CHAPITRE VIII
RONSARD--MARIE LA SANGUINAIRE--SAINT-QUENTIN
1553-1558
Au faux Achille un faux Homère, au faux César un faux Virgile. Pour chanter dignement la prochaine conquête du monde, il fallait un grand poète, un immense génie. On en forgea un tout exprès.
L'universel faiseur, le jeune cardinal de Lorraine, à qui rien n'était impossible, y eut, je crois, bonne part. Dans une de ses tours du château de Meudon, ce protecteur des lettres logeait un maniaque, enragé de travail, de frénétique orgueil, le capitaine Ronsard, ex-page de la maison de Guise. Cet homme, cloué là et se rongeant les ongles, le nez sur ses livres latins, arrachant des griffes et des dents les lambeaux de l'antiquité, rimait le jour, la nuit, sans lâcher prise. Jeune encore, mais devenu sourd, d'autant plus solitaire, il poursuivait la muse de son brutal amour. Gentilhomme et soldat, il n'était pas fait pour attendre, ménager son caprice; de haute lutte, il la violait. Il frappait comme un sourd sur la pauvre langue française.
Il y a laissé trace; grâce à lui, cent choses naïves de liberté charmante, de génie, de divine enfance, qu'elle a encore dans Rabelais, en ont été biffées, effacées pour toujours. Et il n'y a pas eu de remède. À tels côtés ingrats, noblement secs, que toute l'Europe justement lui reproche, il n'est que trop facile à voir que cette langue des gens d'esprit a passé par les mains des sots.
La France, par cet homme, est restée condamnée à perpétuité au style soutenu.
Il est bien entendu que celui qui exerce une si grande influence, tant maladroit, gauche et baroque qu'il ait été, eut quelque chose en lui. Celui-ci avait en effet une flamme, une volonté indomptable, héroïque. Et c'est justement cette volonté terrible qui, n'étant pas aidée de génie, lui fit faire ces cruels efforts, et pratiquer sur notre langue de si barbares opérations.
L'avénement de Ronsard date de l'époque où le monde des honnêtes gens, des caffards et des chats fourrés, parvint à condamner Rabelais au silence. Son protecteur Jean Du Bellay, ennemi et rival du jeune cardinal de Lorraine, avait placé Rabelais (pour observer le cardinal?) juste sous le château de Meudon, dans la cure du village. Et le joyeux curé, n'osant plus imprimer, mais visité de tout Paris, se dédommageait en criblant d'épigrammes le royal poète des sommets de Meudon.
La haine des deux partis venait de loin. Rabelais, dès les premières pages du Pantagruel, quinze ans d'avance, avait prédit Ronsard. Son noble Limousin, monté sur le cothurne antique, qui parle latin en français, qui, dans sa toge, fièrement déambule par l'inclyte cité qu'on vocite Lutèce, semble déjà le poète de Meudon. Il est de la nouvelle école; comme Ronsard, Jodelle, Joachim Du Bellay, il peut pindariser, courtiser les Camènes, chanter la chanson chasse-ennui.
Joachim était propre neveu du cardinal Jean Du Bellay, le patron de Rabelais; il en était jaloux, et il haïssait cruellement ce roi des rieurs. Ce fut lui qui, plus que personne, travailla contre Rabelais, éleva l'autel nouveau, la nouvelle religion littéraire, le nouveau dieu Ronsard.
Il l'avait rencontré dans une hôtellerie et il avait été frappé de sa haute mine, de sa noble et martiale figure, encadrée de cheveux d'un châtain doré, de barbe blondoyante, une face de Phoebus Apollo. De tels dons préparaient ce héros de la mode.
Ardent jeune homme, et non sans éloquence, mais de trop peu de poids, Joachim parla pour un autre, l'exalta, l'adora, le mit sur le pavois. Il lança à la fois et l'homme et la doctrine.
Dans son Illustration de la langue française, cette langue naît, à l'entendre, et elle n'a pas eu de poète. Notre littérature commence; elle bégaye, mais elle va parler. Qu'elle ceigne le laurier antique, qu'elle se pare et s'orne sans scrupule des dépouilles de Rome vaincue et surpassée.
À ce moment, Ronsard saisit sa lyre, chante le roi, les Guises et à tout à l'heure Marie Stuart. Personne ne comprend; tous admirent. Les jeunes font cercle autour de lui; leur brillante pléiade entoure de ses respects l'Homère patenté d'Henri II.
On lui fait sa légende. Il est né justement dans la triste année de Pavie. La France, qui perdait son roi, concentra ses puissances et se dédommagea; elle enfanta son roi de poésie.
S'il naquit aux terres prosaïques du Vendômois, il tire sa lointaine origine des rives du Danube et du pays d'Orphée. Cet Orphée gentilhomme est le marquis de Thrace. Ou lui crée cet illustre fief.
Si on le comprend peu, comment s'en étonner? L'antiquité elle-même, ressuscitée en lui, daigne parler français; c'est la langue des dieux; tout dieu parle en oracle. Étudiez et vous pourrez comprendre. Il est passé le temps où cette langue, basse et vulgaire, voulait être entendue de tous:
Odi profanum vulgus, et arceo.
À ce poète des rois, la cour tresse un laurier royal. Le succès double son effort, sa joue enfle, il souffle sa trompe. Tous soufflent après lui. Et la France n'a plus rien à envier à l'ampoule espagnole. Le genre sublime et vide est créé pour toujours. L'homme change, et le genre reste. Le XVIIe siècle, habile et littéraire, soufflera plus habilement. La trompette est toujours l'instrument national. Tous y soufflent, et jusqu'à Bossuet. Voyez ces chérubins bouffis, ces tritons effrénés de la grande galerie de Versailles. Ils sonnent à crever, pour la gloire de l'astre nouveau pour lequel l'enflure s'est enflée dans un crescendo de deux siècles. Au royal empyrée où brilla jadis le Croissant, triomphe le soleil en perruque, effigie de Louis