'or et faisaient peu de cas des biens de ce monde.»