CHAPITRE V
RÉACTION CONTRE LA BANQUE--MELANCOLIA--LUTHER--LA MUSIQUE
1516-1519
Allemagne, Hongrie, Bohême, Espagne, des nations si différentes, si énormément éloignées de moeurs, de langues et de génie, venaient d'être englobées du même coup de filet, victimes d'une même opération de banque et de diplomatie.
«Triomphe, dira-t-on, d'une puissance moderne et pacifique sur les vieilles nations d'héroïsme sauvage, triomphe de paix sur la guerre.»--N'oublions pas que cette oeuvre de paix engendre deux cents ans de guerre (1515-1715).
Non, ce n'est pas pour le bonheur du monde que le monde est escamoté, qu'une femme intrigante, avec ce publicain d'Augsbourg, brise l'épée d'Huniade et du Cid, ruine la ruine de Jean Huss, et sur la grande Allemagne, profondément enceinte de pensée sublime et mystique, jette froidement le coffre, la caisse et le comptoir, où s'assoira l'éternel croupion qu'on appelle la Bureaucratie.
Comment les nations vendues prirent-elles leur sort?
La Bohême, livrée par sa soeur la Pologne, l'hérétique par la catholique, la Bohême, arrivée à sa dernière goutte de sang, reçoit sans réclamer cette pelletée de terre qui la recouvre pour jamais.
La Hongrie, comme elle a vécu, s'en va mourir dans les bataillons turcs, en protégeant ses assassins.
L'Espagne, comme un taureau blessé qui se percerait de ses cornes, est furieuse, contre qui? contre soi. Volée par les Flamands, elle va se voler elle-même; indigente par eux, elle se fait mendiante, en détruisant ses Maures. Elle restera loyale quand même, et mourra le chapeau à la main devant la dynastie flamande.
Ces deux héros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol, ont à peine conscience de leur destinée.
La conscience du temps fut dans l'Allemagne. C'était, relativement à nous, à l'Italie, une jeune et verte nation. La France, qui est devenue jeune, était très-vieille en 1500. Sa langue, jadis européenne, avait traversé bien des âges. La langue allemande, à peine adulte, se formait, florissait, touchait à ce moment où la fleur est la force et la fécondité. Il y avait une vraie jeunesse dans les moeurs; Machiavel en est frappé: une simplicité extrême dans la vie, l'alimentation, le vêtement; une pauvreté riche de sentir si peu de besoins. Et, dans cette mesquinerie volontaire des choses matérielles, beaucoup de richesse morale. D'une part, le vieux génie tenace du paysan, homme des temps antiques et de l'âge de ses forêts, ami de l'arbre et de la source, frère du chevreuil, du cerf, sachant la langue des oiseaux. D'autre part, la culture savante (il est vrai, pédantesque) de l'ouvrier allemand, doublement ouvrier, rabotant des planches et des vers, calculant sur l'empeigne ou la semelle d'un soulier le canon compliqué d'une harmonie nouvelle qu'il chantera dimanche. Beaucoup de bonhomie rustique et de fraternité industrielle. Ajoutez d'éternels voyages d'étudiants et de compagnons, errants, toujours chez eux, dans la patrie allemande; soufflant la plume au vent le matin et marchant où elle vole, sûrs de trouver le soir une porte ouverte; ou, si le gîte manquait, chantant le long des rues, de leur plus belle voix, quelque vieux chant d'église, que la bonne femme allemande vient bien vite écouter.
Deux choses originales et rares. La famille très-pure et innocente. Et le vagabond, le mendiant, sûrs pour elle et reconnaissants.
Avouons aussi le revers: un respect ridicule des grands, une bonasse admiration, non des empereurs ou électeurs, mais des moindres principicules, de sa haute et très-digne Grâce, de l'infiniment gracieux et clément Seigneur... je ne sais qui, quelque noble vautour qui daigne les manger jusqu'aux os.
Enfin, ce qu'on a dit (trop durement): «Le Français est l'esclave, l'Allemand le valet.»
Notez que ce valet est Hændel, Dürer ou Mozart.
Pour revenir, l'Allemagne, deux ans durant, s'était vue brocantée. Point de mystère. Les courriers, les ambassadeurs, les marchands d'âmes, allaient, venaient; effrontément sonnaient les florins, les écus. On discutait haut, à grand bruit. Tant à Judas, tant à Pilate. Combien l'âme de l'Allemagne? combien son corps et sa dépouille? Les princes tiraient ceci, mais le pape emportait cela. Encore si, nue, déshabillée, exposée à l'encan, l'esclave eût eu sa foi! On la vendait avec le reste. Si la science et la pensée pure, la lumière supérieure des libertés de l'âme, au moins, était restée! Mais le pis, le plus sombre, c'est que tout cela échappait. La Renaissance elle-même semblait avoir menti. Un Médicis devenu pape, ralliant les savants; Érasme ami des cardinaux, correspondant de Léon X; Hutten menaçant et flattant Rome, ne sachant plus lui-même, dans ses dédicaces équivoques, s'il veut caresser ou blesser, Hutten élisant domicile chez le fermier des indulgences et de la grande élection!
Vous vous imaginez que la dose excessive de longanimité et de patience dont ce peuple étonne le monde a dû être épuisée, et que la violence du désespoir lui aura arraché un cri, une malédiction, un blasphème? Oh! que vous connaissez peu l'Allemagne! Des révoltes locales eurent lieu, mais la masse allemande ne bougea; elle soupira seulement et regarda le ciel.
Soupir profond que l'art allemand prit au passage, et, lui donnant figure, grava pour l'avenir sur le bronze: Melancolia.
Dans l'ombre humide des grands murs que la ville de Nuremberg venait de se bâtir contre les brigands et les princes, vivait et travaillait l'homme en qui fut la conscience profonde de ce pays de conscience, le grand ouvrier Albert Dürer.
Ce pauvre homme, très-malheureux en ménage, ne gagnant pas assez pour apaiser sa ménagère acariâtre, avait un foyer trouble (à l'image de la patrie), sans consolation intérieure: Melancolia.
Vingt fois, cent fois, sur toile, sur bois, sur cuivre, insatiablement, il peignit, grava sa tristesse et celle du temps, dans les formes légendaires de la Passion: le Christ vendu des Juifs, mais les chrétiens sont pires; le Christ frappé des Turcs, il l'est encore plus par les siens. Il variait ce thème à l'infini, sans satisfaire son coeur, impuissant et vaincu par les réalités, dans cette lutte laborieuse: Melancolia.
Enfin, dans un grand jour, échappant aux formes connues, et, par un effort stoïcien, faisant appel au moi, sans appui du passé, il grava d'un acier vainqueur le génie de la Renaissance, l'ange de la science et de l'art, couronné de laurier. Il l'entoura de ses puissants calculs, lui mit le compas dans la main, et autour toutes les puissances d'industrie, la balance et la lampe, le marteau, la scie, le rabot, les clous et les tenailles, des travaux commencés. Rien n'y manque, pas même les essais botaniques, en petit vases; pas même les travaux de l'anatomie; une bête morte attend le scalpel. Ce n'est plus là l'atelier fantastique du magicien, de l'alchimiste, qui ne donnait rien que fumée. Non, ici tout est sérieux, formidablement vrai; c'est le laboratoire où la science est puissante, où chaque coup qu'elle frappe est une immortelle étincelle qui ne s'éteindre plus et reste un flambeau pour le monde.
L'être singulier et sans nom qui siége en ce chaos, ce beau géant qui, s'il n'était assis, passerait de cent pieds toutes les figures de Raphaël, ce génie dont les fortes ailes, d'un tour, franchiraient les deux pôles, qu'il est sombre pourtant! Et comment n'a-t-il pas la joie de son immense force? Pourquoi, d'un poing serré, accoudé au genou, dans un effort désespéré, cache-t-il la moitié de sa face admirable, de sorte qu'on ne voit guère que le noble profil, l'oeil profondément noir et plongeant dans la nuit?... Oh! fils de la lumière, que tu es triste!... et attristant!... Moi, j'avais cru que la lumière, c'était la joie!
«Quoi! tu ne vois donc pas?» dirait-il, s'il parlait, s'il pouvait du fond de ce cuivre se retourner vers moi, «tu ne vois pas ce bloc mal équarri, de forme irrégulière, et que la divine géométrie ne ramènera pas au prisme des cristaux? Prismatique il était, régulier, harmonique. Qu'ai-je fait! Sans arriver à l'art, j'ai brisé la nature.
«La bête aussi qui fut vivante, qui gît là devant moi, alors elle semblait prête à révéler son secret, à m'expliquer la vie... Et morte, elle s'est tue. Son sang figé refuse d'avouer le mystère où j'ai failli atteindre,--failli d'une seconde,--qui fut la mort, la nuit, et mon éternelle ignorance.»
C'est donc en vain qu'on voit, dans un lointain immense, le vaste monde, forêts, villes et villages, l'infini de la mer et l'infini de la lumière. Que lui fait tout cela? L'infini qu'il poursuit, la lumière qu'il adore, C'est celle qui est au fond de l'être. Voilà ce qui serre son poing et qui ride son front, ce qui le laisse sans consolation. Voilà pourquoi ses lauriers l'accablent, et tous ses instruments, ses moyens de travail, ne lui semblent qu'embarras, obstacles... Oh! nous avons trop entassé! Nous succombons sous nos puissances. Celui-ci est captif de l'encombrement de la science. Son laboratoire fait suer à voir. Comment sortira-t-il de là? Comment, s'il avait le malheur de vouloir seulement se lever, le pourrait-il? Il lui faudrait crever le toit de son front. Il y a une échelle pour grimper à l'observatoire... Amère dérision pour ce captif, lié de sa pensée. Je vous jure que jamais il ne montera. Adieu le ciel et les étoiles!... Pour les ailes! c'est le plus affreux! Oh! se sentir des ailes pour ne voler jamais!... Cette torture fut épargnée à Prométhée.
Il y a pourtant encore un être vivant dans un coin, qui (bien entendu), n'ose souffler devant l'ange terrible. Pauvre petit génie tout nu, assis sur un arbre manqué. Ramassé sur sa tâche et les veines enflées d'un grand effort d'attention, il voudrait buriner, le petit, il travaille consciencieusement d'une pointe studieuse et maladroite.
De sorte qu'il pourrait bien être, sous cet aspect modeste, l'humble effigie de l'art allemand, la timide conception, la bonne volonté d'Albert Dürer et son âme ingénue. Hélas! L'effort n'est pas la force. Si ce géant ne peut, que peut le nain? Et je le vois avec chagrin, ce pauvre et lourd enfant ne prendra pas l'essor. Dieu ait pitié de lui! Les inutiles ailes qui lui ont poussé par erreur pendent et pendront toujours à ses épaules.
Image vraiment complète de découragement, qui supprime l'espoir, ne promet rien, pas même sur l'enfance. Le présent est mauvais, mais l'avenir est pire. Et l'horloge que je vois ne sonnera que mauvaises heures.
Telle fut la pensée d'Albert Dürer. Et l'oeuvre étant finie, datée, ayant envie de l'effacer, de la mettre dans l'ombre éternelle, il rit amèrement et ajouta une chauve-souris exactement sur le soleil, qui vole outrageusement en pleine lumière, inscrivant la nuit dans le jour, et le mot: Melancolia.
D'où l'harmonie reviendrait-elle dans ce monde complexe, devenu à lui-même son labyrinthe inextricable, perdu en soi, brisé de soi, paralysé par ses propres puissances et par ses moyens d'action?
Au désespoir de l'art un autre art répondit, une harmonie inattendue, un chant doux, simple et fort: si fort, qu'il fut entendu de mille lieues; si doux que chacun crut y reconnaître la voix de sa mère même. Et, en effet, une mère nouvelle du genre humain était venue au monde, la grande enchanteresse et la consolatrice: la Musique était née.
Silence ici! J'entends l'objection, et je répondrai aux Gothiques, et plus qu'ils ne voudront[7].
[Note 7: Le plus simple des hommes qui lirait seulement les chroniques d'avant le XVIe siècle, puis celles du XVIe, serait parfaitement éclairé sur la question. Il verrait les premières toutes muettes et sombres de silence, les autres, au contraire, resplendissantes de lumière et de chants. Le chant devient alors universel et populaire. Tous les événements tristes ou gais, les combats, les supplices mêmes, se passent au milieu des cantiques. «Là, tel fut mis à mort pour avoir chanté des psaumes sur un rocher.» Ailleurs: «Il chanta dans les flammes, et la foule étouffait sa voix par des hymnes à la Vierge, Ave, maris Stella, etc.» Voilà les passages que vous trouvez continuellement dans les chroniques et catholiques et protestantes. On en ferait un énorme volume.
Nul doute que le Moyen âge n'ait eu aussi des mélodies. À côté des beaux chants de la messe qui nous viennent d'Orient, l'antique chanson gauloise trouva toujours des accents vifs, agrestes, choeurs de moissons ou de vendanges, plus rhythmiques que ceux des offices.
L'Église, de bonne heure, dans sa haines des formes mondaines, négligea, dédaigna la mesure, en même temps qu'elle favorisait la sculpture raide et longue qui fait de l'homme une momie, supprime les articulations et ce qu'on peut appeler les rhythmes du corps. La nature a mis le rhythme partout. L'Église le supprima partout, en haine de la nature.
Mais, aux moments émus, la nature revient invincible; le rhythme reparaît, du moins au battement du coeur trop oppressé, ou par l'intervalle des soupirs. Dans la tremblotante complainte du pauvre Godeschalc, persécuté déjà au IXe siècle dans ce doux chant coupé de larmes, n'y a-t-il pas un rhythme de douleur? Et il y en a un certainement de fureur et d'effroi dans le chant des persécuteurs, l'hymne dominicain compilé de vingt autres, le véhément Dies iræ. (Coussemaker, 94, 115.)
Le silence profond des chroniques, qui ne parlent jamais d'aucun chant, nous autorise à croire que ces hymnes d'église, qui resserraient plutôt les coeurs, furent peu dans la bouche du peuple. Ils sont très-méridionaux, nullement dans le caractère de la France, opposés, nous pouvons le dire, à l'aimable génie de nos aïeux.
Tout cela, au reste, est purement mélodique. Le Moyen âge connut-il le contre-point et l'harmonie? Le contre-point double n'apparaît certainement qu'au XVIe siècle. (V. Kiesewetter et Fétis). On connut de bonne heure les règles élémentaires de l'harmonie; mais on en fit le plus baroque usage. Du plain-chant grégorien, où la division des sons est imparfaite, et qui n'admet ni rhythme ni sons complexes, on passa de bonne heure à des combinaisons scientifiques fort compliquées, dont la difficulté absorbait toute l'attention. Ni goût, ni sentiment, ni inspiration musicale.
Les patients rechercheurs de ces curiosités, fort tentés de les admirer, avouent pourtant eux-mêmes, quand ils sont de bonne foi, que la plupart furent dignes de figurer aux Fêtes de l'âne. Les chants d'Hucbald, au Xe siècle, réputés très-suaves alors, effrayent tellement M. Kiesewetter, qu'il décide «que jamais il n'y eut oreille assez barbare pour les supporter un instant.» Mais MM. Fétis et Coussemaker disent et prouvent qu'on les supportait (Coussemaker, p. 18). Un manuscrit de 1267, qui du reste témoigne des progrès déjà faits, arrache cependant cet aveu à son admirateur: «Dans l'ensemble, il déchire l'oreille.» (Fétis, Revue de M. d'Anjou, octob. 1847, p. 322.)
On devient plus savant, mais aussi plus absurde, n'attachant de mérite qu'à la complication, à la difficulté. Les maîtres de chapelle des princes du XVe siècle mettent les paroles du Credo, du Sanctus, sur le thème d'une chanson grivoise, et brodent là-dessus mille ornements bizarres. Le charivari est au comble, charivari moral et musical. On ne disait plus la messe du Sanctus, mais la messe de Vénus la belle, de l'Ami Baudichon ou la messe d'Adieu mes amours. Ajoutez des idées grotesques et puériles d'exécution matérielle: s'il s'agissait de nuit, de mort, les notes étaient noires: si de fleurs, de prairies, les notes étaient vertes; rouges, si l'on parlait de sang, et autres pauvretés.
Toutes ces misères duraient encore au XVIe siècle. Le charivari augmentait. J'entends dire que le Marignan du très-fameux Josquin des Prés, qu'on a essayé d'exécuter récemment, est un affreux tapage.
Enfin vinrent le protestantisme et les psaumes de Goudimel; enfin le concile de Trente, éclairé par ces psaumes, demanda la réforme de la musique catholique. Rome en chargea l'élève de Goudimel, l'aimable Palestrina, grand homme qui, néanmoins, fut impuissant pour faire école. Ce qui est mort est mort. Voir Baini, Memorie di Palestrina, 1828, et l'excellent article de M. Delécluse (ancienne Revue de Paris), qui résume et juge très-bien cet important ouvrage.]
En attendant, je leur défends de dire, à ceux qui tant de siècles ont désespéré l'âme humaine, qu'ils lui aient trouvé ses consolations. Vous la laissiez inguérissable, cette âme, inconsolable, jusqu'au premier chant de Luther.
C'est lui qui commença, et alors toute la terre chanta, tous, protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur de Rome et le maître de Palestrina.
Ce ne fut pas le morne chant du Moyen âge, qu'un grand troupeau humain, sous le bâton du chantre officiel, répétait éternellement dans un prétendu unisson, chaos de dissonances.
Ce ne fut pas la farce obscène et pédantesque des messes galantes dont l'introït était un appel à Vénus, et dont le Te Deum rendait grâce à l'Amour.
Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du coeur, le chant de ceux qui pleurent et qui sont consolés, la joie divine parmi les larmes de la terre, un aperçu du ciel... Dans un jour de malheur et d'imminent malheur où le ciel se cernait de noir, je vis un point d'azur qui luttait, grandissait, contre les nuées sombres, azur d'acier, sévère et sérieux, où le soleil ne riait pas.
N'importe, je m'y rattachai, je le suivais des yeux.
Mon coeur chanta, et j'étais relevé.
Voilà la vraie Renaissance. Elle est trouvée. C'est la Renaissance du coeur.
Grande ère où sonne une heure du monde! La nouvelle heure peut dire:
«Je n'ai rien de l'heure écoulée. Le passé, c'est l'âge muet, et qui ne put chanter, âge sombre qui dut manger son coeur dans la nuit du silence. Moi, je suis l'âge harmonieux qui, par le libre chant, verse son coeur à la lumière, l'épanouit, l'agrandit et le crée.»
«Je sens mille coeurs en moi,» dit quelque part un héros de Shakespeare. Mais qui a droit de dire ceci, sinon l'âge moderne, à partir de Luther? Oui, je sens ces mille coeurs, et je les fais sans cesse, je me les crée et les engendre, et les multiplie par le chant.
Le besoin de créer, de se faire et de faire son Dieu, n'a pas manqué au Moyen âge. Et cet effort a apparu dans le dessin et dans les arts d'imitation.
Du jour où Giotto, Van Eyck, délivrèrent les saintes images de la fixité byzantine, chacun voulut son Dieu à soi, et tourmenta le peintre et le graveur. On l'emportait dans son sein, dans sa robe, ce Dieu, on s'en allait riche de son rêve. Et le lendemain on disait:
«Ceci n'est pas mon rêve encore.»
Légitime exigence, sinon caprice. Dieu est Dieu par son renouvellement continuel, par ce charme rapide de l'incessant enfantement. Tel il est, et tel le veut l'homme. Donnez lui donc un art, non pas d'imitation et de fixité; au contraire, un art où jamais rien ne se reproduise identique. Cet art sera plus près de Dieu.
Aux plus déshérités fut donné ce don de la Grâce.
Avez-vous vu les caves misérables de Lille et de la Flandre, l'humide habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'éternelle pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique et monotone? Cette barre qui, lancée, revient frapper son coeur et sa poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de fil?... Oh! voici le mystère. De ce va-et-vient sort un rhythme; sans s'en apercevoir, le pauvre homme à voix basse commence un chant rhythmique.
À voix basse! Il ne faudrait pas qu'on l'entendît. Ce chant n'est pas un chant d'église. C'est le chant de cet homme, à lui, sorti de sa douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu'il y a plus de soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence; plus d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre ou d'Italie.
«Et pourquoi pas un chant d'église? Est-ce révolte?»--Point. Mais c'est que l'Église ne sait et ne peut chanter, et elle ne peut rien pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-même. Elle perdit le rhythme avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouve pas pendant mille ans. Elle en reste au plain-chant; c'est sa condamnation.
Ce tisserand buissonnier, de la banlieue d'une grande ville, n'a garde de chanter haut. Il est trop jalouse du fier et souverain métier des tisserands, du corps autorisé qui vient de temps à autre lui briser tout dans sa maison. Il est humble comme la terre, le terrier où il vit. La cloche du métier ne sonne pas pour lui. Le noble carillon de la ville qui réjouit les autres de quart en quart, au contraire, lui sonne aux oreilles:
«Tu n'es rien, tu seras battu... Tu n'as pour toi que Dieu.»
Dieu le reçoive donc! Dieu entend tout et ne dédaigne rien. Qu'il entende ce chant à voix basse, chant pauvre et simple, petit chant de nourrice. Dieu seul ne rira pas. Si, par malheur, quelque autre l'entend au soupirait, il rit, hoche la tête: Chant de lolo, à bercer les enfants[8]!
[Note 8: Lolhardus, lullhardus, lollert, lullert, Mosheim. De Beghardis et beguinabus. Append., p. 583.--En vieil allemand, lullen, lollen, lallen, chanter à voix basse; en allemand moderne, lallen, balbutier; en anglais, to lull, bercer; en suédois, lulla, endormir.]
Voilà le nom trouvé. Le lollard, est ce pauvre imbécile au chant de vieille ou de nourrice. Il fait la nourrice et l'enfant, s'imaginant être le faible et dénué nourrisson aux genoux de Dieu.
Hérésie musicale! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus d'un, le dimanche, fuyant les cathédrales, ira furtivement surprendre aux caves ce petit chant qui fait pleurer.
Il vous semble très-doux, et il contient un dissolvant terrible, une chose qui fait frémir le prêtre, qui le brise, renverse ses tours, ses dômes, toutes ses puissances, qui nivelle la terre avec les ruines des cathédrales anéanties. C'est la réponse de Dieu au tisserand: «Chante, pauvre homme, et pleure... Ta cave est une église... Tu as péché, mais tu as bien souffert. Moi, j'ai payé pour toi, et tout t'est pardonné.»
Inutile de dire que ce chanteur est poursuivi à mort. Où trouver assez de supplices, de fer, de feu, de grils ou d'estrapades, de tenailles à tenailler? Un bâillon! surtout, un bâillon! Autrement, il continuera dans les flammes. Comment étouffer cette voix?... Oh! une voix mise dans le monde, on ne l'étouffe plus. Celle-ci s'en va de tous côtés. L'art muet s'en empare; le Forgeron d'Anvers, dans sa cuve bouillante où saint Jean est plongé, a peint ce maigre tisserand; sa voix même, il l'a peinte, et son faible chant à voix basse.
La réponse de Dieu qui est le fond de ce chant, elle passe, elle file, quoi qu'on fasse, de bouche en bouche. C'est toute la théologie allemande. Dès 1400, un petit livre de ce titre l'enseignait aux enfants. Aux Pays-Bas Wesel, Staupitz en Allemagne, répandent cette consolation au XVe siècle. C'est d'eux que l'a reçue Luther.
Luther est un lollard, le chanteur, non du chant étouffé, à voix basse, mais d'un chant plus haut que la foudre.
Et il y a encore une autre différence. C'est que ces chants mystiques et solitaires du Moyen âge étaient trempés de pleurs. Mais voici un chanteur dans la voix héroïque duquel rayonnent le soleil et la joie.
Ô joie bien méritée! et que ce grand homme avait bien raison d'être joyeux! Quelle révolution eut jamais une plus noble origine?
Il dit lui-même comment la chose lui vint, et comment il eut le courage d'exécuter ce que son éducation lui faisait regarder comme la «plus extrême misère.»
Il eut pitié du peuple.
Il le vit mangé de ses prêtres, dévoré de ses nobles et sucé de ses rois, n'envisageant rien après cette vie de souffrances qu'une éternité de souffrances, et s'ôtant le pain de la bouche pour acheter à des fripons le rachat de l'enfer.
Il eut pitié du peuple, et retrouva dans la tendresse de son coeur le vieux chant du lollard et la consolation: «Chante, pauvre homme, tout t'est pardonné!»
La Pucelle, à ceux qui lui demandaient la cause qui lui mit les armes à la main, répondit: «La pitié qui était au royaume de France,» Luther eût répondu: «La pitié qui était au royaume de Dieu.»
Ce ne fut pas un verset de saint Paul, un vieux texte si souvent reproduit sans action, qui renouvela le monde. Ce fut la tendresse, la force du grand coeur de Luther, son chant, son héroïque joie.
Foi, espérance, charité, ce sont bien trois vertus divines. Mais il faut ajouter cette vertu rare et sublime des coeurs très-purs, rare même chez les saints. Faute d'un meilleur nom, je l'appelle la Joie.
La condamnation de tout le Moyen âge, de tous ses grands mystiques, est celle-ci: Pas un n'a eu la Joie.
Comment l'auraient-ils eue? C'étaient tous des malades. Ils ont gémi, langui et attendu. Ils sont morts dans l'attente, n'entrevoyant pas même les âges d'action et de lumière où nous sommes arrivés si tard. Ils ont aimé beaucoup, mais leur amour si vague, plein de subtilités suspectes, ne s'affranchit jamais des pensées troubles. Ils restèrent tristes et inquiets.
Au contraire, la bénédiction de Dieu, qui était en Luther, apparut en ceci surtout, que, le premier des hommes depuis l'Antiquité, il eut la Joie et le rire héroïque.
Elle brilla, rayonna en lui, sous toutes les formes. Il eut ce grand don au complet.
La joie de l'inventeur, heureux d'avoir trouvé et heureux de donner, celle qui sourit dans les dialogues de Galilée, qui éclate d'un naïf orgueil dans Linné, dans Keppler.
La joie du combattant au moment des batailles, sa colère magnifique, d'un rire vainqueur, plus fort que les trompettes dont Josué brisa Jéricho.
La joie du vrai fort, du héros, ferme sur le roc de la conscience, serein contre tous les périls et tous les maux du monde. Tel le grand Beethoven quand, vieux, isolé, sourd, d'un colossal effort, il fit l'Hymne à la Joie.
Et par-dessus ces joies de la force, Luther eut celles du coeur, celles de l'homme, le bonheur innocent de la famille et du foyer. Quelle famille plus sainte et quel foyer plus pur?... Table sacrée, hospitalière, où moi-même, si longtemps admis, j'ai trouvé tant de fruits divins dont mon coeur vit encore[9]!... Avec son petit Jean Luther, je m'en allais, suivant le bon docteur, au verger où, tendrement, gravement, il prêchait les oiseaux, ou bien encore dans les blés mûrs qui le faisaient pleurer de reconnaissance et d'amour de Dieu.
[Note 9: Oui, les années heureuses où j'ai vécu lisant l'oeuvre de Luther (l'exemplaire allemand de la Mazarine, unique à Paris), ces années, m'ont laissé une force, une séve, que Dieu me conservera, je l'espère, jusqu'à la mort. Malheureusement mes Mémoires de Luther, qui donnaient l'homme au vif, ont deux défauts: d'abord une préoccupation trop grande du point de vue théologique (très-secondaire, car le peuple n'y sentit que l'éveil moral). L'autre défaut, c'était ma timidité, mon hésitation. Nourri hors du catholicisme, n'en ayant point souffert, sans rapport avec lui que ma curiosité archéologique, je retenais mon souffle de peur de faire rien envoler de la poussière de ces vieux temps.]
Voilà l'homme moderne, et votre père, à tous. Reconnaissez-le à ceci.
La joie est absurde au Moyen âge, qui bâtit tant de choses vaines, qui, savant architecte, édifia aux nues ces tours et ces châteaux qu'apporte et remporte le vent.
La joie est raisonnable au temps moderne dont la main sûre construit de vérités l'immuable édifice dont le pied est assis en Dieu, dans le calcul et la nature. Si le vrai n'est plus vrai, si la géométrie est fausse, alors cette maison tombera.
La raison seule et la révolution, la science, ont seules droit à la Joie.
Mais, à quelque degré de sérieux, de fermeté virile qu'arrive notre âge en sa via sacra, reconnaissons et bénissons le point de départ, vraiment touchant, humain, d'où nous prîmes l'essor, la bonne et forte main du grand Luther qui, dans son verre gothique nous versa le vin du voyage.
Ce vin fut l'assurance que celui-ci donna à l'homme, qui le releva et le mit en chemin. Cent fois on avait dit au pauvre peuple, qui avait tant souffert, qu'il était pardonné. Luther le jura, se fit croire, et le monde, raffermi des vaines terreurs, se lança dans l'action.
Comment le peuple n'eût-il cru cette voix pure et forte, loyale, qui est celle du peuple? Tous croient, tous sont joyeux. On s'embrasse sur les places, comme on fit plus tard par toute l'Europe pour la prise de la Bastille. Un chant commence, d'une incroyable joie, la Marseillaise de Luther: «Ma forteresse, c'est mon Dieu.»
Il fit les airs et les paroles. Et il allait de ville en ville, de place en place, et d'auberge en auberge, avec sa flûte ou son luth.
Tout le monde le suivait.
Ses ennemis le lui reprochent; ils disent en dérision: «Il allait par toute l'Allemagne, nouvel Orphée, menant les bêtes.»
Cet homme était si fort, qu'il eût fait chanter la mort même.
L'Allemagne, déchirée, mutilée, sciée, comme Isaïe, l'Allemagne se mit à chanter.
La misérable France, écrasée sous la meule, où elle ne rendait que du sang, chante aussi comme l'Allemagne.
Le poète ouvrier Hans Sachs salue ce puissant «rossignol, dont le chant emplit la chrétienté.» Albert Dürer, consolé, fait cent oeuvres joyeuses qui expient Melancolia: le petit saint Christophe, plein d'amour, emportant son Dieu; le ferme et fier saint Paul, qui lit, appuyé sur l'épée, la grande épée biblique, enfoncée dans la terre; saint Marc écoute, frissonne de terreur et de joie, montrant ses blanches dents; saint Pierre, avec ses clefs, vaincu, baisse la tête et n'est plus qu'un portier.
Voilà les jeux et les chansons, le Noël de la Renaissance.
Pour lui, qui a changé le monde, le grand Luther, ne réclame rien que son titre de noblesse: chanteur et mendiant.
«Que personne ne s'avise de mépriser devant moi les pauvres compagnons qui vont chantant et disant de porte en porte: Panem propter Deum! Vous savez comme dit le psaume: «Les princes et les rois ont chanté...» Et moi aussi, j'ai été un pauvre mendiant. J'ai reçu du pain aux portes des maisons, particulièrement à Eisenach, dans ma chère ville.»