CHAPITRE V
ABANDON DU PARTI FRANÇAIS À FLORENCE--MORT DE SAVONAROLE[21]
[Note 21: Je me suis beaucoup servi de sa Vie, par Pic de la Mirandole, et encore plus de ses sermons, qui contiennent beaucoup de faits et d'allusions aux circonstances personnelles. La bibliothèque du Panthéon possède, je crois, tout ce qu'on en a publié. Les protestants les imprimèrent au XVIe siècle. Et au XVIIe le pape Urbain VII légua cinq cents écus pour les réimprimer. Faible et tardive expiation! Comment les protestants ne les ont-ils pas encore traduits? En supprimant des longueurs, des répétitions, ce serait un merveilleux livre.]
1498
On est saisi de douleur et de honte en voyant avec quelle légèreté barbare une politique inepte gaspilla, détruisit le plus précieux bien de la France, l'amour qu'elle inspirait. Le dévouement enthousiaste de Pise pour cette généreuse armée, la fanatique religion de Florence pour l'alliance des lys qu'elle avait mis dans son drapeau, c'étaient là des trésors qu'il fallait garder à tout prix. L'arrangement était facile au passage de Charles VIII, quand il tenait son Borgia tremblant dans Rome; il pouvait assurer la liberté de Pise, en indemnisant Florence sur les États du pape. Il devait, à tout prix, étendre et fortifier la république florentine, la rendre dominante au centre de l'Italie. Dieu avait fait un miracle pour nous. Dans une grande ville de commerce, de banque, de vieille civilisation, dans cette ville de Florence qui savait tout, doutait de tout, il avait suscité au profit de la France le fait le plus inattendu, un mouvement populaire d'enthousiasme religieux. Pour elle, tout exprès, il avait fait un saint, un vrai prophète, dont les paroles s'accomplirent à la lettre, créature innocente du reste, et sans orgueil, qui n'embarrassait pas d'un grand esprit de nouveauté, se tenant, il le dit lui-même, dans les limites de Gerson. Comment expliquer l'étrange délaissement où Charles VIII avait laissé cette Florence mystique qui se donnait à lui, qui le sanctifiait malgré lui, qui s'obstinait à lui reconnaître un divin caractère? Étrange bassesse de coeur! de reculer devant ce miracle, de répudier cet enthousiasme, une telle force qui, partout où elle se montre, met un poids infini dans la balance des choses humaines!
La fidélité de Florence fut une chose inouïe. Nous lui enlevons Pise; elle persiste, reçoit le roi avec des hymnes. Toute son influence se dissout en Toscane; Lucques, Sienne, Arezzo, de petites bourgades, tout se rit de Florence. Et elle n'en est pas moins pour nous. La ligue générale de l'Italie contre le roi ne parvient pas à l'entraîner. Loin de là; c'est à ce moment que le parti français est porté par le peuple au gouvernement.
Il y avait trois partis dans Florence: «celui de la réforme et de la liberté, parti austère, populaire et mystique, qui, pour toute politique, suivait son amour de la France et les prophéties de Savonarole; celui des libertins, des sceptiques, des aristocrates, gens de plaisirs, qui s'appelaient eux-mêmes les compagnacci, les mauvais compagnons; le troisième, celui des Médicis, restait dans l'ombre et attendait le moment de profiter de la division des deux autres; parti ténébreux, équivoque, prêt à passer du blanc au noir; on l'appela celui des gris (bigi).»
L'honneur éternel de Savonarole et de son parti, c'est de n'avoir péri que par sa générosité. Les aristocrates, d'accord avec lui pour chasser les Médicis, voulaient de plus commencer contre eux et leurs nombreux amis une carrière de proscriptions, de confiscations, de vengeances lucratives. Le parti des saints refusa; Savonarole exigea l'amnistie. Dès ce jour il signa sa mort. Il avait ôté le frein de terreur qui contenait ses ennemis. Rassurés, tous s'unirent. Les bigi, les compagnacci, se réconcilièrent contre lui; la ligue universelle des princes, des prêtres et des sceptiques, des athées et des moines, se forma contre le prophète et le mena au bûcher.
Le peuple et la clémence, Florence se gouvernant elle-même et graciant ses tyrans, tel était le simple principe du gouvernement de Savonarole. L'esprit de Dieu plane ici sur un peuple, l'illumine; l'inspiration n'est plus, comme autrefois, le monopole de tel individu. Tous sont dignes de se gouverner. Mais alors tous naissent bons. Et que devient le péché originel? Que devient le christianisme? Rien n'indique que Savonarole ait senti cette opposition radicale du christianisme et de la démocratie.
Cette république d'inspiration et de sainteté, fondée sur la clémence, était désarmée d'avance et périssait, si elle n'avait un appui extérieur. Son épine, sa fatalité était l'affaire de Pise. La France devait l'en soulager par un arrangement honorable aux deux républiques. Elle devait les garder contre les Médicis, intimider, décourager ceux-ci. Elle fit justement le contraire, et mit la jeune république innocente dans la nécessité cruelle de périr ou de frapper ses ennemis. Il y a, comme l'a dit si bien Quinet (Marnix, Provinces-Unies), il y a pour chaque république un moment où ses ennemis la somment de périr au nom de son principe même, l'invitent à se tuer, pour être conséquente.
La république de Hollande n'y consentit pas. La France de 93 n'y consentit pas. Elles ne se prêtèrent point au pharisaïsme perfide qui tue la liberté pour l'honneur de la liberté.
La république florentine était appelée, en 1497, à vider cette question de vie et de mort. Envahie par les Médicis, elle eut à juger leurs amis. Mais sa situation était pire que la nôtre, son gouvernement étant celui du pardon, de l'amnistie divine. Amnistie du passé; mais pourquoi pas de l'avenir? La patience de Dieu doit être infinie, disaient les pharisiens, son indulgence inépuisable. En vous faisant gouvernement de Dieu, vous avez gracié d'avance vos meurtriers, vous avez brisé l'épée de justice.
Le peuple se montra faible, hésitant. Les citoyens, nés dans un âge de servitude déjà ancienne, marchands pour la plupart, gens timides et qui se voyaient tout seuls en Italie, sans alliés, n'avaient nulle envie de se compromettre, eux et les leurs, par une sentence de mort contre les traîtres. Ils voyaient au contraire les Médicis soutenus non-seulement par la ligue italienne, le pape, Milan, Venise, et tous les ennemis de la France, mais en réalité par la France même. Il ne fallait que gagner du temps. Si la sentence était seulement différée, on allait voir des envoyés du roi intercéder, prier et menacer, exiger qu'on épargnât les ennemis du parti français.
C'était un jugement bien grave, non sur des individus seulement, mais sur la république, sur la base du gouvernement et sur la légitimité de son principe. La république était proclamée légitime par la condamnation des traîtres; et par l'absolution des traîtres, la république était condamnée.
Les amis de Savonarole prirent leur parti. Ils violèrent, pour le salut de la liberté, une loi de liberté qu'ils avaient faite eux-mêmes et qui n'avait que trop encouragé l'ennemi. Cette loi donnait au condamné la ressource de l'appel au peuple, constituait juge en dernier ressort une masse mobile, où cent motifs de sentiment, de peur ou d'intérêt, agissent si aisément dans une affaire judiciaire. Ils firent juger la Seigneurie, arrachèrent la juste sentence, que tous avouaient juste, et que nul n'osait rendre.
Et alors, il arriva ce qui arrive toujours. L'absolution aurait fait rire; on eût méprisé le gouvernement, il eût péri sous les sifflets. La condamnation fit pleurer et crier; il y eut une comédie de soupirs et de larmes; on colporta de cour en cour cette grande douleur; on pleura chez le pape, on pleura chez le roi, on pleura à Milan. Chose énorme! En vérité, la république avait refusé de se tuer elle-même.
Une touchante harmonie se trouva établie d'elle-même entre tous les ennemis de la justice et de la morale. Où est cette sainteté? disaient les hypocrites. Où est cette prospérité tant promise, cet appui de la France? disaient les politiques. Où est la liberté? disaient les libertins. Les moines, qui voulaient être propriétaires, malgré leur voeu, étaient ravis de voir attaquer l'apôtre de la pauvreté. Les augustins spécialement le haïssaient, comme dominicain. Les dominicains mêmes n'étaient pas tous pour lui; ceux qui n'étaient pas réformés et d'étroite observance voulaient supprimer la réforme, supprimer les réformateurs. Dans cette ville de banque, il n'avait pas toujours parlé avec respect de la royauté de l'usure; la banque, le gros commerce qui languissait, par suite des événements, en renvoyaient la faute au seul Savonarole. N'était-ce pas une chose inquiétante, faite pour effrayer les propriétaires, les gens tranquilles, les honnêtes gens, de le voir traîner après lui d'église en église la foule du petit peuple, prêcher l'égalité, donner l'espoir aux pauvres? Ses invectives contre le luxe, dans une ville de commerce, n'était-ce pas un crime? Les riches n'osaient plus acheter, les ouvriers ne gagnaient plus leur vie.
Ceci touchait précisément l'écueil réel de Savonarole, la cause de son impuissance et de sa chute. Sa réforme contemplative n'arrivait à nul résultat. Il censurait l'usure, mais épargnait les usuriers. Il revenait toujours à demander la conversion volontaire des riches, qui se moquaient de lui, et la patience indéfinie du peuple, le renvoyant pour l'adoucissement de ses misères à la Jérusalem céleste. Et cependant, les riches, se serrant, ne commerçant plus, organisaient tout doucement l'asphyxie, d'où ce peuple affamé et désespéré pouvait un matin se tourner contre son faible défenseur et son malencontreux protecteur. Une violente épidémie vint s'ajouter à tant de maux. Beaucoup d'hommes s'enfuirent de Florence. Savonarole restait avec les pauvres, dans cette ville demi-déserte; sa parole, toujours ardente, tombait en vain sur un auditoire endurci par la souffrance et peu à peu hostile.
Chaque soir il rentrait, triste de n'agir plus, dans son couvent de Saint-Marc, et le diable l'y attendait avec d'étranges tentations. Le diable devenait hardi, guettant le moment où le saint allait faiblir par l'abandon du peuple. Il venait le troubler sous la figure d'un vieil ermite, qui lui disait avec douceur, d'un ton grave et sensé: «Tes révélations, mon ami, sont-elles sérieuses? Conviens donc, entre nous, que ce sont rêveries, purs effets d'imagination.»
Était-il vraiment inspiré? N'était-il qu'un coupable fou? Doute cruel pour l'homme retombé sur lui-même, abandonné et solitaire. Il pouvait toutefois se soutenir par cette pensée, que toutes ses prédictions s'étaient réalisées et se vérifiaient chaque jour.
Et c'était justement ce qui épouvantait et faisait souhaiter sa mort. Il avait averti quatre hommes, Laurent de Médicis, Charles VIII, le pape et Sforza. Et Laurent était mort, et le pape et le roi étaient frappés dans leurs enfants. À Sforza (à ce prince jusque-là si brillant, si heureux, à son orgueilleuse Béatrix d'Este) il avait prédit que sa chute était proche et qu'il mourrait dans un cachot. Cet Hérode, son Hérodiate, blessés au coeur, s'acharnèrent à sa mort, et le poursuivirent près du pape.
Mais celui-ci de même avait peur de Savonarole. Il avait dit à ceux qui l'accusaient: «Je le canoniserais plutôt.» Et il lui avait offert le chapeau de cardinal. «J'aime mieux, dit le saint, la couronne du martyre.» Le pape, d'autant plus effrayé, dit: «Il faut que ce soit un grand serviteur de Dieu... Qu'on ne m'en parle plus.»
Bien décidé à ne pas s'amender, il eût voulu ne rien entendre, et se calfeutrait les oreilles. Entre Lucrezia, sa fille, et Julia Bella, sa concubine en titre, qui trônait dans Saint-Pierre aux fêtes de l'Église, son immonde famille l'amusait de fêtes obscènes, renouvelées d'Héliogabale. Tout cela était public. Il y manquait seulement que le pape lui-même criât et proclamât ses crimes dans une confession solennelle. C'est ce qui arriva quand son second fils, César Borgia, cardinal de Valence, poignarda son aîné. Le père, suffoquant de sanglots, assemble le consistoire, et là, vaincu par la douleur, il déplore ses débordements, ses moeurs infâmes, avoue, raconte; il dit tout haut ce qu'on disait avec horreur tout bas. Il crée une commission pour réformer l'Église. Lui-même, le lendemain, ressaisi par ses femmes et par ses mignons, il retourne à sa fange, mais cette fois plus farouche, plus cruel. Il commença alors à avoir soif du sang de Savonarole, espérant que, cette voix étouffée, il ferait taire Dieu.
Celui-ci savait parfaitement qu'il lui restait bien peu à vivre, et il se hâtait d'autant plus de verser sur ce monde les dernières effusions de l'esprit qui était en lui. Il s'éleva alors aux plus sublimes hauteurs. Il faudrait citer dans sa langue. J'emprunte la traduction inspirée de l'auteur de la Foi nouvelle:
«Les prophètes vous ont annoncé, il y a cent ans, la flagellation de l'Église. Depuis cinq ans, on vous l'annonce... Eh bien, je vous le dis encore, oui, Dieu est irrité...» Là, apparaît dans son discours un tableau d'une épouvantable grandeur, dont le jugement dernier de Michel-Ange est une faible esquisse. Tous les saints et tous les prophètes viennent, chacun à son tour, prier Dieu d'envoyer la peine et le remède. Les anges, à genoux, lui disent: Frappe! frappe! Les bons sanglotent et crient: Nous n'en pouvons plus! Les orphelins, les veuves disent: Nous sommes dévorés, nous ne pouvons plus vivre... Toute l'Église triomphante dit à Christ: Tu es mort en vain!
«C'est le ciel qui combat; les saints de l'Italie, les anges, sont avec les barbares. Ce sont eux qui les ont appelés, qui ont mis la selle aux chevaux. L'Italie est toute brouillée, dit le Seigneur, elle sera vôtre cette fois. Et le Seigneur vient au-dessus des saints, des bienheureux qui se rangent en bataille, et tous sont dans les escadrons... Où vont-ils? Saint-Pierre marche en criant: À Rome! à Rome! Et saint Paul, saint Grégoire s'en vont criant: À Rome! Et derrière eux marchent le glaive, la peste, la famine. Saint Jean, saint Antonin, disent: Sus, sus, à Florence! Et la peste les suit. Saint Antoine: Sus, en Lombardie! Saint Marc: Allons vers cette ville qui s'élève au-dessus des eaux! Les saints patrons de l'Italie vont chacun dans leur ville pour la châtier, saint Benoît dans ses monastères, saint Dominique dans les siens, et saint François contre les Frères. Et tous les anges du ciel, l'épée à la main, et toute la cour céleste marchent à cette guerre.
«...Temps cruel! temps mortel!... Gare à qui vivra dans ce temps!... Temps obscur où pleuvront la tempête, le feu et la flamme!... Il y aura de tels hurlements que je ne veux pas te les dire... Tu verras tout troublé, le ciel troublé, Dieu troublé!...»
Ces prophéties terribles respirent en même temps une magnifique indifférence sur son propre sort:
«Vous me demandez quelle sera la fin de notre guerre? Si vous me le demandez en général, je dirai: La victoire. Si vous le demandez en particulier, je répondrai: Mourir ou être mis en morceaux. Ceci est notre foi, ceci est notre gain, ceci est notre récompense. Nous ne cherchons pas autre chose. Mais quand vous me verrez mort, ne vous troublez point. Tous ceux qui ont prophétisé ont souffert et sont morts. Pour que ma parole devienne une vérité pour le monde, il faut le sang d'un grand nombre. Au premier sang, il n'y aura qu'un cri, et pour un qui sera mort, Dieu en suscitera dix-sept. Et cette persécution sera bien autrement grande que celle des martyrs... Voici le trésor que j'ai à gagner avec ce peuple, voici ce qu'il a à me donner.» (Trad. d'A. Dumesnil, Collége de France, 1850.)
Est-ce à dire que la nature avait disparu dans la sainteté, que l'homme avait fini en lui? Oh! non. Si les disciples redoublaient de ferveur, il voyait la masse s'éloigner de lui, et son coeur était déchiré. On sent dans les derniers discours cette mortelle douleur, ce désespoir de ne plus être aimé. Il n'essaye nullement de le dissimuler. Nulle vanité, nulle dignité hypocrite; il y a là une naïveté tout italienne:
«Ô Dieu! tu m'as trompé pour me faire entrer dans tes voies. Je me suis fait anathème pour toi, et tu as fait de moi comme la cible pour la flèche.--Je ne te demandais rien que de n'avoir jamais à gouverner les hommes, et tu as fait tout le contraire.--Je ne me réjouissais que de la paix, et tu m'as attiré ici, sans que j'en ai eu conscience. Tu m'as fait entrer dans cette grande mer. Mais quel moyen d'aller au rivage?
«Ô ingrate Florence! J'ai fait pour toi ce que je n'ai pas voulu faire pour mes frères selon la chair. Je n'ai parlé pour eux à aucun prince, quoique les princes m'en priassent (j'en ai leurs lettres). Et pour toi, cependant, j'allai au roi de France... Que t'ai-je fait, mon peuple?... Eh bien, crucifie-moi, lapide-moi... Je souffrirai tout pour l'amour de toi.» (Prediche soprà li salmi, éd. 1539, p. 24.)
Né Lombard, Savonarole s'était fait Florentin; il avait, non sans raison, élu le peuple de Florence; il voyait, et très-justement, que ce peuple, avec tous ses vices, était l'intelligence au plus haut degré, la tête et le cerveau du monde. Perdre l'amour de Florence, c'était pour lui mourir. Il avoue sa tendresse et sa douleur avec une extrême faiblesse qui arrache les larmes: «Ô Florence! pour toi, je suis devenu fou... Hélas! Seigneur! je suis fou de ce peuple. Je vous prie de me pardonner!»
Cela donné à la faiblesse humaine, il allait magnanimement au-devant de la mort, prononçant son jugement définitif sur le pape. Il avait eu la vision d'une croix noire plantée sur Rome. Il dit son mot hardi où il s'est transfiguré: «l'Église ne me paraît plus l'Église. Il viendra un autre héritier à Rome!»
«Les anges sont partis, et le palais du peuple est rempli de démons. Écoutez bien cette parole. Vous dites: La paix! la paix! Je vous réponds qu'il n'y aura point de paix. Apprenez à mourir. Il n'y a pas de remède. C'est le dernier combat, le moment de combattre et de tuer par la prière.»
Au mois de mai 1497, le pape le déclara hérétique, condamnant comme tels ceux qui approcheraient de lui. Cela ne fit pas grand effet. Savonarole, qui s'était soumis d'abord, fut reporté à sa chaire par ses disciples, qui soutenaient, d'après Gerson et le concile de Constance, qu'une excommunication injuste ne peut être obéie.
Mais le pape, plus habile, toucha ensuite une corde sensible. Il fait savoir aux Florentins que s'ils méprisaient l'excommunication, il autoriserait la confiscation de leurs marchandises dans tous les pays étrangers. La boutique frémit. Il ne fallait plus qu'un prétexte pour livrer à la mort un homme qui compromettait Florence dans ses intérêts les plus chers.
Le prétexte fut celui-ci: Savonarole, dans un moment éloquent, parlant comme Isaïe, avait défié les prêtres de Bélial de faire descendre le feu sur l'autel. On avisa qu'il fallait le sommer de faire un miracle, comme si ce n'en était pas un que l'accomplissement de ses prophéties. On alla chercher dans la Pouille un de ces prédicateurs de carrefour qui ont le feu du pays dans le sang, un de ces cordeliers effrontés, éhontés, qui, dans les foires d'Italie, par la force de la poitrine et la vertu d'une gueule retentissante, font taire la concurrence du bateleur et de l'histrion. On lança l'homme, soutenu d'aboyeurs franciscains, augustins. «S'il est saint, dit l'homme du pape, qu'il ose donc entrer avec moi dans un bûcher ardent; j'y brûlerai, mais lui aussi; la charité m'enseigne à purger à ce prix l'Église d'un si terrible hérésiarque.»
Savonarole avait un ardent disciple, Domenico Bonvicini, d'une foi, d'un courage sans bornes, et qui l'aimait profondément. Il ne lui manqua pas plus que Jérôme de Prague à Jean Huss. Modèle attendrissant, mémorable, de l'amitié en Dieu!
«Trois choses me sont chères en ce monde, disait Domenico, le Sacrement de l'autel, l'Ancien et le Nouveau Testament et Jérôme Savonarole.»
Il s'écria qu'il n'était pas besoin que Savonarole entrât dans les flammes, que le moindre de ses disciples suffisait à faire ce miracle, que Dieu le sauverait tout aussi bien, et dit: «Ce sera moi.»
Le pape se hâta d'écrire pour approuver la chose. Chose horrible! Cette Rome sceptique, dans cette Italie raisonneuse, permettait, ordonnait une de ces épreuves barbares où la folie antique bravait la nature, tentait Dieu! Féroce comédie! Un athée affectant d'attendre un miracle pour brûler un saint!
Les politiques, au moins, devaient-ils le permettre? Le parti de la France pouvait-il laisser accomplir l'acte machiavélique qui allait le frapper au coeur, en tuant son chef ou le couvrant de risée?
Ce parti, il faut le dire, s'évanouissait, il baissait de nombre et de coeur, tarissait d'espérance. Il avait cru un moment que Charles VIII allait rentrer en Italie. Toute la France le croyait. Des préparatifs immenses avaient été faits à Lyon, avec une dépense énorme. L'armée était réunie, elle attendait. Et, en effet, le roi y vient enfin. Il a quitté ses châteaux de la Loire, fait ses adieux à la reine. On croit partir. Le roi se rappelle alors qu'il a oublié de prier saint Martin de Tours; qu'on l'attende, il va revenir. En vain on le retient; ses capitaines pleurent, s'accrochent à ses vêtements. Il était évident que ce retard allait perdre tout ce que nous avions laissé en Italie, nos troupes, nos amis. Cela pesait peu au jeune homme; une amourette le rappelait. Tout fut fini. L'Italie abandonnée, perdue, l'honneur aussi. Que la destinée s'accomplisse!
On put juger, au moment décisif, combien d'âmes vivaient de la vie de Savonarole, en apparence abandonné. Ce fut pour lui une grande consolation de voir qu'une foule d'hommes, moines, prêtres, laïcs, des femmes même et des enfants supplièrent la Seigneurie de les préférer, de leur permettre d'entrer avec lui dans les flammes. La Seigneurie n'en prit que deux, Domenico et un autre.
Le 7 avril 1498, sur la place du Palais, au matin, on vit l'échafaud. De toute l'Italie on était venu, et les toits même étaient chargés de monde. L'échafaud, de cinq pieds de haut, de dix de large et de quatre-vingts de longueur, portait deux piles de bois mêlé de fagots, de bruyères, chacun de quatre pieds d'épaisseur; entre, se trouvait ménagé un étroit passage de deux pieds, inondé de flammes intenses, âpre foyer de ce grand incendie. Par cette horrible voie de feu devaient marcher les concurrents, et la traverser tout entière.
Le lugubre cortége entra dans une loge séparée en deux, d'où l'on devait partir, tous les moines en psalmodiant, et derrière, force gens portant des torches, non pas pour éclairer, car il restait six heures de jour.
Les difficultés commencèrent, comme on pouvait prévoir, surtout du côté franciscain. Ils dirent d'abord qu'ils ne voulaient nul autre que Savonarole. Mais Domenico insista, réclama le bûcher pour lui. Ils dirent ensuite que ce Domenico était peut-être un enchanteur et portait quelque sortilége. Ils exigèrent qu'il quittât ses habits, et, qu'entièrement dépouillé, il en prît d'autres à leur choix. Cérémonie humiliante, sur laquelle on disputa fort. Domenico finit par s'y soumettre. Alors Savonarole lui mit en main le tabernacle qui contenait le Saint-Sacrement et qui devait le préserver. «Quoi! s'écrièrent les franciscains, vous exposez l'hostie à brûler. Quel scandale, quelle pierre d'achoppement pour les faibles!» Savonarole ne céda point. Il répondit que son ami n'attendait son salut que du Dieu qu'il portait.
Pendant ces longues discussions qui prirent des heures, la masse du peuple, qui était sur les toits depuis l'aube et se morfondait sans manger ni boire, frémissait d'impatience et tâchait en vain de comprendre les motifs d'un si long retard. Elle ne s'en prenait pas aux franciscains qui faisaient les difficultés. Elle s'irritait plutôt contre les autres qui, sûrs de leur miracle et d'être sauvés de toute façon, n'avaient que faire de chicaner. Elle regardait la place d'un oeil sauvage, farouche d'attente et de désir. Cet horrible bûcher lui portait à la tête, lui donnait des vertiges, une soif bestiale de meurtre et de mort. Quoi qu'il advînt, il lui fallait un mort. Et elle ne pardonnait pas que l'on frustrât sa rage.
Tout au milieu de ces transports, un orage éclate, une pluie à torrents qui noie les spectateurs... La nuit, d'ailleurs, était venue. La Seigneurie congédia l'assemblée.
Savonarole était perdu. Il fut assailli d'outrages en retournant à son couvent. Il n'en fut pas moins intrépide, monta en chaire, raconta ce qui venait de se passer, du reste sans vouloir échapper à son sort. Le lendemain, dimanche des Rameaux, il fit ses adieux au peuple et dit qu'il était prêt à mourir. Tous ses ennemis étaient à la cathédrale et ameutaient la foule; le parti des compagnacci, l'armée des libertins, des riches, les amis des tyrans, criant tous à la liberté, disaient qu'il était temps de se débarrasser de ce fourbe, de cet hypocrite, qui avait fait un cloître de la joyeuse Florence, de ce prêcheur de pauvreté qui faisait mourir le commerce, tuait le travail, affamait l'industrie. Eh! sans les riches contre lesquels il parle, qui fera travailler les pauvres?... Ce raisonnement, tant de fois répété, entraîna tout le peuple maigre. On prit des barres de fer, des haches et des marteaux, des torches enflammées. On courut à Saint-Marc, où les partisans de Savonarole entendaient les vêpres. Ils fermèrent en hâte les portes, mais elles furent brûlées; il leur fallut livrer leur maître, avec Domenico et un troisième; la foule les traîna en prison avec des cris de fureur et de joie; la république était sauvée...
La Seigneurie ne parut nulle part en tout ceci. De neuf membres, six étaient les secrets ennemis de Savonarole. Ils laissèrent faire. La nuit avait calmé le peuple. Les compagnacci, au matin, n'en frappèrent pas moins un coup de terreur. Ils prirent Francesco Valori, l'austère républicain qui avait fait voter la mort des traîtres; un parent de ceux-ci le tua en pleine rue, et on tua encore sa femme et la femme d'un de leurs amis. Les partisans de Savonarole n'osèrent plus se montrer. C'est ce qu'on voulait. On convoqua le peuple et on lui fit nommer de nouveaux juges, de nouveaux décemvirs de la guerre. Tout cela vivement et gaiement. La ville reprit l'ancien aspect. Les nouveaux magistrats, aimables et bons vivants, encourageaient les jeux et les amusements publics. On dansa dans les places bien nettoyées de sang; les brelans et les femmes perdues reparurent.
Cependant Alexandre VI faisait instruire à Rome le procès de Savonarole. Il eût voulu tirer une sentence de la justice romaine, du tribunal de Rote. Mais, chose inattendue, qui honore les jurisconsultes italiens, ils soutinrent qu'il n'y avait rien à dire contre l'accusé. Le pape ne trouva que le général des dominicains qui osât entamer ce procès. Ainsi l'ordre de Savonarole le répudia à la mort; il fut jugé, condamné par les siens.
Les moines nous ont donné ce moine, nous l'acceptons; il compte parmi les martyrs de la liberté.
Les crimes de Savonarole étaient trop faciles à prouver; qu'était-ce? des paroles que tout le monde avait entendues, des révélations prophétiques que l'événement avait justifiées. On ne l'en mit pas moins à la torture, et cruellement, et plusieurs fois, dans l'espoir d'en tirer, par l'excès de la douleur, quelques mots indignes de lui. Que répondit-il? Qui le sait? Dans les ténèbres d'une chambre de tortures, au milieu de ses ennemis, quels étaient les témoins pour instruire la postérité? On sait l'usage invariable des jugements ecclésiastiques: c'est d'affirmer que le coupable a avoué, tout rétracté, qu'il s'est démenti à la mort. Depuis que l'Église n'a plus le chevalet ni l'estrapade, elle a toujours le confesseur qui suit le patient bon gré mal gré, et qui ne manque pas de dire du plus ferme des nôtres: «Il s'est reconnu heureusement, il a abjuré ses folies. C'était un grand misérable! Mais, grâce à Dieu, il a fait une très-bonne fin.»
Il en fut ainsi de Savonarole. Ses ennemis assurèrent qu'il avait avoué dans la torture, puis désavoué ses aveux, puis confessé encore dans une nouvelle épreuve, sa nature très-nerveuse et physiquement faible ne lui permettant pas de lutter contre la douleur.
Du reste, quoi qu'il ait avoué, ou quoi qu'on ait écrit de faux dans sa prétendue confession, on ne hasarda pas de la lui faire connaître ni de le mettre à même de réclamer. On ne la lui lut point sur l'échafaud, comme la loi le voulait. Il mourut sans savoir ce qu'on lui faisait dire, laissant sa mémoire aux faussaires qui purent à volonté ajouter ou retrancher.
Le procès ne fut pas long; on craignait un retour du peuple. Savonarole, en son cachot, écrivait son commentaire du Miserere, travail qu'il avait réservé pour ce dernier moment. Il put s'y affermir et assurer son coeur par l'accomplissement littéral de sa grande prédiction. Au retour de Charles VIII, il l'avait vu et lui avait prédit qu'il serait frappé en sa famille, et cela s'était vérifié; il perdit ses enfants. Depuis, il avait annoncé la mort du roi. Le 7 avril, au jour même de l'épreuve du bûcher, au jour où le prophète périt moralement, sa parole se vérifiait: Charles VIII périssait aussi, frappé d'apoplexie. Il avait vingt-huit ans, et depuis quelques mois, il semblait s'amender; il se repentait amèrement, dit-on, d'avoir fait tant de fautes dans l'expédition d'Italie; il aurait voulu soulager son peuple. Il essayait de juger lui-même, s'efforçait de rendre attentive sa faible tête, siégeait jusqu'à deux heures de suite à écouter les pauvres. Tout cela trop tard. Son jugement était prononcé, la punition de son abandon de l'Italie, de tant d'ingratitude pour ceux qui l'avaient salué l'envoyé de Dieu.
Le 23 mai, un bûcher fut dressé sur la place, un pieu et une potence; le bûcher, soigneusement arrosé d'huile et de poudre, pour brûler rapidement. On amena Savonarole, l'intrépide et fidèle Domenico, et un autre, Silvestre Maruffi, qui avait persévéré et voulu mourir pour sa foi. On les lia autour du pieu pour le premier supplice, la risée, la malédiction. Du reste, point de formalités; on ne lut pas même la sentence. Le jugement, comme la question et les aveux, resta dans les ténèbres. Le bourreau les dégrada en leur arrachant la robe ecclésiastique. Savonarole pleura, dit-on, sur cette robe dans laquelle il avait vécu tant d'années digne et pur avec la bénédiction d'une telle intimité de Dieu. Il demandait l'hostie et ne l'espérait pas. Mais le pape, consulté d'avance, et qui savait parfaitement qu'on allait faire mourir un saint, avait répondu qu'on pouvait la lui donner tant qu'il voudrait.
L'évêque de Florence ayant dit qu'il les retranchait de l'Église, Savonarole répliqua: «De l'Église militante, oui; mais non pas de la triomphante; cela n'est pas en ton pouvoir.»
On lui donna d'abord la douleur de voir exécuter ceux qui mouraient par lui. Ainsi il resta longtemps seul. Quand le bourreau lui mit la corde et le hissa à la potence, un de ses ennemis craignit qu'il ne mourût trop vite et n'évitât le bûcher, il accourut et mit le feu; l'huile anima la flamme qui monta vive et claire. Cependant une foule de mauvais garçons, d'apprentis, jetaient des pierres au mort balancé dans les airs, poussant des cris de joie s'ils touchaient le coeur ou la face, cette face sacrée sur laquelle, tant de fois, Florence vit avec tremblement passer la lueur de l'Esprit.
Sauf ces furieux en petit nombre, la masse regardait avec tristesse et doute; dans plus d'une âme s'éveillait le repentir. Beaucoup eurent des visions, et des femmes, au retour, tombèrent en extases prophétiques. Leur plus sûre prophétie, conforme à celle du maître, c'était la mort de Florence. Nul parti ne reprit force; les amis, les ennemis de Savonarole étaient frappés également. Ceux-ci firent horreur et dégoût, et les autres pitié. On les vit sur les places, dans des accès de dévotion monacale, faire des rondes en chantant des hymnes ridicules et criant: «Vive Jésus!» À cela se réduisit le viril effort des amis de la liberté.
Florence avait péri, lui seul était sauvé. Beaucoup le virent vivant dans une triple couronne de gloire. Et il l'eut, en effet, cette couronne, dans la pensée de Michel-Ange, où il vécut toujours, dans celle de tous les grands réformateurs qui ont succédé.
Il influa d'autant plus que, n'ayant point leur audace d'esprit, il ne formula rien de spécial, rien d'exclusif. Il ne donna qu'une âme, un souffle, mais qui passa dans tous.
Le génie des prophètes qui fut en lui, il s'est envolé de son bûcher, fixé aux voûtes de la chapelle Sixtine, triomphe de l'Ancien Testament. Il a lancé les études Hébraïques, les Pics et les Reuchlin, précurseurs de Luther.
Le coeur d'un simple et la brûlante parole qui en jaillit ont rallumé le siècle.
On avait tout prévu pour que Savonarole ne laissât aucune trace; des ordres sévères étaient donnés pour que ses cendres recueillies fussent jetées à l'Arno. Mais les soldats qui gardaient le bûcher en pillèrent les reliques eux-mêmes. Ils ne purent empêcher que d'autres n'approchassent, et le coeur, ce coeur pur, plein de Dieu et de la patrie, se retrouva entier dans la main d'un enfant.