CHAPITRE XII
LA CRISE DE LAW
Août-Septembre-Octobre 1719
Montesquieu parle quelque part d'une pièce de ce temps-là: Ésope à la cour, et dit qu'en sortant de la voir, il se sentit la plus forte résolution qu'il ait jamais eue d'être honnête homme. Cette pièce avait fait aussi impression sur Law. Ruiné par le Système, il écrivait en 1724: «On a mis sur la scène l'exemple du désintéressement dans le personnage d'Ésope. Ses ennemis l'accusèrent d'avoir des trésors dans un coffre qu'il visitait souvent. Ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il avait avant d'être ministre. Moi, je suis sorti nu; je n'ai pas sauvé mon habit.»
Cela est beau, pourtant ne suffit pas. Sortir nu, ce n'est pas assez. L'essentiel est de sortir net. Ésope retrouva mieux que l'habit: l'honneur. Law a-t-il retrouvé le sien?
Ne devait-il pas expliquer les circonstances qui le rendirent complice (désintéressé, il est vrai, mais complice, après tout) du pillage honteux qui se fit? N'eût-il pas mieux valu avouer franchement, ce qui lui donnerait devant l'avenir des circonstances atténuantes, sa faiblesse de caractère, sa servitude domestique, l'entraînement surtout de l'utopiste mené par un mirage à travers les marais fangeux? «Un petit mal pour un grand bien. Une heure de brigandage, et demain le salut du monde.» Selon toute apparence, il se paya de cette raison.
Il est mort sans parler, a abandonné sa mémoire. Il nous reste une énigme. Pourquoi? Il n'eût pu se laver que par le déshonneur des autres, et de ceux qui restaient puissants.
Il est mort à Venise, en 1729, triste solliciteur, tremblant apologiste, qui justement s'adresse aux coupables, aux auteurs de sa ruine. La faute en est à sa grande faiblesse, disons-le, à ses deux amours. D'une part, cette fière Anglaise qu'il avait enlevée, ne veut pas rester pauvre; elle le fait écrire, elle écrit elle-même au grand voleur, M. le Duc, pour recouvrer le bien de ses enfants. Lui-même, d'autre part, le pauvre homme est le même, joueur obstiné, chimérique, amoureux de sa grande idée, et si follement amoureux qu'il s'imagine que les voleurs, qui ont tant d'intérêt à le tenir loin, vont le rappeler, l'essayer de nouveau, lui donner sa revanche!
Voilà ce que c'est que la France. Il n'était pas né fou, mais ici le devint. Un certain vin nouveau cuvait. Le sage Catinat, Vauban, Boisguilbert, le bon abbé de Saint-Pierre, chacun à sa manière rêvait, quoi? la Révolution. Le meilleur ne se disait pas, et ne s'imprimait pas, circulait sourdement.
Qui réaliserait? Qui se compromettrait dans les essais trop souvent avortés? Un héros existait, l'homme d'exécution, et martyr au besoin, l'intrépide et savant Renaut. Il s'était adressé au favori de la fortune, ce brillant Law, qui par lui, ce semble, aspira l'âme de la France. De là le mémoire du 13 juin sur l'égalité de l'impôt. De là l'essai trop court où Renaut mourut à la peine. Mais Law lui fut fidèle, et, dans son apogée, presque roi, ambitionna d'être successeur de Renaut à l'Académie des sciences.
En Law fut, si je ne me trompe, bien moins l'invention que la concentration des idées capitales du temps. Quelles sont ces idées? J'y distingue ce que j'appellerai le plan et l'arrière-plan, une révolution financière, une révolution territoriale.
Le plan, c'était: 1º L'extinction de la Maltôte, la destruction de l'épouvantable machine qui triturait la France. Peu, très-peu d'employés. Quarante mille préposés de moins. Plus de pachas de la finance, plus de Fermiers généraux, plus de Receveurs à gros profits, qui faisaient des affaires avec l'argent des caisses. Trente petits directeurs (à 6,000 francs) remplaçaient tout cela;
2º L'extinction de la dette, la libération de l'État. Law se substituait aux créanciers en prêtant 1,500 millions à 3 pour 100, remboursait le créancier en espèces ou en actions. On était sûr qu'il préférerait ces actions en hausse, qui, revendues au bout d'un mois, donnaient un bénéfice énorme.
Ce que j'appelle l'arrière-plan, c'était non-seulement l'égalité de l'impôt territorial, mais une vente des terres du clergé. À peine contrôleur général, il fit examiner au Conseil un projet pour forcer le clergé de vendre tout ce qu'il avait acquis depuis cent vingt ans. (Ms. Buvat, Journal de la Régence, janvier 1720, t. II, p. 133; et dans la copie, t. III, p. 1134.)
Cette dernière proposition était tout un 89. Des quatre ou cinq milliards de biens que le clergé avait en France, une moitié au moins avait été acquise dans le XVIIe siècle. Cette masse de deux milliards de biens, tout à coup mise en vente, donnait la terre à vil prix, la rendait accessible. De plus, une bonne part des gains de bourse se seraient tournés là. Beaucoup de fortunes récentes, ou moyennes, ou petites, cherchant, un sûr placement, s'y seraient portées. La révolution financière, qui semble si fâcheuse, tant qu'elle n'apparaît que comme agiotage, aurait profité à la terre et fécondé l'agriculture.
L'autre proposition, un impôt égal sur la terre, réparait aussi en partie les maux de l'agiotage. Les grands propriétaires de terre, qui furent (par prête-noms) les grands agioteurs, se trouvant soumis à l'impôt, eussent restitué à l'État quelque chose de leurs monstrueux bénéfices.
Résumons: 1º le fisc simplifié, devenu très-léger; 2º la libération de la France, la dette renversée avec profit et pour l'État et pour le créancier; 3º Égalité de l'impôt territorial; 4º la moitié des biens du clergé vendue en une fois, et la terre mise à si bas prix que chacun pût en acheter.
Splendide construction de rêves et de nuages! Sur quoi (je vous prie) porte-t-elle?
Sur la supposition que l'abolition de l'abus se fera par l'abus suprême, que la révolution peut s'opérer par le pouvoir illimité, indéfini, le vague absolutisme, le gouvernement personnel qui ne peut pas se gouverner lui-même.
Law était fou évidemment. Le vertige de l'utopie, l'entraînement du duel contre Duverney, la partie engagée, l'ivresse avaient brouillé sa vue.
Il ne s'aperçut pas qu'il avait son Système, l'enfant chéri de la pensée ... où?... dans la fosse aux bêtes, serpents, crabes, araignées. Il le suivit, il entra là, pour être mangé, l'imbécile, bien plus, honteusement souillé, sali, flétri.
Le 27 août, fort inopinément, par un simple arrêt du Conseil, la révolution s'accomplit, la Compagnie des Indes prend les Fermes à ses adversaires, et se charge de lever l'impôt. Toute rente sur l'État est supprimée; la Compagnie remboursera la dette en émettant des actions rentières à 3 pour 100 que recevront les créanciers de l'État.
L'Anti-Système périt; Duverney est vaincu. Le Système est vainqueur, ce semble. La masse des rentiers voit brusquement fermés les bureaux des payeurs, avec quelle inquiétude!
Il faudrait pour les rassurer que leur liquidation bien faite leur donnât sans difficulté ce qu'on leur promet en échange, ces actions qui désormais sont leur unique fonds, leur propriété légitime. Qu'arrive-t-il? Les bureaux sont ouverts, les actions paraissent; le premier venu en achète! et le rentier seul est exclu. On lui répond: «Vous n'avez pas les pièces, vous reviendrez bonhomme; vous n'êtes pas encore liquidé.»
La précipitation cruelle qu'on mit à tout cela ne servait Law en rien. Tout au contraire, ses grandes vues de colonies, de commerce, dont il était alors violemment préoccupé et qui devaient donner corps et réalité au fantasmagorique échafaudage du Système, voulaient du temps. Il était évident que, sans le temps, il périssait. On voit, par le Journal de la Régence et autres documents, que si la foule était à la rue Quincampoix, Law était d'âme et de corps, de toute son activité, à l'affaire du Nouveau Monde. Tout occupé de trouver des colons, il n'avait rien à gagner à ce crime de bourse, que la ruine infaillible et prochaine du Système. Il était trop certain que la folle poussée de hausse, la ruine des rentiers, n'aboutirait qu'à enrichir les gros voleurs, qu'une chute suivrait, épouvantable, qui emporterait Law, ses idées, sa fortune, sa personne et sa vie peut-être.
Ni Law ni le Régent n'avaient rien à gagner à cela, qu'une immense malédiction, la ruine du présent et la honte dans tout l'avenir.
Les plaisirs personnels du Régent étaient peu coûteux; on l'a vu. Fini à peu près pour les femmes, il ne l'était pas pour le vin. L'ivresse de chaque soir, non-seulement le menait à l'apoplexie, mais le tenait la matinée dans un état demi-apoplectique, obscurcissait sa vue, affaiblissait sa faible volonté. Ses facultés baissaient. Un signe de cet affaissement, c'est la facilité qu'eut Dubois, aux dernières années, de l'occuper de plats intérêts de famille, de mariages, d'archevêchés pour ses bâtards, etc. Chose étrange et qui touche à l'idiotisme: son fils (un petit sot), il le nomma colonel général de l'infanterie française! La charge, dont Turenne et Condé ne furent pas jugés dignes, charge abolie, comme trop haute, depuis l'amiral Coligny!
Donc, représentons-nous dans son Palais-Royal, cette figure qui fut le Régent, ce distrait, ce myope, alourdi, ahuri et ne sachant à qui entendre dans la foule exigeante, fort insolemment familière, de ces demandeurs acharnés.--Quelle résistance? aucune;--une mollesse incroyable, une aveugle, une lâche générosité pour être quitte et se débarrasser en donnant tout à tous.
Et tranchons par le mot brutal, mais vrai, de Saint-Simon: «La filasse? non pas ... le fumier.»
Triste soutien dans la violente crise et les périls de Law. En 1718, on parlait de le pendre. En 1719, on parlait de l'assassiner.
Les Anglais le menaçaient fort. Pendant plusieurs années, fort à leur aise ils avaient spéculé sur les variations de nos monnaies; ils exportaient les monnaies fortes. Ils ne pardonnèrent pas à Law les mesures qui frappèrent ce trafic en juillet. Nos projets d'établissement au Nouveau Monde leur plaisaient peu. Leur Compagnie du Sud regardait de travers notre Compagnie des Indes. Elle y voyait le grand obstacle à la hausse de ses actions.
Stairs, leur ambassadeur, n'était qu'un Écossais, mais d'autant plus porté à dépasser les Anglais mêmes par son zèle furieux. Il était né sinistre, et il avait eu une terrible enfance. Il eut le malheur en jouant de tuer son frère. On prétendait (à tort?) qu'au passage du Prétendant (1716), il avait aposté un Douglas pour l'assassiner. Il avait la figure d'un coquin à tout faire, et ce qui le rendait plus dangereux encore, c'est qu'il l'eût fait en conscience. C'était un coquin patriote.
Il prit occasion des demandes d'argent que le Prétendant avait fait à Law (le 5 août), et du secours que celui-ci lui fit passer. Il jeta feu et flamme, cria que l'alliance était rompue, que Law armait l'ennemi de l'Angleterre. De septembre en décembre, il le poussa de ses menaces. Rien ne dut agir plus sur Law et sur sa femme pour leur faire accepter, désirer à tout prix la protection du duc de Bourbon et de sa bande. C'était bien peu que le Régent.
Protection forcée d'ailleurs et imposée, comme celle des brigands d'Italie, qui ne permettraient pas au voyageur de marchander leur passe-port. Les Condé avaient toujours été de ces redoutables mendiants à qui il faut bien prendre garde. Forts de la gloire militaire de Rocroi, de Fribourg, mais non moins forts des souvenirs du grand massacre de Paris, ils demandaient et exigeaient. Leurs sinistres portraits d'éperviers, de vautours, de dogues, ont tous un air d'âpreté famélique. La vie humaine était légère pour eux. On le savait par le père de M. le Duc, ce nain terrible qui, sans cause, par jeu, empoisonna Santeuil. On ne le sut pas moins par son frère Charolais. On l'aurait su peut-être mieux par M. le Duc lui-même, s'il eût trouvé le moindre obstacle. Il n'avait fait nul crime encore, et chacun avait peur de lui. Dans ce temps d'indécision, lui seul ne flottait pas. Dur et borné (bouché, dit Saint-Simon), n'ayant ni scrupule, ni ménagement, ni convenance, il allait devant lui. On le vit au coup d'État d'août 1718, où il dit nettement qu'il serait contre le Régent si on ne lui donnait la dépouille du duc du Maine. On le vit en décembre, quand il empoigna sa tante et la garda chez lui; de quoi elle eut si peur qu'à tout prix, en s'humiliant, elle se jeta dans les bonnes mains du Régent, et fut si aise alors qu'elle lui sauta au cou de joie.--On craignait d'autant plus ce borgne à l'oeil sanglant, qu'avec les apoplexies du Régent, la vessie de Dubois, il était trop visible qu'il allait avoir le royaume.
Les Condé, en 1600, avaient douze mille livres de rente, dix-huit cent mille en 1700. Ajoutez les grosses pensions stipulées en 1718. Profonde pauvreté. Mais, comme elle augmenta en 1719, lorsque M. le Duc, en madame de Prie, épousa la famine, l'impitoyable abîme qui, pour son coup d'essai, avale en un mois vingt millions (Ms. Buvat, 1083).
Que fût-il arrivé si Law, tellement menacé des Anglais, se fût mis en travers du prince agioteur, s'il eût bravé le borgne et sa vipère? Je le laisse à penser. Certes, des hommes plus vaillants que lui auraient fort bien pu avoir peur, se sauver. Il resta pour son déshonneur. Sa femme et sa fortune, ses rêves utopiques le firent rester sous le couteau.
Voilà le spectacle de honte.
Les malheureux rentiers, refoulés de la Banque, qui exigent leurs reçus, sont en foule au Trésor pour avoir ces reçus. Ils y font la queue jour et nuit. Ils couchent, mangent dans la rue, pour ne pas perdre leur tour. Enfin celui qui l'a, à la longue, ce bienheureux reçu, aura-t-il l'action en échange? Il se précipite à la Banque, même foule. Il se trouve à la queue immense qui suit toute la rue de Richelieu, et des derniers peut-être. Le public non rentier a eu, certes, le temps de passer devant lui, n'ayant à remplir aucune formalité préalable.
C'est l'odieuse vue qui nous frappe, ce qui se passe en pleine rue. Mais si l'on voyait les coulisses; si l'on voyait, la nuit ou le matin, ce misérable serf, Law, chapeau bas, donnant, offrant à ses tyrans, les actions qui sont le pain et la vie du rentier, si l'on voyait la meute des vampires et harpies titrées, que ne peuvent éconduire les besoins les plus indécents;--si l'on voyait à l'aube, aux bougies pâlissantes des soupers du Régent, ses malpropres Circés sur lesquelles il roule ivre, le fouiller, le dévaliser,--cet ignoble pillage ferait bondir le coeur, on serait obligé de détourner la vue.
Le 22 septembre, pourtant, Law eut horreur de ce qui se passait. Il fit décider par la Compagnie (et contre l'arrêt du Conseil) qu'on ne donnerait plus d'actions pour or ni pour billets, mais uniquement en échange des récépissés des rentiers; autrement dit que les actions rentières, selon son plan, son but, seraient réservées aux créanciers de l'État.
Insistons sur ceci, Forbonnais l'a bien dit: «Il fut arrêté à la Compagnie» (non au Conseil). L'excellent historien du Système, M. Levasseur, a vérifié aux Archives qu'il n'y eut nul arrêt du Conseil. Donc, la Compagnie seule a l'honneur de cette mesure.
Elle n'aurait jamais hasardé un tel acte contre les Arrêts du Conseil sans l'aveu du premier des actionnaires, de son président, le Régent. Ce prince, qui libéralement comblait d'actions les membres du Conseil, M. le Duc, le prince de Conti, etc., ne croyait pas leur nuire en fermant le bureau à la foule des agioteurs. Mais ce qu'il leur donnait de la main à la main n'était rien en comparaison des profits qu'ils faisaient par leurs prête-noms dans les hausses et les baisses, les secousses violentes, habilement calculées, de l'agiotage. Ainsi, les 17 et 18, en pleine hausse, par une manoeuvre inattendue et meurtrière, on organisa pour deux jours une baisse subite; l'action qui était à 1,100 livres, tomba à 900. Même coup de bourse au 14 décembre. À chaque fois, de cruels naufrages, des désespoirs et des suicides (Ms. Buvat). Voilà le profitable jeu qu'il fallait continuer.
Ajoutons que si les princes, se contentant de voler seuls, avaient exclu les autres, rejeté dans la rue la longue file des agioteurs, ils se seraient trop démasqués; leur épouvantable fortune eût été trop au jour. Il leur était plus sûr de ne pas gagner seuls, d'avoir derrière eux pour réserve l'armée de la Bourse, d'être appuyés du monde des banquiers, courtiers et joueurs.
Leur chef, M. le Duc, pesait sur le Conseil. Un arrêt du Conseil, le 25 septembre, rouvre la vente des actions, interrompue trois jours. Ces actions (le bien des rentiers), on peut les vendre à tout venant pour des billets de banque. Dans ce cas, les acheteurs payeront un droit de dix pour cent, que le rentier ne payerait pas; avec les bénéfices énormes qu'ils faisaient, cela ne les arrêtait guère.
Donc la vertu de Law avait duré trois jours. Le rentier, désormais sacrifié à l'agioteur, fut refoulé dans le désespoir; tous passaient avant lui. Le Trésor lui faisait sa liquidation lentement; lentement on lui délivrait le reçu nécessaire. Quand il avait passé deux nuits, trois nuits à camper dans la rue, il était prêt à jeter tout. Les besoins aussi se faisaient sentir, et beaucoup ne pouvaient attendre. Là surviennent à point des gens compatissants pour le conseiller ou l'aider. Que ne vend-il ses titres? Il se rend et vend à vil prix.
C'en est fait. Et l'avenir même dès lors lui est fermé. On aura beau émettre de nouvelles actions en faveur des rentiers, il n'est plus le rentier. On arrive en son lieu avec les titres qu'il a donnés pour rien. Les grands voleurs, princes, ducs et banquiers, se présentent hardiment comme créanciers de l'État. Va donc, va à la Seine! ou mourir sur la paille!
Successeur du rentier, bien armé d'actions, fort d'un gros portefeuille, le joueur peut se lancer à la Bourse. Les rois de la coulisse qui font les Arrêts du Conseil, qui dominent la Compagnie, qui, par les nouvelles d'Espagne ou de Londres, machinent tous les jours les variations de demain, enfin qui font le cours, et jouent les yeux ouverts,--ces gens d'en haut doivent bien rire des prétendus hasards de la rue Quincampoix. Au fond, c'est l'amusement barbare du XIVe siècle, la farce des tournois d'aveugles dont on régalait Charles VI ou Philippe le Bon. On riait à mourir de voir ces vaillants imbéciles, fiers de leurs longs gourdins, n'y voyant goutte, d'autant plus furieux, se cherchant à tâtons, parfois frappant dans le vide, ou assommant la terre, parfois s'assénant d'affreux coups et se tuant à coups de bâton.
Les habiles de toutes provinces et de tout pays de l'Europe, sans compter nos Gascons, Dauphinois, Savoyards, avaient pris poste de bonne heure, avaient loué toutes les boutiques pour y tenir bureau. Le long de l'étroite rue (telle aujourd'hui qu'elle fut) se heurtait, se poussait par le ruisseau la foule des acheteurs, vendeurs, troqueurs, spéculateurs, dupes et fripons. Point de seigneurs, mais force gentilshommes, force robins, des moines, jusqu'à des docteurs de Sorbonne. Nulle pudeur, la fureur à nu; injures, larmes, blasphèmes, rires violents. Ajoutez les imbroglios. Tel abbé, pour billets de banque donne des billets d'enterrement. Telles dames se jouent elles-mêmes, actions incarnées, et payent en mères et filles. Quand la cloche du soir ferme la rue, cette effrénée babel s'engouffre bouillonnante aux cafés, aux traiteurs des ruelles voisines, aux joyeuses maisons où les espiègles demoiselles soulagent le gagnant de son portefeuille.
Sauf le joueur volé ou le blême rentier, Paris était fort gai. Trente mille étrangers qui étaient venus jouer, dépensaient, achetaient et ne marchandaient guère. Les spectacles ne manquaient pas. On épurait Paris en faveur du Mississipi. Les galants cavaliers de la maréchaussée enlevaient poliment les demoiselles, «de moyenne vertu,» qui devaient peupler l'Amérique. Des vagabonds, en nombre égal, ramassés dans les rues ou tirés de Bicêtre, devaient partir en même temps. Tout cela exécuté avec une violence, une précipitation légère, des facéties cruelles.
Le Régent n'aimait pas les larmes, et ces scènes de désespoir eussent fait tort au mouvement des affaires. Il voulut que ces demoiselles, ces pauvres diables s'amusassent avant de quitter Paris. Elles furent mariées sommairement. À Saint-Martin des Champs, on mit les malheureuses en face de la bande des hommes. Parmi ces inconnus, mendiants ou voleurs, elles durent choisir en deux minutes, sous l'oeil paternel de la police, se marier en deux temps, comme on fait l'exercice. Puis soûlés et lâchés dans la vaste abbaye. Dans cet état, les pauvres immolées, avec des rubans jaunes pour couronne de mariage, furent promenées, montrées, pour qu'on vît combien les partants étaient gais. Barbare exhibition. Elles riaient, pleuraient, parmi les quolibets, chantaient pouille au passant, la mort au coeur, sentant ce qui les attendait.
Temps joyeux. Les morts mêmes n'étaient pas dispensés d'être de la partie. Au 20 septembre, lorsque après une baisse de deux jours reprit la hausse, trois joueurs la fêtèrent toute la nuit à se soûler. Il n'y avait pas moins qu'un parent du Régent, le jeune Horn (Aremberg). Le matin, plus qu'ivres, un peu fous, passant au cloître de Saint-Germain l'Auxerrois, ils voient un corps exposé sous la garde d'un prêtre que le clergé va venir relever. Ils demandent quel est l'imbécile qui se laisse mourir à la hausse.--«Le procureur Nigon.»--«Attends, attends, Nigon! Nous allons te tirer de là. Laisse ton corbeau, ta prison, et viens boire avec nous.» Chandeliers, bénitier, bière, cadavre, tout est jeté sur le pavé. Le clergé arrivait. Le mort est porté dans l'église. On commence le De profundis. Mais au seuil de l'église, Horn chante un Arrêt du Conseil. On va chercher la garde. Elle n'ose venir. Le lieutenant de police veut un ordre du Palais-Royal. On y court.
La chose racontée au Régent lui parut trop plaisante. Il rit. Nos trois fous en furent quittes pour boire huit jours à la Bastille.
Le Régent, ivre chaque soir, ne veut pas l'être seul. Il supprime la taxe du vin.
Law se fait adorer. Il rembourse, bon gré, mal gré, chasse les inspecteurs du pain, du porc, de la marée, du bois et du charbon, etc., qui levaient de gros droits.
Vrai Parisien, l'auteur du précieux Journal de la Régence s'arrête ici, s'épanouit. Paris nage dans l'abondance des vivres, fait fête au cochon, au poisson.
C'est alors que je vois un des agents de Law, la Chaumont, la grande hôtesse de la Bourse, recevoir chez elle, près de Paris, tout le peuple des agioteurs. Prodigieux festins qui ne purent guère se faire que sous le ciel.
«Pour un seul jour, un boeuf, deux veaux et six moutons.» (Ms. Buvat.)
Où est Law pendant ce temps-là? En suivant ses démarches dans le Journal de la Régence, on le trouve partout où il est inutile. Il va, vient, il s'agite. Est-il devenu fou? Est-il un mannequin qu'on drape à la royale pour s'en servir et s'en moquer? Il semble qu'il détourne les yeux de la scène de honte, d'effronté filoutage.
Il ne voit pas la Banque. Distrait et ridicule, il semble l'Arlequin de ce grand carnaval.
Où est-il aux jours décisifs où le Système proclamé va s'appliquer, sera une réalité, ou une infâme illusion?
Il s'en va au Jardin des Plantes, à la Salpêtrière, et dit aux directeurs de ce grand hôpital: «Je vous donne un million. Cédez pour le Mississipi quelques centaines de vos filles; je me charge de les doter.» (Septembre.)
Chose grotesque. Les tout-puissants voleurs, princes, ducs, etc., l'obligent, de minute en minute, d'acheter des fiefs, des terres titrées, ridicules, inutiles à un homme de sa sorte, et cela à des prix insensés.
Les millions lui coulent comme l'eau. Il est duc en Mercoeur, il est duc en Mississipi, etc.
Et en même temps, il fait ici le prévôt des marchands, le lieutenant de police. Il a l'esprit aux vivres de Paris, ne songe à autre chose.
Son coeur est à la viande, il ne dort pas de ce qu'elle est trop chère. Il convoque chez lui les bouchers, et les gronde. «La viande à 4 sous! dit-il, cela ne sera plus. Je me chargerai, moi, de la vendre à un autre prix!»
Voilà un homme étrange. Si on le pousse un peu, il va se faire boucher. Cela manque à ses titres. Que lui sert d'être partout en France comte, duc et que sais-je? un vrai marquis de Carabas? Pour honorer la Bourse, la réhabiliter et lui gagner le peuple, il faut qu'il soit roi de la halle.
Roi de tout, roi de rien, de vide et de risée.