CHAPITRE V
MOLIÈRE ET COLBERT--DON JUAN--LES GRANDS JOURS
1665
Un portrait est au Louvre, un vigoureux tableau sans nom d'auteur. Il illumine la petite salle où il est, comme une flamme. L'artiste, un peintre secondaire, peut-être, mais ce jour-là en face d'un tel original, s'est trouvé transformé. Ce visage est celui d'un grand révélateur, et non pas moins celui d'un grand créateur, dont tout regard était un jet de vie.
La vigueur mâle y est incomparable, avec un grand fond de bonté, de loyauté et d'honneur. Rien de plus franc ni de plus net. La lèvre est sensuelle et le nez un peu gros. Trait bourgeois que le peintre a cru devoir ennoblir avec quelque peu de dentelle. À quoi bon? on n'y songe pas. L'intensité de vie qui est dans cet oeil noir absorbe, et l'on ne voit rien autre. On en sent la chaleur, elle brûle à dix pas.
Ce portrait de Molière est placé à merveille, tout près de celui du Puget. Ce sont les deux moments du siècle. Dans le premier (l'homme de quarante ans), c'est l'élan, le combat, mais c'est l'espoir encore. Dans le second, hélas! bien vieux, une longue habitude de souffrir et de voir souffrir, un attendrissement maladif, ont plissé et ridé une figure trop endolorie.
Est-ce un contraste avec Molière? En celui-ci, volcan qui se dévore, la souffrance, pour être au dedans, n'est pas moins transparente. Un feu âpre en ressort qui rougit la peau, même au front. Tout médecin dirait: «Voilà un homme d'énergie redoutable, mais qui touche à la maladie.»
C'est la force, la force tendue de celui qui saisit un objet très-mobile, qui voit, surprend la vive occasion, ailée, légère et sans retour. On dit parfois fixer pour regarder. Ici, c'est très-bien dit. En regardant, il fixe. On sent que ses oeuvres profondes ont apparu pourtant dans l'incident d'un jour. Telles, impossibles avant, furent impossibles après. Exemple, le Tartufe.
Comparer Molière à Shakespeare, c'est insensé. Shakespeare n'a pas vécu dans la chambre d'Élisabeth. Ce sublime rêveur vivait dans son propre théâtre; quoique si occupé, il eut les loisirs de la fantaisie. Molière fut partagé, tiraillé, entre ses deux rôles, mais avant tout valet de chambre du roi, faisant le lit du roi, toujours sur ce terrain de cour qui était un champ de bataille, attrapant le présent de minute en minute, et devinant le lendemain.
Ce grand effort dura sept ou huit ans, et Molière y périt. Avant les Précieuses, improvisateur ambulant, il fait des canevas pour sa troupe. Après le Misanthrope, c'est toujours un très-grand artiste ou un puissant bouffon. Mais ce n'est plus notre Molière, j'allais dire, le Molière de la Révolution, l'exécuteur des hypocrites.
Revenons au Festin de Pierre, à Don Juan, au Tartufe d'amour. Ce qui saisit dans cette fresque, brusquée sur l'heure et pour l'heure même, c'est l'audace de l'à-propos.
Les Italiens venaient de jouer dans leur langue cette vieille pièce espagnole. Molière se fit demander par sa troupe de faire un Don Juan français. Hardi de ce prétexte, il intervint dans l'intrigue de cour, et porta aux marquis le coup décisif et terrible.
Molière y risquait tout; on ne pouvait savoir comment la crise finirait. Madame, languissante de sa nouvelle grossesse, qui faillit l'emporter, avait baissé, pâli. Olympe remontait. Vardes, pour l'insulte à Madame, n'avait eu de punition qu'une petite promenade à la Bastille, où toute la cour, marquis et belles dames, alla le visiter.
La pièce ne fut pas bien reçue. Le public fut de glace. Molière persévéra, la joua quinze fois, quinze fois de suite la fit subir aux courtisans. On regardait le roi, on s'étonnait. Mais Molière, mieux qu'eux tous, vît la pensée du maître. Le 15 février, il joua ce qui dut se faire au 30 mars. Que Vardes tînt cour à la Bastille, cela ne plaisait pas au roi. Qu'il triomphât de sa disgrâce et d'avoir outragé deux trônes, c'était exorbitant. Le roi tira de sa complice l'aveu de leur lettre anonyme et de leurs calomnies qui allaient jusqu'à nous brouiller avec l'Angleterre. Vrai cas de lèse-majesté.
Colbert, dès l'année précédente, avait annoncé une grande enquête juridique qui se ferait par toute la France. Il eût voulu que le roi, imitant ses ancêtres, montât à cheval, prît l'épée de justice, fît en personne sa royale chevauchée contre les petits rois de province. Quoi de meilleur, pour ouvrir cette grande scène de jugement, que de frapper d'abord dans son palais, chez lui, sur ses amis, sur cette cour flatteuse et moqueuse, sur le brouillon perfide qui s'était joué du roi même?
La cour, contre Molière, admira don Juan, le trouva parfait gentilhomme. Il ment, il trompe, désespère celles qui l'aiment. À merveille; les larmes, c'est l'aveu du succès. Il bat celui qui lui sauve la vie... Mais c'est un paysan, on rit. Il est brave, c'est l'essentiel, cela rachète tout. Brave contre l'enfer même, et l'enfer a beau l'engloutir, il n'est pas humilié.
Donc, nul effet moral. Molière semblait manquer son coup. Il n'avait pas osé dégrader don Juan. Le roi même ne l'eût pas goûté. Il avait au fond du faible pour la noblesse; malgré Colbert, il fit toute sa Maison d'officiers nobles. Le don Juan escroc (du Bourgeois gentilhomme), le don Juan espion, comme avait été Vardes, auraient indisposé le roi contre la pièce. Molière, frappant moins fort, alla bien mieux au but. L'intérêt que la cour montra pour don Juan ne pouvait qu'irriter le roi, et sa justice n'en fut que plus sévère.
Le 30 mars, la main du Commandeur, cette main de pierre qui avait muré, scellé Fouquet dans le tombeau, serra Vardes, l'enleva à deux cents lieues, le plongea au plus bas cachot d'une citadelle. Olympe fut chassée de Paris; on ferma son salon d'intrigante et d'entremetteuse.
Vardes resta là dix-huit mois, et n'en sortit que pour pourrir vingt ans à Aigues-Mortes, vieux petit fort fiévreux. Il ne s'en tira pas tant que vécut Colbert. Pour en sortir, il fit d'incroyables efforts et les dernières lâchetés. Ce qui le peint au vif, c'est qu'ayant enfin obtenu sa grâce, pour être souffert à Versailles, il eut le tact de se faire mépriser. Il vint sous les habits du temps où il avait quitté la cour. On rit, le roi aussi et il fut désarmé. «Sire, dit le vieux bouffon, quand on déplaît à Votre Majesté, on n'est pas malheureux seulement, mais ridicule.»
Voilà ce qui manque au don Juan de Molière pour être vrai et historique, la bassesse, la lâcheté. Les instructions de Colbert sur les poursuites à faire contre les tyrans de province, ses enquêtes, nous en apprennent bien plus. Là, don Juan, c'est le mangeur universel du bien public, voleur hardi sur ses vassaux, apparenté aux juges et spéculant sur les procès, etc.
L'ordonnance de 1662 pour liquider les dettes des villes, apurer les comptes de ceux qui en maniaient les fonds, fut un effrayant coup de tocsin pour les privilégiés. Mazarin avait pris pour lui l'octroi des villes, palpait leurs revenus; les notables, pour tout besoin municipal, empruntaient à des conditions usuraires sans surveillance, s'arrangeant en famille. Quand Colbert troubla ce bel ordre, un cri immense de tous les honnêtes gens de France monta au roi, et des menaces même. Et comme cela eut lieu dans une année de famine, on pensa faire sauter Colbert. Le petit peuple le soutint, se déclara pour le ministre. Il eut sa récompense. Colbert, en deux années, diminua la taille, l'impôt des pauvres gens, de huit millions.
Une note brève, mais bien éloquente, qu'il donne au roi, met en regard l'énorme changement qui se fit alors. En voici la substance:
En septembre 1661, le revenu était réduit à vingt et un millions, et encore mangé pour deux ans; aujourd'hui (décembre 1662), en seize mois, il a augmenté de cinquante millions.--Alors, le roi payait vingt millions d'intérêts; aujourd'hui, pas un sou.--Alors, le roi, dépendant des financiers, ne pouvait faire aucune dépense extraordinaire; aujourd'hui, après son achat de Dunkerque, l'Europe l'a vu si riche, qu'elle tremblait de lui voir acheter toutes les places à sa convenance.--Alors, point de marine; elle était ruinée; aujourd'hui, vingt-quatre vaisseaux viennent d'être construits, lancés; on a préparé des galères, etc. Sous cette protection, le commerce multiplie ses vaisseaux.--Alors, l'art et l'éclat, le luxe, étaient chez les ministres; aujourd'hui, chez le roi. Le roi n'avait pas huit mille francs pour l'embellissement des maisons royales. Il vient d'y mettre de deux à trois millions.
Ceci en décembre 1662. C'est l'affermissement de Colbert. Il disposa du roi. Mais cette force, énorme à ce moment, eut pourtant un énorme obstacle dans l'étroite union des privilégiés. Les instructions que Colbert donna pour son enquête nous apprennent quatre choses: 1º une forte partie de la noblesse n'est pas noble, ou ne l'est que par privilége des charges judiciaires, financières ou municipales; 2º les vrais nobles, les seigneurs, ont impudemment créé et inventé de tout nouveaux droits féodaux que n'eurent jamais leurs pères; 3º les deux noblesses, la noblesse d'épée avec la judiciaire ou municipale, s'entendent pour reporter sur les pauvres le poids de l'impôt, pour dilapider les fonds des villes, pour acheter à vil prix les biens à leur convenance; 4º enfin, tous, et nobles et notables, trouvent moyen de faire des biens de l'Église un supplément de leur fortune, donnant à leurs cadets oisifs et incapables les plus importants bénéfices, peuplant les couvents de leurs filles. De là, le zèle ardent de la noblesse pour l'Église, qui dispose de ce patrimoine immense de l'oisiveté.
Colbert, ayant le roi en haut, chercha la force en bas, par la réforme des finances des villes, et celles de la justice. Il défendit aux villes d'emprunter, de se ruiner. Il réforma les juges, il réforma la loi. Il eut la grande idée de promener en France la loi armée, autrement dit le roi, qui jugerait le peuple par son conseil. Les parlements eussent été suspendus, à ce moment, et Colbert avait de même sévèrement exclu Lamoignon et les parlementaires de la commission chargée de réformer les tribunaux. Mais tout cela était trop haut, trop fort. Cour, parlements, finance, tout travailla en dessous; Colbert dut retomber à l'idée pauvre et routinière des commissions du parlement qui tiendraient les Grands jours dans les provinces du centre.
Aux rudes pays d'Auvergne, de Forez, de Vélay un autre Moyen âge était revenu, mais bizarre, fantasque, et d'une férocité moqueuse. Là, un joyeux seigneur, autorisé par trois ou quatre assassinats, se passait toutes ses idées, celle, par exemple, de murer un homme tout vif, de le tenir des mois dans son armoire, courbé, ni assis ni debout. Un autre ne tuait pas; il faisait tuer à petits coups par son fils, enfant de dix ans. Le viol était un jeu, et plus même que du temps des serves. La femme, moins passive, amusait par son désespoir.
Une scène laide, c'était le jour des noces. «L'aîné du paysan, dit la loi du Béarn (éd. 1842, p. 172), est censé le fils du seigneur, car il peut être de ses oeuvres.» On exigeait toujours que la pauvre femme tremblante montât au château, et on marchandait devant elle. C'était pour le seigneur le meilleur jour pour pressurer son paysan. Il tirait parfois moitié de la dot.
Ce qui était plus fort, c'est qu'ils faisaient la guerre au roi. Si la justice se hasardait chez eux, c'était d'incroyables fureurs. Une assignation royale était un outrage qu'on lavait dans le sang.
Trois huissiers s'étaient mis ensemble pour aller assigner je ne sais quel marquis du Forez. Il s'en tint offensé à ce point, que, non content de les mettre à la porte, il monta à cheval, les poursuivit jusqu'à la nuit; les rejoignant dans une auberge, il les tua tous trois dans leur lit. Dix ans durant, il resta roi chez lui.
Le 31 août 1665, les Grands jours sont annoncés pour tout le centre du royaume (Auvergne, Bourbonnais, Nivernais, Forez, Beaujolais, Lyonnais, Marche, Berri). L'année suivante, même chose dans les montagnes du Midi (Vélay, etc.).
Tout cela annoncé longtemps d'avance, de sorte que les coupables eurent bien le temps de se cacher ou de dresser leurs batteries.
Il n'y eut jamais si grande attente, jamais si petit résultat. Le peuple s'était fait de ces Grands jours un rêve merveilleux, fantastique, apocalyptique, un vrai Jugement dernier, où les grands seraient les petits. Plusieurs, par orgueil et bon coeur, offraient de protéger les nobles. Un paysan restant couvert en présence d'un seigneur, celui-ci lui jeta le chapeau par terre. «Ramassez-le, lui dit le paysan, ramassez-le; sinon, le roi vous coupera la tête aux Grands jours.» Le noble le ramassa.
Il n'y eut qu'un seigneur décapité, fort peu d'exécutions réelles, beaucoup sur le papier. Un d'eux, un meurtrier couvert de sang, brava le jugement, et fut banni seulement. Effet admirable et charmant des amitiés et des amours pour humaniser la justice. Les dames de Clermont se dévouèrent pour cette bonne oeuvre. La scène est jolie dans Fléchier. Les chats fourrés n'y sont occupés que de galanterie. Pendant ces ennuyeux procès de gens absents, ils ne perdent pas leur temps; ils riment des vers à Iris. Cela dura trois mois, temps plus que suffisant pour attendrir les belles. En janvier, couronnés de roses, pleurés des dames auvergnates, ces vainqueurs revinrent à Paris.
«Tout père frappe à côté,» dit La Fontaine. Ce jugement du roi sur les nobles fut si peu sérieux, que tel des plus coupables, chargé de crimes horribles, rentra, à la faveur des guerres, et devint lieutenant général des armées du roi.
L'accord des deux noblesses, les égards des gens de robe pour la noblesse d'épée, parurent dans tout leur lustre. Colbert put voir le peu qu'on pouvait attendre des parlementaires. Les rudes magistrats du XVIe siècle n'existaient plus. Même ceux de la Fronde, mêlés au parti des Condés, avaient pris l'esprit de cour, les goûts, les manières des seigneurs. Ils vivaient aux belles ruelles, siégeaient peu (encore en bâillant), jugeaient au caprice des dames, de leurs nobles amis.
Les intendants, ces commis dictateurs, créés par Richelieu, furent l'instrument unique de Colbert. Administration, finances, travaux publics, mouvements des troupes, même affaires du clergé, tout passa dans leurs mains. Ils dominèrent les Gouverneurs, les Parlements. Sous Colbert, ils prennent encore un pouvoir qu'ils n'eurent pas sous Richelieu, le pouvoir judiciaire. Il ne leur manqua presque rien de l'autorité illimitée qu'eurent en 93 les Représentants en mission. L'affaire de Fargues effraya toute la France. C'était un Frondeur fort coupable d'excès, de trahisons, mais cependant couvert par l'amnistie. Il vivait richement, mais obscurément, oublié. Des courtisans égarés à la chasse, et bien reçus par lui, croient le servir auprès du roi, et louent son hospitalité. Le roi s'indigne: «Quoi! Fargues vit encore! si près d'ici!» Le roi et la reine mère font venir Lamoignon, qui avait la police de Paris, pour faire éplucher l'homme et lui trouver un crime; s'il le trouve, il aura ses biens. Ainsi dit, ainsi fait. Fargues, enlevé, est livré à une commission de petits juges d'Abbeville, sous l'intendant Machault; le tour est fait en un moment, et Machault le condamne à mort. (V. S.-Simon, et le Journal d'Ormesson, dans Chéruel, II, 145.)
Ce monstrueux pouvoir des intendants n'était balancé que par une chose, leur mobilité. Colbert changeait souvent, et, au change, il ne gagnait guère.
Il roulait dans le cercle d'un personnel très-peu nombreux. Les petits dictateurs, placés pour arrêter partout les abus de la finance, de la judicature, etc., qu'étaient-ce en général? les fils ou les parents des juges mêmes et des financiers.
Ces commis souverains étaient des rois tremblants. Ils redoutaient Colbert, qui, dans mille affaires, les lançait contre les seigneurs, les évêques, etc. Mais, d'autre part, ils redoutaient ces puissances locales, et surtout le clergé. Leur seul moyen pour calmer les évêques, c'était d'agir contre les protestants.
Ils connaissaient le faible du ministre, sa passion, ses fureurs impatientes, et, si je l'ose dire, sa férocité dans le bien. À ce moment, il commençait l'oeuvre énorme de sa Marine, une improvisation subite et quasi révolutionnaire, poussée avec la plus terrible violence. Il ramassait de l'argent ou par menace, ou par prière. Il ramassait des hommes pour ramer aux galères. Il en vint jusqu'à acheter des forçats turcs, juifs, grecs, même des catholiques. Nul présent ne lui était plus agréable qu'un forçat. Les intendants le savent bien; ils poussent, pressent les tribunaux pour qu'ils fassent plus de galériens. Trois lettres d'intendants (1662) témoignent de leur zèle. Non contents d'exciter les juges, ils se mettent à juger eux-mêmes. Une louable émulation s'établit entre eux et les procureurs généraux. Ceux-ci, à Bordeaux, à Toulouse, écrivent au ministre la joie qu'ils ont d'augmenter les forçats, parfois aussi la confusion qu'ils ont d'offrir au roi si peu de galériens. On prend pourtant tout ce qu'on peut, des mendiants, des gens trouvés en contravention pour le sel, des enfants de quinze ans, enfin, des huguenots qui, aux processions, gardent le chapeau sur la tête (26 juin 1662). Voilà une mine excellente, et qui promet. On ne manquera point de forçats.