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CHAPITRE III

LE COMPLOT CONTRE MADAME--MORIN BRÛLÉ VIF

1662-1663

On fait communément deux parts dans le règne de Louis XIV: les belles années où, sous l'influence de Colbert, il se serait maintenu indépendant des influences du clergé, et la mauvaise époque où il céda sans réserve. Division arbitraire. Dès les premières années, sauf un moment très-court, le roi fut l'instrument des rigueurs ecclésiastiques. Ce que chaque Assemblée du clergé avait voté et demandé au roi (en retour du don gratuit) fut, dans les intervalles d'une Assemblée à l'autre, exigé de lui par les représentants qu'elles avaient en permanence, lesquels suivaient la cour et ne la quittaient pas. Les ministres du roi, Colbert et le Tellier, qu'il employait sans façon aux services les plus bas, dans ses affaires d'amour, n'avaient nulle action dans la haute sphère morale et religieuse. Le roi, jeune alors, dépendait peu sans doute de son confesseur ridicule, le P. Canard (Annat), connu par ses plates brochures (le Rabat-joie, l'Étrille du Pégase des Jansénistes, etc.). Mais l'assesseur d'Annat, son futur successeur, le dangereux P. Ferrier, savait bien faire peser sur le roi le poids de tous ses entourages, d'une mère dévote et malade, de la cour, de la ville, d'une cabale immense qui dominait Paris.

L'archevêché en était le centre nominal. Mais le centre réel était dans les hôtels des saintes, dans les salons dévots de mesdames d'Aiguillon, d'Albret et Richelieu (Anne Poussart), chez mesdames de Guénégaud et de Lamoignon, etc. Noblesse, robe et finances, tout s'associait dans ces bonnes oeuvres. Ces dames charitables, aveuglément zélées, faisaient par charité des actes étranges, par exemple des enlèvements d'enfants, et cela dans l'hôtel du premier président Lamoignon, qui avait la police du Parlement. Les dames d'Aiguillon et Richelieu, qui n'avaient pas de famille ou la perdirent bientôt, étaient tout entières, corps et biens, lancées de toutes leurs passions, de leur fortune immense, dans l'intrigue dévote, et ne reculaient devant rien.

Ces dames, fort imaginatives et romanesques, tout aussi bien que les mondaines, étaient menées par le roman religieux. J'appelle ainsi, non pas un narré d'aventures, mais le manége passionné, les alternatives orageuses de la direction mystique. Elles lisaient peu la Clélie, le Cyrus, les longs pèlerinages de Tendre, qui faisaient les délices des Précieuses et de l'hôtel de Rambouillet. Mais elles-mêmes faisaient de bien autres voyages dans le champ des visions allégoriques sous la direction pieuse et galante de Desmarets de Saint-Sorlin, l'excellent ami des Jésuites. Du reste, les deux mondes n'étaient pas séparés, autant qu'on pourrait croire. Aux parloirs des couvents, à Chaillot, aux Carmélites de la rue du Bouloi, les mondaines qui y donnaient des rendez-vous à leurs amants (Voir madame de La Fayette) y rencontraient aussi les saintes, négociaient et tripotaient ensemble, une oreille à la grâce, une oreille à l'amour. Les profanes attendrissements, les faiblesses de coeur, n'aidaient pas peu à préparer la sensibilité mystique, voie nouvelle où entraient alors les Jésuites, trop faibles sur le champ de la controverse.

Pascal venait de mourir, mais les Provinciales vivaient. Les Jésuites restaient frappés par deux choses incontestables: 1º Leur Société entière était atteinte; chaque auteur cité par Pascal portait l'approbation de la Société. 2º Le monde voyait trop que Pascal, par pudeur, les avait épargnés, omettant le plus fort, leur servile tolérance des choses sales, leur bassesse pour les avaler, enfin les tendresses équivoques de la galanterie religieuse.

Il avait soigneusement évité cela, craignant d'ébranler la confession et l'Église même. C'est là qu'ils se réfugièrent. Ils enfoncèrent précisément au lieu qu'il leur avait laissé. Ils y trouvèrent l'illuminisme, l'anéantissement moral, la mort voluptueuse qu'on appela plus tard quiétisme. C'était un grand parti sous terre qui gouvernait beaucoup de femmes, la plupart de ces grandes dames dévotes dont j'ai parlé. L'intendant de madame de Richelieu, l'académicien Desmarets de Saint-Sorlin, était, quoique laïque, leur directeur à la mode, et des salons son influence s'étendait aux couvents. Il s'offrit aux Jésuites, mordit leurs ennemis, et devint l'ami le plus cher des pères Annat, Ferrier, donc bien en cour et à l'archevêché. Ses livres les plus excentriques parurent armés et cuirassés des plus hautes approbations.

Il n'y avait pas trente ans que le célèbre capucin, le P. Joseph, avait dénoncé à Richelieu les illuminés dont les doctrines étaient celles de Desmarets. Le ministre controversiste aurait frappé; mais on lui dit qu'en Picardie seulement il y en avait soixante mille. Il en fut effrayé, et recula. Au fait, s'il eût puni, où se serait-il arrêté? Où commençait la culpabilité? Beaucoup rasaient l'abîme ou y avaient le pied. Tels allaient jusqu'au bout. Tels restaient à moitié chemin. Tels, adversaires de ces doctrines, en prenaient parfois le langage, s'égaraient par moments aux bosquets de l'Épouse dans les suavités ambiguës, dangereuses, du Cantique des cantiques. (V. lettres de Bossuet à la veuve Cornuau.)

On dit et on répète que ce siècle est toute convenance, toute harmonie. Erreur. Les plus violentes dissonances y crient à chaque instant. Le roi emploie Colbert pour l'accouchement de la Vallière et pour l'allaitement du poupon. Il emploie le Tellier, son vieux et important ministre, pour menacer la gouvernante des filles de la reine, qui a osé griller leurs fenêtres et les garder des visites nocturnes du roi. Dans les choses religieuses, mêmes dissonances, effrontées. Desmarets contient déjà Molinos. Il professe, sans détour, avec privilége du roi et l'autorisation de l'archevêque, que, si l'âme sait s'anéantir, quoi qu'elle fasse, elle ne pèche plus. «Dieu fait tout, souffre tout en nous. S'il y a des troubles par en bas, l'autre moitié l'ignore. Les deux parties, raréfiées, finissent par se changer en Dieu. Et Dieu habite alors avec les mouvements de la sensualité qui sont tous sanctifiés.»

Desmarets ne s'en tenait pas à enseigner ces belles choses aux dames du monde. Il les insinuait «à ses colombes,» les religieuses. Chose bien grave, si l'on songe à l'état maladif, dépendant, de ces pauvres âmes en qui l'enseignement du directeur n'est pas, comme chez les dames, balancé par la variété des impressions de la vie active, par la famille qui rappelle au devoir, au bon sens.

Ces doctrines n'étaient pas nouvelles. Desmarets les avait seulement parées de plates allégories et des grotesques fleurs du bel esprit du temps. Maître chez madame de Richelieu et disposant de sa fortune, il imprimait ses dangereuses sottises avec un luxe royal, de splendides gravures. Monument singulier d'ineptie prétentieuse, impudente. Dans ses Délices de l'esprit, ce prince des sots spirituels donne l'échelle des intelligences, s'établit au sommet, et se charge de nous faire monter.

Tel était le grand homme du temps et la situation religieuse, quand le jeune roi, qui voulait établir partout la préséance de ses ambassadeurs, fut insulté à Rome dans la personne du sien (juin 1662). Il en poursuivit la réparation avec une âpreté d'orgueil extraordinaire. Et nulle satisfaction ne lui suffit. Le nonce envoyé ne fut pas reçu. Le roi demanda le passage des Alpes pour faire marcher des troupes sur Rome. Il se tint prêt à saisir Avignon. Le parlement de Paris et la Sorbonne firent des déclarations contre le pouvoir illimité des papes.

Tout le parti dévot était navré. Mais on savait très-bien, par l'histoire du passé, que les rois et les parlements ne manquaient guère, dans ces brouilleries avec Rome, de donner quelque signe très-fort de leur orthodoxie. On pleura chez le roi. On lui montra l'Église en deuil, et la nécessité de consoler la foi. Il ne fut pas insensible à cela, et il frappa les protestants. Il avait défendu leurs petites assemblées. Il défendit la grande qui se faisait tous les trois ans pour formuler leurs plaintes, et faire face aux attaques des toutes-puissantes Assemblées du clergé catholique.--Autre chose, de conséquence: les catholiques débiteurs ont trois ans pour payer à un créancier protestant; délai fort élastique et qui peut s'allonger. Le commerce dès lors est impossible aux protestants.

Mais ces persécutions n'avaient pas l'éclat suffisant. On regrettait l'époque où nos rois, en telle occurrence, raffermissaient la foi par un grand acte populaire, un sacrifice expiatoire, un exemple qui avertît les libertins. Obtiendrait-on cela? L'Édit de Nantes couvrait les hérétiques. On ne brûlait plus guère, sauf des sorciers. Des esprits forts, le dernier brûlé fut Vanini en 1619. Depuis, la cour en était pleine. L'athée Bautru avait été agent très-confident de Richelieu; sous Mazarin il amusait de ses impiétés la dévote Anne d'Autriche. Comment, après avoir enduré tout cela, croire qu'on reviendrait aux bûchers?

Le parti des Jésuites en avait bon besoin pour se relever de Pascal, faire peur aux Jansénistes. Mais le nerf et l'autorité morale leur auraient trop manqué. Il y fallait deux choses, des fous pour allumer le feu, et un fou à brûler. Leurs amis, les Illuminés, pouvaient procurer l'un et l'autre. Une rare circonstance, c'est que le Parlement, désolé de sa guerre au pape, était prêt à donner la main aux Jésuites mêmes, s'il le fallait, pour se laver de son impiété et glorifier la religion. Cela se fit ainsi. Cette chose énorme, et incroyable alors, s'exécuta par ce triple concert. Le doux parti mystique, la sainte cabale des bonnes dames, fit la chasse et prit la victime; le Parlement brûla; les Jésuites profitèrent.

Il faut rendre à chacun selon ses oeuvres. La gloire en est à l'hôtel de madame de Richelieu (Anne Poussart), à son intendant Desmarets, le charmant directeur.

Il y avait, dans un grenier de l'île Saint-Louis, un voyant qui s'appelait Simon Morin. Il voyait et prophétisait depuis vingt ans sur le pavé de Paris. Ses doctrines ne différaient en rien de celles de Desmarets. Comme lui, il croyait que le saint, l'homme anéanti en Dieu, se déifie, donc devient impeccable. Dangereuse doctrine. Mais il ne la portait pas, comme lui, jusqu'au fond des couvents, il ne l'imposait pas à des filles enfermées, souffrantes, de molle obéissance, qui font voeu de ne pas vouloir. Il était marié et avait des enfants. Ses disciples étaient des gens libres, deux prêtres, deux dames veuves (la Malherbe et la Chapelle), tous d'âge et de position à se diriger librement.

Morin avait été persécuté souvent, et souvent enfermé, parfois à la Bastille, et parfois aux fous de Bicêtre, souffrant en grande patience, et favorisé de plus en plus de célestes visions. Ses pensées, imprimées (1647), sont fort troubles, au total, d'un pauvre esprit, mais simple et doux. Il a fait quelquefois de très-beaux vers, un sublime et profond: «Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il aime?»

De plus en plus, il se sentit changé; il aperçut que l'âme de Jésus était devenue la sienne. Il commença à croire qu'on avait bien assez longtemps pensé à la mort du Christ et à l'état de grâce où cette mort nous appelle, que le nouveau Jésus peut faire un pas de plus et mettre ici l'état de gloire, autrement dit, le paradis.

Cette illusion messianique, qui revient souvent dans le Moyen âge et que nous avons vue naguère dans l'honnête et très-pur Messie polonais, est chose naturelle à l'homme. Qu'on lui pardonne de sentir Dieu en lui.

Trois mois avant la mort de Mazarin, Morin, voyant que le roi allait régner, crut de son devoir de lui notifier aussi son propre avénement en sa qualité de Jésus. Il lui jeta dans son carrosse un opuscule intitulé: «Avénement du Fils de l'homme.» C'était le moment où Desmarets, dans ses «Délices de l'esprit,» venait de se poser en prophète, en révélateur. Si Morin était le Messie, il se voyait subordonné, ne pouvait plus être qu'Élie, saint Jean, ou Jean-Baptiste. Cela était humiliant.

Lui-même a raconté la persévérance admirable, la trame habile de mensonges, de perfidies, de faux serments, par lesquels il réussit à perdre le nouveau Messie, égalant, surpassant l'apôtre du diable, Judas.

Par deux fois il lui jura qu'il était son disciple, le salua Messie. Morin le serra dans ses bras, contre son coeur, crut sentir son saint Jean. Il lui dit tout, et des choses qui n'étaient pas trop folles: qu'il voyait venir le règne enfin de Dieu le Père, que le roi n'était pas celui qui ferait les oeuvres de Dieu, parce qu'il portait en lui l'âme de Mazarin. Ce mot fut un trait de lumière pour Desmarets. Il vit par où il pouvait perdre son maître. Il fit causer les femmes en son absence, et la dame Malherbe, interrogée par lui, dit ce qu'il désirait: «Que, si le roi ne se convertissait, il faudrait qu'il mourût, et que Dieu agît par son fils.» Desmarets n'en voulait pas plus. Avec cela, il court aux Jésuites et au Parlement; il a trouvé un homme qui veut que le roi meure, et Morin est un Ravaillac (23 mai 1662).

Il y avait six ans à peine que le Parlement avait déjà jugé Morin, et bien jugé, le traitant comme fou. Il fallait obtenir que ce grand corps se déjugeât, se démentît, le déclarât raisonnable, responsable et digne du supplice. On y travailla fort longtemps. L'accusation était à deux tranchants; l'idée de régicide qu'on y mêlait, absurde et sotte, la rendait pourtant redoutable. On n'osait y répondre. Ceux qui l'eussent trouvée ridicule craignaient qu'on ne leur dît: «Vous faites bon marché de la vie du roi.»

Le roi était judicieux. Il eût empêché cet acte hideux, s'il eût eu près de lui quelqu'un qui l'avertît et lui fît voir la chose. Mais ses ministres, en ce qui semblait toucher sa personne, n'eussent jamais desserré les dents. Sa mère, bien moins; elle était au fond de la cabale. Les femmes pouvaient beaucoup sur le roi, quelque dur qu'il fût pour celles qu'il aimait. Elles seules eussent pu, à tels moments, glisser un mot d'humanité, faire un peu contre-poids à la férocité dévote. C'est alors qu'on put voir combien la cabale gagnait à ce que le roi n'eût de maîtresse qu'une jeune sotte, timide à l'excès, perdue dans son amour et ne sachant rien autre, ne voulant rien savoir, ne se mêlant de rien. Si le roi fût resté sous l'influence de Madame, celle-ci aurait pu lui donner un conseil, lui parler au moins pour sa gloire.

Légère en galanterie, elle ne l'était point en affaires. Elle y était sensée, loyale. Par deux fois elle avait conseillé très-bien les deux rois.

Dans l'affaire de Fouquet, elle dit à Louis XIV qu'il s'abaissait en faisant à Fouquet l'honneur de le craindre, en allant à cent lieues arrêter un homme qu'on pouvait arrêter ici (La Fayette).

Et, dans une autre affaire plus délicate, quand Louis XIV racheta Dunkerque aux Anglais, Madame écrivit à son frère que cela le perdrait dans l'opinion (Motteville). Ce rachat, utile à la France sans doute, lui était cependant funeste dans l'avenir. Il recommençait la ruine, la démolition des Stuarts, nos vrais agents en Angleterre et nos instruments naturels. Ainsi Madame conseilla loyalement pour l'un et pour l'autre.

Mais, au moment où nous sommes ici, on avait habilement séparé le roi et Madame, séparé et brouillé, occupant l'un de la Vallière et l'autre du comte de Guiche.

Le roi craignait et détestait l'esprit. Si la Vallière le retint, le reprit, c'est que c'était une pauvre fille, toute nature, toute passion, tout orage, un jouet vivant dans ses mains. La chaleur du sang plébéien (elle n'était guère noble par sa mère) fondit un moment la glace royale. Il vit avec surprise tant d'amour, tant d'honnêteté, de remords. Cela le charmait. Il prit goût à ses larmes. Et il les renouvelait sans cesse. Tantôt c'étaient des jalousies, feintes ou vraies. Tantôt des tyrannies. Plus elle était pudique, plus elle souffrait de blesser la reine ou Madame, sa maîtresse, plus le roi la trouvait touchante et jolie de sa honte. Il avait avec elle des rendez-vous furtifs. Mais, en même temps, il la forçait de paraître avec une parure royale. Il l'entretenait des heures entières chez Madame, dans un cabinet tout ouvert, prolongeant à dessein cette situation cruelle, et le déplaisir de Madame, et le supplice de la Vallière qui n'osait pas pleurer.

La situation de Madame était fort triste. Nous la connaissons tout entière par elle-même. Elle a fait tout écrire sous ses yeux par madame de La Fayette, ses fautes même, autant que la décence le permet. Ce sont celles qu'on peut attendre d'une princesse de dix-huit ans, née en pleine corruption, en pleine intrigue, n'ayant jamais eu d'autre exemple, ni de culture que des romans, mais avec cela d'un coeur doux et charmant et qui ne sut jamais haïr. Dans ce très-beau récit, modeste, mais bien transparent, on voit les chutes de Madame, mais en même temps le noir complot qui se fit pour la faire tomber. Le grand parti dévot, le tartufe de religion, lui avait fait perdre crédit. Un tartufe d'amour l'humilia, faillit la faire mourir, un moment l'annula, au moment même où sa douceur eût pu balancer près du roi la fureur du parti dévot.

Le triste et honteux mariage de Madame avec cette fille fardée, minaudière et coquette qu'on appelait Monsieur, constituait une lutte bizarre, étrangement immorale. Cela faisait deux petites cours jalouses. Les jolis jeunes gens qu'aimait Monsieur devaient se décider. Son premier favori, Guiche, laissa Monsieur pour Madame. Plus tard, un autre, le chevalier de Lorraine, opta contre Madame, prit Monsieur, la honte et l'argent.

Quand le roi la quitta pour la Vallière, Madame, enceinte et triste, se laissa consoler par une autre délaissée, Olympe Mancini, celle que le roi avait cédée à Vardes. Ce don Juan espion, qui n'était pas fort jeune, éclipsait tous les jeunes par l'agrément, l'adresse, les tours de chat, les petites noirceurs. Olympe l'accepta, espérant par leur ligue faire sauter la Vallière, abaisser, avilir Madame, et la rendre impossible dans l'avenir.

Si on pouvait d'abord obtenir de la princesse qu'elle chassât la Vallière, celle-ci, comme un lièvre éperdu qui se réfugie dans les jambes du chasseur, se fût laissé mener chez Olympe, qui l'aurait achevée, égarée, effarée, et, de gré ou de force, jetée dans quelque affreux faux pas.

Madame était bien autrement fine, d'ailleurs, si maladive, et (malgré ses yeux pleins d'amour) peu amoureuse. Elle ne donnait guère prise. Mais elle s'ennuyait, aimait à rire, surtout de Monsieur. On savait tout cela par une certaine Montalais, une de ses filles, qui l'amusait quand elle était au lit, et qui était en même temps confidente de la Vallière. La Montalais divertissait Madame surtout en lui parlant des folies du duc de Guiche. Ce qui l'amusait dans l'affaire, c'est que Monsieur y perdait Guiche et s'en désespérait.

Guiche avait vu dans mademoiselle Scudéry et ailleurs qu'un héros de roman ne peut écrire à la dame de ses pensées moins de quatre lettres par jour. La Montalais en lisait quelque chose à Madame, qui en avait bientôt assez et s'endormait, de sorte que, pour se faire lire, Guiche assaisonna ses soupirs de ce qu'elle aimait bien mieux, de plaisanteries sur Monsieur, enfin de traits hardis qui allaient au ciel même, au Dieu d'alors, au roi, jusqu'à dire que c'était un fanfaron et un dieu de théâtre. Madame était un libre esprit et cette impiété l'amusait.

Mais dans les romans de l'époque, les héros n'écrivent pas toujours. Ils parlent, trouvent moyen de pénétrer chez leur princesse sous mille déguisements. Donc, un matin, la Montalais amène chez Madame une diseuse de bonne aventure, fort embéguinée; c'était Guiche.

Madame de La Fayette assure qu'il n'y avait amour ni d'un côté ni de l'autre. Mais la chose était à la mode. Lauzun allait partout suivant la soeur de Guiche, déguisé en vieille, en valet. Ici surtout on ne pouvait guère penser à mal. Car Madame était au plus bas; ses médecins disaient qu'elle n'avait pas beaucoup à vivre. Pour Guiche il n'y voulait que le péril, la vanité d'avoir aimé si haut. Jamais, en toute sa vie, il ne fut amoureux que de lui-même. Molière l'a pris tout vif dans ce fat (du Misanthrope), l'homme si content de lui et si futile, qui perd le temps à se mirer et cracher dans un puits. Moquerie amère du puissant mâle à ce sylphe de cour, aimable papillon sans tête, qui ne fit rien que voltiger.

Cette folie n'eut pas moins un effet sérieux. La Montalais la conte à la Vallière, sous le secret. Mais celle-ci avait promis au roi de n'avoir pas de secret. Elle est embarrassée. Comment trahir Madame? comment cacher quelque chose au roi? Il vit qu'elle cachait quelque chose. Elle refuse de le dire. Il est dans une colère épouvantable. La Vallière, désespérée, veut mourir, s'enterrer au couvent de Chaillot. Elle y court, mais on n'ose la recevoir. Elle reste au parloir couchée par terre, hors d'elle-même. Le roi vient, en tire ce qu'il veut. Il court en accabler Madame, toute malade qu'elle est, lui reproche l'aventure de Guiche. Et l'on fait partir celui-ci.

Restaient ses lettres dangereuses, ses moqueries du roi. Madame craignait plus que la mort qu'il n'en eût connaissance. Vardes trouva moyen de les avoir, et dès lors, Madame est à la discrétion de Vardes et d'Olympe. Ils peuvent la perdre ou s'en servir. Ils la font d'abord leur complice. Sous ses yeux, ils écrivent une lettre anonyme à la reine où on lui conte les amours du roi. Le hasard voulut que la lettre parvint au roi même. Il la montra à Vardes, qui accusa d'autres personnes, que le roi chassa de la cour. Le roi avait confiance en lui. Vardes lui disait chaque jour que le coeur de Madame était tout à son frère, qu'elle le conseillait contre nous. Mais il ne disait pas que lui, Vardes, avait persuadé à Madame que le roi ne l'aimait pas, et qu'elle devait d'autant plus s'appuyer sur Charles II.

Chacun voyait la disgrâce où Madame tombait, le froid mortel du roi. Vardes, par d'ingénieuses calomnies, trouva moyen de l'isoler, de faire partir tous ses amis. Alors, on put oser davantage contre elle. On la tenait par ses lettres qu'elle eût voulu ravoir. Vardes les promet, mais si Madame les veut, c'est chez Olympe, dans cette maison suspecte et ennemie, qu'il pourra les lui rendre. L'historien de Madame n'en dit pas plus, ne donne pas les conditions du traité. Ce qui prouve qu'elles furent dures et étranges, c'est l'insolence que Vardes montra dès ce jour-là.

La vanité de Vardes fut impitoyable et féroce, autant qu'Olympe pouvait le désirer. Pour lui, le succès en amour était d'humilier et de désespérer. Toute sa vie se passait à cela. Naguère il avait désolé, perdu, mis pour jamais en deuil la belle madame de Roquelaure, qui n'en put relever. Plus tard, à cinquante ans, il séduisit une demoiselle de vingt. Ce fut pour la briser de même. Elle mourut de désespoir. On en fit une pièce qui eût dû le rendre exécrable. Ce fut tout le contraire. Madame de Sévigné y pleura, mais en rit. Elle cache mal son admiration pour un si charmant scélérat.

Ici, vraiment, la chose était honteuse et douloureuse. C'était la perfidie, la méchanceté calculée qui insultait, je ne dis pas la princesse, mais la première femme de France par la grâce et l'esprit, une personne si bonne et si douce. D'autant plus glorieux, Vardes illustra la chose, fit voir qu'il disposait de Madame, la faisait aller comme il voulait. Il lui donna rendez-vous au lieu le plus public, au parloir de Chaillot, l'y fit attendre et ne daigna y venir.

Le roi, pendant ce temps, de plus en plus brouillé avec Madame, las par instants de la Vallière, était revenu à une demoiselle de la Mothe qu'Olympe voulait lui donner. C'était sa préoccupation pendant le procès de Morin et la querelle de Rome. Mais il en eut encore une autre. Au printemps de 1663, il prit la rougeole et fut un moment très-malade. Grand avertissement du ciel, blessé sans doute de cette guerre impie et des amours du roi. Lui-même se crut près de mourir, prit peur, fut brusquement dévot,--à ce point qu'au lieu de créer un conseil de régence dans la ferme main de Colbert, il lâchait tout, et donnait le Dauphin au dévot prince de Conti, radoteur avant l'âge, qui (dit l'évêque Cosnac) avait les os gâtés et mourut de la syphilis.

Le Parlement avait beau jeu, dans cette détente, pour faire un grand coup de sa tête et se montrer terrible. On avait ri un peu de lui depuis la Fronde. Mais il n'y eut plus de quoi rire. Les familles parlementaires avaient été durement humiliées par Colbert. Sa chambre de justice avait frappé la dynastie des Guénégaud (apparentés très-haut dans la noblesse). L'un d'eux avait eu le désagrément d'être condamné comme voleur, gracié, mais en faisant amende honorable et recevant sa grâce à genoux. Grande douleur pour toute la robe, plus encore au parti des saints, aux Guénégaud, Albret, Richelieu, Lamoignon, tous parents et amis. La magistrature avait vraiment besoin de se relever par la terreur.

L'arrêt avait été prononcé dès le 20 décembre 1662. Il ne fut confirmé que le 13 mars 1663, pendant la maladie du roi. Il était tel: Morin brûlé vif, deux prêtres ses disciples aux galères, la dame Malherbe flétrie, fouettée sur l'échafaud, et fouettée nue. Choquante addition, inusitée, qui témoignait honteusement de la fureur des juges. Morin n'en appela pas. Il avait toujours dit: «Je ne demanderai pas à Dieu qu'il détourne de moi ce calice.» La pauvre Malherbe appela en vain.

Un demi-siècle s'était écoulé depuis le bûcher de Vanini, et il y avait eu un grand changement dans les moeurs. Une si haute culture, une cour si élégante, un monde si poli, l'excès même et le ridicule de la politesse amoureuse dans les livres à la mode (des Scudéry et autres), tout cela rejetait bien loin l'idée de ces horreurs du Moyen âge. C'était précisément l'année où un illustre voyageur commençait à réunir chez lui les savants, les observateurs, les curieux de la nature. Glorieux berceau de l'Académie des sciences. Cette année, le grand Swammerdam, le Galilée de l'infini vivant, fit à Paris l'honneur insigne d'y apporter sa découverte, qui montrait la vie dans la vie, l'atome organisé contenant d'autres organismes, et cela sans fin, sans repos, sans autres bornes que la faiblesse de nos sens et l'imperfection de l'optique. Abîme ouvert aux profondeurs de Dieu!

Morin était un pauvre fanatique. Mais, dans la mort, il ne se montra pas indigne des penseurs qui, avant lui, honorèrent le bûcher. Giordano Bruno avait dit: «Vous tremblez plus à dire la sentence que moi à l'entendre.» Et Vanini: «Jésus sua du sang, et je meurs intrépide.» Morin se contenta de répondre à l'insulte avec une ferme douceur. L'Italien Mariani, qui était alors à Paris, se trouvait là (Curiosités de la France, Venise, 1676). La joie sauvage des juges était telle, telle leur ivresse du sang, que le président Lamoignon ne put s'empêcher de dire à cet homme qui allait mourir: «Il n'était pas écrit que le nouveau Messie dût passer par le feu.» À quoi Morin répliqua, avec présence d'esprit, par ce verset du Psaume XVI: «Seigneur, tu m'as éprouvé par le feu. Mais on n'a pas trouvé l'iniquité en moi.» (14 mars 1663).

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