LIVRE PREMIER - CHAPITRE PREMIER
LA FRANCE, RÉUNIE SOUS CHARLES VIII, ENVAHIT L'ITALIE
1483-1494
Le 31 décembre 1494, à trois heures de l'après-midi, l'armée de Charles VIII entra dans Rome, et le défilé se prolongea dans la nuit, aux flambeaux[14]. Les Italiens contemplèrent, non sans terreur, cette apparition de la France, entrevoyant chez les barbares un art, une organisation nouvelle de la guerre, qu'ils ne soupçonnaient pas.
[Note 14: Pour prendre le vrai point de départ du siècle, il eût fallu d'abord parler de la découverte de l'Amérique. La génération des découvertes fut telle: celle de Gutenberg éclaira Colomb, lui mit en main les textes, surtout la phrase décisive de Roger Racon. L'opinion d'un disciple de Brunelleschi, le mathématicien Toscanelli, ajouta à ces présomptions historiques l'autorité supérieure du calcul, et, pour ainsi dire, coupa le câble qui tenait encore Colomb au rivage.--Colomb ayant prouvé la rotondité de la terre, on en conclut qu'elle devait tourner, comme les phases de deux planètes le faisaient soupçonner, et comme le prouva Copernik, etc.--La découverte de Colomb est le grand fait générateur du temps, celui qui influa le plus à la longue.--Mais les faits initiateurs, ceux qui eurent l'influence la plus immédiate, furent, d'une part, l'expulsion des 800,000 juifs d'Espagne, et la dispersion dans l'Europe de cette population industrieuse et civilisée; d'autre part, les expéditions de Charles VIII et de Louis XII en Italie, la France italianisée, etc.--C'est par ces deux faits que l'histoire générale doit commencer.
Ceci donné à la méthode, il reste à examiner les sources.--Des livres imprimés, nos chroniques sont extraordinairement ou sèches ou romanesques; souvent ce sont des panégyriques écrits par les domestiques des grandes familles. Il n'y a rien à comparer à Machiavel et à Guichardin. Commines, admirable et exquis, doit toutefois être examiné de près et discuté. C'est un vieillard frondeur, qui a tâté de la cage de fer, un conseiller de Louis XI, qui néanmoins s'associe à la réaction féodale contre sa fille.--Ses belles pages démocratiques n'ont pas d'autre sens.--Son procès avec les Thouars est aux Archives (section judiciaire).
Les sources manuscrites sont fort pauvres pour ces trente années (1483-1514).--Les collections de la Bibliothèque, riches pour Louis XI, abondantes pour François Ier, surabondantes et débordantes pour les derniers Valois, sont indigentes pour les règnes de Charles VIII et de Louis XII.--Gaignières ne donne rien ou presque rien. Cela étonne surtout pour Louis XII, qui, dans sa guerre au pape, fut obligé de faire un appel continuel à l'opinion.--Il est infiniment probable que le roi, fort timide, et la reine Anne, fort dévote, ont détruit, autant qu'ils pouvaient, la trace de leurs témérités.--Les Registres du Parlement et ce qui reste des archives de la Chambre des Comptes sont encore la principale source.--Dans les actes judiciaires, on a généralement détruit les papiers des Commissions auxquelles on renvoyait la plupart des procès politiques.]
Les bandes provençales de la maison d'Anjou, qu'ils avaient vues de temps à autre, ne leur avaient rien révélé de tel. Les armées de Charles le Téméraire, où servaient nombre d'Italiens, ne donnaient pas non plus l'idée de celle-ci. Sauf l'avant-garde suisse, elle était toute française. La diversité d'armes et de provinces y concourait à l'unité. Sa force principale, unique alors, était l'artillerie, arme nationale, organisée sous Charles VII et devenue mobile, qui devait à cette mobilité une action décisive et terrible[15]. Il y avait bientôt un demi-siècle que cette révolution dans la guerre avait eu lieu en France. Les Italiens n'en savaient rien encore ou dédaignaient de l'imiter.
[Note 15: Comparez les Italiens Paul Jove et Guichardin, les Français la Trémouille, etc., et les deux pièces rarement citées du Voyage littéraire de deux Bénédictins, t. II, p. 184 et p. 379. La diversité d'évaluation peut tenir à ce que les uns comptent l'armée avant le passage des Alpes, les autres à Florence ou à Rome. Même incertitude sur la force réelle de l'armée de Bonaparte en 1796. Selon sa Correspondance, il avait 45,000 hommes contre 76,000; selon ses Mémoires, 30,000 contre 80,000; selon Jomini 42,000 contre 52,000.]
L'armée, forte de soixante mille hommes au passage des Alpes, ayant laissé des corps détachés sur tout son chemin, n'en comptait guère, à Rome, plus de trente mille. Mais c'était le nerf même, les plus lestes et les mieux armés; pour être dégagée des faibles et des traînards, elle n'était que plus redoutable.
En tête marchait, au bruit du tambour, en mesure, le bataillon barbare des Suisses et Allemands, bariolés de cent couleurs, en courts jupons et pantalons serrés. Beaucoup étaient de taille énorme, et pour se rehausser encore, ils se mettaient au casque de grands panaches. Ils avaient généralement, avec l'épée, des lances aiguës de frêne; un quart d'entre eux portait une hallebarde (le fer en hache, surmontée d'une pointe à quatre angles), arme meurtrière dans leurs mains, qui frappait de pointe et de taille; chaque millier de soldats avait cent fusiliers. Ces Suisses méprisaient la cuirasse; le premier rang seulement avait des corselets de fer.
Derrière ces géants suisses venaient cinq ou six mille petits hommes noirs et brûlés, à méchantes mines, les Gascons, les meilleurs marcheurs de l'Europe, pleins de feu, d'esprit, de ressources, d'une main leste et vive, qui tiraient dix coups pour un seul.
Les gens d'armes suivaient à cheval, deux mille cinq cents, couverts de fer, ayant chacun, derrière, son page et deux varlets; plus, six mille hommes de cavalerie légère. Troupes féodales en apparence, mais tout autres en réalité. Généralement les capitaines n'étaient plus des seigneurs conduisant leurs vassaux, mais des hommes du roi commandant souvent de plus nobles qu'eux.
«En France, dit Guichardin, tous peuvent arriver au commandement.»
Les gros chevaux de cette cavalerie, taillés à la mode française, sans queue et sans oreilles, étonnaient fort les Italiens et leur semblaient des monstres.
Les chevau-légers portaient le grand arc anglais d'Azincourt et de Poitiers, qui, bandé au rouet, dardait de fortes flèches. Les Français avaient ainsi adopté les moyens de leurs ennemis.
Autour du roi marchaient à pied, avec la garde écossaise, trois cents archers et deux cents chevaliers tout or et pourpre; sur l'épaule, des masses de fer.
Trente-six canons de bronze, pesant chacun six mille, puis de longues couleuvrines, une centaine de fauconneaux venaient ensuite lestement, non traînés par des boeufs à l'italienne, mais chaque pièce tirée par un rapide attelage de six chevaux, avec affûts mobiles, qui, pour le combat laissaient leur avant-train, et sur-le-champ étaient en batterie.
Tout cela se dessinait aux flambeaux, sur les palais de Rome et dans la profondeur des longues rues, avec des ombres fantastiques, plus grandes que la réalité, d'un effet sinistre et lugubre. Tout le monde comprenait que c'était là une grande révolution et plus que le passage d'une armée; qu'il en adviendrait non-seulement les tragédies ordinaires de la guerre, mais un changement général, décisif dans les moeurs et les idées même. Les Alpes s'étaient abaissées pour toujours.
Ce qu'il y avait de moins imposant dans l'armée, c'était sans contredit le roi Charles VIII, jeune homme faible et relevé naguère de maladie, petit, la tête grosse, visiblement crédule et sans méchanceté; il était tout entouré de cardinaux, généraux, grands seigneurs. Mais les vrais rois, ses conseillers intimes, étaient son valet de chambre, de Vesc, et un ancien marchand, Briçonnet; l'un déguisé en sénéchal, l'autre en prélat. C'étaient eux qui, depuis dix ans, animaient le jeune homme, le préparaient à cette expédition, malgré sa soeur Anne de France et tous les vieux conseillers de Louis XI. À quatorze ans, il demandait qu'on lui fît venir un portrait de Rome.
Rien n'indique que ces deux favoris aient été aussi malhabiles qu'on l'a dit. Mais ils n'en furent pas moins funestes par leur avidité, leur bassesse de coeur, dans les affaires de l'Italie et de l'Église.
On voit qu'une grande flotte avait été armée pour seconder l'expédition; que trois mille tentes et pavillons suivirent pour la campagne d'hiver; que les alliances italiennes avaient été prévues et ménagées: le duc de Milan devait avoir Otrante, Venise, quelque port à l'entrée de l'Adriatique. Si l'on ne prit ni vivres ni argent, c'est qu'on crut que, faisant la guerre dans le plus riche pays de l'Europe, on trouverait des ressources chez ceux qui imploraient l'invasion, que cinquante mille Français armés sauraient se faire nourrir partout.
Tous savaient et prévoyaient dès longtemps l'événement; tous en furent terrifiés. Une chose était visible: c'est que la France était très-forte, et que seule elle l'était. L'Espagne, quoique réunie sous Ferdinand et Isabelle qui venaient de prendre Grenade, n'était pas préparée encore. Cette France qu'on croyait épuisée, qui avait diminué l'impôt, réduit la gendarmerie, elle apparut tout à coup regorgeant de moyens et d'armes de tous genres, d'armes spéciales, arquebusiers, artillerie, que n'avait nulle autre puissance.
On avait cru, à la mort de Louis XI, que son ouvrage, oeuvre d'art très-pénible, retomberait en poudre. Cette oeuvre, l'unité de la France, avait pourtant sa légitimité naturelle qui devait la perpétuer. L'unité qui naissait dans la décomposition de la tyrannie féodale au XIIIe siècle avait été, il est vrai, brisée de nouveau par la maladresse des rois, qui refirent une seconde féodalité. Louis XI avait expié cette faute, et, par un miracle de patience et de ruse, écrasé celle-ci à la sueur de son front. Mais était-elle vraiment anéantie, et n'allait-elle pas reparaître?
Il y avait apparence. Lui mort, l'impôt cessa; plus d'argent, plus de Suisses; ils partirent tous. La royauté désarmée, avec un roi de treize ans sous une soeur de vingt, gisait à terre: princes et grands, nobles, clergé, tous accourent, crient, pendent ses domestiques, mais ils ne peuvent ramasser le pouvoir[16]. Le plus vivant encore, après tout, c'était le mort. Et le plus terrible. Il n'y en avait pas un qui ne pâlit et ne claquât des dents, s'il eût reçu à l'improviste un parchemin signé: Loys.
[Note 16: Nos archives possèdent cent trente actes sur le procès d'Olivier le Daim, Coctier et Doyac. Le Parlement procéda contre Olivier avec une violence, disons-le, avec une fureur extraordinaire. Le pauvre diable ne pouvait échapper, ayant contre lui l'évêque de Paris, l'Université, enfin tous ceux qui en voulaient à Louis XI. Son grand crime était d'avoir, par ordre de son maître, emprisonné un greffier et même un conseiller du Parlement. Il ne pouvait se justifier par aucun ordre écrit. Il fut traité avec une extrême barbarie. On lui fit porter un carcan dans son cachot, et un chirurgien fit rapport qu'il était blessé par ses fers. L'arrêt rendu: «Fust mis en délibération si on avertiroit le Roy. Conclu a esté par la cour que le dict arrest sera exécuté sans aucunement en avertir le Roy, veues ses lettres,» etc. Le greffier rapporte qu'il mourut avec fermeté, en montrant la plus grande attention pour faire payer ses moindres dettes. Registres du Parlement, Criminel, reg. 46, 49.]
Ces pauvres gens, princes et seigneurs, le duc d'Orléans en tête, n'ayant aucune force en eux, en demandent à une ombre, à cette cérémonie qu'on appelait les États généraux. Je suis fâché de voir que tous les historiens se soient trompés sur ces États de 1484, qui ne sont autre chose qu'une réaction de l'aristocratie. Rien qui ressemble moins aux vrais et sérieux États de 1357, qui furent la nation même, autant qu'on pouvait la représenter alors. Ceux de 1484 furent une comédie. De grandes provinces, comme la Guienne, la Provence, daignèrent à peine y prendre part. Paris, qui avait fait 1357 et 1409, sous Marcel et les Cabochiens, sentit parfaitement qu'il n'y avait rien à faire.
L'ouverture est fort théâtrale. Tous accusent le dernier règne. On montre le frère d'Armagnac, on montre les enfants de Nemours, il faut leur rendre au moins leurs biens; les légendes lugubres sont forgées par les avocats à l'appui des demandes. Il faut rendre aux Saint-Pol, rendre aux Croy, rendre à René, à la maison d'Anjou. Et tout à l'heure les étrangers vont venir à leur tour. Aux princes, aux seigneurs, aux voisins, par pitié pour les uns, justice pour les autres, il eût fallu rendre la France.
Le tout pour la France elle-même et dans son intérêt. Le peuple! la nation! le droit! c'est le cri général. Revenir aux armées, aux impôts du bon roi Charles VII, remonter de vingt ou trente ans, pour les ventes surtout, pouvoir racheter les biens aliénés alors avec condition de rachat. Les prix de rachat stipulés si anciennement étaient minimes. Les nobles eussent tout repris pour rien, ruiné les acheteurs, qui étaient les bourgeois.
Les deux provinces où les rois de clocher se trouvaient le plus forts étaient la Normandie et la Bourgogne. Et ce furent elles aussi qui parlèrent le plus pour le peuple.
Un député surtout étonna l'assemblée, le Bourguignon Philippe Pot, docile courtisan de Charles le Téméraire, puis de Louis XI. Ce spirituel parleur (l'un des brillants conteurs des Cent Nouvelles) fit taire tous ces amis du peuple, en passant de cent lieues tout ce qu'ils avaient dit. «Tout pouvoir vient du peuple, dit-il, tout pouvoir lui retourne. Et par le peuple, j'entends tout le monde; je n'en excepte aucun habitant du royaume.
«Le peuple a fait les rois, et c'est pour lui qu'ils règnent... Le roi manquant, la puissance appartient aux États.»
Cela finit toute déclamation qui eut popularisé les princes. Ce discours, d'excellent effet, fut probablement concerté avec la soeur du roi; car je vois Philippe Pot attaché à l'éducation de Charles