VII, 240.) - CHAPITRE XI
TERRORISME DES GUISES--LA RENAUDIE
1560
Les Guises, appuyés en France par Philippe II et ses rivaux en Angleterre, comme chefs du parti catholique, avaient double sujet d'imiter l'Espagne, dans ses furies contre les hérétiques, de la surpasser, s'ils pouvaient.
Comment allait s'organiser la machine des persécutions?
On l'a vue déjà sous deux formes, la police des curés, les sermons sanguinaires des moines. L'énorme clientèle du clergé dans Paris, les confréries marchandes qui lui étaient affiliées, les bandes d'écoliers tonsurés, les frères de toute robe, surtout les Mendiants, enfin, et plus que tout, l'infini des misères publiques, le grand troupeau des pauvres assidus aux églises, assiégeant les couvents, suivant les prêtres distributeurs d'aumônes, tout cela, dis-je, rendait possible la Terreur ecclésiastique.
Force morale énorme, mais non moindre matériellement. Notre-Dame et les grands abbés (Saint-Germain, Sainte-Geneviève, Saint-Martin, etc.), nombre d'églises avaient juridictions, officiers, huissiers, sergents et bedeaux. Tout cela appuyé du guet et du prévôt, d'autre part soutenu des pauvres robustes à bâtons, c'était une cohue redoutable. Qu'était-ce si le clergé, maître dans chaque paroisse, avait fait appel aux bannières, à cette armée urbaine qui, dès le temps de Charles VI, offrait un front de soixante mille hommes?
Dès août 1559, un mois ou deux à peine après la mort du roi, le cardinal de Lorraine dressa ses batteries. Le personnel de ses acteurs se composait ainsi.
Il y avait un clerc du greffe, Freté, homme d'esprit et parleur habile, qui faisait l'apôtre à merveille; on le mettait fréquemment au cachot avec les prisonniers douteux. Ce comédien les gagnait, les tentait, leur faisait désirer la couronne du martyre. Chose peu difficile, au reste; il suffisait de leur dire, comme faisait le lieutenant criminel: «Si tu renies Jésus, il te reniera à son tour.»
Il y avait encore un tailleur, Renard, homme nerveux, peureux, qui, depuis l'horrible hiver de 1535, où l'on brûla tant d'hommes, vingt ou trente ans durant, fut entre la peur et la foi. Il se fit, se défit, se refit protestant. Quand la persécution revint, on lui dit que, comme relaps, il était perdu. Effrayé, il se fit mener à l'inquisiteur de Mouchi, lui donna les noms les adresses, tout le détail des assemblées. En une fois il révéla toute l'Église.
Son charitable conseiller, qui l'effraya et le mena, était un homme de sac et de corde, un certain orfévre, Ruffange, ex-surveillant d'assemblées protestantes, destitué pour s'être approprié l'argent des pauvres. Sur l'espoir de la belle prime qu'on promettait (la moitié de la confiscation!), il s'était fait délateur patenté. On aurait rougi cependant de ne produire que lui. Il fallait des témoins.
Deux apprentis avaient été menés par leurs maîtres aux assemblées. Puis, fiers de ce secret, ne voulant plus rien faire, ils furent mis à la porte. Leurs mères, fort irritées, les mènent à confesse, leur font déclarer tout.
L'inquisiteur et un parlementaire accueillent, caressent ces garçons, les gardent avec eux, les font manger et boire. Les vauriens, tout à coup importants, bien nourris, parlent tant qu'on veut, davantage. Les assemblées infâmes, les orgies aux lumières éteintes, tout ce qu'on disait de sale, ils ont tout vu, tout fait.
Ayant ces témoins respectables, on ramasse des forces. Archers du guet, sergents de la justice, bedeaux et porte-croix, on réunit le ban et l'arrière-ban. On fond rue des Marais sur une hôtellerie. L'assemblée y était nombreuse; quatre hommes tirent l'épée; sans s'étonner de cette racaille de police, barrent la porte de leur corps, donnent le temps aux autres d'échapper. À force de pousser, la foule entra pourtant. Tout fut cruellement saccagé, les gens blessés, les caves surtout pillées, les tonneaux éventrés; une scène hideuse d'ivresse, de sang et de pillage.
On passa à d'autres maisons, aux dénoncés, puis aux suspects. On ne voyait que gens traînés, meubles en vente, butin emporté. La police ne pillait pas seule. Derrière elle venaient les glaneurs, tout ce qu'il y avait de garnements dans la ville. Cela popularisait fort l'exécution; le pauvre monde voyait bien qu'on ne perdait rien à travailler pour Dieu. À chaque carrefour, des moines ou des abbés crottés causaient et animaient les groupes. Et l'on voyait aussi aux bornes de petits misérables qui étaient affamés et cherchaient leur vie aux ordures; car personne n'osait leur donner: c'étaient les enfants protestants.
Les princes d'Allemagne en vain étaient intervenus, spécialement en faveur de Dubourg, qui était encore à la Bastille. Ordre vint de l'expédier. Tout appel épuisé, ses parents, à force d'argent, lui avaient ménagé l'appel au pape. Il refusa et se laissa brûler. Ses collègues, qui étaient ses juges, et qui brûlaient en lui les libertés du Parlement, disaient: «Ce fut un juste; mais il a la loi contre lui.»
La justice s'étant suicidée elle-même, des libertés nouvelles commencèrent dans Paris, celle surtout de battre les passants. À tous les coins des rues, aux meilleures maisons catholiques, on mettait des Vierges Maries devant lesquelles on marmottait. Ces marmotteurs ne perdaient pas leur temps, ils arrêtaient les gens avec leurs boîtes ou tirelires, où il fallait donner pour le luminaire de la bonne Vierge, pour les messes qu'on lui dirait, pour les procès à faire aux luthériens; qui ne donnait, était battu. Mode excellente qui alla s'étendant. On se mit, avec des bâtons, à promener ces boîtes de maison en maison. Un refus désignait pour le meurtre et le pillage.
Cette Terreur dura tout l'hiver. Le cardinal triomphait tellement, qu'il mena à grand bruit les deux apprentis à la cour, contant cyniquement aux dames toutes les infamies protestantes. Le malheur voulut cependant que, dans ce troupeau de moutons qu'on égorgeait muets, il y eût un homme résolu, un certain avocat Trouillas, de la place Maubert. Les deux vauriens parlaient fort des filles de Trouillas et s'en vantaient. Le père, solennellement avec elles, alla s'emprisonner, et exigea que la chose fût éclaircie. Les misérables, confrontés, se coupèrent, s'embrouillèrent. Cette famille courageuse couvrit la justice de honte.
La protection publique cessant, le gouvernement s'affichant comme gouvernement d'un parti, chacun était tenté de se protéger soi-même. On lança édit sur édit pour défendre les armes, et on les enlevait de vive force. Défense très-spéciale de voyager avec des pistolets. Ordre de courir sus à qui en porte, et de crier sur lui: «Au traître! au boute-feu!» Enjoint aux paysans de laisser leurs travaux, pour y courir, de sonner le tocsin sur celui qui voyage armé.
Une réaction était infaillible. Quels en seraient les chefs? Navarre? Condé? l'amiral ou Montmorency? Celui-ci était poussé sans ménagement. Guise n'était pas content d'avoir tiré de lui la charge de grand-maître, et de son neveu le gouvernement de Picardie. Il faisait encore au vieux Montmorency un procès ruineux sur je ne sais quelle terre. Tel était ce pouvoir, irritant, provocant sur le petit et sur le grand, tracassier, processif, menant de front deux guerres, celle de force et celle de chicane, plaidant au Châtelet pour un champ, pendant qu'à main armée il saisissait la monarchie.
Ils pensaient, non sans vraisemblance, que le roi de Navarre d'une part, Montmorency de l'autre, n'oseraient fâcher le roi d'Espagne, dont le premier était l'humble client, l'autre le serviteur et l'obligé.
Condé, moins dépendant que son frère de l'Espagne, était chef naturel de la révolution. On s'adressa à lui. Des hommes intrépides, de fortune désespérée, s'offrirent, dirent que rien n'était plus facile, qu'on ne nommerait pas même le prince, qu'il n'avait rien à faire qu'à s'en aller princièrement jusqu'à la Loire, à Orléans, et là d'attendre, qu'on ferait tout pour lui, qu'on enlèverait les Guises, qu'on lui mettrait en main le roi et le royaume.
L'homme qui se faisait fort ainsi de transférer la France était un gentilhomme du Périgord, le sire de la Renaudie, ruiné et diffamé pour un procès. À tort ou à raison? il n'est aisé de l'éclaircir. Lui-même contait ainsi la chose. Sa famille avait élevé et nourri un jeune et savant homme, le greffier du Tillet; ce nourrisson, dès qu'il eut plumes et ailes, tourna du bec contre son nid; fort de sa position au Parlement, il attaqua ses bienfaiteurs, leur fit procès, gagna. Ce n'est pas tout; il fit happer la Renaudie, comme ayant fait des pièces fausses. Tout cela d'autant plus facile, que du Tillet s'était donné aux Guises, au cardinal de Lorraine, qui se servait de lui. Un beau-frère de la Renaudie, messager du roi de Navarre, fut, par ordre de François de Guise, mis à la torture à Vincennes, et étranglé par le garrot, à la mode espagnole.
La Renaudie, élargi, était passé en Suisse, avait vu les réfugiés à Lausanne, à Genève, mis son épée aventurière à la disposition des saints. La difficulté était de leur faire croire qu'il n'y avait pas de révolte en tout cela. Les vrais révoltés, au contraire, disait-il, les usurpateurs, c'étaient les Guises, qui tenaient le roi prisonnier. On n'agissait que pour son bien, pour le remettre en liberté.
Rien de plus innocent. Nul droit plus évident pour un peuple que d'aller porter à son roi ses doléances. L'année dernière, on avait vu les Écossais, d'un grand soulèvement pacifique, partir à la fois de toutes les villes, aller par cent mille et cent mille, faire leurs remontrances à Stirling. La France allait en faire autant; pacifiquement, mais tout entière, elle devait se diriger vers Blois. Seulement, comme on pouvait prévoir que les Guises fermeraient la porte, il n'était pas inutile d'avoir quelques centaines d'épées de gentilshommes qui se chargeassent de l'ouvrir.
Les actes émanés des Guises, qui qualifièrent et frappèrent la révolte, ne manquent pas, pour l'amoindrir, de la concentrer dans la Renaudie et ceux qui armèrent avec lui. Ce qui est sûr, c'est qu'un petit nombre de nobles, venus de toutes les provinces, se rallièrent à lui à Nantes, et s'engagèrent pour eux et leurs amis. Voilà ce qu'on appelle conjuration d'Amboise ou conjuration de la Renaudie. Les histoires postérieures, écrites longtemps après sous Henri IV, les de Thou, les Matthieu, pour abréger ou simplifier, unifient, concentrent et précisent, écartent nombre de circonstances, réduisent une grande révolution à un petit mouvement. Les modernes encore plus. L'un d'eux, sans preuve, raison ni vraisemblance, suppose une assemblée en règle de tout le parti protestant, et présidée par Coligny!
Tenons-nous-en aux récits du temps même, rétablissons les circonstances qu'on a cru pouvoir écarter. La révolution reparaît ce que le seul bon sens devait faire présumer, immense, infiniment diverse, mais absolument spontanée.
L'équivoque de la Renaudie ne trompait que ceux qui voulaient l'être. On devinait parfaitement qu'un homme comme le duc de Guise ne serait pas aisément enlevé, qu'il y aurait un rude combat. Et l'on sentait aussi qu'aller en armes arracher au roi ses premiers serviteurs, ses oncles (par sa femme), le délivrer des Guises pour l'assujettir à Condé, ce n'était pas précisément un acte d'obéissance.
Rien n'indique que les ministres protestants y aient pris la moindre part. Ils recevaient encore le mot d'ordre de Genève, et Genève condamna cet événement.
Beaucoup de Français s'abstinrent de même par loyauté et fidélité monarchique. Ils auraient cru entacher leur honneur. Au moment où le roi d'Espagne venait de s'engager à protéger le petit roi, une telle prise d'armes pouvait donner prétexte à l'invasion espagnole.
Enfin, chose très-grave, de grands mouvements populaires avaient lieu en Normandie, d'un caractère anarchique et sinistre, absolument étranger et contraire à l'influence de Genève. Un maître d'école de Rouen prêchait la résistance à main armée, non pas la nuit dans quelque cave, mais le jour en plein champ, à un peuple innombrable. Cet homme, dont les protestants parlent avec horreur et qu'ils flétrissent du nom d'anabaptiste, rappelait les prophètes de Munster par son illuminisme, ses visions, ses révélations. L'Esprit le saisissait quand il planait sur cette foule. Il luttait, se débattait contre, écumait, se tordait. Enfin l'Esprit était vainqueur, le torrent débordait en brûlantes paroles qui toutes ne prêchaient que l'épée.
Cette génération, élevée dans la terreur de la tragédie de Munster et dans la plus profonde antipathie pour l'anabaptisme, avait d'autant plus d'éloignement pour toute résistance armée. Il fallut des circonstances inouïes, les plus cruellement provocantes, pour l'amener à la guerre civile. Aussi l'on ne voit pas que beaucoup de gens aient armé. La grande foule qui se mit en mouvement, partit sur ce mot d'ordre qu'on répandit: Aller se plaindre au roi. Elle partit sans armes, innocente et confiante, de toutes les provinces, croyant uniquement appuyer une remontrance sur le gouvernement des Lorrains et l'usurpation étrangère, en faveur des princes du sang, du droit national, de l'autorité légitime. Dans une chose tellement licite, il n'y eut ni crainte, ni précaution, ni mystère. Toutes les routes se couvrirent de gens qui marchaient vers la Loire, sans être affiliés à la conjuration, probablement sans savoir même le nom parfaitement obscur de la Renaudie.
Notez que, dans ceux même qui armèrent et furent pris, il n'y a aucun nom connu. Le plus considérable est un baron de Castelnau, apparenté à quelques grandes familles. Du reste, aucun seigneur. C'étaient, en tout, quelques centaines de petits gentilshommes, étrangers à la haute noblesse, et non moins inconnus à la grande foule populaire qui allait se plaindre au roi.
Ce qu'il y avait de considérable parmi les nobles délaissait les Guises et la cour dans une grande solitude, et s'était tout d'abord groupé autour des Montmorency et des Châtillon. Toute la crainte des Guises, qui furent de très-bonne heure avertis du mouvement, c'était que les trois Châtillon, l'amiral Coligny, le cardinal Odet et Dandelot, n'en prissent la conduite. De quoi ils étaient très-éloignés, et comme neveux du connétable, et comme loyaux sujets, enfin comme chrétiens protestants, encore très-soumis à Genève, fort éloignés des doctrines hardies de Knox et du covenant écossais. Ils ne voyaient pas clair dans ce grand mouvement anonyme d'une foule mêlée, encore moins dans cette ténébreuse chevauchée d'un homme mal noté, qui, avec un parti de petite noblesse, avait aussi embauché quelques reîtres, nouvellement licenciés.
La Renaudie était venu à Paris, sans nul doute pour tâter les ministres réformés, qui y avaient déjà un centre. Tout indique qu'il échoua. L'affaire eût été bien autrement organisée, harmonique et d'ensemble, s'il eût eu l'appui des églises qu'on venait de constituer. N'ayant Genève, il n'eut Paris. Il dut manquer la France.
À Paris, il logeait au faubourg Saint-Germain, dans la maison garnie que tenait un certain avocat Avenelles. Cet homme, à qui on put cacher la chose, y entra, puis s'en effraya et dit tout à Millet, secrétaire du duc de Guise (qui a compilé ses Mémoires). Millet leur mena Avenelles. Ils étaient déjà avertis, surtout d'Espagne. Ils virent que la chose était sérieuse, et se jetèrent, avec le roi, au fort château d'Amboise.
Là, ni troupes ni munitions dans le château. La ville même d'Amboise pleine de protestants. La grande ville voisine, Tours, indifférente ou hostile. La nécessité d'attendre que le secours leur vint de Paris, de cinquante ou soixante lieues. Si la Renaudie eût agi seul, et fût venu d'une seule course avec deux ou trois cents chevaux, il prenait le renard au gîte. Il aurait eu la ville sans coup férir, et le château, sans vivres ni poudre, eût été obligé de traiter au bout de deux jours.
Mais l'assemblée de Nantes, peu confiante pour la Renaudie, lui avait donné un conseil de six personnes qui l'obligèrent d'agir avec prudence, autrement dit de manquer tout. On s'attendit les uns les autres; on voulut agir en cadence avec le chef muet (Condé); on attendit peut-être ce que feraient les Châtillon.
Les Guises étaient perdus sans l'incroyable chance qu'ils eurent de voir leurs ennemis, les Châtillon, Condé, se mettre dans Amboise avec eux, déconcerter l'attaque, paraissant être pour les Guises, et, par leur seule présence, manifestant la discorde morale et l'impuissance de la révolution.
Nous l'avons dit: l'opposition protestante, et toute opposition alors, était brisée d'avance par son incertitude sur la question capitale: Faut-il obéir aux puissances injustes? Oui, répond le Christianisme. Non, répond la Révolution.
Les Guises n'ignoraient pas que Coligny était chrétien, et chrétien de Genève; donc, qu'il obéirait. Ils n'hésitèrent pas à l'appeler.
Ils lui firent écrire par la reine mère que nos troupes étaient assiégées en Écosse, qu'il fallait aller à leur secours, forcer le passage à travers les vaisseaux anglais, que le roi voulait s'entendre avec eux. À l'instant même, les trois frères arrivèrent, Coligny, Dandelot, Odet le cardinal. Ils ne virent que la France et ils sauvèrent leurs ennemis.
La présence du cardinal de Châtillon, inutile pour la question de guerre, indique assez que les trois frères espéraient profiter de cette crise pour la cause de la liberté religieuse.
En effet, à peine arrivés (fin février), on les caresse, on les entoure, on leur demande ce qu'il faut faire. Ils répondent en deux mots: Amnistie, liberté. À quoi on leur dit qu'on a peur d'irriter le parti contraire. On réduit la concession à un acte bâtard qui amnistie le passé pour ceux qui se repentent et changent. Mais on excepte ceux qui conspirent sous prétexte de religion. On excepte les ministres mêmes. On met au bas de l'acte les noms des membres du conseil, spécialement les Châtillon.
Coup terrible pour la Renaudie. Mais un autre lui vient plus fort.
Condé venait lentement entre Orléans et Blois. Un lieutenant des Guises qui allait à Paris le rencontre, lui dit avec une légèreté méprisante qu'on sait tout, qu'on n'en tient grand compte. Le prince perd la tête; il sent le ridicule de sa situation; il voit qu'on se rira de lui, qu'on chansonnera sa prudence. Et, pour se montrer brave, il va se jeter dans Amboise.
Les Guises, surpris de leur bonne fortune, traitent cet étourdi avec le mépris qu'il mérite. Ils sentent que, par lui, ils seront vainqueurs sans combat.
Forts dès lors, ils écrivent au roi de Navarre, lui font peur de l'Espagne, mettent sa pauvre tête dans un tel ébranlement, qu'il rassemble des forces, surprend et taille en pièces trois mille hommes de son parti; il se lave dans le sang des siens.
La Renaudie était un homme peu ordinaire. La duperie des Châtillon, l'insigne étourderie de Condé, la complète connaissance que les Guises ont de son plan, rien ne peut lui faire lâcher prise. Il se tient à six lieues d'Amboise. Il sait parfaitement que les Guises n'ont encore que cinq ou six cents hommes, qu'ils ne les emploient au dehors qu'en dégarnissant le château.
Ayant dans la ville d'Amboise une centaine de réformés, cet homme d'indomptable courage se tient prêt à frapper un coup.
Le parti, malheureusement, lui avait donné des lieutenants qui lui ressemblaient peu. L'un d'eux, baron de Castelnau, homme de haute noblesse, de science et de grande piété, conduisait une petite bande du Périgord. Assiégé dans une maison par le duc de Nemours et cinq cents cavaliers, il parvint cependant à faire avertir la Renaudie. C'était justement l'occasion que celui-ci attendait. Il calcula que si Castelnau résistait, il trouverait les Guises à peu près désarmés. Au grand galop il courut vers Amboise. Trop tard. Il sut en route que Castelnau avait parlementé, que, Nemours lui donnant sa parole de prince de le mener au roi sans qu'il lui arrivât mal, de lui faire donner audience, le bonhomme l'avait remercié de lui procurer sans combat un tel excès d'honneur. Inutile d'ajouter que la parole de prince, l'honneur, l'audience royale, se résumèrent en une cave où il fut jeté en attendant qu'on l'étranglât.
La Renaudie fut tué, peu après, dans une obscure rencontre. Mais les Guises purent voir que sa mort ne finissait rien. Ces hommes obstinés, intrépides, arrivaient toujours et toujours pour se faire tuer. On en trouvait tout autour dans les bois. Amenés, ils ne paraissaient pas dans une humble attitude de captifs, mais parlaient franchement, tout haut et menaçants, disant sans détour qu'ils venaient uniquement pour chasser les Guises. On pouvait les tuer, non leur ôter leur espoir, tant ils étaient sûrs de leur cause et de la justice de Dieu. Au milieu même du triomphe des Guises, il y eut encore un gentilhomme d'un si aventureux courage, qu'il faillit enlever la ville sous leurs yeux, et que, sans un malentendu, la chose eût encore réussi.
Cette obstination jeta Guise dans un sauvage désespoir. Il jugea fort bien dès ce jour qu'il périrait par ce parti: «Du moins je vengerai ma mort, dit-il, je jouerai quitte ou double; j'en tuerai tant qu'il en sera mémoire.--Attendez donc au moins, dit le chancelier Ollivier, que vous ayez les chefs.» Mais il ne voulut rien attendre. Il se donna à lui-même (17 mars) des lettres royales qui le firent lieutenant du roi pour les faire mourir sans forme de procès. Il avait mis au bas: De l'avis du conseil, qu'il n'avait daigné consulter.
Le mouvement était si vaste et si universel, qu'on dédaignait ou ignorait (dans les provinces lointaines) la Terreur de la Loire.
En Berry, en Guyenne, des soulèvements commençaient. En Provence, trois mille hommes armés forçaient la ville d'Aix pour délivrer un prisonnier. Dans le Dauphiné même, dont Guise était le gouverneur, les protestants s'inquiétèrent si peu de l'échec de la Renaudie, qu'ils prirent ce moment même pour occuper une église de moines, en faire un temple. Le danger était plus grand à Rouen, où l'anabaptisme se prêchait hardiment aux grandes foules d'ouvriers, bravant également et les catholiques impuissants et les protestants dépassés.
Nul doute que cette situation n'intimidât et ne paralysât les Châtillon. On les retint d'autant mieux à Amboise à attendre les vieilles bandes qui allaient venir, disait-on, et s'embarquer avec eux pour l'Écosse. Dandelot écrit dans ce sens à son oncle le connétable (26 mars 1560). Il espère qu'on étouffera ces mauvaises et pernicieuses volontés; l'exécution des prisonniers continue tous les jours. Il n'en écrit pas davantage.
Exécutions sans procès et sans preuves. On ne put jamais rien tirer des prisonniers que parfait dévouement au roi. La situation du chancelier Ollivier qui les interrogeait, les trouvait innocents et les voyait périr, était épouvantable, pleine d'horreur et d'infamie. Cet homme éclairé, modéré, au bout d'une carrière honorable, marquée par des réformes utiles, se laissait traîner par les Guises, abîmer dans la boue, dans la damnation. Ses prisonniers étaient ses juges et le tenaient sur la sellette. L'un d'eux (c'était le baron de Castelnau), à qui Ollivier demandait où il était devenu si savant, lui répondit: «Chez vous, par vos exhortations, quand vous me disiez d'aller à Genève, quand je vous vis pleurer votre faiblesse pour le massacre des Vaudois, et que vous sentîtes dès lors que vous étiez rejeté de Dieu.»
Un autre, un orfévre, nommé Picard, alla plus loin. Il lui défila toute sa vie, lui rappela combien de fois il lui avait porté des livres protestants et révéla son intime intérieur. Le chancelier, comme un homme blessé et chancelant, faisait le brave encore. Il menaçait un jeune homme de le faire pendre. «Pendre! dit celui-ci, cela est bien aisé à dire. Si l'on vous eût pendu lorsque vous l'avez mérité, vous seriez sec depuis trente ans. Rappelez-vous qu'étant écolier à Poitiers vous tuâtes méchamment un camarade, si bien que votre père depuis ne voulut plus vous voir. Et rappelez vous aussi que, pour ce meurtre vous avez laissé pendre votre ami Arquinvilliers à la place Maubert.»--Cette révélation d'un crime si longtemps ignoré, qui lui éclatait tout à coup, fut une lame qui lui perça le coeur. Il ne contredit pas, et resta là anéanti. On le prit, on le porta à son lit. Et le vieillard débile, devenant frénétique, se mit à battre son lit plus fort que n'eût fait un jeune homme. Tout le monde était épouvanté. Le cardinal de Lorraine y alla, pour que du moins il mourût décemment. Mais Ollivier ne put le voir. Il s'écria: «Ah! cardinal, par toi, nous voilà tous damnés.--Mon frère, dit le prélat, résistez au malin esprit.--Bien dit! bien rencontré!» dit l'autre avec un rire horrible. Il tourna le dos, et mourut.
Quand le duc de Guise le sut, il fut exaspéré de l'audace du mourant qui damnait un homme comme lui. «Damnés! damnés! s'écriait-il, tirant sa barbe rousse. Il en a menti, le vilain!... Il est mort comme un chien, qu'on me le jette à la voirie!»
Cette certitude qu'il avait d'être tué tôt ou tard le rendait très-féroce. Castelnau, ayant longuement disputé de la foi avec le cardinal, lui fit accepter quelque chose, et il en prenait à témoin le duc: «Eh! que m'importe à moi? dit celui-ci. Qu'ai-je à faire de ta religion? mon métier n'est pas de parler, mais de couper des têtes.--Mot indigne d'un prince!» dit courageusement le martyr.
Les femmes et les enfants étaient menés, après souper, voir les exécutions. Les petits frères du roi s'y habituaient et finirent par en rire.
Les dames avaient pitié dans le commencement. La duchesse de Guise, qu'on traîna pour voir ce spectacle, rentra éperdue chez la reine mère. «Qu'avez-vous? lui dit celle-ci.--Ce que j'ai? Ah! madame! je viens de voir la plus piteuse tragédie, le sang innocent répandu, les bons sujets du roi à mort... Comment douter qu'un grand malheur ne frappe bientôt notre maison!»
Personne ne fut exempt de cette complicité des yeux. On exigea de Condé même qu'il regardât par la fenêtre, qu'il vît mourir ceux qui mouraient pour lui. On l'y traîna, pour ainsi dire. À ce dernier degré de honte, mordu au coeur, il s'écria: «Je comprends bien pourquoi on fait mourir tant de braves gentilhommes qui ont rendu tant de services. Les étrangers auront bon temps; avec l'aide d'un prince ennemi, ils mettront en proie le royaume.» Ce mot était tout un réquisitoire pour faire mourir plus tard les Guises. Ils comprirent, et le cardinal dit qu'il fallait le tuer. On assure qu'ils auraient voulu que François II, qui jouait souvent avec lui, lui donnât un coup de dague. Comment compter pourtant sur une main si faible? on ne tenait ni le roi de Navarre, ni Montmorency. Qu'eût-il servi d'égorger Condé!
Toutefois, pour être folle, l'idée eût pu, à la rigueur, leur traverser l'esprit. Le cardinal était dans le paroxysme féroce d'un poltron rassuré qui se venge de sa peur; Guise, dans la sauvage fureur d'un homme qui s'est cru adoré, et qui se voit maudit. Il avait soif de sang. Toutes les lettres qu'il fait écrire, comme lieutenant du roi, ne parlent que de tuer, pendre, tailler en pièces: «En finir avec la canaille qui ne fait que charger la terre,» etc., etc. Sans parler des potences, et des têtes fichées, les cadavres exposés au marché, dont on souffrait la puanteur, on noyait dans la Loire, on tuait dans les bois, on tuait dans le château. Un gentilhomme étant venu s'informer de la santé de Guise de la part du duc de Longueville, qui se disait malade (pour se dispenser de venir), Guise voulut qu'il emportât un effet de terreur, et qu'on sût bien quel homme désormais il était. Il le reçut à table, et dit: «Rapportez-lui que je me porte bien, et de quelle viande je me régale.» On amena un homme grand, de belle apparence, qui fut accroché par le cou aux barreaux des fenêtres, et lancé sous les yeux du gentilhomme épouvanté.
Mais ces morts n'étaient pas muettes. On n'avait pas si bon marché de ces hommes d'épée que des pauvres martyrs des villes, ouvriers, artisans, qui, quarante ans durant, avaient alimenté la flamme des bûchers, sans rien faire que bénir, prier. Ceux-ci priaient contre leurs assassins, voulaient leur châtiment, et déjà le commençaient par leurs regards et leurs paroles. Ils sentaient avec eux la France, la vraie France, le ciel et l'avenir. Ils levaient en mourant leurs mains loyales à Dieu. L'un d'eux, M. de Villemongis, trempa les siennes dans le sang de ses amis déjà exécutés, et, les élevant toutes rouges, cria d'une voix forte: «C'est le sang de tes enfants, Seigneur! Tu en feras la vengeance!»