CHAPITRE XVII
LA PAIX, ET POINT DE PAIX
1563-1564
«On pourra mieux châtier ces gens-là, quand ils seront dispersés et désarmés.» Conseil du nonce au pape.
Et, peu après, le duc d'Albe à Philippe II, parlant des grands des Pays-Bas: «Dissimuler, puis leur couper la tête.» (Gr., VII, 233.)
Ces deux mots contiennent les dix ans d'histoire qu'on va lire.
On a douté, tant qu'on ne connaissait ce plan que par les Italiens Adriani, Davila, Capilupi et autres panégyristes de Catherine. Comment douter maintenant devant les lettres originales?
Reste à savoir comment le parti catholique tint si ferme la reine mère jusque-là très-flottante, et la fit marcher droit. Le duc d'Albe nous le dit encore (Ibidem, 280): «Votre ambassadeur doit faire entendre à la reine qu'à l'âge où arrive le roi Charles, V. M. peut lui faire connaître l'état réel de ses affaires.» C'était toute la peur de Catherine qu'on ne mît son fils contre elle; le petit roi, né violent, défiant, faisait peur à sa mère; la nature féline et la griffe pouvaient s'éveiller un matin. Le chat pouvait devenir tigre. Cette peur alla au point qu'on va la voir bientôt chercher dans un plus jeune une arme contre Charles IX, préparer un roi de rechange.
L'autre côté par où on la tenait, c'était la faim. Elle était à l'aumône, vivait d'expédients fortuits. La dépense était de dix-sept millions, la recette de deux et demi. Sans le pape on n'eût pas dîné. On en tirait des dons, quelques ventes des biens du clergé. Guise lui-même n'eût pu faire la guerre sans l'argent du duc de Savoie. En retour, peu avant sa mort, il lui avait rendu ce qui nous restait de tant de conquêtes au delà des Alpes, livré Turin, quitté l'Italie pour toujours.
Voilà la vraie situation, comme elle apparaît dans les basses et serviles lettres du jeune roi et de sa mère, où ils tendent sans cesse la main au pape (Archives du Vatican), au roi d'Espagne et à tous.
Cette pauvreté royale faisait un grand contraste avec la richesse des Guises. Leur maison (ou leur dynastie?) était restée entière à la mort de son chef. Elle gardait ses quinze évêchés, aux mains des cardinaux de Guise et de Lorraine. Elle gardait le palais, la charge de grand maître de la maison du roi, par le fils aîné Joinville; Mayenne était grand chambellan, Aumale grand veneur, Elbeuf général des galères. Toute charge d'épée était donnée par eux. Ils avaient les finances par un homme sûr. Les gouvernements de Champagne et de Bourgogne étaient dans leurs mains, c'est-à-dire nos frontières de l'Est, les passages vers la Lorraine et vers l'Allemagne, la grande route militaire.
Puissance énorme. Mais le chef était un enfant, Henri de Guise, qui n'avait que treize ans. Du père, il eut, non le génie, mais l'audace, l'intrigue; de sa mère, un charme italien, et non pas peu du sang des Borgia. Anne d'Este, en longs habits de deuil (quoique dès le lendemain consolée par Nemours), allait montrant partout sa douleur et son fils. C'était toujours la scène de Valentine de Milan, embrassant le petit Dunois, disant: «Tu vengeras ton père.» L'enfant, fort bien dressé, trouvait des mots hardis, ou on lui en faisait. Les bonnes femmes en pleuraient de joie; les prêtres bénissaient le bon petit seigneur. Tout était arrangé pour faire un favori du peuple, un prince de carrefour, un héros de l'assassinat.
· · ·
Le chef des protestants, élu le lendemain de la bataille de Dreux qui les délivrait de Condé, était désormais l'amiral, et il avait bien gagné ce titre par cette conquête subite de la Normandie en plein hiver. Seul, ayant fait la guerre, il pouvait faire la paix. Le prisonnier Condé, contre le chef d'élection, était mal posé pour négocier. Coligny revient de Normandie en hâte; quand il arrive, la paix, depuis cinq jours, était signée (Amboise, 12 mars 1563).
Condé l'avait signée pour lui et les seigneurs. Pour lui, la lieutenance générale du royaume, qu'a eue son frère. Pour les seigneurs, le culte libre des châteaux. Et pour le peuple, quoi? Une ville par baillage, de sorte qu'en ce temps de trouble, où l'on n'osait pas voyager, on ne pouvait prier ensemble qu'en faisant un voyage souvent de vingt ou vingt-cinq lieues.
Pour la forme, Condé avait consulté les ministres, mais signé malgré eux. L'amiral en conseil lui dit cette parole: «Monseigneur, vous vous êtes chargé de faire la part à Dieu; d'un trait de plume vous avez ruiné plus d'églises qu'on n'en eût détruit en dix ans. Et, quant à la noblesse que vous avez garantie seule, elle doit avouer que les villes lui donnèrent l'exemple. Les pauvres avaient marché devant les riches, et leur avaient montré le chemin.»
Il était facile à prévoir que tout irait à la dérive; que les seigneurs mêmes, désormais isolés des villes, ne se défendraient pas; que l'influence papale, espagnole, emporterait tout; que non-seulement cette cour misérable s'assujettirait à l'Espagne, mais que les Guises eux-mêmes allaient devenir tout Espagnols.
C'est le moment de bien mettre en lumière une chose qui, méconnue, égara tous les politiques, puis les historiens, et maintenant les égare encore:
La balance était impossible, dans la violence de ces temps, l'équilibre était impossible; un milieu politique, un parti politique, était un mythe, une fiction. Ce parti deviendra possible, mais après la Saint-Barthélemy.
Tous cherchèrent ce milieu et le manquèrent.
Philippe II même imaginait garder son libre arbitre entre les modérés et les violents. Il écoutait Granvelle, il écoutait Gomès, mais inclinait au duc d'Albe.
Chez nous, le connétable eût voulu l'équilibre; peu à peu il pencha aux Guises.
Et le rêve des Guises eux-mêmes aurait été un certain équilibre, une certaine indépendance entre l'Espagne et l'Allemagne. Le cardinal de Lorraine, au moment même où le secours espagnol donnait à son frère la victoire de Dreux, intriguait contre l'Espagne. D'une part détournant Marie Stuart d'épouser le fils de Philippe II, d'autre part créant au concile de Trente un parti anti-espagnol. Il s'y joignit aux Allemands pour obtenir quelques réformes (surtout le mariage des prêtres). Tout cela inutile. Par la mort de son frère, le cardinal retomba au néant. Il lui fallut laisser son rêve d'indépendance et suivre l'impulsion espagnole.
Où donc fut l'équilibre? Dans Catherine de Médicis? Il ne tient pas aux historiens italiens que nous ne voyions en elle le pivot de l'action et le meneur universel. Mais les actes disent le contraire. Ils la montrent toujours servante du succès, habile seulement à faire croire qu'elle mène, lorsqu'elle suit et qu'elle obéit. En 1563, sur la menace de l'Espagne, elle tourne, elle cède, elle change non-seulement sa politique, mais l'ordre de sa politique et l'éducation de ses enfants.
Où donc est l'idée politique, le parti politique? dans le chancelier L'Hôpital? dans son effort pour réformer les lois? Le dirai-je? je ne trouve rien de plus triste que de voir cet homme de bien traîner sa barbe blanche derrière Catherine de Médicis. On ne s'explique pas comment il restait là, ni quelle figure il pouvait faire au milieu de cette cour équivoque, parmi les femmes et les intrigues. Ne comprenait-il pas que sa présence seule, en tel lieu, était un mensonge? que sa réforme du droit, réforme écrite et de papier, faisait prendre le change sur la réalité politique? Quelques bonnes choses en sont restées, comme les tribunaux de commerce. Mais, hélas! si l'on veut savoir combien les lois sont le contraire des moeurs, il faut lire les lois de ce temps. Elles proclament la suppression des confréries au moment où celles-ci s'organisaient militairement et de la manière la plus meurtrière, au moment où elles se liaient, se groupaient, créaient les lignes provinciales qui finirent par former la Ligue.
Dans chaque province, en Gascogne d'abord, en Guienne, bientôt sous les Guises en Champagne, un gouvernement se fait à côté du gouvernement. Qu'opposait à cela la profonde politique Catherine? Elle pensait décomposer tout. Dans un perpétuel voyage, elle croyait neutraliser par l'influence de cour ces influences fanatiques. Elle voulait travailler la noblesse, l'amuser, la séduire. Son principal moyen, s'il faut le dire, c'étaient les filles de la reine, cent cinquante nobles demoiselles, ce galant monastère qu'elle menait et étalait partout. Toutes maintenant fort catholiques, très-exactement confessées. Point de scandales, peu de grossesse. On chassait celle qui devenait grosse.
Tout cela apparut d'abord dans l'expédition que l'on fit pour reprendre le Havre aux Anglais. La reine y mena en laisse Condé et force protestants. Le petit homme tant joli suivait mademoiselle de Limeuil, qui en revint enceinte. Il réussit à chasser ses amis, à irriter Élisabeth, à diviser le parti protestant. Il se croyait au retour lieutenant général du royaume, quasi-tuteur du roi enfant. Mais celui-ci se déclara majeur. L'Hôpital couvrit cette farce d'un discours grave. Pour que les protestants n'osassent réclamer, on leur lança les Guises, qui portèrent contre Coligny une solennelle accusation de meurtre. Dupés, moqués, les protestants, loin d'oser accuser, furent assez occupés à se défendre eux-mêmes. Comme parti, ils semblaient dissous. Leur chef, Condé, servait de secrétaire à la reine mère. Elle lui faisait écrire en Allemagne que tout allait au mieux. Elle se chargeait de le remarier, l'amusait de l'idée d'épouser Marie Stuart, d'autres princesses encore. La riche veuve de Saint-André, qui croyait l'épouser, lui donna le château de Saint-Valéry; il épousa une autre femme et ne rendit pas le présent.
L'Église protestante avait cessé de lui payer sa contribution secrète, et l'envoyait à Coligny. Mais l'amiral savait que, si l'on reprenait les armes, la noblesse voudrait Condé pour chef, et, pour le retenir, lui faisait part sur cet argent.
Les protestants s'étant isolés de l'Angleterre, on osait tout contre eux. La paix leur était meurtrière: c'était la paix aux assassins, la guerre aux désarmés. Impunité complète des violences. Ici un ministre pendu par un gouvernement de province. Là des noyades populaires, des morts violemment déterrés, des femmes accouchées de deux jours qu'on arrache du lit; je ne sais combien d'excès bizarres et de fantaisies de fureur.
Les impatients, Montluc, par exemple, voulaient qu'on en finît. D'une part, ils s'entendaient avec l'Espagne pour enlever Jeanne d'Albret et livrer le Béarn. D'autre part, Montluc envoyait à la reine un homme d'exécution, le Gascon Charry devait prendre le commandement de la seconde garde que le parti donnait au roi, encourager Paris à un grand coup de main. Les deux frères, Coligny et Dandelot, étaient à la cour, et peu accompagnés. Mais Charry était incapable de bien mener la chose. Il se mit follement à insulter Dandelot. Non-seulement il dit qu'il se moquait de son titre de colonel général de l'infanterie, mais il lui marcha presque sur les pieds dans l'escalier du Louvre.
Les deux frères avaient avec eux, entre autres hommes violents, un fameux chef de bande, le Provençal Mouvans, celui qui avec quarante hommes avait combattu des armées. Mouvans n'endura pas la chose. Il frappa un coup imprévu, qui stupéfia la grande ville. Avec un Poitevin dont Charry avait tué le frère, Mouvans va s'établir à attendre Charry chez un armurier du pont Saint-Michel. Le Gascon montant fièrement le pont avec les siens, ils lui barrent le passage. «Souviens-toi,» dit le Poitevin; et il lui passe l'épée au travers du corps. Charry dégaîna-t-il? on ne le sait, mais il fut tué, et un autre. Mouvans alors et son Poitevin s'en allèrent lentement devant la foule par le long quai des Augustins, et personne n'osa les poursuivre.
L'amiral et son frère étaient près de la reine quand on lui dit la chose. Leur gravité n'en fut pas dérangée. Dandelot dit ne rien savoir et ne fit nulle attention aux criailleries de la garde, «en ayant vu bien d'autres.»
Le catholique Brantôme admire le coup et dit «que l'affaire fut très-bien menée.» Paris ne bougea pas. L'audace intimida la force. La reine mère seule en fit grand bruit, et elle en prit prétexte pour expliquer son brusque changement et sa haine nouvelle du protestantisme.
Les protestants, assassinés partout, ayant partout contre eux et l'autorité et les foules, recouraient à l'audace, à l'épée, à des coups violents qui envenimaient encore les haines.
Celle des Guises fut fort irritée par une romanesque aventure du frère de Coligny. Une grande dame de Lorraine, née princesse de Salm et veuve du seigneur d'Assenleville, jura qu'elle n'aurait d'époux que Dandelot. Tous les siens, fervents catholiques, s'y opposèrent en vain. En vain on lui montra que, ses terres étant sous les murs de Nancy, c'est-à-dire dans les mains du duc de Lorraine et des Guises, elle ne pouvait même faire la noce qu'au hasard d'une bataille. Rien ne la détourna.
Dandelot, sommé de venir pour cette agréable aventure en pays ennemi, prit avec lui cent hommes déterminés, et quoiqu'il sût que tous les Guises fussent justement alors chez le duc, il arrive à Nancy. On lui refuse l'entrée par trois fois. Il ne s'arrête pas moins dans le faubourg, y rafraîchit ses cavaliers. Puis, en plein jour et à grand bruit, la cavalcade s'en va au château de la dame. Au pont-levis, tous tirent leurs arquebuses. De quoi tremblèrent les vitres des Guises, qui étaient en face, à peine séparés par une rivière. Et leurs coeurs en frémirent. Le cardinal gémit. Le petit Guise (il avait quatorze ans) dit: «Si j'avais une arquebuse, pour tirer ces vilains!...»
Cependant trois jours et trois nuits on fit la fête, bruyante et gaie, plus que le temps ne le voulait, pour faire rage aux voisins. Puis madame Dandelot, montant en croupe derrière son héros, et disant adieu à ses biens, le suivit, fière et pauvre aux hasards de la guerre civile.