Chapitre 1
HISTOIRE
DE
FRANCE
PAR
J. MICHELET
NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
TOME DIXIÈME
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
1876
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
J'ai, pour l'histoire des trente-deux ans que contient ce volume, un rare et heureux avantage: c'est d'entrer le premier dans une masse immense de documents nouveaux, qui changent cette histoire de fond en comble et la renouvellent entièrement.
J'y entre le premier et le seul, je puis le dire, puisque M. Mignet, l'habile explorateur des mêmes documents, ne se rencontre avec moi, dans cette période, que pour un fait: l'élection de Charles-Quint.
C'est dans les douze ou quinze dernières années que les lettres, dépêches et actes de tout genre ont été publiés d'ensemble et dans une abondance, une variété qui nous permet de juger ces pièces elles-mêmes, en les contrôlant les unes par les autres.
Jusque-là on n'avait guère d'autre guide que les chroniques du temps et les collections partielles de Ribier et Legrand. La plupart des chroniques ne donnent que l'histoire militaire; elles sont peu exactes sur le reste ou tout à fait muettes.
Les points essentiels de l'histoire politique étaient encore controversés. Le connétable, par exemple, eut-il ou n'eut-il pas un traité écrit avec l'Empereur? Les avis étaient partagés. Quelle fut, pendant la captivité de Madrid, la flottante politique de la régence et de Duprat? On ne le savait pas davantage. Tout s'est trouvé dans les Papiers Granvelle et dans les pièces réunies sous le titre de Captivité de François Ier (1841, 1847).
L'histoire des moeurs de la cour et du prince était-elle mieux connue? On en était réduit à glaner dans Brantôme. Les deux faits moraux les plus graves, et du plus intime intérieur, sont éclaircis maintenant par les lettres de la soeur du roi et de Diane de Poitiers (Éd. Génin, 1841, et A. Champollion, 1847).
Les actes les plus cachés, niés et démentis devant l'Europe, sont maintenant en pleine lumière, spécialement les rapports secrets du roi avec le sultan. Cette circonstance dramatique est connue, qu'ils furent un coup de désespoir et datèrent du champ de Pavie. Grâce à l'importante publication de M. Charrière, nous pouvons compléter, dater et préciser les faits donnés par Hammer, d'après les rapports, souvent vagues ou défigurés, des écrivains orientaux (Négoc. du Levant, 1848).
Le point capital, décisif, pour toute la fin du règne, c'est la crise de 1538, qui changea subitement la politique française, la fit définitivement catholique, rétrograde et, pour ainsi dire, espagnole. C'est le gouvernement nouveau de Montmorency et des cardinaux de Tournon, de Lorraine, on peut dire l'éclipse de François Ier, sa mort anticipée, et déjà l'avénement de la petite cour d'Henri II. Qui décida cette crise? Lequel, du roi ou de l'empereur, fit les premières démarches? Sandoval disait le roi, Du Bellay l'empereur; les modernes hésitaient. Il n'y a plus lieu de doute depuis les publications récentes (Weiss, 1841; Lanz, 1844; Le Glay et Van der Bergh, 1845; Alberj, 1839-1844). Tout est clair maintenant, et par le rapport de l'ambassadeur Tiepolo au Sénat de Venise, et par la lettre intime où la soeur de Charles-Quint révèle ses terreurs, les embarras extrêmes et l'état effrayant de sa situation.
À ces publications d'actes et de lettres, ajoutons les importantes chroniques que nous avons maintenant entre les mains. L'histoire intérieure de Paris, qu'on cherchait dans Félibien, Sauval, Du Boulay, etc., n'existait point pour cette époque. Elle s'est révélée à nous dans la précieuse chronique anonyme publiée (1854) par M. Lalanne. On en peut dire autant de l'histoire de Genève, qu'on a connue par les chroniques, imprimées récemment, de Bonnivard, du syndic Balard, et surtout de Frommont, que M. Revillod vient de donner (1855).
En possession de ces riches matériaux, la critique peut maintenant examiner, juger, choisir.
Parfois la lumière se fait d'elle-même. Au premier coup d'oeil, par exemple, on voit, pour les exécutions des protestants en 1535, que le narrateur sérieux est le bourgeois anonyme de Paris qui a tout su (et peut-être tout vu) jour par jour. Bèze et Crespin évidemment ont suivi de lointains échos. Le récit catholique éclaire l'histoire protestante.
Nuls documents ne méritent une attention plus sérieuse que les rapports des envoyés vénitiens. Seuls ils offrent des chiffres et des renseignements statistiques. Ce sont généralement de pénétrants observateurs. Osons dire cependant qu'ils se trompent parfois, spécialement sur les faits éloignés de leur observation immédiate. Gaspard Contarini, par exemple, qui croit les Flandres affectionnées à Charles-Quint, ignore l'irritation où les mettait depuis longtemps l'immolation systématique de l'industrie flamande aux intérêts de l'Angleterre, dont les maisons de Bourgogne et d'Autriche courtisaient l'alliance même aux dépens des Pays-Bas.
Contarini a bien vu Charles-Quint. Il décrit à merveille cette mâchoire absorbante, ces yeux avides (occhi avari). Il n'en juge pas moins que l'empereur est modéré, peu ambitieux. Cela, en 1525, au moment où le jeune prince se lâche et se dévoile dans ses vastes projets par sa lettre à Lannoy.
Songeons aussi que ces rapports d'ambassadeurs au sénat de Venise sont souvent combinés pour plaire à ce sénat. Nicolas Tiepolo, par exemple, qui est si sérieux dans sa relation de 1538, l'est fort peu dans l'éloge qu'il fait de Charles-Quint en 1532. Longue énumération de ses vertus. Il est si généreux, si peu ambitieux, dit-il, qu'il vient de faire élire son frère roi des Romains. Pourquoi ces puérilités dans une bouche du reste grave? Parce que le parti impérial redevenait tout puissant dans le Sénat de Venise, après la conférence de Bologne, vers la fin imminente du vieux doge André Gritti, qui meurt un an après. Venise dès lors va suivre l'empereur, s'éloigner de la France et se brouiller avec les Turcs.
Ceci donné à la méthode, à la critique, aux sources, il resterait peut-être à tracer une brève formule qui résumât les trente années, permît d'embrasser tout d'un coup d'oeil, comme une vaste contrée dans une petite carte géographique.
C'est l'âge adulte de la Renaissance, sa grandeur et son ambition infinies, son précoce avortement, la nécessité où elle est de s'appuyer du principe, essentiellement différent de la Réformation.
Que n'avait-elle embrassé dans ses voeux? Du premier bond, elle allait, par l'adoption des Turcs, des juifs, au but lointain du genre humain: la réconciliation de la terre.
D'un même élan, elle embrassait amoureusement la nature, finissait le fatal divorce entre elle et l'homme, rejoignait ces amants.
La merveille, c'est que d'une foule de découvertes isolées, spontanées, un ensemble systématique se faisait sans qu'on s'en mêlât, tout gravitant vers ces deux questions: Comment se fait et se refait l'homme physique? Comment se fait l'homme moral? Le premier livre qu'on ait écrit sur l'éducation, celui qu'on peut appeler l'Émile du XVIe siècle, apparaissait dans sa bizarre et fantastique grandeur.
La puissance d'enfantement qu'eut la France à ce moment éclata par l'apparition subite des deux langues françaises, qui surgissent, adultes, mûres, tout armées, dans les deux écrivains capitaux du siècle: l'immense et fécond Rabelais, le fort, le lumineux Calvin.
Cette France de Gargantua, principal organe de la Renaissance, est-elle au niveau de son rôle? Avec ce cerveau gigantesque, a-t-elle un corps? a-t-elle un coeur? a-t-elle cette vie générale, répandue partout, que l'Italie avait dans son bel âge? La France étonne par d'effrayants contrastes. C'est un géant et c'est un nain. C'est la vie débordante, c'est la mort et c'est un squelette. Comme peuple, elle n'est pas encore.
Donc, sur quoi porte la Renaissance française? Faut-il le dire? sur un individu.
Qu'était-il celui qui eut plusieurs fois en main le destin de l'humanité, celui que l'esprit nouveau pria d'être son défenseur contre la politique catholique et le roi de l'inquisition?
C'est à ce volume à répondre. Mais déjà, dans ce résumé, nous devons faire un aveu humiliant: ce roi parleur, ce roi brillant, qui dit si bien, agit si mal, mobile en ses résolutions encore plus que dans ses amours, cet imprudent, cet étourdi, ce Janus, cette girouette, François Ier, fut un Français.
Le peuple est encore une énigme. La noblesse et le parlement accueilleraient l'étranger (1524). La bourgeoisie prête au clergé l'appui brutal des confréries contre le libre esprit de recherche et la rénovation religieuse.
La France, toute en un homme en qui rayonnent à plaisir les vices nationaux, la France captive avec lui, malade avec lui, on doit attendre que, comme lui, elle ira de chute en chute jusqu'à s'oublier et se renier.
Quelle réponse à cela, et quel remède? Nul que la voix morale, l'appel aux vertus fortes, au sacrifice, au dévouement. Dans les ravages atroces des armées mercenaires, sans loi, sans foi, sans roi, sous le drapeau de Charles-Quint, le peuple de France abandonné écoute le cantique du bon et grand Luther qui enseigne le repos en Dieu.
L'immense élan de la musique, devenue populaire, le libre examen de la Bible, la presse décuplée, centuplée, l'épuration du sacerdoce et de la famille, n'est-ce pas déjà la victoire? Quelque ombre mystique qui reste dans ce nouvel enseignement, la cause de la lumière n'est-elle pas gagnée pour toujours?
Rien n'est gagné. Tout reste en question. Au mysticisme spontané, spirituel, lumineux du Nord, répond le mysticisme matériel, imaginatif du Midi, son dévot machiavélisme. De la colère idolâtrique, de l'obstination espagnole, du génie d'intrigue surtout et de roman, sort la dangereuse machine des Exercitia d'Ignace, grossière, d'autant plus redoutable.
Cela de très-bonne heure, quatre ou cinq ans après Luther, vers 1522, et bien avant l'école de résistance que Genève organisera.
C'est tout le sens de ce volume. La Renaissance, trahie par le hasard des mobilités de la France, qui tourne au vent des volontés légères, des caprices d'un malade, périrait à coup sûr, et le monde tomberait au grand filet des pêcheurs d'hommes, sans cette contraction suprême de la Réforme sur le roc de Genève par l'âpre génie de Calvin.
Paris, 21 juin 1855.
NOTE
DE LA MÉTHODE
Un événement fort grave est arrivé récemment dans le monde scientifique: il faut bien qu'on se l'avoue.
L'histoire de France est écroulée.
Je veux dire l'histoire doctrinaire, l'histoire quasi officielle dont notre temps a vécu sur la foi de certaine école. Une main forte et hardie a enlevé au système la base où il reposait.
C'était un axiome partout écrit, enseigné, professé dogmatiquement et docilement accepté, transmis du plus haut au bas, de la Sorbonne aux colléges, aux moindres écoles, que «quatorze cents ans de despotisme avaient fondé la liberté.»
D'où suivait que celle-ci devait, non pas amnistier, mais honorer le despotisme. Père et mère honoreras.
L'école historique née de 1815 nous enseignait que nos défaites furent toutes des degrés heureux de cette initiation. Toutes les victoires de la force se trouvaient légitimées. La philosophie faisait plus. Elle proclamait sa formule: «La victoire est sainte, le succès est saint.»
Dans l'exagération croissante et le progrès du paradoxe, après l'apologie des victoires barbares, féodales, royales, vint l'éloge des victoires du catholicisme, de l'inquisition, de la Saint-Barthélemy (dans la bouche d'un républicain)!
Ce fut le Consummatum est.--Quiconque refusait de subir la tyrannie du système recevait la qualification d'écrivain systématique. Si la conscience résistait, si la critique indocile trouvait dans l'examen des faits des raisons de ne pas se rendre, on souriait de pitié; on opposait à toute preuve d'érudition la preuve décisive, palpable, actuelle; on frappait de la baguette la pièce probante, l'oeuvre et le dernier fruit des siècles: le gouvernement constitutionnel.
Deux hommes, à ma connaissance, ont résisté à cet entraînement.
L'un, c'est mon vénérable maître Sismondi, qui, dans l'oeuvre plus faible sans doute de ses dernières années n'en a pas moins lutté contre ce système immoral par sa vigueur républicaine et la générosité de son caractère.
L'autre, c'est moi. Je résistai par l'amour des réalités et le sentiment de ma vie, qui domine dans tout coeur d'artiste, et qui, sans effort, sans dispute, lui fait fuir et détester les mortes créations que les scolastiques quelconques échafaudent contre la nature et la création de Dieu.
Par le coeur seul et le bon sens, par ma naturelle impuissance d'accepter un optimisme barbare sur cet océan de malheurs, je restai, moi, libre du système des historiens hommes d'État.
Aujourd'hui que la réalité, inexorable et terrible, les a violemment réfutés, ils se maintiennent encore par une certaine attitude, affectant de ne pas voir l'anéantissement de leurs théories. Mais voici qu'une voix sévère, respectueusement ironique, s'élève dans leur propre revue (Quinet, 15 avril 1855, Philosophie de l'histoire de France). Elle les prie de faire savoir ce qu'est devenue la pierre sur laquelle ils avaient bâti. On ne méconnaît nullement leurs mérites de détails, leurs recherches et leurs découvertes; loin de là, on les console, en leur disant qu'après tout, si l'ensemble manque, il leur restera d'avoir éclairé tels points spéciaux. Seulement, avec douceur, sans bruit et sans violence, on écarte le petit plâtrage qui honorait encore un peu les dehors de la construction décrépite. On se permet de regarder dessous. Mais quoi! dessous, c'est le vide, l'abîme. Et la base est partie.
Pour nous, qu'ils ont mis au ban depuis si longtemps, est-ce par rancune que nous constatons cette ruine? Point du tout. Nous nous sommes toujours fié au temps pour faire tomber ce qui doit tomber. Nous allâmes toujours devant nous, sans nous amuser aux disputes. Mais aujourd'hui, à une époque où l'âme, fortement avertie, cherche à se prendre à quelque chose (quelque chose qui sera sa perte ou son renouvellement), on ne peut laisser ainsi les masures encombrer le sol, faire ombre et garder la place, empêchant que rien n'y vienne.
Arrière, faux docteurs et faux dieux!